CHAPITRE XIL
La noce.
C est Larose ! c'est Larose! s'écrie Ducroc. C'est Larose ! répète Zépliire. Quoi, c'est Larose, dit Thérèse d'une voix altérée par la joie et la surpris.e. Et elle accourt , et son pied pose à faux , et elle s'est donné une entorse, et elle est tombée sur les volumineux coussins qu'elle a reçus de la nature , et elle ne cesse d'appeler Larose , et Larose arrive, et elle lui ouvre ses bras dodus, dans lesquels il ne se laisse presser qu'autant que les bienséances l'exigent.
Ces cris de joie ont pénétré jusqu'à la chambre à coucher du marquis. Il s'éveille en sursaut, il écoute, il entend: Larose, Larose, et toujours Larose. Il saute de son lit, il passe un simple caleçon , il arrive , et il reconnaît son protégé. Il s'informe des particularités de son retour : il ouvre la porte de communication... Vous la connaissez. Il crie à son tour : « C'est Larose, mes- « dames, c'est Larose. Si je n'avais pas retenu le «cheval de la comtesse, je n'aurais pas estropié « le mien , et Larose ferait encore des sabots. « Suis-je encore l'officieux marquis, ce qui équi- « vaut presque à officieux maladroit? Sans doute, (C j'ai été guidé par un heureux pressentiment qui
36o l'officieux.
« va faire le bonheur d'une fille charmante et d'un
«joli garçon. »
Ces dames avaient le cœur excellent, je vous l'ai dit; mais la meilleure des femmes n'aime pas qu'on la surprenne au lit. Quand elle y attend une visite, elle se montre sous un appareil trèssimple en apparence; mais dont il n'y a pas un pli que l'art n'ait formé. Ces dames jetèrent de grands cris, et se cachèrent sous leurs draps, en se plaignant beaucoup de la toilette dans laquelle se présentait le marquis. Le marquis convint que son costume n'était pas d'une décence achevée; mais il ajouta qu'il avait cédé au désir d'annoncer, sans délai, une heureuse nouvelle. Ces dames prétendirent qu'il n'est pas de circonstance qui puisse excuser l'oubli des convenances, et, en effet, à travers des yeux humides de joie, d'Oliban avait remarqué que nos jeunes beautés avaient trente ans au lit, quand elles s'y mettaient sans apprêt.
Elles font retirer le marquis, elles sonnent; on les habille ; elles descendent au salon commun , où la société entière est bientôt réunie.
.«En vérité, marquis, dit la comtesse, vous « êtes né pour tout faire de travers. A-t-on jamais «éveillé une femme en sursaut? Que pouvais-je « penser de vos vociférations? Elles m'ont effrayée « plus que je ne peux vous le dire. Je suis sûre c< que j'étais d'une pâleur extrême. Et moi, reprit «madame de Verneuil, je n'avais pas une goutte
l'officieux. 36 i
« de sang dans les veines. » Pendant que l'amourpropre inquiet cherche des échappatoires, Ducroc a couru chez le père Firmin, dont il a presque fallu enfoncer la porte. Il a annoncé la grande nouvelle à Julie; il l'a soulevée de sa chaise, sur laquelle la surprise, le ravissement la tenaient clouée. Il a passé son bras sous le sien , pour aider à ses jambes défaillantes; il l'a mise dans ceux de son amant. Le père et la mère Firmin arrivaient aussi vite que le leur permettait leur âge : ils se hâtaient lentement.
Thérèse proteste que , malgré son entorse , elle conduira son gendre à l'autel , dût-elle y aller à l'aide d'une béquille. Zéphire , très -versé dans les usages du beau monde, prétend que l'honneur de conduire les mariés doit être déféré à monsieur le marquis , et à madame la comtesse. Thérèse déclare qu'elle ne cédera rien de ses droits , et que, dans cette circonstance, tous les marquis de l'univers ne valent pas une mère. Zéphire insiste, et je ne sais jusqu'où la conversation aurait été poussée, si d'Oliban ne fut venu séparer les interlocuteurs. « Cours à la poste, dit-il à Zéphire, «prends un cheval, et crèves -en deux, s'il le « faut. Vole à Orléans ; présente-toi à l'officialité ; «lèves -y une dispense de bans pour les futurs, « dont voilà les noms; paie, puisque tout se vend « là , et reviens. Père Firmin , c'est aujourd'hui «samedi. x\llez trouver votre curé, et arrangez
302 l'officieux.
« tout pour que le mariage se fasse lundi : je ne
« veux pas de retard. »
Que fera-t-on en attendant le dîner? Un amour de six mois désire déjà d'assez longs momens de repos. Il est bien autrement apathique, quand il dure depuis un an ou deux. L'a*mour- propre 5 qu'on dit être son frère, ne s'affaiblit pas en vieillissant : Vires acquirit eundo. Ces dames grillaient de se montrer avec avantage dans Pithiviers; d'Orville et d'Oliban ne se prononçaient pas; mais ils étaient intérieurement de l'avis de ces dames. Vercelle était de ces hommes qui ne proposent jamais une folie ; mais qui s'y prêtent quand il le faut : c'est le moyen d'être bien avec tout le monde.
