‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 7 sur 64 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

Le second baiser.

J'ai été imprudente, dis-tu. Oh! oui, bien imprudente. Tu ne me juges pas coupable. Je ne crois pas l'être en effet. Tu trembles que je le devienne; tu me conseilles, lu me pries, tu m'ordonnes de fuir Jules, de ne plus lui écrire, et surtout de ne jamais recevoir de lettres de lui; tu me conseilles... Que ne me conseilles-tu pas? Ah! Claire, le moment où tu vis M. de Villers, décida la plénitude de ton bonheur. Le juger, l'aimer, lui plaire , être à lui , a été l'affaire d'une semaine. Tu n'a pas eu le temps de désirer, et qu'il est facile de conseiller les privations du sein de l'abondance.

IN^e t'alarme pas de ce que je te dis. Tu remplis envers moi les saints devoirs de l'amitié , et je me montrerai digne de ta tendre soUicitude. Oui , je combattrai sans cesse, et je vaincrai, je Fespère,

parce que je ferai tout pour vaincre. On oublie la lettre qu'on a écrite : je pourrai donc lui écrire quelquefois. Mais je lui défendrai de me répondre, parce qu'il est impossible de se détacher des caractères divins que trace cet homme-là... Que dis-je? Sera-t-il en sa puissance de m'obéir? Aurai-je la cruauté de lui inspirer des désirs que je ne voudrai point partager? L'exposerai-je à combattre seul? Non, non, je rétablirai le calme dans son cœur agité, et, pour cela, il ne faut pas lui écrire; il faut même ne pas lui parler amour.

Que de sacrifices! et à qui vais-je les faire? A l'espérance d'un peu d'or. Ah! dis-moi, mon amie, est-ce dans ton opulence que tu trouves le bonheur? Le nécessaire, une chaumière, et l'homme qu'on adore ne suffisent -ils pas?... Je m'arrête. Ces réflexions me rendraient ingrate, injuste envers mon père , et d'ailleurs il n'est pas de puissance capable de rien changer à ses résolutions, quand il a prononcé. Parlons d'autre chose.

Trente métiers sont déjà montés. Dans quelques jours nous en aurons soixante en pleine activité. La fabrication est rapide, et les débouchés sont certains. M. Rigaud a terminé tous ses marchés avec le ministère. Il s'est engagé à fournir vingt mille aunes de drap par mois. Les prix sont très -modérés , et cependant les bénéfices sont immenses. Dans le premier trimestre , mon père touchera di^^ fois ce qu'il faut pour payer les intérêts de la somme qu'il a empruntée. L'ai-

légresse est dans tous les cœurs. Elle se peint sur toutes les physionomieSc Les heures de repos s'écoulent au sein de tous les plaisirs qu'il est possible de se procurer ici. Tous les soirs mon marronnier prête la fraîcheur de son feuillage aux jeux les plu^ animés. Ma mère et madame Rigaud ne dédaignent pas de se mêler à la jeunesse du voisinage. M. de Méran a cessé de l'éloigner du château , depuis qu'il sent les avantages et par conséquent la nécessité de vivre avec ses inférieurs. Mais malheur à qui s'écarterait de l'étiquette qu'il a établie! Son exclusion serait aussitôt prononcée.

Au reste , cette étiquette n'a rien de trop gênant. Elle ne s'observe qu'à l'égard de M. et de madame de Méran. Ma grande jeunesse n'inspire pas encore ce triste respect, si inférieur à une saillie de gaieté. On m'aime, cela vaut mieux, et je fais tout ce que je peux pour le mériter. Réservée avec les jeunes gens, je mets nos demoiselles à leur aise. Je préviens leurs désirs , je place chacune d'elles dans le jour qui lui convient. Toutes n'ont pas de l'esprit, et toutes paraissent en avoir. Elles me quittent satisfaites de moi, et impatientes du lendemain.

Il y a là un petit monsieur bien lourd, bien gauche, bien plaisant, qui m'a fait l'honneur de me remarquer. Il est toujours auprès de moi; il me regarde sans cesse et ne dit pas un mot. S'il parlait, j'en rirais; si M. de Méran l'entendait, il

le ferait jeter dans les fossés du château : le crime le plus irrémissible pour un roturier, serait d'oser s'occuper de moi. Les idées bien connues de mon père à cet égard, lient peut-être la langue de M. Hubert. Au reste, il n'est pas très-maladroit aux petits jeux, et Je gage touché lui vaut souvent quelque chose.

