‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 59 sur 64 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Sophie d'Apremont et d'Oliban, D'Or ville et Agathe.

D'Oliban était arrivé à Paris, avec les idées les plus flatteuses. Il ne prévoyait pas d'obstacles, et il se portait dans l'avenir. Une fortune immense lui ouvrait l'accès aux premiers grades militaires ; sa maison était la plus nombreuse, et la mieux tenue de la capitale; il avait deux garçons, parce qu'il en peut mourir un , et qu'il est essentiel que son nom soit transmis à la postérité la plus reculée. Madame la marquise, très -fêtée d'abord, est négligée ensuite, c'est la règle. Mais il a toujours pour elle d'excellens procédés, et dans les infidélités qu'il se permet , il ménage scrupuleusement les bienséances.

Il avait relevé, autant qu'il l'avait pu, une figure passable par toutes les recherches de Fart, et à cinq heures très-précises, il se présenta chez ces dames : aujourd'hui on ne peut décemment faire une visite avant neuf heures du soir, et pour peu qu'on cause, qu'on rie, qu'on joue, on ne se couche que le lendemain.

La tendre Sophie ne s'attendait pas au coup qui allait la frapper. Elle reçut d'Oliban avec une politesse froide : c'est tout ce qu'on doit à quel-

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qu'un qu'on n'a vu qu'en passant. Bientôt elle se souvint de ce que Vercelle lui avait écrit sur le caractère du marquis, et elle résolut de ne pas lui dire un mot de plus ; c'est un moyen certain , pensait-elle , de ne pas se laisser pénétrer.

Madame Descourtils avait plus d'expérience que sa cousine. Elle savait qu'un silence affecté s'interprète toujours, de quelque manière que ce soit, et elle entreprit de soutenir et de rendre piquante une conversation qu'elle voulait faire rouler sur des choses indifférentes. D'Oliban n'était pas venu à Paris pour entendre parler de la débutante , de la pièce nouvelle, et du bureau d'esprit de madame Geoffrin. Il se hâta de prendre la parole. Il s'étendit sur l'impression profonde que mademoiselle d'Apremont avait faite sur lui ; il raconta la manière dont il avait fait connaissance avec son père; il parla, avec complaisance, de ses progrès rapides dans l'esprit du vieillard , de l'affection extraordinaire qu'il lui avait inspirée, et enfin il tira d'un portefeuille ambré , et il présenta la fatale lettre.

Sophie en avait lu la moitié à travers un nuage de larmes , dont les premières lignes avaient chargé ses yeux charmans. Il ne lui fut pas possible de poursuivre, et elle remit le cruel écrit à sa cousine. Elle se retira, et alla donner un libre cours à ses pleurs. Quelle situation, en effet, pour une jeime personne, qui a encore Tinnocence du pre-

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mier âge; qui croit qu'on ne peut aimer que son mari, et qui se voit forcée de renoncer à celui qui a fixé toutes ses affections !

Un grand usage du monde n'empêcha pas madame Descourtils de paraître embarrassée. Elle avait, comme toutes les femmes, l'esprit du moment, et elle se remit aussitôt. Elle assura le marquis que sa cousine se croyait sans doute honorée de sa recherche ; mais que l'annonce subite d'un mariage , auquel rien n'avait préparé , produisait toujours une forte impression sur une très-jeune personne, et qu'elle-même avait été étourdie, un moment, de la résolution de son oncle. Elle débita au marquis beaucoup de ces lieux communs , qui persuadent ceux qui veulent bien y croire , et elle prétexta, pour le congédier, une soirée priée et parée , où elle ne pouvait se dispenser de paraître.

Son vrai motif était d'aller consoler Sophie , et de voir, avec elle, comment on s'y prendrait pour éviter le coup fatal. 11 fut décidé d'abord , qu'enrhumé ou non , on retournerait le lendemain au château pour distraire M. d'Agremont de l'idée qui l'occupait actuellement, et le délivrer des obsèssions du marquis; qu'on passerait le reste de la journée à écrire, au baron, une lettre badine et légère comme les précédentes; mais dans laquelle , par un choix heureux de mots , on lui ferait connaître ce qui se passe, sans paraître, cependant, lui donner de conseils directs. Si cet

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homme -là, pensait madame Descoiirtils , s'était déclaré bien positivement, on s'expliquerait franchement avec lui. Mais sa modestie, qualité si rare dans un homme, est nuisible en cette circonstance , et arrête ma plume. N'importe , il connaîtra les projets du marquis, et ce n'est pas à une fille de dix-sept ans qu'il convient de les vouloir faire échouer. Au surplus, quand nous serons au château , nous verrons où en sont précisément les choses, et ce qu'on pourra tenter, pour ramener mon oncle à des sentimens paternels.