Maîtres, laquais, piqueurs, chevaux sont tous en grande tenue. Vingt personnes sortent des trois maisons, et montent à cheval. «Il est bien « désagréable , dit la comtesse , de n'avoir perce sonne qui s'écrie : Ah, que ces dames sont bien! « que la tournure de ces messieurs est élégante! « Où sont les habitans de cette bourgade ? Pas un « être dans les rues; pas une porte ouverte ! Ah, « je sais ce que c'est, répond le marquis. Les ha> « bitans sont allés probablement à la chasse au « loup , dans la forêt de Sercotte. — Mais , les « femmes ne chassent pas le loup. — Les habitans « de Pithiviers sont jaloux, et quand ils s'absen- «tenl, ils mettent leurs femmes sous la clé. Je
l'officieux. 363 « les aurai bientôt fait revenir; j'aurai bientôt fait «ouvrir les portes. Vous avez raison, mesdames, « il faut qu'on vous voie et qu'on vous admire : i< je le veux absolument. Marchez toujours ; je (c vais vous rejoindre. »
Il court à l'hôtel-de-ville. Il n'y trouve qu'un vieux concierge, qui n'a pas osé s'enfermer, parce que son médecin lui a promis une attaque d'apoplexie dans la journée, et que dans cet état on a beiSoin de secours. Le marquis va, revient, tourne, retourne , arrive au beffroi , et se met à sonner le tocsin. Aussitôt les coups de marteau se font entendre de toutes parts. Ce n'est plus assez des verroux et des serrures ; on cloue ses portes et ses volets. La cavalcade arrête ; ceux qui la composent s'inquiètent ; ils sont embarrassés et irrésolus. Vercelle prononce que le marquis a fait encore quelque étourderie. Il se rend à l'hôtelde-ville , et il demande au concierge pourquoi on sonne le tocsin. Le concierge, à demi mort de vieillesse, d'infirmités et de peur, répond qu'il n'en sait rien. Le marquis, persuadé qu'il a répandu l'alarme à trois lieues à la ronde, descend, et aperçoit le baron. «Eh bien, mon ami, les «portes s'ouvrent -elles? — Au contraire, on les « cloue. — En dehors? — Non, en dedans. Quel «homme vous êtes! A-t-on jamais imaginé de « sonner le tocsin pour se faire voir aux habitans « d'une ville ? »
Ceux des hameaux voisins, et des villages les
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plus proches commençaient à arriver, armés de faux, de croissans et de pioches. Ils ne voient que deux dames à cheval , accompagnées de quelques messieurs, qui ne ressemblent pas à des perturbateurs du repos public. Ils leur demandent ce qu'il y a d'extraordinaire à Pithiviers. On leur répond qu'on ne le sait pas , et on passe , en commençant à réfléchir sur les sottises des vanités humaines. Cependant, le nombre des arrivans augmente à chaque minute. Nos dam'es commencent à trembler, et elles pensent que ce qu'elles peuvent faire de mieux, c'est d'aller aussi s'enfermer chez elles. Leurs cavaliers ne peuvent se dispenser de les conduire; on rentre, on ferme les portes. Les reproches , les remontrances tombent sans relâche sur le marquis , et il répondait à chaque mercuriale : « Vous vouliez être vues , « mesdames, et j'ai employé le moyen le plus sûr « de vous satisfaire. En effet, vous avez été admi- « rées par cent cinquante paysans au moins. »
Ces cent cinquante paysans allaient de rue en rue , et de porte en porte , criant sans cesse : «Tout « le monde est-il mort ici ? Pourquoi a-t-on sonné « le tocsin ? Que nous voulez-vous ? » On répondait à des clameurs, tellement générales, qu'on ne pouvait distinguer un mot , en enfonçant clou sur clou de tous les côtés.
Bientôt les rues s'emplirent au point, qu'il était impossible de circuler. L'homme dont le bonnet de laine allait tomber, et qui levait la main pour
le retenir, ne pouvait plus ramener son bras; celui qui voulait se moucher ne pouvait porter son mouchoir au nez. Fort heureusement ces messieurs n'étaient pas en linge blanc, et ils ne portaient pas de jabot.
Le bon Vercelle , désolé de ce qui se passait , essaie encore de ramener la sécurité et l'ordre public. Il sort, et ne peut faire que quatre pas. Affligé de ce contre - temps , il lève ses grands yeux au ciel, et 'il aperçoit à une croisée d'enhaut un vieux chevalier de Saint -Louis, qui a aussi fermé sa porte; mais qui est accoudé entre deux paires de pistolets, et qui attend bravement le moment de défendre ses pénates, il ne sait encore contre qui. Le baron lui adresse la parole; la conversation s'engage. Vercelle apprend pourquoi on a condamné toutes les portes. Le vieux militaire sait comment on a sonné le tocsin. De grands éclats de rire suivent l'explication. Elle se répand de proche en proche; elle passe de bouche en bouche. On entre-baille un porte ici , une autre là ; le rire se communique comme le bâillement et toute autre chose. Bientôt toute la ville retentit d'éclats prolongés, et si violens, que dix des habitans se démettent la mâchoire. Les paysans s'imaginent qu'on s'est donné le mot pour se moquer d'eux. Ils entrent dans les maisons , et bientôt les maîtres ne savent plus où se placer chez eux. Ils répondent aux interpellations des paysans
en leur riant au nez, et, pour calmer les mouveraens qu'excite un procédé aussi irrégulier, ils leur versent, d'une main, le vin du crû, en se tenant le côté de l'autre. Enfin, quand ce rire épidémique fut calmé, qu'on put s'entendre, et que quinze cents bouteilles de vin eurent été vidées, parce qu'il avait plu à un marquis de sonner le tocsin , la foule s'écoula peu à peu , et les oisifs reprirent le pavé, riches d'une mine inépuisable d'histoires et de conjectures. Si M. de Vitrac eût été là, il eût présenté à d'Oliban le mémoire du vin bu extraordinairement. Mais les habitans de Pithiviers sont hospitaliers et généreux; ils avaient ri, et ne s'occupaient plus de ce qu'il leur en avait coûté.
Cependant, se disaient-ils, quelles sont ces dames? Ce ne sont pas des laitières, à la bonne heure ; mais il faut bien qu'elles soient quelque chose. Quel champ vaste et nouveau s'ouvre à l'imagination des habitans d'une petite ville ! Quel malheur que la nuit et le besoin de souper les arrachent les uns aux autres ! On se sépare , en se promettant bien de se réunir le lendemain.
Et le dimanche matin, on se disait : Si ces dames étaient les femmes de ces messieurs, bien certainement elles ne les auraient pas suivis ici : vous voyez qu'on connaît le cœur féminin eu province. Ce sont nécessairement leurs maîtresses. Voilà ce qu'on avait dit de plus vrai dans
toute la journée. Mais , de quelle classe sontelles? Et puis, sont -elles jeunes? sont -elles jolies ? ont-elles de la tournure , de l'esprit ?
On ne pense pas à déjeuner, et la grand'messe a sonné. Ces dames ne sont pas d'une piété exemplaire; mais toute manière de représenter leur convient. Elles sortent, appuyées sur les bras de leurs amis , et Vercelle , qui est de toutes les parties, voltige de l'une à l'autre. Deux grands laquais, en livrée, ouvrent la marche. Ils portent avec appareil , chacun un énorme coussin de velours cramoisi, garni de crépines, de galons et de glands d'or. Deux autres valets marchaient derrière, portant un grand sac, semblable aux coussins, et dans lequel était une petite Journée du chrétien, reliée en maroquin et dorée sur tranche. C'est ainsi qu'une femme comme il faut^ allait à la messe en ce temps-là.
On aurait pu monter en voiture pour se rendre à l'unique paroisse de la petite ville. Mais on a la jambe fine , le pied mignon , et on ne veut rien perdre de ses avantages. La berline , attelée de six chevaux élégamment enharnachés, suit le cortège à une distance respectueuse , parce qu'on peut vouloir se promener en sortant de l'office , et un cocher de six pieds de haut sur trois de large , aux moustaches noires, à l'immense chapeau bordé, commande sur la route la considération et presque le respect.
«Les avez-vous vus? — Qui?— Le colonel et
368 l'officikux.
« ses dames. — Eh ! non. Ils viennent de passer « en grande pompe. — Ah! mon Dieu, où sont-ils? a — A la messe. — J'y vais. — J'y cours. — Nous y « courons. » L'église s'encombre , comme l'ont été les rues.
