‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 58 sur 64 · XX. ii · texte numérisé non relu

XX. ii

4i§ " l'officieux.

Le comte s'étonne de le voir entrer chez lui si matin; il s'inquiète, il tremble pour Agathe; le chevalier le rassure en lui jetant les bras au cou. « Félicitez-moi , monsieur le comte ; madame vient « d'avoir des maux de cœur... des maux de cœur! « Vous savez ce que cela signifie. — Recevez mon «compliment, monsieur le chevalier, et croyez « que j'ai joint mes vœux aux vôtres , pour qu'en- « fin vous ayez un héritier de votre nom et de « votre valeur. — J'aurais pris une heure plus conw venable pour vous faire part de ma satisfaction, « si je n'étais amené chez*vous pour vous confier «une affaire majeure, qui m'embarrasse, et que « vous pouvez arranger avec moi. — Croyez , mon «cher chevalier, que je ferai tout ce qui pourra « vous être agréable. — J'ai une cuisinière, mon- « sieur le comte, dont j'étais très-content, et dont « la laideur devait garantir la vertu. Pas du tout, «un enragé, un diable, un de vos domestiques, « un Lafleur s'est amouraché de cette laideron-là, « et j'ai la preuve palpable que Catherine l'a reçu « chez moi pendant la nuit. Je voulais la chasser, «monsieur le comte... — Et vous aviez raison, « monsieur le chevalier. — Prendre des mesures « certaines, pour empêcher pareille chose d'arri- « ver à l'avenir. — Lesquelles encore ? — Fermer « moi-même ma porte tous les soirs , et mettre la « clé dans ma poche. — Hem ? plaît-il ? — Vous « n'avez pas entendu? — Pardonnez-moi , pardon- « nez-moi ; la clé dans votre poche. — Mais ma-

« dame m'a fait judicieusement observer que le fc mariage couvrait tout... — Et alors il faudra bien « que Lafleur ait la facilité d'aller trouver sa femme « quand il aura fait son service. — Sans doute , « sans doute. Vous sentez que j'ai adopté cette « manière de voir : comment refuserais-je quelque « chose à madame, qui a des maux de cœur... Je «suis dans un ravissement, dans une ivresse!... « Que je vous embrasse encore , mon cher comte. «Ah çà, dites-moi, étes-vous disposé à arranger « ce mariage-là? — Mais je ne sais trop ce que je « dois faire , chevaUer. Lafleur est jeune , bien « tourné; il a de l'intelligence, et il peut se pous- « ser dans le monde. — Vous voulez donc que je « congédie ma cuisinière ? Madame a blâmé sa « conduite , oh , oh ! de la manière la plus posi- « tive ; mais je vois bien qu'elle tient à Catherine, «Ne ferez-vous pas quelque chose pour mon Aga- «the? — Je saisirai toujours avec empressement « l'occasion de lui prouver mon dévouement res- «pectueux; mais je ne sais si Lafleur consentira «à se marier ici. Le drôle a de l'ambition... — «Ah! nous le ferons consentir: il est amoureux, « et je le mettrai à la diète, ah, ah, ah! La clé « dans ma poche jusqu'à ce que le mariage soit « fait, et Catherine gardée à vue pendant la jour- « née, ah, ah, ah ! — Allons, monsieur le cheva- «lier, je verrai, je parlerai... je ferai tous mes « efforts pour déterminer Lafleur , je vous en « donne ma parole. »

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Le chevalier sort enchanté , et d'Orville mande son domestique, bien persuadé d'avance de ce qu'il va lui répo*idre. Mais cette clé... cette clé!... Il faut l'avoir, n'importe à quel prix , et il est des circonstances où l'argent ne tient à rien.