Le marquis ne manquait pas d'amour-propre , et il avait pris à la lettre ce que lui avait dit madame Descourtils. Il brûlait d'annoncer son mariage partout, et cependant il maîtrisa son impatience jusqu'au moment où une corbeille magnifique fut apportée chez lui. Pendant trois heures il avait couru de chez son bijoutier, chez la marchande de dentelle , de mousseline des Indes, de gros de Naples; chez le fourreur, chez tous les gens enfin en possession de donner des valeurs idéales pour de bon argent. Après avoir vu, revu, admiré "ses préseris de noces, il pensa à madame de Verneuil : il était naturel qu'd se félicitât, avec elle, de l'effet des conseils qu'il en avait reçus. La dame traita le marquis comme quelqu'un qu'on se souvient d'avoir vu , et de qui on a conservé un souvenir confus. D'Oliban trouva le procédé étrange, et s'en plaignit. «Monsieur, lui

l'officieux. 4^7 « dit madame de Verneuil , vous avez eu un préce décesseur; je vous ai donné un successeur; ma « conduite est dans les règles , vous n'avez pas à « vous plaindre. »

Ce n'étaient pas des plaintes que d'Oliban voulait lui faire entendre , mais il lui semblait extraordinaire qu'une femme pût oublier certaines choses, et que les règles l'y autorisassent : il était encore du neuvième siècle.

Sa surprise ne l'empêcha pas cependant de parler de la comtesse, ce Oh ! la comtesse jouit de « tous ses droits. Mais je ne la vois plus. M. de Ver- « neuil m'a priée de lui faire ce sacrifice, et je lui « dois quelque complaisance. »

Le marquis devait passer d'un étonnement à un autre. Il ne trouvait pas concevable que le comte d'Orfeuil se fût adouci si promptement. « Vous avez fait ce qui dépendait de vous, mon- « sieur , pour que sa femme passât ses belles ana nées au couvent. — Au contraire, madame, je « ne pensais qu'à calmer son mari. — Fort heu- « reusement , il y a des lois en France , et on a fait « entendre au comte que s'il ne mettait sa femme « en liberté, il ne serait jamais maréchal de France. « Le comte a sollicité la révocation de sa lettre « de cachet , à condition qu'il serait séparé , de « corps et de biens , d'avec la comtesse : c'est « tout ce qu'on désirait. Peut ~ être même , en «enfermant sa femme, avait-il prévu ce dénoû- « ment. Quoi qu'il en soit , il a reçu hier le bâton.

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« — Ah! d'Orville serait enchanté de savoir cela. a — Il n'y gagnera rien , monsieur , son règne est « passé comme le vôtre. A propos, que faites-vous « de la petite d'Apremont ? — Je l'épouse , ma- « dame, je l'épouse, et... — Je vous en fais mon «compliment... Ah, mon Dieu, dix heures!... Je « vous demande pardon ; mais une affaire inté- « ressante... — Je vous entends , madame , je vous « salue. »

Le marquis ne revenait plus de ce qu'il avait entendu , et il chercha à épancher son bonheur et sa joie dans le cœur de ses vrais amis. Un étourdi en a-t-il ? Il plaît à ceux qui lui ressemblent : de là des parties de tous les genres; mais de l'affection, du véritable intérêt?... Pauvre d'Oliban , il courut jusqu'à minuit , et rentra chez lui fatigué , excédé , et ne concevant pas comment l'annonce de son mariage n'avait pas tourné dix têtes.

La bienséance , l'intérêt surtout, exigeaient qu'il fît une seconde visite à mademoiselle d'Apremont; il revint chez elle dans la matinée , et il apprit que ces dames étaient retournées à la csftnpagne. Madame Descourtils s'était fait un principe de ne jamais heurter ouvertement personne, pas même ceux dont elle voulait se défaire. Elle avait laissé pour d'Oliban , un billet poli , qui , sans approuver ni refuser ses propositions , lui donnait à entendre qu'on allait sérieusement s'occuper de cette affaire-là avec M. d'Apremont. «C'est bien, c'est

l'offici Jvu X. 4'^9 « très-bien , disait le marquis : les expressions sont « réservées; mais elles sont claires pour un homme « d'esprit. La jeune personne met beaucoup d'em- « pressement à être à moi , et je lui en tiendrai « compte. Allons , des chevaux de poste , et re- « tournons à Pithiviers. »

Lafleur est marié. Le bonheur de Catherine est envié de toutes les cuisinières de la ville. On se demande comment un garçon 'jeune, bien tourné et riche, a préféré cette fille à tant d'autres dont le cœur eût volé au-devant du sien. Cette énigme occupa pendant trois jours toutes les têtes de Pithiviers, et ne fut jamais expliquée.