On ne portait pas alors de ces énormes chapeaux, sous lesquels on ne peut voir une femme qu'autant qu'elle se renverse la tête, de manière à se rompre une ou deux vertèbres. Ces dames étaient coiffées en cheveux, et les curieux les plus mal placés pouvaient au moins juger la chevelure et la chute des reins , ce qui est quelque chose. Nos belles avaient un œil à leur livre , et l'autre se portait , circulairement , de droite à gauche. Elles étaient l'objet de l'admiration générale; on vantait leurs charmes; leur modestie, qui déroutait les observateurs; leur piété, qui paraissait si naturelle! Les femmes ne se trompent jamais sur l'effet qu'elles produisent, et ces dames jouissaient, dans toute l'acception du mot. Personne n'avait déjeuné à Pithiviers , et on ne s'apercevait pas que l'heure du dîner n'était pas éloignée.
J'ai déjà dit que, dans ce bas et pauvre monde, il n'est pas de félicité durable. Un homme, décoré du cordon rouge, entre dans l'église, et détourne sur lui l'admiration, exclusivement dirigée jusqu'alors sur ces dames. Il s'avance d'un air grave, et on se range respectueusement, pour lui faire place. Il aborde la comtesse.
l'officieux. 369 «Madame, lui dit-il, je ne suis pas rigoriste, « vous le savez ; mais je n'entends pas que vous « et moi soyons la fable du public. — J'espère , «monsieur le comte, que vous n'allez pas faire j « une scène dans l'église. — Dans l'église, ni ail- « leurs, madame; mais on peut causer partout. « Voulez-vous bien me dire ce que vous êtes vert nue faire à Pithiviers? — Monsieur, j'ai ici une «filleule que j'aime beaucoup, et que je marie « demain. Il convenait que je fisse les frais du «trousseau, et j'ai été bien aise de venir à la « noce. — N'était-il pas encore dans les couvert nances , madame , que j'en susse quelque chose? « — Vous étiez à vos affaires ou à vos plaisirs; je « ne savais où vous prendre, et je vous ai écrit « un billet... — Que j'ai reçu douze heures après rt votre départ. — Ce n'est pas ma faute, mon- « sieur. — Si vous aviez mis moins de précipitation «dans vos démarches... — Je vous ai dit, mon- « sieur, qu'on se marie demain, et je n'avais pas « un moment à perdre. — - Et , dites-moi, madame, « votre amie est-elle la marraine du futur? — Non, « monsieur ; mais il n'est pas décent qu'une «femme seule voyage avec des hommes, et j'ai « prié madame de Verneuil de m'accompagner. — « Vous avez trouvé là une excellente garantie. Et «où logez- vous, madame? — Je me suis mise, « avec mon amie , dans une très -petite maison... » Ici la comtesse lance un coup d'œil significatif au baron. « — Où vous êtes mal à votre aise; mais XX. 24
SyO L OFFICIEUX.
« pela ne durera pas. Yous voudrez bien , après «l'office, monter avec moi dans ma chaise de a poste et... — Pensez-vous à ce que vous dites, « monsieur ? J'ai ordonné les apprêts ; mes invi- « tations sont faites et acceptées. Voulez-vous vous «donner ici la réputation de mari jaloux; m'o- « biiger à manquer à ce qu'il y a de mieux en « ville ? — En vérité , madame , votre conduite est « bien extraordinaire! — Vos procédés Je sont bien « davantage, monsieur. Croyez-vous qu'en vous « épousant, j'aie voulu me mettre en curatelle? « — Plus bas, madame : tout le monde a les yeux « sur nous. — Chacun a son ton , monsieur ; voilà « le mien. »
Que pouvait faire M. d'Orfeuil en pareille circonstance ? Se taire , et c'est ce qu'il fit. Vercelle avait tout entendu. Il sentait bien que lui seul pouvait tirer la comtesse de ce mauvais pas. Cependant il est des choses dont un homme délicat n'aime pas à se mêler. Mais pouvait-il laisser cette dame dans l'embarras extrême où elle devait être , quand il dépendait de lui de tout arranger ?
Il lui fallait un prétexte pour sortir de l'église. Un baron peut être sanguin comme un roturier ; le sang peut se faire jour à la messe comme ailleurs. V ercelle porte son mouchoir au nez , et se retire. Il rencontre , au bas de l'église , Zéphire qui balançait, nonchalamment, un gros bouquet qu'il tenait à la main, et qui souriait agréablement à toutes les belles dont les yeux se tour-
l'officieux. 371 liaient de son coté. Le baron lui donne des ordres clairs, positifs et concis, et revient prendre sa place. Il parle à M. d'Orfeuil de la pluie et du beau temps, de la ville et de ses environs, de la guerre d'Amérique et de nos jeunes héros qui sont allés rejoindre les insurgés : il y a beaucoup à gagner, en faisant oublier à un homme qui a du caractère ,qu'il a quelques raisons d'avoir de l'humeur. Les premières idées se reproduisent sans doute, mais toujours plus faiblement.
Zéphire aura-t-il le temps de faire tout ce que lui a ordonné le baron? La comtesse était à peu près rassurée par un signe de son nouveau confident. Cependant une grand'messe, quoique bien longue, finit, et celle-ci pouvait finir trop tôt. L'amour-propre est de tous les états, et il vint au secours de la comtesse. La nouvelle de la présence des illustres étrangers avait passé jusqu'à la sacristie. Monsieur le curé, homme très-respectable sous tous les rapports , avait pourtant , ainsi que je viens de le dire , son petit grain de vanité. Il avait trouvé , je ne sais où, un sermon inédit de Massillon, qu'il avait débité une fois déjà avec un succès prodigieux. Il cëda à la tentation de donner à ses nouveaux auditeurs une certaine idée de ses talens; il monte en chaire... et voilà encore trois quarts d'heure de gagnés.
On sort. Madame d'Orfeuil prend amicalement le bras de son mari, et, confiante en sa fortune^ elle le conduit chez elle. Le comte, qui a des
prétentions à la finesse , parcourt toute la maison ; mais les portes de communication sont masquées par des commodes et des glaces qu'on s'est empressé d'y placer. Julie arrive , parée des dons du marquis , et fait de longs remercîmens à sa marraine. La marraine jette nonchalamment la vue sur la liste de ceux qu'elle a invités pour le lendemain , et trouve à côté de chaque nom : accepté. Zéphire a fait la leçon à Julie; il a couru la ville, et bien qu'une invitation doive être précédée d'une visite, personne n'avait refusé, parce qu'on grillait de voir ces dames de près, et de pouvoir juger leur esprit : on était connaisseur à Pithiviers.
