CHAPITRE XIIL
Le régiment se forme.
D'Orville, se défiant plus que jamais du marquis, faisait le tour de la ville pour arriver chez le chevaher. Il multiphait ses visites, péur qu'on ne lui attribuât aucune vue particulière. Il rencontrait d'Oliban dans la société, et il affectait en sa présence des empressemens si peu naturels ,
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qu'ils ne pouvaient pas même tromper la vanité de celle à qui ils s'adressaient. Il redevenait luimême , quand il était auprès d'Agathe. Le chevalier aimait beaucoup le piquet ; le comte faisait sa partie; il écartait ses as, et le marquis voyait tout cela. Il donnait fréquemment à dîner; il avait soin d'inviter plusieurs dames; ces petites fêtes * paraissaient offertes à toutes; mais les hommages secrets étaient pour Agathe; elle en jouissait, comme La Yalière des fêtes brillantes que son roi ne donnait que pour elle.
Au reste, le comte tenait une maison montée, et on avait pour lui la plus parfaite estime. Le chevalier était enchanté de ses manières, et il lui répétait souvent qu'il regrettait de ne pouvoir lui rendre les jouissances qu'il procurait à sa femme. Sa femme se chargeait de cela.
Cependant, les recrues arrivaient. Il fallait organiser et instruire le régiment. D'Orville devenait réellement amoureux : il est si doux de faire faire le premier faux-pas à une femme! D'Orville aurait voulu donner tous ses momens à l'amour. Il sentait d'ailleurs son insuffisance; il était paresseux comme le sont tous ceux qui n'ont besoin de rien , et il joignait des qualités à quelques défauts. Il avait celle de se connaître en hommes, et il avait jugé Vercelle. Il demanda , et il obtint pour lui une commission de capitaine aide-major; il le chargea de tout , et se réserva le commandement des grandes manœuvres. Les arrivans ne sa-
l'officieux. 397 valent rien, et cet arrangement donnait au colonel trois ou quatre mois encore , qai'il comptait bien consacrer à l'amour.
L'œil scrutateur du marquis lui déplaisait infiniment. Il ne manquait pas de le dépeindre à chaque officier qui arrivait au régiment. « C'est le « meilleur homme du monde , disait-il ; il est même « fort aimable, quand il veut s'en donner la peine; « mais il est curieux et toujours empressé de se mé- « 1er d'affaires d'autrui. Si vous lui dites un mot des « vôtres, il vous fera tourner la tête. »
Rien de plus gauche encore que cet avis charitable. Si d'Oliban s'était mêlé des affaires de cinq à six de ses camarades, son attention ne se serait pas portée exclusivement sur Agathe et le colonel. Ces messieurs étaient réservés, et quelquefois même silencieux avec lui. Mais le marquis les traitait souvent, et on ne dîne pas sans dire un mot. Plusieurs de ces officiers étaient instruits, et servaient depuis long-temps. Ils amenaient toujours la conversation sur l'art militaire. Ce sujet avait le double avantage de les amuser, et de dérouter la curiosité.
Ce genre d'entretien ne convenait pas au marquis. Il voulait bien traiter splendidement; mais il prétendait qu'on l'amusât, et il n'entendait rien aux marches , aux contre-marches , aux attaques , aux retraites, dont on parlait sans cesse autour de lui. «Ma foi, messieurs, leur dit-il un jour, « j'ai étudié particulièrement l'attaque et la dé-
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« fense des places; cet art-là en vaut bien un autre , et je ne serai pas aussi long que vous dans ce mes dissertations. Je viens au fait , et je termine <( en quatre mots. Regardez mon toupet , ce fer à «cheval, que Zépliire crêpe si agréablement, ce c( fer à cheval est le fossé qui sépare la ville de la ce citadelle. La ville est prise; je fais apporter les ce fascines; je comble le fossé; je donne l'assaut à cela citadelle; je m'en empare, et tout est fini, ce Allons , messieurs , parlons à présent de nos ce plaisirs, si nous en avons, et de nos affaires, si ce elles sont gaies. »
Les convives étaient étourdis de cette sortie. Ils se regardaient d'un air qui signifiait : se moque-t-il de nous avec son fer à cheval , ses fascines et sa citadelle? S'il parle sérieusement, quel camarade nous a-t-on donné là? C'est quelque nomination de femme. La comtesse avait aussi fait nommer le baron; il avait du mérite; mais elle ne le connaissait pas, et, n'eût-il pas su distinguer sa main droite de la gauche , il n'en eût pas moins été capitaine. Avis aux ministres nés et à naître.
