CHAPITRE XIV
Suite du précédent.
Le comte était rentré chez hii de fort mauvaise humeur. C'est un véritable fléau que j'ai dans mon régiment, pensait-il, et, pendant des années encore, je suis destiné à être sa victime. Oh! si madame d'Orfeuil n'était pas sous des grilles, je lui ferais avoir une majorité, pour m'en défaire... Mais où diable a-t-il été imaginer que c'était un apothicaire qui venait d'entrer chez le chevalier? Dès que j'ai reconnu sa maudite voix , j'ai crié au voleur; je n'avais que ce moyen-là de me tirer d'affaire. Le bâton, roulant dans mes jambes, autorisait une méprise; j'aurais dit au chevalier que j'étais tombé la téte sur sa porte; qu'elle avait cédé à la violence du coup ; je me serais plaint , et Agathe se serait levée, pour m'appliquer une compresse sur une bosse que je n'ai pas... Ah, ah, ah! Le chevalier m'aurait conté l'escapade
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nouvelle du marquis, et tout se serait arrangé... A propos du marquis, «Lafleur , Lafleur? — Mon- (( sieur le comte, il n'est pas rentré. — Comment, «ce drôle-là se permet de découcher! — Je ne «sais, monsieur le comte... Ah, je crois qu'il «rentre. — Lafleur, Lafleur?... Comment, drôle « que vous êtes, vous vous permettez de paraître « devant moi sans culotte. — Monsieur ne m'a pas « donné le temps d'en prendre une. — Mais vous « rentrez, faquin, et dans un état indécent. Qu'on « me laisse avec lui ; je veux éciaircir ce mystère.
«Eh bien, mon pauvre Lafleur, tu n'as donc « pas eu le temps de prendre ta culotte. — Ma « foi, monsieur, vous êtes fort heureux de n'avoir « pas quitté la vôtre. — Mais , demain , ton aven- « ture sera publiée. — Par qui? — Et parbleu , par « tes camarades. Le chevaher , d'ailleurs, aura fait « une visite générale dans sa maison... et si Cathe- « rine n'a pas eu la prévoyance... — Oh! mon- « sieur, elle n'a pu se douter que je laissasse, « après moi , la partie essentielle de mon habille- « ment. — Voilà une fille perdue de réputation. « — Grâce à votre capitaine. — Et on se moquera « de toi, Lafleur. — Oh! monsieur , ce que l'usage « permet aux femmes de montrer , n'est pas tou- « jours ce qu'elles ont de plus beau. — Bien, très- « bien , mon ami ; voilà un texte excellent ; c'est « là-dessus qu'il faut établir ta défense. Au point « du jour , tu iras dire à cet enragé marquis qu'il «vienne me parler, avant que de partir pour
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((Paris. Va te coucher; j'en vais faire autant, et (( nous verrons quelles seront les suites, de cette « aventure. »
En effet , le marquis se présente de très-bonne heure chez le comte. « Mon colonel, je ne serais *(*point parti sans avoir reçu vos ordres pour la (c capitale. Mais je suis bien aise de pouvoir me (c présenter avant l'heure fixée par l'étiquette ; je « vais vous raconter l'histoire de nuit la plus plai- « santé... — C'est pour vous en parler que je vous « ai mandé, monsieur. Comment, vous employez « les nuits à épier ce que font les habitans de cette « ville ! Vous éveillez le chevalier à minuit , pour « lui conter des fariboles , et compromettre son « repos et celui de sa femme! — Vous l'aimez ten- « drement , mon cher comte ; elle vous traite avec «dédain, et j'ai voulu... — La perdre pour me «venger! Je veux aimer seul," monsieur; qu'avez- « vous à dire à cela? De quel droit vous chargez- « vous de ma vengeance? Ne deviez-vous pas au « moins vous concerter avec moi? — Monsieur le « comte , j'ai prévu que vous ne me diriez rien. « — C'est que sans doute je n'avais rien à vous « dire. Et vous rêvez que c'est un apothicaire qui « est entré chez le chevalier ; vous criez cela , de « manière à être entendu de cent pas à la ronde. « Peut-être tous les apothicaires de cette ville sont « mariés , et vous les compromettez tous. Étourdi « que vous êtes , je vais vous prouver que ce n'est « pas un apothicaire qui est entré chez le cheva-
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« lier; et s'y fussent-ils tous rassemblés, vous n'a- « vez certainement pas le droit de les bâtonner. « — Comment, ce n'est pas un apothicaire!... Oh! « contez-moi cela , mon colonel. — Un de mes «gens est bien avec la cuisinière... — Elle est « épouvantable. — Vous n'avez vu que sa figure , * a monsieur. Telle qu'elle est, elle lui convient, et «l'algarade, que vous avez faite, a obligé ce « pauvre diable à s'enfuir, sans avoir le temps de « prendre sa culotte. — - Oh ! voilà qui est plai- « sant , très-plaisant. Cette culotte-là fera du bruit « dans Pithiviers. — Pour finir , monsieur le mar- « quis , je vous déclare très-sérieusement que, si « vous provoquez quelque nouvelle scène, je vous « mettrai pour trois mois aux arrêts. — Oh, colo- « nel , trois mois d'arrêts pour vous avoir fait rire ! « — Je suis homme de parole, ne l'oubliez pas. »
Le marquis aurait pu répUquer au comte, qu'il ne le prouvait point par ses quatre-vingt mille francs , qu'il s'était solennellement engagé à rendre, et dont il n'avait pas encore payé un sou. Le reproche était venu jusque sur ses lèvres; mais, en homme adroit, il s'était bien gardé de laisser échapper un mot. C'est ainsi qu'on perd son argent ; mais on est dédommagé par la bienveillance de l'homme de qui on dépend, et c'est quelque chose. Le beau chapitre que celui des compensations! Le marquis fut prié de prendre des informations sur le sort actuel de la comtesse; d'Orvjlle le chargea de quelques autres commissions,
et s'applaiulit (Tavoir pu lui faire prendre si complètement le change sur les événemens de la nuit ilernière.
