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« du père; enfin, je lèverai tous les obstacles. Âs- « surez-vous bien de la demoiselle ; si elle n'ose «résister ouvertement, qu'elle trouve, avec sa t( cousine , des raisons de différer , et tout finira (c au gré de vos vœux. Partez, mon ami. A la pre- « mière invitation du père , établissez-vous dans « le château , et attendez-moi. »
L'espoir est rentré dans le cœur de Vercelle. Il monte à cheval , suivi de son domestique , modestement vétu, portant en croupe la valise de son maître. Zéphire est déjà au château; déjà M. d'Apremont a présenté à sa tille l'inappréciable corbeille... Le croira-t-on ? La richesse, l'élégance des objets qu'elle renferme ont, pour un moment, fasciné les yeux de Sophie. Elle a souri à ces magnifiques présens ; elle s'est vue parée des trésors de Golconde, et Vercelle a été oublié. La vanité est-elle réellement la première passion des femmes, et Sophie, comme les autres... Non, non, une chaumière et mon amant , avait-elle dit bientôt. Mais son père avait remarqué le sourire, l'épanouissement de tous ses traits; il avait cru lire son consentement dans ses yeux ; il l'avait embrassée avec tendresse , et il l'avait laissée au milieu de ses trésors.
Nonchalamment assise dans une bergère, ses bras tombans auprès d'elle, elle porte partout des yeux qui ne voient rien. Etourdie de la méprise de son père, affligée d'y avoir donné lieu,
l'officieux. 4^^ frémissant de l'avenir qn'elle s'est préparé, elle ne sait à quelle idée s'arrêter; sa téte se trouble; ce n'est plus qu'une frêle machine.
Madame Descourlils entre, et la trouve dans un accablement, auquel succèdent des mouvemens convulsifs. « Ah! ma cousine, je me suis « perdue. — Je le sais, mon enfant. Mon oncle est « venu m'embrasser , en m'annonçant que tu es « folle du marquis, et que le mariage se fera dans « huit jours. — Ah, je suis au désespoir! — Cruel « enfant, au lieu de parler à mon oncle... — Au- « rait-il voulu m'entendre? — De tes sentimens « secrets... — Il les aurait condamnés. — Tu l'auto- « rises à croire... — Oui, j'ai eu tort, grand tort. « Pauvre baron! — Pauvre Sophie ! — Ah, ma cou- « sine, conseille-moi, aide-moi. — On m'écrit de « Paris que d'Olibaii a publié son mariage ; tu «viens de recevoir ses présens; ton père, qui a « dîné , court le village , et annonce partout cette «alliance, qui te désespère. Que puis-je faire à «présent? Est -il possible que ton père rétro- « grade? Ferme dans ses volontés, ne s'appuiera- « t-il pas du consentement tacite que tu as donné a à ses vues? Me permettrai-je de le contredire , (c sans espoir de succès? Me brouillerai -je avec « lui , sans aucun fruit pour toi ? Si quelqu'un « pouvait changer quelque chose à la situation « des affaires , ce serait le modeste et sentimental « baron. Mais où est-il? Que fait-il? Il compose
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« une romance , peut-être , qu'il te dédiera , qu'il « t'enverra , et son rival marche vers son but. — - « Loin de me secourir, tu ne me donnes pas même ce de consolations. — Je pleurerai avec toi , si tu le veux ; mais de quoi cela t'avancera-t-il ? Je suis « furieuse contre le baron. Jamais homme n'a « porté aussi loin la défiance de lui-même... AK, « vous voilà enfin , monsieur. Voyez-vous les préce sens de noces offerts et reçus ; votre Sophie dans « les larmes?... — Ma Sophie, madame! Ai-je bien « entendu! — Oui, monsieur, votre Sophie. Il faut « bien qu'elle se déclare, puisque vous ne voulez « pas parler. »
Le réfléchi , le raisonnable Vercelle ne se possède plus. Il est aux pieds de Sophie , il se relève pour embrasser les genoux de la compatissante cousine. Il veut parler ; il ne trouve pas d'expressions, qui puissent rendre ce qu'il éprouve. Il est muet; mais que ce silence a de charmes! Tout est vie , tout est passion dans l'amant , qui passe subitement du désespoir aux illusions les plus douces, les plus enivrantes. Sophie se ranime au feu de ses regards; elle ne connaît plus d'autre bonheur que celui qui naît d'un amour mutuel. Elle est heureuse en ce moment , parfaitement heureuse. Elle laisse tomber une main dans celles de son amant.