«Lafleur, je suis dans un grand embarras. — « Comment cela, monsieur ? — Je suis même af- « fligé. — Vous m'effrayez , monsieur. — J'adore « Agathe. — Et vous n'avez pas à vous en plaindre. « — Au contraire; niais ta diable de culotte a ou- « vert les yeux au chevalier. Il veut chasser Ca- « therine... — Eh bien , monsieur , je ferai l'amour « à celle qui la remplacera : je ne peux que ga- « gner au change. — Mais tous les soirs la maison « sera fermée comme une citadelle; plus de pos- (f sibilité de m'introduire. — Que voulez -vous, «monsieur, que je fasse à tout cela? — Si tu m'es «attaché, Lafleur... — Monsieur n'en doute pas. « — Si tu veux sincèrement mon bonheur... — Eh « bien, monsieur, que faut-il faire? — On gardera «Catherine, si le mariage couvre sa faiblesse... « — Oh! vous voulez faire de moi un officieux « dans toutes les règles, une doublure de marquis! «Monsieur, monsieur, ceci est trop fort. — Tu « auras une clé pour entrer chez ta femme tous M les soirs. — Tous les soirs, toute ma vie! Eh, «j'en suis déjà à ne pouvoir plus la regarder. — • « Qu'importe , tu feras cela pour moi , Lafleur. « — Non, en vérité, monsieur. J'aimerais mieux « épouser les sept péchés capitaux. — Nous chan-

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« gérons de garnison ; tu me suivras... — Et j'aurai « toujours ici une femme qui m'empêchera de faire f( un mariage avantageux , si l'occasion s'en pré- « sente, et elle se présentera, car enfin, monsieur, «j'ai de la figure, et... — Epouse Catherine, La- « fleur; je t'en prie, mon ami. — Non, monsieur, « non, de par tous les diables, non. — Je te don- « nerai mille écus. — Mille écus , et cette femme « là ! il n'y a pas de proportion. — Je donne six « mille francs. — Ce n'est pas assez , monsieur. « — Lafleur, tu me tiens le poignard sur la gorge. « — Et vous aussi, monsieur. — Veux -tu dix mille «francs? — On en donne vingt à une danseuse, « et votre Agathe vaut tout l'Opéra. L'argent qui « va se fondre là ne profite à personne; ici , vous «faites un sort à un domestique, qui se sacrifie «pour vous. Pensez, monsieur, réfléchissez, pe- « sez les circonstances. — Mais vingt mille francs, « Lafleur ! — Ou plus d'Agathe , monsieur. — Quel « présent de noces , Lafleur ! — Voyez , monsieur , « décidez-vous. »

Ah , pensait le comte , quelle scène je ferais à ce détestable marquis , si je ne lui devais de l'argent ! Mais de quel front lui proposer de doter Lafleur, quand... Allons, il faut que je m'exécute.

Il convient de tout avec Lafleur. Il se mariera séparé de biens , et le contrat indiquera qu'il apporte vingt mille francs. Ils seront livrés comptant , mais à condition que le mariage se fera sans délai, comme celui de Larose, car cette clé...

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cette clé... C'est payer une clé bien cher, pensait le comte en soupirant; mais je l'adore; je ne peux vivre sans elle.

Ainsi, ce n'était ni l'amour, ni l'estime, ni la reconnaissance qui avait déterminé le comte à s'informer de la destinée de madame d'Orfeuil. Agathe était pour lui la seule femme qu'il y eût au monde ; le marquis lui paraissait toujours redoutable, et il ne pensait plus à la comtesse que pour l'employer à servir ses nouvelles amours. Sacrifiez-vous donc à ces jolis messieurs-là, mesdames. Ils sont tous de même , je vous en avertis, et la faveur d'Agathe passera comme celle de la comtesse.

Je ne sais si le lecteur trouvera le trait moral caché sous ces dernières aventures; le voici : Malheur à l'homme qui se laisse subjuguer par ses passions! Il leur immole tout, jusqu'à son coffre^ fort, à qui. certaines gens tiennent par -dessus toute chose. Il démoralise un valet, dont il eût pu faire un honnête homme, à bien meilleur marché. C'est affreux, c'est horrible, et si j'avais ie lalent de Massillon... Eh bien, qu'en ferais-je? Je ferais des sermons,

l'officié U X.

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