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nymphes de la fable n'étaient, comparées à elles, que des roses flétries. Nos voyageurs étaient plongés encore dans un sommeil doux et profond. Tout à coup on voit arriver, clopin-clopant, un cheval boiteux qu'un palefrenier traînait par la bride. A côté, marchait un jeune homme de fort bonne mine , quoique assez mal vétu. Aussitôt les romanciers historiques arrangent leur texte. Il est évident que le cheval a été blessé à la bataille de Rochefort, et que les deux hommes qui l'accompagnent, viennent arracher leurs moitiés des bras de leurs ravisseurs. La nouvelle vole de bouche en bouche. « Le sang va couler. Fermez «vos portes, vos boutiques, criait-on de toutes «parts. Fermez vos volets; tenez -vous dans vos « chambres de derrière , si vous en avez. Si vous « n'en avez pas , descendez dans vos caves. »
En un moment les vingt-sept nouvellistes, fabulistes, alarmistes, qui battaient le pavé devant les maisons de d'Orville et de d'Ohban, se dispersent et vont veiller à leurs pénates. Un moment après il n'y a plus une porte ouverte dans la ville ; il semble qu'elle soit menacée d'un pillage général.
Mais quel est le beau jeune homme qui marche à côté du cheval boiteux?... Cherchez... Vous ne le devinez pas? Non? £h bien, je vais vous le dire.
Vingt fois le palefrenier avait été tenté de laisser sur la grande route le coursier du marquis. Semblable au coureur de la lanterne magique,
le pauvre animal ne pouvait plus faire que qua« torze lieues en quinze jours. La nuit approchait. Le palefrenier n'avait pas dîné, et il n'y avait pas d'apparence qu'il pût souper. « Ne pas dîner, «passe, disait-il; mais marcher toute une nuit, ce sans manger, ma foi, c'est trop fort. J'ai déjà « l'estomac creux , comme l'étui d'une contre- « basse. Vas, maudit animal , vas où tu voudras; « moi , je vais gagner le prochain cabaret. » A peine a-t-il proféré ces mots, que n'avait pas dictés un zèle fort ardent pour son maître, qu'un homme traverse le grand chemin et passe à côté de hii. Un petit seigneur n'eût pas regardé Je palefrenier; mais le passant reconnut en lui un être pétri du même limon , et il lui offrit ses services. «Écoutez, dit -il, quand son famélique « semblable lui eut fait part de sa position , je « suis sabotier de mon métier, et voilà ma hutte «là, adossée à ce petit bois. J'y vais souper et «dormir. Voulez -vous partager avec moi mon « pain noir et ma botte de paille La proposition n'était pas à dédaigner, et Tourangeau se mit en marche. Il tirait le cheval après lui , et le sabotier le chassait avec une houssine qu'il venait d'arracher à im arbre voisin.
Pour tout homme bien organisé , le premier mouvement est à la bienfaisance; le second appartient à la réflexion. « Ah çà, dit le sabotier, « étes-vous un honnête homme? — Mais... je m'en « pique. — C'est que j'ai une confidence à vous
l'officieux.
« faire. — Parlez. ^ — 11 y a trois semaines ou un «mois, j'ai recueilli dans ma cabane un joli gar- « çon qui était bien plus embarrassé que vous , « et aujourd'hui encore, il ne s'agit de rien moins « que sa vie. — Diable ! — Jurez - moi , par votre « patron, que vous ne parlerez de ce jeune homme « à qui que ce soit au monde. — J'en jure par u saint André. — Et vous êtes sincère? — Si vous « en doutez, apportez-moi ici un morceau de pain, « et je passerai la nuit sur le revers de ce fossé. c( — Je suis content de vous, mon brave; pour- « suivons notre route. »
On arrive à la cabane; on entre. « O ciel, c'est «vous, Tourangeau! Pour Dieu, ne me livrez « pas.-— Vous livrer, M. Larose ! Si je le voulais, «je ne le pourrais pas. J'ai de grandes nouvelles «à vous apprendre. — Oh, parlez, parlez, par «grâce. — Un moment. Promettez-moi, d'abord, « de m'aider à ramener à mon maître ce chien de « cheval , que je voudrais qu'il ait tout entier « dans le ventre. — Je vous le promets, Touran- « geau , et je le ferai avec un grand plaisir. Mais «parlez, parlez donc, — Vous avez votre congé. « — Est -il possible ! — Dame Thérèse consent à «votre mariage avec Julie. — Oh, mon Dieu... « mon Dieu ! je vous remercie. » Et Larose tombe à genoux, et il fait dévotement sa prière, ce qui ne peut jamais rien gâter.
Pendant qu'il prie, le sabotier conte à Tourangeau tout ce qui est arrivé à Larose depuis qu'il
358 l'officieux; est commensal de sa hutte. Comment il est parvenu à changer l'habit du roi contre des guenilles ; comment il a appris le métier de sabotier qu'il exerce déjà joliment ; comment il n'a pu voir l'annonce des journaux, parce que le maître ne sait pas lire, et qu'ainsi il n'est pas abonné; comment il a écrit à son père , pour le tranquilliser sur son sort, mais sans lui donner son adresse^ de peur que sa lettre tombât en de mauvaises mains.
C'est donc Larose, le véritable Larose, qui a passé de la mort à la vie, et qui vient d'entrer à Pithiviers, ivre de joie, brûlant d'impatience et d'amour. Mais, qu'a fait sa Julie depiîis qu'elle est arrivée en cette ville ? Elle s'est établie chez le père Firmin , le greffier du bailliage , vous savez bien... C'est là qu'elle lisait et relisait la lettre ' dont je viens de vous parler; qu'elle la mouillait de larmes amères. Nos sensations sont l'effet de nos organes, et elles s'usent avec eux. Le père Firmin ne pleurait plus ; il se bornait à regretter que son fils ne vînt pas jouir de son bonheur. Mais l'âge ne peut rien sur le cœur d'une mère : il est toujours aimant et jeune, quand il s'occupe d'un enfant chéri. La mère Firmin pleurait avec Julie; elle l'appelait sa fille; elle la pressait contre son sein, et toutes deux étaient moins malheiireuses.