D'Oliban voyait toujours avec dépit la feinte indifférence d'Agathe. Le comte était loin d'être malheureux; il avait instruit la jeune femme; il avait trouvé un élève docile et plein de dispositions. D'ailleurs , il ne la voyait ordinairement que chez elle , et les femmes qu'elle recevait ne pou- ^ vaient lui donner d inquiétude. Elle était donc
L'oFficrEUx. 399 impassible, autant peiit-étre par tempérament que par calcul.
La prudence fait commettre des fautes comme rimprévoyance. Si le comte eut moins redouté le marquis, il n'eût pas prévenu Agathe contre lui; (i'Oliban eut deviné 'le bonheur de son colonel , et il se fût tenu tranquille. Mais il ne concevait rien à la froideur marquée de la dame; il se confirmait, chaque jour, dans l'opinion qu'elle devait avoir une intrigue, et il jura de la découvrir, et de venger son colonel des dédains qu'il ne méritait pas.
En conséquence, il chargea Zéphire d'épier ceux qui allaient chez le chevalier, et de distinguer l'homme qu'il reconnaîtrait être le plus assidu. Pour se dissiper, en attendant le moment de la vengeance , il résolut de faire connaissance avec M. d'Apremont. Il fit mettre des chevaux à sa chaise de poste, et partit.
Vercelle se trouvait cloué à la garnison, et le plaisir d'être utile le dédommageait d'un travail soutenu et continuel. Cependant, en organisant en instruisant sa troupe, il s'occupait de Sophie; son image était gravée dans son cœur, et il agissait dans l'obscurité et le silence.
Madame Descourtils lui avait permis de la voir quand elle serait de retour au château d'Apre- • mont. Il avait cru pouvoir, en arrivant à Pithiviers, la remercier par une lettre polie, animée et spirituelle, par une de ces lettres qu'une femme
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bien élevée peut recevoir, et auxquelles elle ne se dispense pas de répondre. Rien de relatif au projet de mariage, dans cette correspondance. Mais les expressions de la jeune veuve étaient faciles à entendre par un homme prévenu, et c'est ce qu'elle voulait. Le baron savait qu'il était toujours aimé , et qu'il n'était pas le seul que l'avenir tourmentât. On lui avait dit clairement qu'on était, depuis quinze jours, tourmenté d'un rhume affreux; que cette indisposition avait seule empêché ces dames de retourner au château ; qu'on espérait se mettre en route sous peu de jours, et que mademoiselle d'Apremont se portait à merveille. Le baron prenait patience, et il commandait l'exercice , il dirigeait le manège , l'habillement, l'équipement des chevaux, en attendant le jour où il reverrait celle qui lui était plus chère que sa vie.
Le marquis avait déjà fait quelques voyages à Apremont. Il avait cherché la généalogie du seigneur dans le dictionnaire de la noblesse, et il se l'était gravée dans la mémoire : il a prouvé qu'il en avait beaucoup, par la facilité avec laquelle il avait retenu la leçon de guerre de sièges que lui avait donnée Zéphire, Il cherchait , et trouvait assez adroitement, l'occasion de parler • des d'Apremont , de leurs actions d'éclat , et il flattait singulièrement l'amour-propre du seigneur actuel, en se faisant raconter les affaires de la guerre de Corse, où il avait figuré. M. d'Apre-
mont l'aurait jugé l'homme du monde le plus intéressant, s'il avait eu seulement dix quartiers de noblesse : il s'en fallait de quelque chose.