Le comte savait intérieurement bon gré à sa femme d'avoir au moins respecté les bienséances, et de se donner la peine de le tromper avec de certaines formes ; mais il ne voulait point passer dans son esprit pour un imbécile, et il lui dit : « Vous avez bien envie , madame , que je me prête « à tout ceci ; mais pour que je ne fasse pas de « gaucheries , dites-moi si c'est à dîner ou à soute per que vous donnez demain. — ^ Voyez ma liste, «monsieur», balbutie la dame. Le bourreau l'avait vue , et il s'écria : « Il est bien extraordinaire « que vous vous souveniez d'avoir été marraine il « y a seize ans ; que vous ayez pensé à faire des « présens de noces, et que vous ayez oublié ce que « vous avez écrit ce matin. — Oh ! je suis très- « distraite , monsieur. — Distraite au point que
« VOUS ne savez plus que la liste n'indique que des « noms. II serait très-maladroit que je prisse des « informations sur ce que je dois savoir mainte- <c nant comme vous. Faites-moi le plaisir, madame, i( d'interroger votre confident, et que j'apprenne « au moins quel est le repas que j'aurai l'honneur « de partager avec vous. »
La comtesse était trop troublée pour avoir pu remarquer certain air d'ironie, qui perçait malgré les efforts de son mari. Elle prend au sérieux ce qu'il vient de lui dire ; elle lui passe les bras au cou, le presse contre son cœur, et lui jure, de la meilleure foi du monde, qu'elle ne veut plus vivre que pour lui. « Vous allez me prouver, mau dame , la vérité de cette assertion. J'ai été bien « aise de vous apprendre qu'on ne me trompe que « quand je veux bien l'être. Laissons de côté les « niaiseries que vous m'avez dites , et suivez-moi. » Il lui présente la main; la comtesse se laisse conduire. Le valet de chambre de d'Orfeuil fait moins de bruit que Zéphire; mais il est aussi exact. La chaise de poste est là, et la comtesse recule en la voyant. «Mais mon diner, monsieur... — Ou votre « souper, madame. — Mais vingt invitations... — <( Sont-elles phis à respecter que celle de l'homme «pour qui vous voulez vivre désormais?» Et il tient, il serre la main de la comtesse; il emploie la force, de l'air le plus riant, pour la faire monter en voiture , et il crie à Lisbé : « Faites les
LOfFICIEUX.
«malles, et revenez demain à l'hôtel.» Le postillon fouette ; on est parti.
Du moment où le comte d'Orfeuil était entré à l'église , d'Orville avait prévu une scène ; mais il sentait combien il serait déplacé qu'il intervînt dans cette affaire. Il s'était borné à s'enfermer chez lui , et, l'oreille fixée contre la porte de communication, il n'avait pas perdu un mot de ce que s'étaient dit la comtesse et son mari. Il prévoit qu'on va lui enlever, avec la dame, Fespoir d'être maréchal de camp dans quelques années ; il descend, incertain, irrésolu... Il était déjà trop tard.
Il entre chez le marquis, où il trouve le baron. Il répète ce qu'il a entendu , et il exprime de vives craintes sur le calme apparent de d'Orfeuil. « Voilà « la première fois, dit Vercelle, qu'il m'arrive de « faire l'officieux dans une circonstance délicate ; « mais je suis corrigé , et pour toute ma vie. Et « moi aussi , s'écrie d'Oliban. » Il sort , il court à la poste ; il se fait seller un bidet ; il prend les premières bottes fortes qu'il trouve à l'écurie; il monte à cheval , il part ; il joint la chaise de poste à une lieue de la ville; il fait arrêter le postillon.
« Mille pardons, monsieur le comte, si je me <( permets de suspendre votre course ; mais il y a « ici du malentendu , et il est bon de s'exphquer. « Madame n'est pas la marraine de Julie ; c'est moi « qui ai payé les présens de noces, et qui donne demain à souper, et, entre nous, monsieur le
l/ OFFICIEUX.
« comte , ce serait madame , que soixante louis de « plus ou de moins ne valent pas l'humeur que « vous marquez à toute notre société. Ne la dé- « pouillez pas de son plus bel ornement , et rétro- « gradez, je vous en prie. — Avez-vous fini, monte sieur le marquis ? — Oui , monsieur le comte. — « Fouette, postillon. )j
Voilà un homme bien extraordinaire , pensait d'Oliban ! Je lui fais des avances amicales; je veux rétablir la paix entre sa femme et lui , et il me laisse là, au milieu de la grande route, sans daigner me répondre un mot. Oh , quel vice que la parcimonie ! Je n'en croyais pas le comte atteint.
Et le comte disait à sa femme : « Peut-être, cette (c fois encore , aurais-je pu fermer les yeux sur vos «écarts. Mais l'histoire que vous m'avez faite est «connue d'un fou, qui ne manquera pas de la « publier, et je reviens irrévocablement au parti « que j'avais pris d'abord. — Et quel est-il, mon- « sieur? — Il y a dans Paris un grand personnage « qui ne vous refuse rien. J'en connais un autre « qui m'accorde tout ce que je lui demande de « raisonnable , et que je ne pâie pas aussi cher « que vous le vôtre. J'ai ici , dans ma poche , un « ordre sur lequel vous serez reçue dans le cou- « vent où je vous conduis. — M'enfermer , mon- « sieur! — Quand on abuse de sa liberté, madame, « on ne doit pas la conserver. » La comtesse cria , pleura, promit, menaça. «Depuis que j'ai cessé «de vous estimer, madame, j'ai repris sur moi
376 l'officieux.
« Fempire qui convient à un homme raisonnable , « et toutes les scènes possibles ne changeront rien « à ma résolution. »
Ah ! par exemple , je crois que voilà de la morale , et qui est marquée au meilleur coin.
Pendant que la comtesse courait, ventre à terre, à son couvent , le marquis , étonné et pensif, revenait à Pithiviers. Il ne s'attendait pas à la scène nouvelle qui s'y préparait.
Madame de Verneuil, confondue, terrifiée de l'enlèvement de la comtesse , n'avait plus un moment de repos. «Le comte d'Orfeuil , disait-elle, « est un homme abominable. Son exemple entraî- « nera tous les maris de la capitale , et pas une « femme sensible n'y sera en sûreté. M. de Ver- « neuil est un bon homme que je mène par le « nez. Mais il ne faut qu'un homme à système pour « lui monter la téte, et je veux éviter ce coup-là. « D'ailleurs, je ne peux rester seule ici, au milieu « de vous trois. Faites mettre des chevaux de poste « à la berline; je veux partir à l'instant, à la mite nute , à la seconde. »
Quand d'Oliban descendit de cheval. Rosette avait refait les malles; on les attachait derrière la voiture, et les chevaux étaient mis. Il combattit la résolution de son amie , autant que son amour usé put le lui permettre. La dame, qui ne voyait que grilles et verrous, ne s'attacha que pour la forme à ce que le marquis lui disait; elle répondit gauchement, froidement, et elle partit, ne
formant qu'un vœu , celui de n'être pas arrêtée au retour par une série d'événemens semblables à ceux qui l'avaient désolée sur la route de Paris à Pithiviers.