Madame Hubert est une bonne grosse femme, aussi ridicule que son fils, qu'elle a la bonté de trouver charmant. Elle répète souvent qu'il aura cent mille francs un jour, et qu'il peut prétendre aux partis les plus distingués. Pour me mettre à portée de faire une application , elle ajoute que je suis une demoiselle accomplie sous tous les rapports et... Elle arrête sur le et, parce que je la regarde d'un air qui signifie clairement que je ne veux pas entendre le reste. Elle m'excéderait, si elle n'avait des tours de phrase d'une originalité à démonter la gravité la plus imperturbable.

Hier, nous jouions à notre ordinaire. J'ai été obhgée deux ou trois fois de prêter mes joues à M. Hubert. Croirais-tu, Claire, que Jules a fait une mine qui m'a effrayée? Je ne sais s'il a dit quelque chose à mon père; mais un instant après, le gage touché a été interdit, avec une sévérité qui ne permettra plus d'y penser. Jules jaloux! et de qui, bon Dieu? de M. Hubert. Existe-t-il un homme que je puisse lui préférer, qui puisse même soutenir avec lui aucune espèce de comparaison? N'importe, les familiarités lui déplai- XIX. 7

sent, je ne m'amuserai plus de M. Hubert, me suis-je dit ; je ne rirai plus de sa chère maman. Oh! mon bien -aimé, si je ne peux combler ta félicité, au moins t'épargnerai- je jusqu'au plus léger chagrin. Tu te plaindras peut-être de notre destinée; de moi, jamais.

Je n'ai pas voulu qu'il rentrât chez lui avant que j'eusse dissipé le nuage qui obscurcissait sa figure charmante. J'ai été le prendre au milieu du cercle. Je l'ai conduit à un tertre, sur lequel maman et madame Rigaud étaient assises. Là, je me suis expliquée avec toute la franchise de mon ame. Honteux de me voir réparer, avec cette publicité, une faute qui n'existait que dans son imagination, il a rougi, balbutié; il a voulu nier sa petite et ridicule jalousie. Je lui en ai arraché l'aveu. « Mon ami, lui ai-je dit ensuite, qui me re- « fuse une confiance illimitée, ne m'estime point. « et ne mérite point mon amour. Je puis vous «déplaire; mais je ne saurais être coupable , et « si vous avez quelque idée de la justice , vous « me parlerez quand il m' arrivera de vous affliger. « Mon empressement à vous rassurer, à vous calce mer, à reconnaître des torts, sans doute bien « involontaires, vous prouvera que mon cœur est « tout à vous, qu'il ne bat que par vous et pour « vous, et qu'une modestie, excessive et déplacée, « peut seule vous faire craindre des rivaux. »

Oh! mon amie, si tu l'avais vu alors; il t'eût attendrie. Quelques touffes de lilas et de rosiers

nous cachaient au reste de la compagnie. 11 est tombé à mes pieds , à ceux de ma mère. Il les a pressés, embrassés; il nous a demandé pardon à toutes deux. Il m'a juré une estime sans bornes; mais il m'aime trop, dit-il, pour n'être pas jaloux, même de l'air que je respire, et il ne peut supporter de me voir donner, avec facilité , à d'autres des baisers dont je suis si avare envers lui. Des baisers^ Claire! il appelle cela des baisers! Il m'en a donné un, lui! C'est celui-là qui en mérite 'le nom, et qui jamais ne s'efBicera de ma mémoire.

Je l'ai relevé, je l'ai mis dans les bras de ma mère; elle l'a embrassé! Je l'ai embrassé à mon tour; je l'ai embrassé plusieurs fois, et je ne lui ai pas donné un baiser. Je lui ai rendu seulement ce que j'avais accordé à ce vilain petit Hubert. Je ne peux plus le souffrir; sa grosse mère m'est insupportable. Je ne leur parlerai plus , je ne les regarderai plus; ma froideur les bannira du château. Ils ont inquiété, tourmenté Jules; je ne leur ferai pas de grâce.