Lafleur ne revenait pas de la surprise où il était. Marié à une pareille femme ! Dans certains momens , il se sentait près de devenir fou. Il se remettait la téte, en visitant de temps en temps son coffre-fort, qu'il s'était bien gardé de mettre en communauté, et qu'il tenait sous trois clés, chez le comte. «Je t'augmenterai, mon cher petit, « lui disait-il quelquefois avec tendresse , et comme « je m'amuserai , quand nous changerons de garce nison ! w

Il était obligé de traiter Catherine avec beaucoup de douceur, par égard pour son maître. Mais, de jour en jour, il devenait plus exigeant. Il se faisait payer ses nuits conjugales par le comte, et le prix augmentait dans la proportion du dégoût que lui inspirait Catherine. D'Orville était subjugué, il le sentait, et ses réflexions ne

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tournaient pas toujours à l'avantage d'Agathe. La pauvre petite ne se doutait pas qu'elle dût être abandonnée un jour : elle jugeait le cœur du comte par le sien, et elle répétait sans cesse ce refrain, si cher à l'innocence :

Quand on aime une fois , n'est-ce pas pour la vie ?

Cependant les maux de cœur devenaient plus fréquens et plus forts. Le chevalier ne se possédait pas, et chaque indisposition de madame renouvelait son ivresse. Il (iourait la ville , pour ne parler que de cela, et un plaisant tenait note exacte des attaques. Il se proposait de publier, au moment de l'accouchement, l'état général des maux de cœur de madame, par heures, jours, semaines et mois.

Certains mouvemens , non équivoques , assurèrent enfin au chevalier les honneurs de la paternité. Il voulut célébrer son ravissement par un grand souper, et le comte fut invité le premier, parce que le premier il avait su la grossesse, présumée encore, de madame, et il en avait félicité le chevalier, avec des effusions de cœur vraiment pénétrantes.

Tous les convives arrivèrent , tenant à la main un bouquet, qu'ils présentèrent à madame; mais qui était réellement offert au petit chevalier, déjà si remuant. Cette galanterie, d'un genî'e nouveau, avait été imaginée par un docteur qui comptait sur un accouchement, dont il avait raison de se

réjouir à Tavance. Il s'était bien gardé de communiquer cette idée heureuse à personne. Mais, sa voisine lui avait vu cueillir le bouquet , et elle entendit assez distinctement les derniers mots d'un monologue, qui lui apprirent à qui devait s'adresser cet hommage. Comme la femme de l'homme qui pond, de La Fontaine, elle avait de bonnes amies. L'idée du bouquet passa de bouche en bouche , et il n'y eut de rivalité que sur le volume de l'offrande.

Le docteur ouvrait des yeux, mais des yeux!... J'y suis, j'y suis, se dit-il bien bas. Très-certainement, je commencerai demain un ouvrage latin sur les sympathies , sur l'influence d'un corps sur un autre. Il ne prévoyait pas que, sans s'en douter, il arriverait droit au magnétisme, et qu'il se déshonorerait dans l'esprit de la faculté , pour qui il est évident que folies, niaiseries, bouffonnerie, jonglerie et magnétisme sont synonymes.

On se divertissait , on chantait chez le chevalier. Le comte, placé près de madame, lui adressait tendrement des couplets que feu M. d'Orville son père avait commandés l'occasion de la première grossesse de la reine cfe France, épouse de Louis XV. Vercelle, qui ne se doutait pas de l'intimité qui régnait entre Agathe et son colonel , en avait fait , et de la meilleure foi du monde , pour le pauvre chevalier. Les dames de la ville chantèrent aussi, après s'être long -temps fait prier , des ariettes de Rose et Colas et de la belle

Arsène : c'était charmant. Lafleur aidait à son épouvantail de femme à faire les honneurs de la cuisine. Il avait été, pendant son enfance, le porte-chaise d'un marchand de chansons. Il avait la téte meublée de fort jolis ponts- neufs ^ et la valetaille de Pithiviers l'écoutait . avec admiration... Il ne chantera pas long -temps. Vanitas vanitatum et omnia vanitas^ a dit le roi prophète , si ce n'est pourtant monsieur son fils, ce dont je ne suis pas bien sur.