D'Orville et le marquis se regardaient d'un air qu'ils cherchaient à rendre dolent. C'est ainsi qu'une veuve paraît regretter son mari , et un mari sa femme. Intérieurement, le comte et d'Oliban n'étaient pas fâchés d'être séparés de leurs anciennes amies , sans qu'elles pussent leur faire le moindre reproche. Comme le veuvage est dur à supporter, quand on est jeune et qu'on a contracté certaines habitudes, ces messieurs, en faisant le semblant de se pincer les lèvres et de se mordre le bout des doigts , se jetaient à corps perdu dans l'avenir. D'Oliban s'occupait de mademoiselle d'Apremont , et des moyens de parvenir à un mariage agréable et avantageux. D'Orville pensait modestement que la féte du lendemain ne lui laisserait que l'embarras du choix.
« Ventrebleu! s'écria-t-il tout à coup, toute la «ville soupe ici demain, ces dames sont parties, « et les invitations ont été faites en leur nom. — «Au moins, dit le marquis, cette bévue-là ne « sera pas mise sur mon compte. — Je ne la prends « pas sur le mien, répliqua le baron. J'ai cru de- « voir tirer la comtesse d'embarras ; maintenant « elle ne doit plus rien avoir à espérer , ou à « craindre, et les dames de la ville danseront avec
378 L'orFICIEUX.
« nous, ou ne danseront pas, selon quelles le ju- «. geront à propos. »
D'Orville était d'avis qu'on dansât : la réunion des beautés de Pithiviers était nécessaire à ses projets. On se lie plus facilement à un bal qu'en dix visites, et les femmes, qui ont des projets, se gardent bien d'y être impénétrables. « Mes- « sieurs, dit le colonel, je suis chef de corps, et « c'est sur moi que tombera le blâme , si , en ar- « rivant ici, nous commençons par manquer aux « procédés les plus simples. Ces dames sont par- « ties : elles ont eu, pour s'y décider, des raisons « de la plus haute importance , à la bonne heure. « Mais , j'ai encore le temps de faire des visites , « et je veux aller partout. Je représenterai aux ria goristes que toujours un commandant, quel qu'il « soit, donne des fêtes, et que les dames les plus <c réservées ne font aucune difficulté de s'y trouce ver , même lorsqu'il n'est pas marié : la critique « n'a rien à dire , quand les censeurs eux-mêmes « partagent ou un plaisir innocent, ou une faic( blesse. Soyez tranquille, mon cher marquis; vos « frais ne seront pas perdus , et votre bal vous « fera un honneur infini. »
Le comte prend avec lui Zéphire , pour le guider, et il va de porte en porte. Vous avez vu quelquefois l'effet d'une traînée de poudre lorsqu'on y applique la mèche : la nouvelle du départ de ces dames s'était répandue avec la même
rapidité. « C'est affreux, disait-on ici; on ne se « joue pas plus impertinemment d'une femme « comme il faut. Et moi, s'écriait-on plus loin, qui « ai acheté deux aunes de tulle , qui vont jaunir « dans ma commode! Et ma guirlande de roses, « disait une jolie petite demoiselle, qui perdra sa c( fraîcheur, avant que je puisse m'en servir! » Ma belle enfant , celles dont la nature vous a parée doivent se flétrir aussi. Jouissez - en pendant qu'elles sont dans tout leur éclat : faites un heureux.
La marchande de modes était prête à s'arracher les cheveux : on venait de contre-mander trois robes de crêpe, et elle avait mis le ciseau dans l'étoffe , et il fallait payer six ouvrières qu'elle avait prises pour lui aider. Ah, qu'est-ce que la vie!
Les visites du colonel arrangèrent un peu les choses. Les demoiselles ne demandaient qu'à danser, et il leur était fort égal que les belles dames de Paris fussent au bal ou non. Ce n'était qu'elles que les mamans voulaient voir, et les hommes, qui savaient leur Pithiviers par cœur, étaient piqués de ne pas jouir de la vue de deux femmes qu'ils avaient jugées charmantes. Et puis , on ne trouve pas , tous les jours , l'occasion de danser avec une comtesse et l'épouse d'un fermier-général.
Cependant les mamans sont influencées par leurs filles ; les papas le sont par les mamans , et les jeunes gens par l'attrait du plaisir. Ainsi
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les excuses , bien ou mal faites , du colonel , furent admises partout, et chacun se disposa à déployer sa magnificence , pour faire honneur à l'union de Julie et de Larose Firmin.
Enfin ce jour tant attendu, si vivement désiré, jaillit du sein de l'éternité, pour me servir de l'expression du bon papa Mercier.
Julie gâta la nature en croyant l'embellir. Larose s'en aperçut; mais son amie jouissait de sa parure , et il n'était pas capable de lui imposer une privation. Il se consolait, en pensant qu'il n'est pas d'usage qu'une mariée se couche avec une fraise plissée , un diadème de dentelle, un collier, des bracelets, des boucles d'oreilles et des bagues.
Thérèse était la seule femme de la ville qui se félicitât sincèrement du départ de ces dames ; toujours décidée à maintenir ses droits, elle était dispensée d'un combat , dont l'issue aurait été incertaine. Elle s'était fait faire une béquille de bois de merisier , dont le dessus était garni de velours rose, parsemé, dans le pourtour, de clous dorés. Elle s'était exercée à marcher dans sa chambre, et à prendre des airs intéressans. Elle s'étudiait devant une glace , et elle n'oubhait rien de ce qui lui était avantageux. Elle poussa la recherche jusqu'à essayer de sauter avec quelque grâce, parce qu'il y a des ruisseaux à Pithiviers, point de fiacres, et que madame de Yerneuil était partie dans la berline.
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Les trois officiers, dont le régiment n'était que de douze hommes, ne crurent pas que l'uniforme fût encore de rigueur. Les broderies les plus élégantes et les plus riches furent tirées des garde- robes, et le père Firmin , qui n'était pas entêté comme Thérèse, pria le marquis d'ouvrir la marche avec sa jolie fille, qui n'avait plus que quelques heures à l'être.
Le cortège se met en marche. Les deux cent soixante-trois croisées de la ville sont garnies de spectateurs. Les dames n'ont pas eu la maladresse de s'y montrer en ajustement de bal. Il ne faut pas anticiper sur la surprise qu'auront ce soir monsieur le comte et ses officiers : d'ailleurs on n'est pas fâché de faire voir qu'on a une garderobe un peu montée.
Le chemin de la maison à l'église était jonché de fleurs et de verdure. Les polissons qui les avaient été prendre dans la campagne, suivaient les gens de la noce , et demandaient un pourboire, comme une chose due. Les mendians s'étaient emparés des flancs, et faisaient entre eux un chœur lamentable. Thérèse répandait, en se rengorgeant, ses pièces de six liards à droite et à gauche. Larose donnait la petite pièce de six sous; le colonel et ses officiers lâchaient le petit écu; tout allait au mieux; chacun était content.