Dans huit jours, la première livraison de draps partira pour Paris. M. Rigaud donnera ce jour-là un dîner splendide , où mon père a consenti que les chefs d'ateliers fussent admis, à condition qu'on dînera sur la pelouse ; qu'ils seront au bas bout de la nappe , car il n'y aura pas de table , afin que ces gens -là ne puissent pas dire avoir eu l'honneur d'être admis à celle de M. le comte de Méran. M. le comte donne la place du haut à Jules,

lOO A Dl^ LA I DE

son agent général , et lui et ma mère auront l'air d'être là sans conséquence, seulement pour encourager nos principaux ouvriers. Un petit bal terminera la féte. Mais il est bien convenu qu'on dansera chez M. Rigaud, et qu'on laissera les chefs d'ateliers boire entre eux sur le gazon : il ne faut pas qu'aucune de ces mains-là touche celle de mademoiselle de Méran.

Qu'est-ce donc, Claire, que le plaisir qui est ainsi calculé ? De quoi jouit-on, quand on redoute sans cesse l'ombre de cette égalité, qui seule répand sur la vie de ceux qui se conviennent , cet aimable abandon, ce charme que je ne peux définir , même en sentant tout ce qu'il vaut ? Mon pauvre père s'ennuiera magnifiquement. Maman aura l'air de s'amuser beaucoup , parce que les opinions, les arrangemens de mon père doivent lui plaire constamment. Moi , je serai avec Jules, et je suis toujours si bien avec lui !

Qu'il est aimable , qu'il est bon î Croirais-tu que M. Hubert et sa mère sont les objets de ses attentions, de ses prévenances? Il semble vouloir les dédommager de l'abandon absolu où je les laisse. Il cherche à me faire oublier qu'il a été jaloux, ou peut-être il veut expier ce mouvement de jalousie en caressant l'homme qui l'a excité.

Sa vie et la mienne sont semées maintenant de privations et de chagrins. Qu'est devenue cette gaieté folâtre qui m'animait autrefois? Je regretterais ma paisible indifférence, s'il m'était possible

DE MtRiiN. " lOI

(l'exister sans amour. Jules et moi nous nous cherchons par l'effet d'une force irrésistible ; nous nous rencontrons, nous nous évitons, pour nous retrouver, et nous éviter encore. Éclairés par notre faiblesse, fermes dans la résolution d'être irréprochables, sans être convenus de rien, nous fuyons les occasions, les jouissances les plus simples et les plus innocentes. Je ne prends plus son bras, ce bras que pressait, que caressait ma main; je ne trouve plus la sienne. Je m'interdis ces riens charmans qui nous faisaient palpiter de joie l'un et l'autre. Nous ne nous parlons plus que devant des témoins, dont la présence nous force à nous circonscrire dans les plus rigoureuses bienséances. Notre bouche a perdu l'habitude de dire amour ^ et le sentiment le plus vif est concentré au fond de nos cœurs. Quels ravages il fait dans le mien! Je ne vis plus, Claire;. je languis, semblable à la fleur que le soleil a frappée , et qui penche sur sa tige flétrie et décolorée.

Quel état ! il est insoutenable, et, de long-temps , notre sort ne peut changer que par une explosion subite et terrible. Je fais tout pour la prévenir. J'ai confié à maman mes douleurs, mes combats et mes craintes. Je ne lui ai rien caché que ce fatal et ravissant baiser. Avec quelle bonté elle me soutient , elle me console ! Elle ne me conseille pas, Claire; elle sait que l'amour n'écoute que ce qu'il lui est doux d'entendre ; qu'il ne fait que ce qui le flatte. Elle me montre le but dans l'éloi-

gnement; elle me fait pressentir les délices que me réserve l'avenir; elle s'afflige avec moi sur le présent. Quel trésor qu'une bonne mère !

Avec quelle confiance je te parle ! avec quelle franchise je t'ouvre mon ame! Prends bien garde, Claire , tu es dépositaire du secret de mon honneur. Ce que je confie à l'amitié doit être couvert d'un voile impénétrable , comme ces antiques mystères , qu'on dérobait soigneusement à l'oeil des profanes. Ne m'expose pas à rougir devant M. de Villers, quand je le reverrai. Hé, quel homme est capable de juger le cœur d'une femme? Il faut, pour le connaître , avoir nos penchans , notre faiblesse ; les avoir combattus comme nous ; s'être vaincu comme nous, dans l'obscurité et le silence ; se contenter, comme nous, du témoignage de sa conscience, et renoncer à la gloire d'éclat que cherchent, qu'idolâtrent, qu'obtiennent des hommes, qui souvent ne la méritent point.