Il ne partait pas qu'on ne l'invitât à revenir promptement. Il buvait, assez faiblement, avec le seigneur ; il chassait avec lui , tant bien que mal ; mais il chantait, en second dessus, la chanson gaillarde ; M. d'Apremont ne s'apercevait plus de l'absence de sa fille. Il en parla un jour, cependant, et avec intérêt. Le marquis fit d'elle l'éloge le plus complet, et le papa lui demanda d'où il l'a connaissait.
D'Oliban rappela ce qu'il avait remarqué au bal chez la comtesse ; il s'exprima avec une chaleur factice, qui produisit cependant un grand effet. M. d'Apremont commença par froncer le sourcil , en pensant à l'inégalité des conditions. Cependant il réfléchit bientôt que cinquante mille écus de rente peuvent couvrir une tache ; qu'il serait agréable, pour lui, d'avoir un gendre qui sût par cœur l'histoire de sa famille, qui la respectât, qui d'ailleurs ne haïssait ni le vin ni la chasse, et qui chantait le couplet grivois. Il résolut de voir venir le marquis , et même de l'encourager, si cela devenait nécessaire.
Le marquis allait seul à Apremont, parce qu'il avait ordonné à Zéphire , qui n'en faisait rien , de surveiller la maison du chevalier. Ses démarches étaient ignorées à Pithiviers. Le comte était enchanté de ses absences; le baron avait trop d'af- XX. 26
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faires pour remarquer quelque chose. Le sort
semblait conjurer contre ce cher Vercelle.
On peut tout calculer, quand on a le coeur froid. D'Oliban s'apercevait de ses progrès sur l'esprit de M. d'Apremont, et, un jour, où il le trouva plus affectueux qu'à l'ordinaire, il hasarda de demander la main de Sophie. M. d'Apremont lui sourit: c'était répondre, et le marquis entra aussitôt dans le détail des avantages qu'il comptait faire à sa future épouse. D'abord il ne voulait pas de dot. Le papa avait soixante - dix ans , et la succession ne pouvait tarder à s'ouvrir. Mais la condition sans dot était entraînante , pour un vieux seigneur qui aimait la représentation , et qui pouvait marier sa fille sans rien diminuer de son train. /
Le marquis assurait à Sophie cinquante mille livres de rente en douaire ; il se chargeait du trousseau , de tous les frais , et les présens de noce devaient être magnifiques. Encore des présens de noces! Vous le voyez; je justifie mon second titre.
Quel père eût résisté à cela? «Ma fille. est à « vous, dit le vieillard au marquis, en lui pres- « sant la main. Mettons-nous à table , et sablons « le vin du marché. »
Il est de règle, en pareil cas, que le futur, le moins attaché à sa prétendue , témoigne le plus vif empressement de la voir. D'Oliban s'exprima d'une manière assez naturelle ; la physionomie
l'officieux. l^o'5 joua même un peu. « Ma nièce est très-enrhumée, « lui dit M. d'Apremont. Cette indisposition re- « tarde le départ de ces dames. Mais il n'y a pas « d'obstacles pour moi. Je vais donner l'ordre à ma « fille de revenir, et il faudra bien que sa cousine « la suive. — Cela serait un peu dur. Chargez-moi <( d'une lettre , dans laquelle vous développerez «vos vues, et le moment où je la remettrai à « l'adorable Sophie sera le plus beau de ma vie. « — Vous avez raison , mon gendre. Voilà ce qui « concilie tout, w
Et M. d'Apremont écrit une longue lettre dans laquelle le bon sens ne brillait pas trop ; mais où l'on trouvait facilement la volonté d'un père qui n'a pas l'habitude d'éprouver de la résistance.
D'Oliban retourne à sa garnison, étourdi de l'excellent mariage qu'il va faire. Il donne un souvenir à madame de Verneuil, à qui il le doit, et il se promet de lui en marquer sa reconnaissance , à la première occasion qui s'en offrira.