On était au bord d'un ruisseau, et Thérèse occupée , tantôt à distribuer ses aumônes , tantôt à reconnaître l'effet que la jolie figure du marié
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produisait sur les personnes qui étaient aux croisées, Thérèse voit le ruisseau au moment où elle y va mettre le pied dont elle peut se servir; elle se hâte d'avancer sa béquille ; elle manque l'aplomb ; sa jambe artificielle lui échappe; le pied malade porte à terre , Thérèse pousse un cri du diable ; elle veut s'accrocher de ses deux mains au bras de Larose ; elle est volumineuse , et Larose , qui ne s'attend pas à un tel surcroît de pesanteur , chancelle et cède à l'impulsion que lui a donnée sa belle-mère. Pauvre Thérèse! Une toilette, qui lui a coûté deux heures de soins et de recherches, n'est plus présentable. Les polissons et les mendians rient, et Thérèse, outrée, après avoir distribué des aumônes , distribue des coups de béquille à ceux qui l'approchent de trop près. La marche est suspendue. Thérèse juré qu'elle n'ira pas à l'église dans cet état épouvantable , et que sa fille ne se mariera pas qu'elle ne soit présente. Julie a la larme à l'œil ; Larose ne sait à quel parti s'arrêter.
On était sous les croisées du président de l'élection. Madame la présidente était à une fenêtre, en peignoir du matin. Ce peignoir était garni , par le bas , d'une large dentelle , qu'une pauvre cuisinière , qui aurait bien voulu se coucher, avait passé la nuit à faufiler. Or, cette dentelle ne pouvait se voir de la rue. La présidente descend. Elle est à demi coiffée ; un aimable désordre règne dans toute sa personne, et un pied très-passable
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est chaussé de la petite mule verte. Il y avait deux ans que le marquis de Bièvre avait dit à la reine , qui ce jour -là portait des souliers verts : Vuni vert est à vos pieds. Le mot était arrivé à Pithiviers depuis trois semaines, et toutes les dames à prétentions avaient adopté la chaussure verte.
Il y avait dans cette ville un maître de danse, qui avait été laquais de Vestris, et madame la présidente fut bien aise de donner une haute idée des talens de monsieur le professeur. Elle adressa, aux gens de la noce , trois révérences prises dans le menuet du ballet de Mirza, et elle offrit trèspoliment à Thérèse d'entrer chez elle, et de choisir dans sa garde -robe ce qui lui conviendrait. Thérèse a la maladresse de prendre une proposition faite de bonne foi pour une ironie. « En « effet, dit-elle en ricanant, les robes de madame « m'iraient à merveille! Elle est longue, et je suis « courte ; elle est maigre , et j'ai de l'embonpoint. « Sachez, madame, que j'ai des robes de reste, et a je ne demande qu'une demi -heure à monsieur c( le marquis pour faire une toilette nouvelle. »
Le comte d'Orville adresse à madame la présidente des excuses très -bien tournées, sur l'impolitesse de la femme de charge : c'est à lui qu'il convient de prendre la parole; il a fait ses visites. Le bedeau arrive gravement, et dit plus gravement encore, que le célébrant est prêt depuis un quart d'heure , et qu'il s'impatienterait , s'il ne craignait de manquer à la dignité de son minis-
îère. Thérèse répète qu elle ne demande qu'une demi-heure ; mais qu'elle la veut absolument. Un capitaine de chasseurs n'a pas de raisons pour retenir ses mouvemens d'impatience , et d'Oliban s'écrie que les prétentions de la vieille sont ridicules ; qu'on se passera fort bien d'elle , et il ordonne à Larose d'offrir son bras à la mère Firmin. La mère Firmin, piquée intérieurement de la préférence que s'était arrogée Thérèse, s'approche et se colle au bras de son fils.
(c Ah ! vous le prenez sur ce ton - là ! s'écrie « Thérèse , rouge comme ses rubans ponceau ; c< vous allez voir... vous allez voir... vous verrez.» On ne l'écoute pas; la noce se remet en marche, et Julie commence à sourire.
« Quel dommage , disait le marquis au baron , « que cette charmante fille ne fût pas mariée au- « jourd'hui ! Avec quel abandon elle se livre aux « mouvemens de son cœur! Cette vieille Thérèse... «Elle nous eût retenus là deux heures, et je « vais servir Julie et Larose. Oh ! je ressemble à « x\lexandre, moi : je coupe le nœud , quand je ne « peux le défaire. Jamais je ne suis embarrassé. »
On était placé ; la cérémonie était commencée ; le passionné Larose comptait, par approximation , les minutes qui devaient s'écouler encore avant que le prêtre prononçât l'imposant et si désiré ego vos conjungo. Je ne sais à quoi pensait Julie; mais elle regardait Larose; elle rougissait; elle baissait les yeux; elle les reportait sur l'ami
l'officieux. 385 (le son cœur... Un homme fend la presse; il entre dans le sanctuaire ; il remet au célébrant un papier , et se retire en saluant à droite , à gauche , et jusqu'à terre.
Le célébrant parait interdit : il balbutie quelques mots, que personne n'entend ; enfin il élève la voix, et déclare qu'il ne peut unir ces jeunes gens.
On s'approche de lui , on l'interroge ; Julie chancelle et perd l'usage de ses sens. En revenant à elle , elle apprend que sa mère , entêtée comme dix Bretons, a été chez un huissier, et qu'elle vient de mettre opposition au mariage. « Ah, monsieur le marquis, dit la pauvre petite, «en sanglottant, que ne lui accordiez -vous la « demi-heure qu'elle vous demandait ! Oh, répète <c le baron , je suis comme Alexandre , moi : je « coupe le nœud quand je ne peux le défaire. »
Et quel est le terme fixé par l'opposition ? Elle est illimitée, et elle annonce que le lendemain on fera connaître un empêchement dirimant.
Il faut s'en retourner; il faut se séparer, pour être moins remarqué , et voilà encore une nouvelle pour les habitans de Pithiviers.
On rentre à l'hôtel, ou à la maison, comme il vous plaira l'appeler. Larose est au désespoir ; Julie est sans pouls et sans haleine : Thérèse a pris un costume nouveau , aussi riche que le premier , et elle regarde les désappointés d'un air XX. 2 5
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triomphant; le marquis lui lance des regards de
fureur.
« Je ne m'émeus pas de tout cela, dit Thérèse, « en sautant sur sa héquille. Bah ! j'en ai vu bien « d'autres. Demain le mariage se fera ; je condui- « rai mon gendre, et je ne tomberai pas dans le «ruisseau, parce qu'il y a des fiacres à Orléans, «et j'en ai envoyé chercher un. Demain, passe, «murmurait la petite. Ah! monsieur le marquis, « monsieur le marquis ! »
Partout l'ordre est donné aux domestiques de se mettre en grande tenue. Ceux qui n'en ont pas, et c'est le plus grand nombre, enjoignent à leurs cuisinières de prendre à l'instant le bonnet et le tablier blancs. Des députations arrivent de toutes parts. On demande si la rupture du mariage entraîne ou non la suppression du bal. D'Orville se hâte de faire répondre que le mariage est remis au lendemain , et que la fête destinée à célébrer le jour consacrera la veille.