Je crois que ta pauvre amie devient philosophe. Quel maître que l'amour ! Avec quelle facilité il développe nos. facultés intellectuelles ! C'est lui qui nous force à observer, à comparer, à juger, et une femme sensible gagne en six mois ce que sa triste indifférence ne lui eût pas donné d'expérience en plusieurs années.

La maison de M. Rigaud était encombrée de ballots de draps. Il avait fallu en mettre jusque dans le château. Tout cela a été chargé ce matin sur des chariots , qui ont été dirigés aussitôt sur Pa-

DE MÉll.iJN Io3

ris. Lafètè va commencer. Je ne suis point parée. C'est par mes qualités , et non par un luxe qui humilie toujours nos inférieurs, que je veux obtenir la co^isidération de nos bons paysans. Une simple robe blanche, un soulier noir, un de ces chapeaux de paille , qui me coiffe si bien , dit Jules, négligemment noué sous le menton avec un ruban bleu-clair , voilà toute ma toilette. M. de Méran a mis un superbe habit brodé, et il a voCilu que ma mère se parât de ses diamans.

Ce que j'ai prévu vient d'arriver. Nos villageois s'éloignent de mon père , et ils se rapprochent de moi. A la vérité, Jules est toujours- là; il est leur chef immédiat, et il a su s'en faire aimer. Il est mis aussi simplement que moi. L'art n'a pas défiguré les dons qu'il a reçus de la nature, et il est beau, il est beau, Claire, comme l'Amour adolescent.

On va se placer. M. Hubert s'approche. Jules se jette entre lui et moi. Encore un mouvement de jalousie. Je regarde Jules si tendrement, je lui souris avec tant de douceur! Il est calmé.

M. de Méran est tourmenté au point de me faire de la peine; Hélas ! mon digne père n'a d'autre défaut que de ne vouloir point reconnaître un homme sous la bure. Rien n'échappe à madame Rigaud. Elle dit tout haut que M. de Méran est assis d'une manière incommode^ et elle ordonne qu'on apporte une table. A ces mots, mon père semble respirer plus facilement.

La table est là. Elle tient juste six couverts. M. et madame de Méran vont s'y placer, et ils invitént M. et madame Rigaud à les suivre. Mon père vient me prendre sur le gazon , où j'étais à côté de Jules , où j'étais si bien ! Je fais signe à mon bien-aimé ; il vient se mettre auprès de moi. M. Hubert rougit , pâlit. Ce jeune homme souffre, et quoiqu'il m'ait fait bien du maLje ne peux m'empécher de le plaindre. é^iiÔ»'^

M. de' Méran a repris toute sa gaieté. Enfans que nous sommes! A quoi tiennent nos dispositions intérieures? Souvent à des niaiseries.

Tout en moi est-il sensation, amour, jouissance ? Quel est. Glaire, le nouveau plaisir que je goûte en ce moment? Je n'en soupçonnais pas l'existence. Le pied du bien-aimé est légèrement appuyé sur le mien ; nos genoux , nos jambes se pressent , et je tressaille d'aise et de bonheur. Depuis que j'ai donné et reçu ce baiser enchanteur , je n'ai pas connu de semblables délices. Un second baiser pourrait seul me les faire oublier. Non , non , plus de baisers , je les crains trop. Mais que le feu qui brûle mon cœur se répande dans mes veines, qu'il circule avec mon sang, qu'il se communique à tout mon être; que le pied parle, puisqu'il a aussi son langage. Ce langage, pour être muet , n'est pas moins expressif, et n'est pas dangereux. Je peux à mon gré prolonger ou dissiper le charme. Il suffit de me lever pour qu'il n'en reste que le souvenir.

DE. M ÉR -4 M. I o5

Mais souvenir d'amour ne s'affaiblit pas aisément ; souvenir est encore jouissance. Elle se reproduit, dans le silence et le recueillement. Mes forces ne suffisent pas à ce que j'éprouve. On a quitté la table , et je me sens mal à mon aise. Mes sensations m'ont-elles trop agitée , ou cette indisposition est-elle naturelle? Je ne sais; mais je la sens augmenter de moment en moment. Personne auprès de moi que Jules , à qui il appartenait de s'apercevoir le premier que je suis souffrante. Il s'approche, il est effrayé; il m'offre son bras; je suis forcée de le prendre. Tu vois , Claire , qu'il n'y a pas de ma faute.