Il comptait employer une partie du premier jour à courir la poste, et le reste à se reposer; la matinée du lendemain à faire sa toilette et à lire quelques lettres de Saint-Preux pour se monter la tête ; l'après-diner à faire sa cour ; la troisième journée à acheter la corbeille, et à revenir à Pithiviers.
Il lui fallait un congé. Il cherche , il trouve sou colonel chez le chevalier. Il lui adresse sa demande ; elle lui est aussitôt accordée : il eut de-
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mandé un mois , qu'il l'eût obtenu avec la même
facilité.
La politesse ne lui permettait pas de se retirer, avant que de s'être assis : il se rend à l'invitation du chevalier. Madame faisait une impériale avec d'Orville. Du moment où le marquis se présenta, les yeux se turent; les pieds et les genoux devinrent immobiles : ceci était très-bien vu ; mais Agathe poussa les choses trop loin. D'Orville abattit trois impériales; la jeune dame jeta les cartes au plafond, et se retira dans un coin, où elle eut l'air de bouder. Le comte alla lui porter des paroles de paix ; elle y répondit , en lui donnant sur les doigts des coups d'éventail, si vivement appliqués, que le petit meuble vola en morceaux. Le chevalier intervint, et gronda sa femme, bien doucement. D'Oliban sortit furieux.
« Qu'est-ce donc , disait-il , que cette espèce de c( belle Arsène , qui traite mon colonel comme «un autre Alcindor, parce qu'il est aussi sottece ment patient que lui ? Oh ! il faut un charbonce nier à cette femme -là, et il s'en trouvera un. « Zéphire? — Monsieur le marquis? — Rends-moi « compte de ce que tu as observé à l'égard de « ceux qui vont assidûment chez le chevalier. » D'Oliban s'imagine que son valet de chambre s'est occupé de lui : il avait bien assez de ses propres affaires. Madame la présidente avait une femme de chambre très-jeune, très-jolie, très-innocente, et M. Zéphire s'était chargé de son éducation. Il
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lui montrait à lire, à écrire, et à faire ses quatre règles. Les leçons étaient données dans une espèce de trou , qui s'appelait l'antichambre. Quoi de moins suspect qu'un jeune homme qu'on reçoit dans un réduit obscur, qui sans cesse est ouvert à tout le monde? Mais on était méthodique à Pithiviers; les visites ne s'y faisaient qu'à des heures convenues, et ce n'était pas celles-là que choisissait M. Zéphire ]3our s'ériger en professeur. Il voulait de l'attention, de la docilité; il fallait donc qu'il évitât tout ce qui pouvait distraire mademoiselle Augustine. Aussi elle fit des progrès si rapides, qu'en peu de jours elle en vint à la multiplication^ et dès -lors elle fut aussi savante que son maître.
Vous sentez bien que le professeur, fatigué des leçons de la journée, aimait mieux s'aller coucher que de se mettre en vedette à la porte du chevalier. Cependant il fallait répondre quelque chose, et, avec certaines gens, il vaut mieux dire une balourdise que se taire : on prouve du moins qu'on a fait de son mieux.
«Monsieur, dit Zéphire, deux fois de suite j'ai « vu entrer , à minuit , chez le chevalier , un « homme... — A minuit ! Oh , la petite prude ! Et <f comment cet homme est-il fait? comment est-il «mis? — Monsieur, il porte un grand chapeau « rond, et il est enveloppé dans un manteau gris, « ce qui fait que je n'ai pu juger sa figure et sa «taille. — Mais, que présumes -tu qu'il puisse
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«être? — Monsieur, il marche incliné, comme cf s'il cherchait des épingles , et il porte les mains a en avant , comme s'il tenait , et qu'il voulût (f mettre en place... Enfin, monsieur, je conjec- (c ture que c'est un apothicaire! — Un apothicaire! « Une femme de condition s'abaisser jusque-là î « — Eh , monsieur , telle femme de condition «peut être fille du cocher de son père, comme « certaine femme de chambre peut être fille de « qualité , sans le savoir. — M. Zéphire , vous ne « croyez pas à la vertu des femmes. — Pas exces- « sivement , monsieur le marquis ; et vous ? — Je «crois que le faquin m'interroge. C'est assez; V laissez-moi.