Égarés, hors d'eux, plongés dans la plus délicieuse ivresse , le couple charmant oubliait l'univers : madame Descourtils veillait pour ses pro-
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tégés. « Levez-vous, levez- vous donc, vous ne sa « vez rien faire à propos. Baron, levez-vous, vous «dis-je, si vous ne voulez pas que M. d'Apre- « mont vous trouve aux genoux de sa fille. »
En effet, la voix et la marche du vieillard se faisaient distinctement entendre. Il ouvre, il entre. Le baron a pris un masque; Sophie ne sait pas encore feindre.
«Qu'as-tu, ma Sophie, qu'as-tu, mon enfant? « — Rien , mon oncle ; un malaise , une légère « indisposition... — Je sais ce que c'est, je sais ce « que c'est. Sa mère a éprouve les mêmes sensa- « tions, quand elle a accepté ma main. Les caus- « tiques répandaient que le chagrin seul l'agitait; « mais elle m'aimait tendrement, et, corbleu, elle « me l'a prouvé pendant le reste de sa vie... Ah, « monsieur, je vous demande pardon; je ne vous « avais pas aperçu. »
Vercelle salue profondément , et présente la lettre de son colonel. Le vieillard lit, et la satisfaction se peint dans tous ses traits. « Comment « donc , M. le comte d'Orville veut bien s'excuser « de ne m'avoir pas vu encore , et il pousse les « procédés jusqu'à m'envoyer un officier de son «régiment, un officier d'un mérite distingué! Il « est blessé , ce pauvre comte ; mais il espère poua voir monter en voiture au premier jour. Je serai « enchanté de le recevoir... Parbleu, je veux qu'il «soit de la noce. Monsieur, je marie ma fille à « un de vos camarades, au marquis d'Oliban. Le
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« cœur de Sophie s'est trouvé d'accord avec ma « volonté, et j'en suis fort aise : j'aurais été fâché (c d'employer l'autorité. C'est cependant ce que «j'aurais fait, si j'avais trouvé de la résistance, « car je suis convaincu que si l'amabilité et les « grâces sont le partage de la jeunesse , la raison et « la prévoyance sont celui de l'âge mûr... Étourdi «que je suis! Ce mariage-là me fait oublier les « choses les plus simples ! C'est que ma joie , mon «ravissement... Monsieur, je vous demande mille « pardons : vous arrivez de Pithiviers , et vous avez «besoin de vous rafraîchir. Suivez-moi, je vous « en prie. Nous ferons connaissance le verre à la « main. »
Le baron avait la téte plus forte que le marquis. Il ne refusait jamais, et le papa était enchanté de son hôte. Il remarqua qu'il était tard, et il engagea le baron à coucher au château. Pour la déterminer, il lui annonça que ses gens avaient détourné un sanglier , et qu'ils devaient le lancer le lendemain à la pointe du jour. Vercelle prit feu à l'instant. Il parla chasse comme M. Western , et d'Apremont ne revenait pas de son étonnement, «Corbleu, dit-il, il ne manque à d'Oli- « ban que de boire sec , et de bien connaître la « chasse. Mais une bouteille du Clos-Vougeot l'é- «tourdit; il rompt les chiens en voulant les sou- « tenir. Vous êtes mon homme, vous. Nous passe- « rons la journée de demain ensemble : voilà qui « est arrangé. »
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Le marquis avait passé une nuit heureuse à Pithiviers. Bercé par des songes flatteurs, il avait joui de tout ce que l'ambition offre de plus séduisant. Pas une pensée pour Sophie : ne seraitelle pas trop heureuse de partager son opulence et ses grandeurs ?
Cependant il est des formes dont il est impossible de s'écarter : d'Oliban était attendu à Apremont, et déjà Vercelle courait les bois avec le vieux seigneur, lorsque son rival en était encore à ses projets de toilette. Une longue discussion s'engagea entre lui et Zéphire. Le maître voulait étaler un luxe éblouissant; le valet de chambre soutenait que les femmes ont un goût décidé pour l'uniforme , et que c'est en capitaine qu'il doit se présenter à mademoiselle d'Apremont, qui, d'ailleurs , l'a vu à Paris en habit brodé , en plumet , et en talons rouges. Après deux heures de raisonnemens sublimes, il fut arrêté qu'on entasserait, dans une malle, une garde-robe de ville et une de guerre.