Pour l'intelligence de ceux qui ne savent pas le latin, je vais traduire, imiter, travestir le passage que j'ai cité. Ce qui vient de la flûte ^ dit un vieux proverbe... Y étes-vous? Faut-il que je vous y mette?... Homme sans pénétration!

Pendant que M. de Lafleur faisait l'agréable , deux de ses camarades ne s'étaient pas oubliés. Ils avaient remarqué ses fréquentes visites à son coffre -fort, et ils avaient résolu de ne pas laisser échapper la première occasion de faire une petite fortune, aussi mal acquise que celle que I^afleur s'était procurée. Ils ignoraient les moyens dont il s'était servi pour ^'enrichir ; mais il était clair , pour eux, qu'il ne pouvait être qu'un fripon. Or, voler un voleur...

En conséquence de ce raisonnement , et pendant que tout le monde était dans la joie chez le chevalier , ils avaient forcé le coffre de Lafleur. On ne met pas vingt mille francs dans ses poches, et il est écrit : Il n'y aura parmi vous ni premier

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ni dernier. Pourquoi donc Jasmin et Tourangeau iraient - ils à pied , quand monsieur le comte se promène à cheval ou en voiture ? D'après ce nouveau raisonnement, nos philosophes sellent deux chevaux, garnissent deux valises, et comme on entre à Pithiviers et qu'on en sort librement , quand on n'a rien à démêler avec les commis de Toctroi, ils gagnèrent les champs, sans que personne s'occupât d'eux.

Le valet de chambre du comte rentrait tranquillement et sans penser à mal. Il trouve sur son lit deux habits de livrée, et il reconnaît qu'on lui en a pris deux dans sa garde - robe. Il fait une inspection générale dans la maison : il voit le coffre de Lafleur forcé, et les sacs vides jetés cà et là sur le parquet. Il accourt chez monsieur le chevalier, et la fatale nouvelle vole de bouche en bouche. Le procureur du roi jure qu'il fera une enquête terrible, et qu'il trouvera les coupables, fussent -ils cachés au fond de l'enfer. Lafleur est tombé sur la table de la cuisine , sans pouls et sans haleine. Son regard est incertain; une pâleur mortelle couvre son front. Sa femme veut le secourir , et la seule approche de l'épouvantable objet lui rendi'usage de ses sens. Voilà donc, s'écrie-t-il, le triste reste de ma splendeur passée, et il la repousse brutalement. Catherine va tomber, à dix pas, sur le plus informe des postérieurs. Elle croit que son cher, son sensible Lafleur a perdu la raison; elle se relève; elle revient XX. 28

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à lui ; elle lui parle ; elle le caresse ; elle couvre ses joues de ses larmes conjugales. Lafleur pousse un cri d'horreur, et s enfuit.

Le comte réfléchissait, à côté de son Agathe. Il était indispensable, pensait-il, que Lafleur se mariât. Il l'est, et bien certainement, je ne renouvellerai pas les présens de noce. Je suis curieux de savoir comment le coquin prendra cette affaire-ci.

D'Orville rentre chez lui : l'époux infortuné de Catherine l'attendait. « Eh bien , monsieur le « comte? — Eh bien, Lafleur? — Vous avez voulu.... « — Que tu te laissasses voler? — Non, monsieur, « mais... — J'ai rempli les conditions arrêtées « entre nous; tu observeras le traité aussi reli- « gieusement que moi. — Cela m'est impossible , « monsieur. — Vous êtes marié , bien marié , et « vous remplirez les devoirs auxquels vous vous « êtes soumis. — J'ai fait des miracles jusqu'à prête sent. Monsieur, et on n'est pas toujours disposé « à en faire. — Écoute, Lafleur, un louis chaque « fois que je voudrai que tu te montres bon mari. « — Et le voudrez - vous souvent , monsieur le « comte? — Mais, deux ou trois fois par semaine. « — C'est-à-dire, que pour moi consoler de ce que « j'ai perdu , pour me dédommager des peines « qu'il faudra prendre , vous m'offrez une baga- « telle.... Oh! quelle femme, monsieur le comte, «quelle femme ! — Un louis, ou chassé... Tu «m'entends. — Vous ne me chasserez pas, mon-

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«sieur; vous savez que j'ai votre secret. — Mate raud, tu veux me mettre dans ta dépendance! « — Non, monsieur; mais vous ne me tiendrez « pas sous la vôtre. Vous doublerez mes hono- « raires. — Misérable ! — Et vous me direz des « injures tant qu'il vous plaira. »

Quel dommage que je n'aie pas attendu à mettre ici le trait moral, qui vous a sans doute édifié plus haut ! Mais , en vérité , je ne savais point ce que je vous conterair plus bas.