En conséquence, à six heures du soir, les personnages invités couvrent les rues de la ville. Il semblait qu'on fît à Pithiviers une procession générale. Le colonel et ses deux officiers n'avaient pas encore pris leur café, et il faut qu'ils s'imposent une privation , ou que les dames entrent dans la maison du milieu, sans y trouver personne pour les recevoir. Des chevaliers français sacrifient tout aux belles. Cependant, en quittant
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la table, Je niarqnis murmurait: Est - on jamais venu au bal à six heures! On dîne donc la veille dans ce pays-ci ?
Plaisanterie à part, l'assemblée offrait un coup d'œil très-intéressant. Il y avait là plusieurs femmes très- jolies, et personne n'était ridicule. Les mamans de province s'exécutent de bien meilleure grâce que celles de Paris. Elles avouent hautement leurs cinquante , leurs soixante ans. Les vieilles de la capitale s'imaginent que se persuader qu'on est encore jeune, c'est le faire croire aux autres.
Le marquis présenta à la compagnie Julie, qui ne pleurait plus, depuis qu'elle savait que son bonheur n'était différé que d'un jour. Il ouvrit le bal avec elle. Le baron , tout à son amour pour sa Sophie, était avec tout le monde d'une grande politesse , et prenait peu de part aux plaisirs bruyans. D'Orville promenait , de belle en belle, un œil animé par le désir.
Vous n'avez pas oublié ce brave chevalier de Saint-Louis, qui, au milieu de l'alarme générale, se disposait à défendre seul ses foyers. Il avait à conserver quelque chose de bien plus intéressant que des lares ou des pénates.
Il avait eu un extérieur séduisant, et il avait servi avec distinction. Les femmes aiment les jolis hommes, surtout quand ils sont braves; c'est très - naturel , et monsieur le chevalier avait eu en bonnes fortunes de quoi faire dix réputa--
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tions. L'attrait du plaisir ne l'empêchait pas de donner à son instruction des momens qui , n'en déplaise au beau sexe, n'étaient pas ceux qu'il employait le plus mal. Les hommes l'estimaient ; c'est faire en deux mots son éloge. Mais il faut toujours payer un tribut à la faible humanité. Le chevalier avait vieilli sans s'en apercevoir ; son imagination joignait le printemps à l'automne de sa vie , et il disait souvent que les femmes n'avaient plus de sensibilité. Il n'avait d'autre faiblesse que de se croire encore ce qu'il était il y avait trente ans , et une demoiselle fort jeune , fort jolie, fort éveillée le confirma dans la bonne opinion qu'il avait de lui-même; il l'épousa. C'est ainsi que finissent les vieux garçons. Ils ne réfléchissent pas que le chapitre des accidens , auquel, dans le bel âge, ils ont fourni tant d'articles, n'est pas encore clos, et que la loi du talion, qui n'est pas de droit., s'exerce partout de fait.
Pendant la bagarre , Vercelle avait causé un moment avec le chevalier. Il chercha à se lier avec un homme dont la physionomie prévenait; il trouva sa conversation amusante et sensée à la fois; il s'attacha à lui, et ne le quitta que lorsque le jour vint séparer les danseurs.
Sa petite femme promenait ses yeux charmans d'un officier à l'autre. Elle savait du mariage tout juste ce qu'il en faut pour soupçonner ce qu'il peut être. Une certaine émotion , qu'elle ne pouvait définir, l'agitait fréquemment, et semblait
l'officieux. 38() ne chercher qu'à croître. L'air sérieux du baron le hii fit prendre pour un philosophe. D'OUban, allant de belle en belle , et ne s'arrètant à aucune, lui rappela le papillon; les regards soutenus et passionnés de d'Orville fixèrent enfin son attention. Pauvre chevalier!
Vous savez que la nature s'est plu à combler notre colonel de ses dons, et vous connaissez ses projets. Agathe fit sur lui l'impression qu'il produisait sur elle. L'aimable enfant ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle éprouvait ; d'Orville avait de l'expérience , et il était pénétrant. Il danse souvent avec Agathe ; il hasarde de ces mots, que l'innocence n'entend pas précisément; mais qu'elle cherche à interpréter, quand l'homme qui les lui adresse a le bonheur de plaire. D'Orville pressait tendrement une main, qui ne répondait pas encore; mais qu'on ne pensait pas à retirer. Il prévit facilement ce qu'il pouvait arriver, et lorsque les personnes invitées furent assises autour d'une table, que couvrait un superbe ambigu , il se leva et dit : « Mesdames et mes- « sieurs, le marquis, mon camarade, célèbre au- « jourd'hui la veille du mariage; permettez -moi «de fêter le jour, et veuillez embellir cette soi- « rée de votre présence. »
Deux bals de suite ! Voilà qui est embarrassant. La robe qu'on a mise pour celui-ci a perdu sa fraîcheur , et on n'a pas deux costumes de fête. On changera bien la guirlande de fleurs qui en
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orne le bas, et le ruban qui raccompagne. Mais, la robe... la robe?... Hé bien, on la nettoiera, on l'empèsera , on la repassera , et elle ira. Après ces réflexions sommaires, l'invitation est généralement acceptée.
Julie n'a eu que deux heures à donner au sommeil, et elle les a usées à penser. Insomnie d'amour est si douce , que la petite , en se levant , ne regrettait pas les douceurs du repos. «Maman, «disait-elle en se parant, est-ce bien aujourd'hui «que je me marierai? Prenez garde, disait Ver- « celle au marquis , qu'il se présente encore ce «matin un nœud gordien; gardez- vous surtout « de le couper. »
Le fiacre qu'on a été chercher à Orléans est à la porte. Le beau Larose regarde Thérèse et le marquis d'un air suppliant. Il leur dit de ses grands yeux pleins d'amour: Plus de délais, je vous en conjure. Thérèse lui répond en s'appuyant sur son bras ; elle descend ; elle monte en voiture ; elle prend la place d'honneur ; elle ne s'informe pas si on la suit ou non; elle arrive; les gens de la noce sont sur ses pas; la cérémonie commence; elle se termine enfin. Larose embrasse sa femme ; il n'a plus rien à redouter.
Le marquis n'a pas trouvé la moindre occasion de nuire en voulant obliger. Cependant il a retardé ce mariage de vingt -quatre heures; il est cause que ce soir il y aura un bal encore , et combien un bal de plus avance certaines affaires !
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Je ne sais pas trop ce qui arrivera au brave chevalier; mais il est dans une position critique, et c'est d'Oliban qui l'y a mis.