J'étais arrivée , je ne sais comment, à l'extrémité du jardin. Je pensais à Jules, en marchant, et quand je pense à lui , je marcherais des heures entières sans m'en douter. Il y a là une touffe d'arbres , au milieu de laquelle on a construit un joli pavillon. J'avais de la peine à me- soutenir, et il a bien fallu que j'entrasse. Il m'a approché un siège ; il s'est assis vis-à-vis de moi. Sa figure charmante exprimait à la fois la crainte et le plus tendre intérêt. Je lui ai souri pour le rassurer. Il n'y a pas de mal à cela.

Toujours craintif, il s'approchait de plus en plus. Il a pris ma main; je la lui ai abandonnée : je croyais avoir de la fièvre, et il voulait s'en assurer. De la fièvre ! je n'en avais pas encore, Claire, Mais bientôt.. . fièvre de désirs , de félicité, d'ivresse^ pourquoi m'avez-vous quittée ?

1 o6 ADÉLAÏDE

OÙ en étais-je? Ah! il tenait ma main, et qu'importait-il qu'il en tînt deux ou une? J'ai avancé la seconde, et tu sens qu'il Fa-saisie. Il les caressait, il les couvrait de baisers, et ces baisers allaient droit à mon cœur. Sa jolie téte était presque sur mes genoux; la mienne était inclinée vers lui, et mon œil avide suivait tous ses mouvemens. Il se relève, Claire; je n'ai pas le temps de me retirer, peut-être n'ypensé-je point. Pour la seconde fois, sa bouche rencontre la mienne. Immobile sur mon siège, je le presse dans mes bras; je me sens enveloppée par les siens; nos deux corps enlacés semblent n'en faire qu'un. Notre haleine est embrasée; des torrens de feu passent de l'un à l'autre; la même ivresse nous domine ; le même oubli de nous, du devoir, de l'honneur, nous égare. XJ-n instant encore , et c'en est fait de ton amie : elle brûle de tout accorder; elle trouve tout légitime.

Quel ange de miséricorde a conduit là ma respectable mère? Inquiète de ne pas me voir, elle me cherchait partout. Elle entre dans ce pavillon , et elle y trouve sa fille dans les bras d'un homme perdu d'amour et de désirs. Elle jette un cri perçant. Non, la foudre tombant à mes pieds ne me causerait pas un tel effroi. Je me sens défaillir, et c'est encore dans les bras de Jules que je perds le sentiment.

La connaissance m'est rendue, et je me trouve dans mon lit. Ma bonne mère est assise près de moi. Oh que son aspect me fait de mal! Je dé-

D K M ÉR iVN. I 07

tourne la tète; je voudrais me cacher à tout riuiivers, à moi-même. «Reviens, me dit-elle, reviens « à ta mère, qui te blâme, qui te plaint, et qui « t'aime toujours. Ton âge est celui des erreurs; « mais où chercheras - tu des consolations et un « appui, si je t'éloigne de moi par une sévérité « mal entendue ? Mon enfant , sèche tes larmes ; « elles ne répareront pas la faute que tu as com- « mise; elles te rendront plus faible , et tu as be- « soin de toute ton énergie et de ta résignation.

« Laissons le passé, et occupons-nous de l'avenir. « Jusqu'ici, tu m'as confié toutes tes actions. Fais « plus, dévoile-moi tes plus secrètes pensées. Sois « avec moi ce que tu serais avec Claire; je t'aime « puisqu'elle, et je suis aussi indulgente. Prendre « l'engagement de me découvrir tes pensées , c'est et t'imposer la loi de n'en avoir que d'honnêtes, « ou de rejeter, à l'instant, celles qui ne s'accor- « deraient point avec ce que tu te dois. Je sais que « mon âge et ma qualité de mère doivent t'inspirer « une sorte de réserve. Eh bien, mon ange, oublie « ce que je suis. Je te dispense du respect; je ne « veux que ton affection; mais je la veux toute a entière.