Maudit marquis, chien de marquis, disait le comte en cédant encore. Il n'y avait que ce moyen-là pour qu'il retrouvât son Agathe , et que Catherine eût à se louer de son mari.

Les choses allèrent assez bien pendant un certain temps. Mais Lafleur jugea qu'enfin il avait acquis le droit de dormir, comme tant d'autres maris. Il entrait, se couchait et ronflait. Catherine lui avait accordé quelques nuits de repos; mais elle entendait qu'il s'éveillât enfin, brillant et radieux, comme Phébus se lançant dans la carrière sur les pas de l'Aurore. La comparaison n'est pas de madame Lafleur; elle est de moi, et elle n'en vaut pas mieux.

Catherine commence par le petit coup de coude, léger, presque imperceptible. Bientôt elle appuie davantage, et Lafleur est impassible. Elle tiraille l'oreille, elle serre le nez... Rien. Elle pince assez fort, plus fort, très -fort, et Lafleur, qui depuis long-temps est éveillé, ne se possède

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plus. Il riposte par un vigoureux coup de poing, accompagné d'un va te... Un coup de poing, détaché la nuit, tombe où il peut : celui-ci arrive juste sur le nez de Catherine, qui déjà ne ressemblait pas mal à une truffe. Le sang jaillit, et, en se débattant, en se plaignant, en criant, elle répand l'alarme dans la maison. Lafleur réitère la correction, pour lui imposer silence; elle saute du lit à terre, et court de tous les côtés en hurlant, et en culbutant tout ce qui se trouve sur son passage. Le comte, effrayé, hors de lui, fait un paquet de ses habits, le jette par la fenêtre, et saute dessus, au risque de se casser une jambe.

Le chevalier était accouru aux premiers cris de Catherine, et, ne sachant encore trop de quoi il s'agissait, il était entré dans la chambre de sa femme , objet précieux de sa constante sollicitude. Il trouve une croisée ouverte; il voit un homme, en chemise , qui se relève avec assez de difficulté; il va, il court, il revient le pistolet au poing, et il va faire feu... L'homme en chemise a disparu.

Le chevalier ne manquait pas d'un certain bon sens. Je suis bien aise, pensa-t-il, que cet homme se soit éloigné : j'allais faire un éclat, qui eût aggravé le mal. Un vieillard, qui épouse une jeune femme, doit s'attendre à ces accidens-là, et le plus sage est celui qui a le bon esprit de se taire. Il ferma doucement la croisée, et se retira sans rien dire à Agathe; mais il était nu aussi, et, en

l'officieux. 4^7 sortant, il marcha sur une épaulette, qui indiquait clairement le grade du propriétaire. « Je sais a maintenant , dit-il , à quoi m'en tenir sur l'apo- « thicaire , la culotte de Lafleur , et les maux de « cœur de madame. Prenons un parti modéré, mais « décisif. M

Pendant qu'il réfléchit à ce qu'il doit faire, le comte court les rues, son paquet sous le bras; un tesson de bouteille se trouve sous son pied droit et le lui coupe jusqu'à l'os. Il peste, il s'emporte, il jure contre le marquis. S'il était là , il l'étranglerait. Cependant il ne perd pas la téte, il enfonce, en faisant une grimace de désespéré , le pied blessé , dans une de ses bottes : il est sûr qu'au moins on ne le convaincra pas , en le suivant à la trace. Il a toujours la clé d'une porte bâtarde , par laquelle il sort et rentre , sans que ses gens puissent se douter de rien. Il arrive à sa chambre à coucher, se met dans son lit, et sonne à tout briser.

Un domestique se présente, dans l'état, à peu près , où était le maître en quittant sa chère Agathe.' «Cours chez le chirurgien -major du régiu ment, et dis-lui que j'ai une forte hémorragie à « la jambe. »

Pendant que Catherine sanglottait, se désespérait , Lafleur avait aussi fait son paquet. Il venait de rentrer, et il voit tous les domestiques qui se lèvent à la hâte , en répétant : monsieur le comte a une hémorragie.