L'heure du déjeuner était venue. Le marquis n'avait pas fait dire à quelle heure il arriverait au château. Il pouvait donc disposer des trois quarts de la journée. Il était, d'ailleurs, plus empressé d'éblouir Sophie que de lui plaire. Il se fit donner à déjeuner.
D'Orville était bien aise que le baron ait la journée à lui , pour s'établir dans l'esprit du père , et convenir de quelque chose avec les dames. Il
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envoya chercher le marquis, et le retint deux heures encore, sous différens prétextes. « Ma foi, « s'écria à la fin d'Oliban , on m'attend à Apre- «mont, et je ne peux sans grossièreté.., — Eh, «mon cher marquis, vous n'êtes pas amoureux; «vous êtes fort aimable; vous êtes aimé, sans « doute , et on sera trop heureux de vous prendre « quand vous arriverez. Je vais m'ennuyer à mou- « rir, et je veux absolument que vous dîniez avec «moi. — Impossible, monsieur le comte, impos- « sible. — ^Vous me refusez , monsieur ! — C'est bien «malgré moi; mais les bienséances exigent... — « Que vous me cédiez. »
D'Oliban était fort embarrassé , lorsqu'on vient lui dire que Larose , en robe de greffier , et sa jolie petite femme, venaient lui faire une visite de cérémonie, et le remercier de ses bontés. Vous savez que les trois maisons communiquent entre elles , et que , pour aller de l'une à l'autre , il suffit de traverser deux ou trois chambres. Les deux époux l'attendaient , et lui furent présentés par le père et la mère Firmin.
Il est des maladies qui régnent , par intervalles, sans que les médecins , qui savent tant , aient encore pu nous dire pourquoi. Le Français, qui rit de tout, appelle cela maladie à la mode. Les maux de cœur étaient alors très a la mode à Pithiviers, et cette fois les docteurs en précisaient parfaitement la cause : Mettez-moi la main dans un sac de froment, et je vous dirai s'il est plein.
l'officieux. 4^7 Julie avait ses maux de cœur tout comme une autre. Elle était pâle, abattue; le beau Larose , au contraire, avait un air triomphant. Le marquis le félicita sur ses succès, et, n'ayant plus rien à lui dire, il lui parla de sa robe, de l'air grave et imposant qu'elle lui donnait. Julie fit un mouvement de téte, qui annonçait que la robe n'avait pas pour elle les charmes de l'uniforme. Ou m'a assuré depuis, qu'à la fin de l'année son mari n'avait plus qu'une figure ordinaire, et que son caractère ne lui paraissait pas aimable du tout. Le prisme de l'illusion était brisé. Diable de prisme ! Pourquoi est-il de verre ? Qu'est-il résulté pour Julie de sa fragilité ? Je l'ignore , et , ma foi, je ne m'en inquiète guère.
Le comte était aussi empressé de garder d'Oliban à la garnison, qu'il l'avait été de l'en éloigner , lorsqu'il ne vivait que pour Agathe. On vint annoncer au marquis que son colonel était servi , et que , décidément , il comptait sur lui. D'Oliban crut ne pouvoir mieux faire que d'envoyer Zéphire et un billet d'excuses au château d'Apremont.
D'Orville fit durer le dîner long-temps , comme vous pouvez le croire. Il proposa ensuite une impérialeque le marquis fut contraint d'accepter. Je suis en règle, pensait -il; M. d'Apremont a maintenant mon billet, et me voilà à l'abri de tout reproche. Mais demain je n'y serai pas repris : je partirai à la pointe du jour.
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Voyons maintenant comment Vercelle a employé la journée que lui a procurée le vindicatif colonel.
Le sanglier était lancé... Celui de Calydon n'était qu'un marcassin, comparé à celui-là. Il passe à vingt pas de M. d'Apremont. Le papa n'avait encore pris que ce qu'il appelait sa tisane, une bouteille de petit vin blanc , avec laquelle il était dans l'usage de se rincer la bouche tous les matins. Il n'avait rien perdu encore de sa vivacité , et ses nerfs , assouplis et ranimés par la tisane , lui permirent d'ajuster avec prestesse. 11 lâche la détente, et la balle glisse dans les chairs, le long des côtes. Le sanglier, furieux, se détourne, et va droit à lui.
Nouveau Méléagre, Vercelle pousse son cheval, et tire son coup de pistolet , au moment où l'animal, usant du droit naturel que nous avons de nous défendre, allait ouvrir, d'un coup de boutoir, la jambe et la cuisse de son adversaire. 11 n'a pas besoin de tisane pour tirer juste : il a fait sauter la cervelle au sanglier; il en a couvert la botte de M. d'Apremont.