Les mariés sont admis à l'honneur de dîner avec monsieur le comte, monsieur le marquis et monsieur le baron. « Nous aimons, disaient les « deux premiers , à nous rappeler quelquefois « l'égalité primitive. Ma foi , messieurs , leur récc pondit Vercelle, si un duc et pair ne trouvait '( pas de rubanier pour frapper son cordon bleu , « de brodeuse pour faire son crachat, de tailleur « pour l'habiller, de cordonnier pour le chausser, « de lingère pour lui faire des chemises , il perce drait beaucoup de sa dignité, et il serait très-aise « qu'un fort de la halle , si dans ce cas il pouvait <( j en avoir, voulût bien le protéger. Estimons le « tiers - état , sans lequel nous ne serions rien ; « persuadons - nous bien qu'un gentilhomme ne « déroge qu'en vivant avec des fripons ou des «gens vicieux, et, malheureusement pour eux, « le vice et la friponnerie ne se dérobent pas à « mes yeux sous un habit brodé. )>
Vraiment notre baron gagne à se faire connaître. Je ne lui croyais pas tant de raison. Il m'inspire un vif intérêt, et je désire qu'il épouse sa Sophie , en dépit de tous les marquis du monde. Je tâcherai d'arranger cette affaire-là.
Il y a dans Paris un amour de convention qui se loge dans la tète. Il la monte, il l'échauffé, et quand il a frappé l'imagination , il produit exté-
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rieurement les mêmes effets que lorsqu'il est dans le cœur. L'homme qui attaque , a des impatiences, des mouvemens brusques; sa conversation est sans suite; il porte involontairement les yeux sur l'objet qu'il désire , et ses regards ont une expression qu'il ne pense pas à modérer. Il suit tous les mouvemens de la beauté ; il pénètre ses fantaisies ; elle est obéie avant d'avoir parlé. La femme qui aime, mais qui se défend encore, est réservée; tout en elle est étudié; elle n'a qu'un objet: c'est de se rendre impénétrable. A-t-elle cédé? Le souvenir du bonheur, l'espoir de le voir renaître, l'importance du sacrifice qu'elle a fait, la crainte tardive de trouver un ingrat, tout l'émeut, tout l'agite, elle n'est plus maîtresse d'ellemême; elle se décèle à chaque instant. L'homme heureux se possède au contraire, parce qu'il n'a plus rien à espérer, à désirer, et un connaisseur, qui prend la peine d'observer , peut compter les couples amoureux qui se trouvent dans un salon, et décider où en est chaque intrigue.
D'après cet aperçu général, vous savez ce qui se passe au bal entre Agathe et d'Orville. Il se contraignait si peu, que les femmes les moins pénétrantes le jugèrent très - amoureux , et dans un cerveau féminin une idée en amène mille autres. On regardait alternativement le comte, la jeune dame, le bon chevalier, qu'on plaignait déjà sincèrement, et qui seul ne voyait rien, parce que le baron s'était encore emparé de lui. Oh, que
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ces dames étaient heureuses! Quelle découverte dans une petite ville! J'en connais une, où il n'est permis aux femmes de parler avec quelque abandon qu'à leurs proches parens. Reçoivent-elles deux fois de suite un homme qui leur est étranger ? vite on en fait leur amant , quel que soit son âge. Mais leur conduite est irréprochable; mais cet homme a soixante ans ; l'imputation est absurde; n'importe, il faut parler, et on parle avec un#plaisir, une malice!... jusqu'à ce qu'un nouvel incident fasse oublier celui-ci.
D'Oliban, malgré son étourderie, s'était aussi aperçu de quelque chose, et dès -lors il n'avait point perdu de vue son colonel. En allant et venant, il lui adressait de ces mots qui ressemblent à de la finesse, et il l'éclaira sur le danger auquel il était exposé. Il trembla en pensant que le marquis pouvait l'avoir pénétré, et il échangea aussitôt de conduite. Il s'éloigna d'Agathe , et parut s'attacher à une dame qui n'était ni grande ni petite, ni grasse ni maigre, ni laide ni jolie, ni sotte ni spirituelle; mais dont l'ensemble était assez passable pour qu'on pût lui sacrifier huit jours. Il pensait, avec quelque raison, que l'amour-propre d'Agathe le sauverait de la jalousie, et que, s'il avait fait naître le soupçon, il se partagerait et deviendrait incertain , irrésolu. Mais malgré lui ses yeux cherchaient Agathe , et il crut apercevoir dans les siens de l'humeur et de l'impatience. Il sortit, passa dans son cabinet, et écrivit un billet
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très-tendre, dans lequel il développait ses motifs. Il invitait la jeune et tendre Agathe à se défier surtout de la pénétration du marquis, qui pourtant n'en avait pas trop.
Il remit ce billet avec assez d'adresse , en dansant avec celle à qui il l'adressait. La simple, l'ingénue, la presque innocente Agathe aurait été fort embarrassée, si, dans ce bon temps-là, les femmes n'eussent porté des poches. Le billet échappa à tous les yeux, et vous prévoyez bien qiîe la contre-danse terminée, Agathe eut besoin de sortir à son tour. Les recommandtitions de d'Orville, le motif de ses assiduités auprès de la dame que je viens de vous dépeindre , lui déplurent d'abord : ce billet aurait été passable, tout au plus, si elle avait dit : J'aime. Mais elle réfléchit que le moment était vraiment critique, qu'il était essentiel qu'elle connût le marquis, et qu'une chose, déplacée dans telle circonstance, est impérieusement commandée par telle autre. Agathe est ingénue, et cependant je commence à lui croire d'heureuses dispositions.
D'Orville savait qu'il est indispensable que l'amant de la femme soit bien avec le mari. En conséquence, il s'approcha du chevalier; il lui fit toutes les avances qui pouvaient flatter son amourpropre, et il n'en eût pas éprouvé le moindre mouvement, qu'il se fût laissé prendre aux marques de politesse, d'intérêt même qu'il recevait du colonel, homme de qualité.
l'off icii:ij X. 390 Le marquis ne dansait plus; il observait, et rien ne lui était échappé que le billet. L'impassible sang -froid d'Agathe l'étonnait, le révoltait. 11 est impossible, pensait-il , qu'elle aime ce mari-là, et elle a un coeur. Qu'en veut-elle faire , si elle le refuse à d'Orville ? Le donner à quelque avocat, quelque médecin, quelque marchand! Mon colonel aurait pour rival heureux un petit citadin î Oh, parbleu, j'y mettrai bon ordre. Mais ne précipitons rien; ne faisons pas de bévues; elles sont souvent difficiles à réparer.
Les jeunes mariés s'étaient retirés aussitôt que les bienséances le leur avaient permis. Quel lit que celui que l'amour a jonché de myrtes et de roses , dont il éloigne la cupidité , et la crainte du lendemain ! Quel bonheur que celui qu'on peut avouer sans rougir! Délire heureux, ivresse du cœur et de l'âme , pourquoi n'êtes - vous pas éternels !