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Lafleur court à la chambre de son maître. «Prends un de mes rasoirs et coupe -moi cette « botte : elle me fait horriblement souffrir. Chien «de marquis, damné .marquis ! »

Lafleur avait à peine terminé son opération, que le chirurgien-major entra , aussi légèrement vétu que les autres. Il semblait que, pendant cette nuit-là, on ne dût aller et venir qu'en chemise dans les rues de Pithiviers. D'Orville fait sortir ses gens, à l'exception de Lafleur, et il parla en ces termes à Fesculape du régiment : « Peu vous importe , «mon cher docteur, de savoir comment ce mal- « là est venu ; mais il est essentiel pour moi et « pour quelqu'un , à qui je dois des ménagemens, « que ce pansement-ci soit le second , et que vous «ayez fait le premier hier, à dix heures du soir. « — J'y suis, monsieur le comte. Hier, en ren- « trant chez vous , vous vous êtes foulé le pied ; « l'artère a pris une extension considérable , et « malgré mes soins , l'hémorragie vient d'avoir « lieu. — C'est cela , docteur , c'est cela. Que cette « histoire coure toute la ville , avant huit heures «du matin. Ah çà, dites -moi un peu, serai -je «long -temps à guérir? — Ma foi, monsieur le «•comte, je n'en sais rien. Occupons-nous d'abord « du moment. L'histoire que vous voulez que je «fasse, réussira-t-elle dans votre maison? — La- « fleur ? — Monsieur le comte ? — Qu'en penses- « tu? — Bah, tout domestique de grand seigneur « est nécessairement un mauvais sujet. Je suis sûr

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« quliier, à dix heures du soir, pas uu des vôtres a n'était ici. — Sortie, Lafleur.

(( Dites-moi, messieurs, où étiez-vous hier soir? « — Monsieur le comte?... — Où étiez-vous, ré- (( pondez. — J'étais... il était... nous étions... — A «faire des sottises par la ville, n'est-ce pas? Je « suis malade, je suis blessé, et de tous mes gens, c« je n'ai à ma disposition que Lafleur pour me « donner des soins. Je chasserai celui de vous qui « ne sera pas rentré à neuf heures. Retirez-vous. « Bravo , bravo , dit le docteur. Je suis sùr mainte tenant de faire prendre notre histoire. Procé- (( dons au pansement. »

Le chevalier, bien convaincu d'être... vous savez, voulait éviter la publicité, et il se décida à s'expliquer franchement avec d'Orville. Dans le trouble inévitable en un pareil moment, il avait caché l'épaulette dans le premier morceau de papier qu'il avait trouvé , et il l'avait mise dans la poche de son habit ; c'était une pièce de convietion , par laquelle il comptait bien convaincre le comte; mais qu'il aurait été désespéré que personne au monde ait vue chez lui.

Il entre chez d'Orville. « Monsieur le comte, je « me suis méconnu, et je mérite mon sort. Je ne « serai pas plus sévère , avec vous , que d'autres « maris Font été envers moi. Mais vous savez à « quoi l'honneur oblige un amant heureux , en « pareille circonstance, et, sans doute, vous ferez « ce qui dépendra de vous pour que le public

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(( ignore ce qui s'est passé cette nuit. — Je ne le ce sais pas moi-même, monsieur le chevalier. Je «me suis blessé au pied^ hier à dix heures du « soir, et j'ai été obligé de me mettre aussitôt au «lit. — Eh, monsieur, répondez à ma loyauté, « et ne cherchez pas à m'abuser par des contes « dépourvus de vraisemblance : je vous préviens « que vous ne réussirez pas. — Voyez, monsieur «le chevalier, ces linges teints de sang, ces cer- « ceaux qui soutiennent ma couverture au-dessus « de mon pied ; voyez le pied même , si vous le « désirez. J'enverrai chercher mon chirurgien ; il « découvrira ma blessure , et il vous attestera « qu'hier soir il m'a pansé pour la première fois. « — Vous pouvez être blessé, je n'en disconviens «pas; il est des sauts très- dangereux. Mais que « cela vous soit arrivé à dix heures du soir... — « Monsieur le chevalier, je vous ai dit la vérité : « j'espère que vous ne me pousserez pas davan- « tage. — Eh bien, homme opiniâtre, homme iii- « digne de mon indulgence, qui voulez démentir « le témoignage de mes yeux , refusez donc de « reconnaître cette épaulette , que vous avez laissé « tomber en vous retirant. » Ici , le comte pâlit. Ses regards se portèrent sur l'uniforme qu'il avait mis la veille, et que Lafleur avait étendu sur un canapé : les deux épaulettes y étaient. Il se rassure , et il les montre du doigt au chevalier. « Cela « ne prouve rien , monsieur le comte. Un homme « comme vous en a plusieurs paires. »