Pendant quon déroutait d'Oliban d'un côté, une scène nouvelle se passait de Fautre. Le chevalier, toujours inquiet sur ce qui pouvait altérer la tranquillité apparente de madame, avait jugé à propos de passer le reste de la nuit auprès d'elle , ne pouvant fiiire mieux. Il lui raconta trèslonguement ce qui venait d'arriver. Agathe soupira, en pensant qu'elle était obligée de renvoyer Catherine, qui lui avait rendu de grands services, sans le savoir. Le chevalier interpréta tout autrement ce soupir. « Vous avez raison , ma chère « amie, d'être péniblement affectée d'une telle «conduite. Mais, dès qu'il fera jour , nous pur- « gérons notre maison d'une fille sans mœurs. » Agathe soupira encore. Elle ne pouvait se refuser à certaine comparaison bien naturelle entre Catherine et elle. « Ne vous affligez pas, mon ange, «je vous dis qu'elle sera chassée, chassée impi- « toyablement. «
Le chevalier était à peine levé , qu'il quitta son bonnet de coton, prit sa perruque à la brigadière, s'enveloppa dans sa robe de chambre de damas jaune, se mit dans son grand fauteuil à oreillettes, fit placer Agathe à sa gauche, sur un siège plus modeste, et sonna.
Catherine comparut, d'un air assez décidé. Elle avait eu le temps de réfléchir qu'il faut une cui^
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sinière à qui veut dîner un peu passablement, et que, par mille raisons , il peut y avoir tous les jours dix places vacantes chez les gourmets et autres. Le chevalier rapprocha ses sourcils épais, se fit une figure menaçante , et après s'être gratté l'oreille , il commença ainsi :
« Ma maison est sans doute la plus respectable «que je connaisse, et vous l'avez polluée. » Une larme s'échappa des yeux d'Agathe. « Je vois avec « plaisir , madame , combien vous êtes sensible à « l'affront que vous et moi avons reçu. Mais calc< mez-vous; la punition sera aussi éclatante que « l'offense; je vous l'ai déjà dit.
«Parlez, malheureuse, et sachons quel est l'in- « soient qui ose s'introduire chez moi la nuit. — « Eh, monsieur, c'est... c'est... c'est... — Finissons. « Chez quel apothicaire avez-vous choisi le com- « plice de vos désordres ? — Chez quel apothi- « caire!... — Parlerez-vous ? — Mais, monsieur, je « ne vous comprends pas. — Je vais me faire en- « tendre. Allez chercher cette culotte qui dépose «contre vous... Point de pitié, madame; elle « étouffe la justice , et celle que je vais rendre « sera consignée dans les fastes de Pithiviers.
« — Eh bien, monsieur, la voilà, cette culotte. « — A qui appartient-elle ? — A M. de Lafleur. — «Qu'est-ce que ce Lafleur? — Eh, monsieur, à «quoi bon toutes ces questions? Vous me ren- « voyez ; je m'en vais, et tout doit être fini. — a Si tu ne me fais connaître ton Lafleur, je por-
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« terai plainte contre hii au procureur du roi. « C'est quelque fripon , sans doute. — Le procu- « reur du roi ? — Non , coquine ; mais bien La- « fleur. — Lafleur, un fripon, monsieur! C'est un « garçon honnête, et la preuve de cela , c'est qu'il te est au service de M. le comte d'Orville. — Je « vais parler à son maître, et le faire chasser. Pour « vous, Catherine... — Eh, monsieur le chevalier, «dit Agathe, Catherine nous sert bien. Elle a eu «une faiblesse, très-répréhensible, sans doute; « mais le mariage répare bien des choses ; et si « vous vous entendiez là-dessus avec monsieur le c( comte... — Corbleu , madame , je suis juste ; mais « je ne suis pas entêté. Je trouve excellent l'avis oc que vous venez de me donner , et je veux le c( transmettre à l'instant au colonel. Rentrez dans «ma cuisine, et restez-y jusqu'à nouvel ordre. Si « ce mariage se fait, je vous rendrai mon estime; « en attendant , je fermerai tous les soirs la porte «de la rue moi-même, et je mettrai la clé sous tt mon oreiller... Vous pâlissez , madame , qu'avez- «vous? — Je ne sais... Certain mal de cœur... « — Un mal de cœur... un mal de cœur, mon « ange... C'est la première fois... Je n'osais plus « me flatter... Oh ! je dirai cela au comte, et il en « sera enchanté... Cet homme-là nous aime beau- « coup. Catherine, Catherine?... Mon habit mar- « ron, ma veste de brocard, mes souliers de castor, « et mes boucles à pierres. « Le chevalier s'habille et sort.