« Un apothicaire ! un apothicaire ! Oh , mon « cher d'Orville, je vous vengerai de l'ignoble pré- « férence qu'on lui donne sur vous. Petite bé- « gueule î petite sotte!... Quelle heure est -il?... « onze heures... Zéphire, Zéphire? — Monsieur, « me voilà. — Enveloppe-toi dans une redingote, « prends un gros bâton , et suis-moi. »
Le marquis se travestit lui-même, et accompagné de son écuyer, il va droit à la rue qu'habitait le chevalier. L'auvent d'un marchand de drap leur sert de retraite à tous deux , et ils attendent l'amant fortuné. « Que voulez -vous, monsieur, «que je fasse de ce gros bâton? dit Zéphire bien « bas. — Tu le casseras sur le dos de l'insolent « apothicaire. » S'il ne doit servir qu'à cela , pensait le valet de chambre , il rentrera vierge au bûcher.
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Pas (Vu tout, lin homme ^ droit comme un jonc, léger comme l'hirondelle , s'avance lestement et se dh'ige vers la maison du chevalier. «Vois-tu, (( vois-tu, dit le marquis, comme l'apothicaire se « redresse; c'est pour n'être pas reconnu. Avance, « et frappe au moment où il mettra la main sur « la porte, car il ne faut pas faire ici de quiproquo « — Et, vous me répondez des suites, monsieur?
— Eh, sans doute. » Allons, pensait Zéphire , apothicaire ou autre, il y passera.
L'apothicaire, très-intéressé à bien voir, s'aperçoit qu'on l'observe, et il double le pas. Zéphire craint que le dos roturier ne lui échappe, et il court de toutes ses forces. Les rues de Pithiviers n'étaient pas très -bien tenues alors. Un pavé, sorti de son orbite , fait trébucher Zéphire ; il tombe; son bâton échappe de sa main, et va frapper les jambes dè J'apothicaire , qui se précipite sur la porte. Elle s'ouvre , et se referme à l'instant.
« Parbleu, s'écria Zéphire en se relevant, il est « fort désagréable pour moi de ra'estropier, en « voulant bâtonner un homme, qui ne vous a pas «fait de mal, et que vous auriez bien dû laisser « agir à son gré. — Te tairas -tu, criard? — Eh, « monsieur, je voudrais vous voir crotté de la tête «aux pieds, et meurtri de tous les côtés, par- « dessus cela. Je n'oserai me montrer de huit « jours. — C'est bon , c'est bon . . . Monsieur le « chevalier, monsieur le chevalier... Est-il sourd? «Monsieur le chevalier, monsieur le chevalier...
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(( Ah, mon Dieu! il ne m'entend pas... Monsieur (c le chevalier, monsieur le chevalier? — Eh bien, «qu'est-ce? — Comment vous portez-vous? — « Ah, c'est le marquis! Eh! qui diable vous pousse «à venir vous informer de ma santé à minuit? — « Je viens de voir entrer chez vous un apothi- (c caire, et j'ai pensé que vous on madame... — « Un apothicaire ! . . . Je crois que madame dort (c profondément; je vais m'en assurer. »
Aussitôt on entend crier de l'intérieur : Au secours, au voleur, au voleur, au secours. « Je n'y « comprends plus rien , dit le marquis à Zéphire. « — M moi non plus , monsieur. — L'affaire se ce complique furieusement. Sans doute le cheva- «lier rosse l'apothicaire, et peut-être sa femme; « voilà bien ce que je voulais. — En ce cas, mon- « sieur, nous .n'avons plus affaire ici; retirons- « nous , croyez-moi ; le dénoûmënt se fera bien « sans nous. — Tu as raison ; viens, suis-moi. »
Mais , en effet , que se passe-t-il donc chez monsieur le chevalier? Je crois que pour être clair, il faut que je prenne les choses de plus haut.