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Il présente le papier à d'Orville ; d'Orville , qui est certain que le contenu ne lui appartient pas , le reçoit en riant. « Parbleu , mon cher che- «valier, je vous remercie. Comment! de votre « autorité privée vous me faites brigadier des arec mées du roi! — Comment, monsieur... que (c dites-vous ? . . . Ah , mon Dieu . . . mon Dieu ! . . . u cette épaulette est à moi. — Espiègle, vous avez ce voulu m'intriguer. — Non, en vérité... Il est ce vrai qu'hier après-midi, je suis monté chez macc dame, et j'ai pu laisser tomber... — Monsieur le ce chevalier, je ne vous pardonne pas d'avoir douté ce de votre meilleur ami ; d'avoir soupçonné Fince nocence et la candeur. — Pas de grands mots, ce monsieur le comte ; ceci n'est pas encore trèsee clair. Les croisées de madame , ouvertes à deux ce heures du matin... — Eh , qui pourrait les tenir ce fermées par la chaleur qu'il fait? Voyez, les ce miennes sont ouvertes aussi. — Mais cet homme ce en chemise... — Vous vous serez trompé, comme ce sur l'épaulette. — Parbleu, il n'y a pas à se méec prendre. Je l'ai vu, ce qui s'appelle vu. — Vous ee avez été abusé par quelque effet d'optique. — ee II est fort celui-là. — D'ailleurs , que ne desceneediez-vous, que ne touchiez-vous cet homme?... ce — Il a disparu comme un éclair. — Eh bien , ce admettons qu'il y ait eu un homme : qu'en conce durez - vous ? Votre maison est peut - être la ce dixième devant laquelle il s'est arrêté ; il a pu ce s'arrêter devant dix autres : s'ensuit- il qu'il ait

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« couché avec toutes ces dames? Pourquoi faire, «de préférence, à votre épouse, une injure que « le mari le moins raisonnable de Pithiviers est « incapable de faire à la sienne ? Mon cher che- « valier , il est bien difficile à un mari âgé de «n'être pas jaloux, et la jalousie voit toujours «mal. — Ah, mon Dieu, je ne suis pas jaloux, « vous le savez bien. Mais c'est qu'ici les apparen- « ces étaient telles... — Oh, oui, ma foi, elles «étaient convaincantes : la pièce avec laquelle « vous pensiez me confondre, votre preuve essen- « tielle... — S'est trouvée fausse, j'en conviens... « Savez-vous que j'avais formé le projet de court duire, aujourd'hui même, Agathe à Paris. — « Vous auriez bien fait , mon ami. Elle serait en- « chantée de passer quelque temps dans la capi- « taie. — Oh , ce n'était pas là mon motif. Je vou- « lais mettre fin à une intrigue... — Imaginaire. « Et vous n'êtes pas jaloux! — Monsieur le comte, « ne parlez pas de cela à ma femme , je vous en « prie. — Je m'en garderai bien. Brouiller un mé- «nage! J'en suis incapable, mon ami. — Et puis, « une femme dans son état demande des égards. « Un saisissement , une douleur profonde et in- « stantanée suffiraient pour me priver des dou- « ceurs de la paternité. — Et il est certains jeux « auxquels on n'est pas heureux tous les jours , «n'est-ce pas chevalier?

« — Ah çà , mon cher comte , vous ne m'en «voulez point ?^ — Oh, mon Dieu, pas du tout.

l'officii: cj X. 4^^^ « — Prouvez-le-moi. — El comment ? — Nommez « l'enfant qui doit naître... ma foi... dans quatre (f mois au plus. — J'y consens de tout mon cœur.

»( — Parlons un peu de votre blessure. Cela m'ini( quiète, monsieur le comte. Madame y prendra « le plus vif intérêt. — Yous êtes bien bons l'un « et l'autre. »

Le chirurgien-major entra. Il prit le pouls du blessé, qui lui avait fait un signe. «Pas de fièvre « encore , dit le docteur. Je présume qu'elle viefi- « dra dans les vingt -quatre heures, vers les dix «heures du soir. Savez -vous que j'ai été alarmé « en vous pansant hier. L'hémorragie pouvait « avoir des suites funestes. Mais la nuit a été «bonne; l'artère commence à se consolider, et « je réponds de tout. »