« Je parlerai le même langage à M. de Courcelles. « Je le persuaderai, je l'espère, et je le détermi- « nerai à un sacrifice que votre position respec- « tive rend nécessaire. — Eh ! quel sacrifice avez- « vous à lui demander, maman? — Vous ne pouvez « habiter plus long -temps sous le même toit. Je

« ne vous fais pas de reproches ; j'aime à croire que « rien n'a été prévu, arrangé par vous, que Foc- « casion a tout fait. Mais il est de mon devoir d'em- « pêcher qu'il s en présente d'autres, dont le ré- « sultàt nous serait fatal à tous. Adèle déshonorée; « son père furieux, armé contre son amant; sa « mère mourante de chagrin , et entraînant peut- « être après elle sa malheureuse fille , voilà les « maux que peut causer un moment, et que nous « devons prévenir. — Oui, j'ai commis une faute, « une grande faute , je le sens à la rigueur de la « punition que vous m'infligez. Je la reçois, ma- « man , avec respect et soumission. Mais, dites- « moi, où exilerez-vous Jules? Pendant quel temps « sera-t-il banni de votre présence! — Il faut, ma « fille , qu'il insinue à M. de Méran que le bien de « notre association exige qu'il loge et qu'il mange « chez M. Rigaud. Tu le verras tous les jours ; « mais tu le verras avec moi, et sous la condition « expresse que, lorsque nous serons là, tu ne t'é- (c loigiieras pas de moi de quatre pas. Ici, tu me «parleras de- ton amour, de tes peines, de tes « combats. J'éclairerai ta faible raison ; je la soucc tiendrai; je l'opposerai à ton cœur. Crois-moi, « mon enfant , deux ans et demi sont bientôt écoute lés, même au sein de l'infortune. Doivent -ils « paraître éternels , quand on est soutenu par l'es- « pérance , par la certitude du bonheur le plus a complet qui puisse embellir la carrière, souvent « pénible, que nous parcourons tous? Dis -moi,

(f Adèle, aj3prouves-tu mon plan, acceptes-tu mes a propositions ? Réponds avec franchise et avec « liberté. Si tu as quelques objections sensées à « me faire, parle. Me voilà prête à me rendre à « la force, à la justesse de tes raisonnemens. »

Je m'attendais à des reproches , et maman me prodiguait les marques les plus touchantes de sa bonté. Oh ! que le coupable est humilié , quand on lui oppose la générosité et le pardon! Je me soulève péniblement; je me mets à genoux devant ma mère; j'élève vers elle mes mains jointes; je balbutie la promesse qu'elle a exigée, et je tombe dans ses bras. Je me sens pressée sur son sein ; ses larmes mouillent ma joue ; les miennes coulent avec abondance.

« Remettons - nous, ma fille. Votre père et les « personnes qui sont ici viendront bientôt sans « doute demander dans quel état vous êtes. Qu'un calme, au moins apparent, dérobe à tous les yeux « la scène douloureuse qui vient de se passer. Plus u d'espoir de bonheur pour vous, si M. de Méran (c avait quelque soupçon de votre faiblesse. Jamais « on ne lui en a connu, et qui n'a rien à se parce donner, pardonne rarement aux autres. »

Qui eût entendu maman s'exprimer ainsi, eût pensé qu'elle a pu quelquefois avoir besoin d'indulgence. Ah! elle unit l'extrême bonté à la vertu la plus pure. C'est une justice que mon père s'est toujours plu à lui rendre ; c'est elle qu'il m'a toujours proposée pour modèle.

î I O ADÉLAÏDE

Ma mère me faisait répéter ce que ma bouche avait tant de peine à prononcer. Ah ! Claire , confier ses pkis secrètes pensées est facile à promettre. Mais qui peut garantir la fidèle exécution d'un semblable engagement ? Je promettais pour complaire à maman , et je la trompais, mon amie , car j'étais toute à la scène du pavillon , eC je ne lui en disais pas un mot lorsque Jules est entré dans ma chambre.

Il a tout entendu. Il s'élance , il se précipite aux pieds de ma mère. Il déplore son audace criminelle ; il veut mettre un terme à ses coupables entreprises ; il élèvera une barrière entre lui et moi; il s'accuse , il accuse l'amour; une passion insurmontable, effrénée, a tout fait; il se déclare indigne des bontés de M. de Méran; il invoque le suprême bonheur; il supplie ma mère de consacrer les doux nœuds qui nous unissent déjà. Sa pauvre téte s'égare, se perd. Ses idées n'ont pas de suite; ses mots sont sans liaison. C'est un enfant qui déraisonne , qui s'afflige , qui se calme , pour s'affliger encore, et se calmer* de nouveau.