Le comte était au mieux avec sa petite Agathe ; mais il ne suffit pas de dire , j'aime , de se regarder d'une certaine manière, et de se caresser le bout du pied , quand on a des témoins. D'Orville avait un domestique assez adroit , qui , pour complaire à son maître , faisait sa cour à la cuisinière du chevalier, laide, mais laide à faire fuir un héros. La demoiselle avait cru ne devoir pas lais-
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ser échapper la seule occasion qui se fut présentée, et peut-être la dernière qui dût s'offrir. En conséquence, Lafleur était admis clandestinement le soir, et, à minuit, lorsque sa compagne puisait de nouvelles forces dans les bras du sommeil, il se levait doucement, et allait ouvrir la porte de la rue. Lorsque Catherine ne dormait pas, le comte retournait chez lui, avec l'espoir du lendemain. D'après ces arrangemens , il semblait qu'on fut à l'abri de toute espèce de surprise , et qu'on put jouir du présent avec une entière sécurité.
Aux cris que jetait le comte, qui avait reconnu la voix du marquis, le chevalier crut qu'une bande de voleurs s'était introduite chez lui. Il descend bravement en chemise, sa lampe de nuit dans une main, et son épée de l'autre. Il veut sauter les degrés de son escalier, aussi lestement qu'il courait, trente ans auparavant, sur les rochers pelés de l'île de Corse. Il fait un faux pas; la veilleuse roule sur les degrés et s'éteint, le chevalier reste où il est, et se met en garde. Le comte profite du moment, et s'échappe.
Le chevalier n'entendant plus rien, quitte sa position menaçante, rentre dans sa chambre, allume une bougie , et , la pointe de l'épée en avant , il commence une perquisition générale dans sa maison. Madame sait une partie des choses qui viennent de se passer ; les incidens de la rue lui sont seuls étrangers. Elle est transie de peur,
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et elle joue le sommeil de manière à tromper le plus fin observateur. Le chevalier, enchanté que son repos n'ait pas été troublé , passe plus loin , et ne trouve partout que silence et solitude. Il ne sait que penser de ce qu'il a entendu , et il est bien certain d'avoir entendu quelque chose. Il arrive à la chambre de Catherine , qui ne savait pas jouer la comédie.
« Catherine , n'a-t-on pas crié au voleur ? w Catherine est rassurée sur le sort de son cher Lafleur : il s'est évadé aussi au moment où la veilleuse s'est éteinte. Catherine, qui croit n'avoir plus rien à redouter, a retrouvé sa présence d'esprit, et répond, d'un ton ferme, qu'elle a tout entendu, mais qu'elle ne s'effraie pas aisément. Elle ajoute qu'un des voleurs est entré dans sa chambre, et s'est approché de son lit; mais qu'il a trouvé à qui parler. « Voyez-vous ces cheveux , « monsieur, les voyez-vous ? » Elle tenait à la main une pincée de crin , qu'en fille prévoyante , elle avait arrachée du sommier de son lit, pendant le tumulte et dans l'obscurité.
« Mais , lui dit le chevalier , ce voleur-là est un « homme bien extraordinaire. Il a donc l'habitude « de courir les rues , sa culotte sous le bras ? — Je « ne sais pas comment il court , monsieur. — La « vois-tu , cette culotte ? la vois-tu ? Allons , lu es « une misérable. Un garçon apothicaire , car un « maître ne descendrait pas jusqu'à toi, un garçon « apothicaire vient te rendre des visites nocturnes,
l' o F F rc I E U X. /| Ti
a et il fiuit qu'il soit fou pour avoir crié comme ii « l'a fïiit. Demain, mademoiselle, je rendrai compte «de votre conduite à madame, et vous pouvez « vous préparer à déloger dans les vingt-quatre « heures. »
Pauvre Catherine ! La réputation de ta maîtresse est en sûreté, et la tienne est perdue. Ce que c'est que la destinée !