Toute la ville accourt pour voir monsieur le comte , qui s'est blessé hier à dix heures du soir : il donne de si jolis dîners î C'est à qui l'amusera , et lui fera le conte le plus plaisant. On est content de soi, quand il a ri. Parmi ces nombreuses visites , qui se succédaient sans interruption , le pauvre blessé ne comptait pas une femme. Celles de Pithiviers étaient alors réservées, juqu'au scrupule. Aucune d'elles n'aurait osé aller voir un garçon au lit, eût-il été âgé de soixante ans, et fût-il à l'article de la mort. Agathe seule, entraînée par son mari , dérogea à l'usage. Le bon chevalier l'avait voulu ainsi. Deux fois par jour, il la conduisait chez le comte , et 'quoiqu'il fût

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toujours présent, on parla, on raisonna, on discuta, on déchira à la journée. C'était une drôle de petite ville que Pithiviers, en l'an de grâce

Cependant d'Orville réfléchit sur le passé et l'avenir. Lafleur lui coûtait cher, et les accidens se répétaient de manière à lui en faire craindre de plus affligeans. Le bon chevalier pouvait être éclairé enfin par quelque coup imprévu du hasard, par quelque nouveau trait d'obligeance du marquis. Quand on commence à calculer les inconvéniens qui peuvent résulter d'une intrigue, l'amour a bien perdu. Enfin tout le monde sait que ce sentiment-là n'est pas éternel, et cela est fort heureux : comment un mari se consolerait-il de la perte de sa femme, la fillette de l'infidélité de son amant? Comment tant de veuves se remariraient - elles ? Comment un joli homme aurait-il son tour auprès d'une femme à la mode? Ma foi, toutes réflexions faites, je suis tenté d'en venir à l'avis de Pangloss : Nous sommes dans le meilleur des mondes possibles.

Lorsque le comte trouva l'occasion de s'expliquer librement avec Agathe, il lui fit part de ses réflexions. C'était l'intérêt seul d'une femme adorée qui le déterminait à rompre avec elle. Il ne prévoyait que malheurs. Un époux furieux, exerçant sa vengeance; des grilles et des verroux, suffisant à peine pour le rassurer sur l'avenir; luje femme cliarmante, passant ses plus belles

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années dans un cloître, étrangère au fruit précieux des plus tendres amom^s ; l'abandon , le dédain de ses parens, de ses amis; une vieillesse malheureuse... Que ne prévoyait-il pas? Il peignait avec tant de vérité et de chaleur, que déjà la tendre Agathe se crut perdue. Elle pleura, elle pleura beaucoup le premier jour. Elle n'avait aimé que d'Orville; elle aimait comme on aime pour la première fois. Elle sentait l'étendue du sacrifice qu'exigeaient son repos, sa sûreté; elle estimait davantage l'homme sensible qui avait le courage de le lui prescrire.

Elle pleura moins le second jour; moins encore le troisième. Elle cessa de pleurer, enfin, et, au bout du mois, elle s'avouait franchement que les jouissances que procure une liaison clandestine ne sont pas à comparer aux embarras , aux dangers qu'elle traîne avec elle.

Lafleur n'avait plus rien à prétendre , à ce qu'il paraît du moins. Mais il était grand calculateur, et il représenta à son maître que s'il cessait tout à coup de se montrer attaché à ses devoirs de mari, le chevalier et même le public, pourraient en tirer des conséquences. Il était difficile de combattre victorieusement ce raisonnement - là , et , quoiqu'à regret , le comte céda à Lafleur. Lafleur touchait ses honoraires et ne les gagnait pas. Semblable au czar Pierre F^, Catherine, à force d'être battue, avait appris à battre. Un beau matin, Lafleur rentra avec la téte enveloppée

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d'un mouchoir : le pied d'un chandelier de fer s'était incrusté dans la peau du front et en avait fait descendre une partie sur le nez.

Le chevalier ne tint pas à cette dernière scène. 11 fit changer la serrure de sa porte d'entrée , et pria le comte d'interdire à son valet, pendant le jour, l'accès d'une maison où il portait sans cesse le trouble et le désordre. Lafleur , de son côté , jurait que madame son épouse ne le reverrait de sa vie. Il parlait même à d'Orville de quitter la ville, si... 11 s'arrêtait toujours au si, et au sens suspendu. Le comte un jour acheva sa phrase : .SV, si, je veux te donner de l'argent.

Il n'était pas tranquille sur le sort d'Agathe. Un valet, qui n'avait plus d'intérêt à se taire,, pouvait la compromettre horriblement. D'Orville était honnête homme avec les femmes. Il se décida à faire un dernier sacrifice à la tranquillité de sa jeune amie.

Lafleur partit, et il apprit à plusieurs de ses maîtres qu'on entre facilement où on a son domestique marié. Il se maria à Londres, à Hambourg, et il se fit pendre à Madrid, où la pluralité des femmes n'est pas admise.

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