M. de Méran parait. Son œil est étincelant. 11 a tout entendu aussi. Je voudrais être morte.

cç Monsieur, dit- il à Jules , j'avais confié l'inno- « cence à l'honneur. Yous vous êtes chargé de ce « dépôt sacré. Quel compte maintenant avez-vous « à eh rendre à vous et aux autres ? N'alléguez « pas un amourindomptable: cette excuse est celle i( des séducteurs. Les brigands , qui infestent les

DE MÉR A N. III

« grandes routes, prétendent aussi être entraînés « par une force irrésistible. L'exacte probité ne ^ a transige jamais avec le devoir; elle suit invaria- « blement la route qu'elle s'est tracée. Je suis « fâché de vous le dire , monsieur. Je ne vous « mets plus au rang des honnêtes gens.

« Levez-vous, monsieur, levez-vous. Que signi- « fient ces exclamations exagérées , ces mouve- (f mens impétueux? Ils ne m'abuseront pas. Et a vous , mademoiselle, noyez -vous maintenant « dans d'inutiles larmes. Pleurez l'estime perdue «de votre père, de votre mère, et sans doute «celle de votre complice... Laissez- moi, mon- « sieur, laissez -moi. Me suivrez -vous à genoux «jusque dans le salon ? Rendrez-vous public le « déshonneur de ma fille? Laissez-moi, vous dis-je. « Je ne vous aime plus, je ne vous connais plus, « et si je ne ménageais en vous la mémoire d'un « ami , qui m'€st bien chère , vous auriez déjà « reçu des marques de mon ressentiment. — M, de « Méran, mon ami, ménagez votre fille. Elle suf- «foque, elle périt. Prêtez l'oreille aux accens du «repentir. Ouvrez -lui votre cœur et vos bras. « Songez qu'un père est l'image de Dieu, qui punit <c et qui pardonne. Bornez le châtiment à la peine « que j'ai prononcée. Adèle a été faible sans doute; « mais elle n'est pas indigne de votre estime. « Rendez- la- lui , et pardonnez. «

Pardonnez-moi^ pardonnez-nous, nous écrionsnous tous trois ensemble, et tous trois aux pieds

î 12 ADÉLAÏDE

de mon père : j'avais rassemblé ce qu'il me restait de forces pour m'éiancer de mon lit; ma mère n'avait eu que le temps de jeter un schall sur mes épaules. Il nous voyait tous trois prosternés, supplians; il nous regardait d'un oeil sec. « Voilà, « s'écrie ma mène, la première grâce que je vous « demande. La refuserez-vous à vingt ans de ten- « dresse et de vertu? »

O mon amie! quel cœur que celui d'un père! La fierté , le ressentiment , l'énergie même disparaissent. Un œil humide, des bras' qui s'avancent, qui vont nous enlacer, annoncent la fin de cet épouvantable orage. M. de Méran relève ma mère. « Tu as vaincu, lui dit-il. Non, je ne peux rien « te refuser. «Il me relève; il relève Jules. «Calme- « toi, infortuné jeune homme. Je ne saurais te « haïr ni te méconnaître. Je te la rends. » Il nous presse L'un et l'autre sur son cœur. Ses larmes, qu'il s'efforçait de comprimer, s'ouvrent enfin un passage. Il se laisse aller sur mon ottomane. Nous y tombons avec lui , et nos bénédictions s'échappent à travers nos sanglots. Qu'elles étaient douces ces larmes que nous versions ensemble ! Elles étaient le sceau de l'entier oubli du passé, de la plus parfaite réconciliation.

« Jules, Adèle, j'entends, j'ordonne que ce qu'a « prescrit madame de Méran soit exécuté de point « en point. Laissons -la avec sa fille; suivez -moi, a Jules. Je vais parler à M. Rigaud. »

Ils sont sortis. Mon père est rentré le soir;

DE MÉRAN. Il3

Jules n était pas avec lui. Ainsi l'expiation de ma faiblesse commence dès ce moment. Je l'expierai pendant deux ans et demi encore! Ah! Claire, la peine est-elle dans la proportion de ma faute?

Page 1