Ce moment fut tout à la reconnaissance, et aux plus tendres effusions. On pensa à retourner au château , et , après avoir épuisé tout ce qu'il était possible de dire sur le sanglier, on parla guerre: M. d'Apremont l'aimait beaucoup et l'entendait bien. Il fut étonné des connaissances qu'avait le baron en ce genre, et de la facilité avec laquelle
l'officieux. 4^9 il s'exprimait. Il lui serra la main pour la vingtième fois, et l'invita avec tant de chaleur à passer le reste de la semaine avec lui , qu'il eût été difficile à un homme qui n'aurait pas eu de projets, de se défendre plus long-temps. Vercelle accepta. Mais sa délicatesse se révoltait quelquefois contre lui. Elle lui reprochait d'abuser de la loyauté d'un vieillard, pour tâcher de rompre ses desseins, et éloigner sa fille de la soumission qu'elle lui devait. Le souvenir, l'image de la séduisante Sophie dissipait aussitôt ce nuage, faible reste d'une probité à toute épreuve, celle de l'amour seul exceptée.
Ah çà, monsieur l'auteur, cachez donc vos fils mieux que cela. Il est clair que vous les tendez de manière à enlever le consentement du père à force de services et de qualités. Ma foi, monsieur le lecteur, je ne vous dissimule pas que tous mes vœux sont pour le baron. C'est un jeune homme aimable, qui a des principes que j'honore beaucoup, du jugement, ce qui est assez rare, et surtout de la raison, dont je fais le plus grand cas : voilà pourquoi j'en mets tant dans mes ouvrages. Cependant je vous déclare, dans toute la bonne foi de mon ame, que je ne sais encore qui des deux rivaux l'emportera sur l'autre. Continuons d'aller devant nous, et je vous réponds que le dénoûment viendra à la fin du volume.
La cloche annonça le retour des chasseurs et le dîner. Les dames descendirent, et M. d'Apre-
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mont leur présenta Vercelle comme quelqu'un qui, probablement, lui avait sauvé la vie. Grands complimens de la part de madame Descourtils ; beaucoup de modestie de celle du baron; un simple sourire effleura les lèvres rosées de Sophie ; mais ce sourire disait tout pour l'amant heureux.
« Mesdames, dit d'Apremont, je n'entends pas « qu'on se borne à remercier par de froides po- « litesses , un homme qui m'a rendu un service «essentiel. Présentez-lui la joue... Allons, point «d'hésitation. Embrassez, Vercelle, embrassez.» Vous rappelez -vous le premier baiser d'amour que vous ayez donné et reçu à l'aurore de votre vie? Ah, Sophie, quel baiser! quelle impression il a faite sur vous ! mais aussi quelle triste réflexion il a produite. Faudra-t-il en donner de semblables au marquis, en recevoir de lui? Oh! ces baisers-là ne seront jamais ceux de l'amour.
M. d'Apremont avait l'habitude de dîner copieusement. Ce repas était suivi d'une sieste plus ou moins longue ; mais le roi fût venu à son château, que personne n'eût osé l'éveiller. Il fit part au baron de cet usage , auquel il attribuait la conservation de sa santé , et il prit congé de lui pour une heure ou deux.
On se retira dans l'appartement des dames, où nos amans n'eurent d'autre témoin que leur aimable confidente. Le baron, sûr d'être aimé, ne connut plus cette réserve, qui aurait pu lui être si funeste. Son cœur avait besoin de s'épancher,
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et l'amour est toujours éloquent. Sophie l'interrompait souvent, pour lui adresser quelque chose <le tendre et de flatteur. Il parle comme un ange, disait-elle quelquefois à sa cousine.
Après les plus doux épanchemens, après avoir passé du délire à l'ivresse, avoir épuisé toutes les sensations, il fallut revenir au présent, et l'avenir, avec sa main de fer, se présenta sous une forme effrayante. On s'aime ; on est heureux de se l'entendre dire , de le répéter soi-même. Mais M. d'Apremont est absolu , et Sophie est timide et subjuguée; il est opiniâtre et intéressé; l'engagement fatal doit être contracté dans huit jours. Comment parvenir à s'y soustraire ? comment amener ensuite M. d'Apremont à recevoir le baron pour son gendre ? Douze mille livres de rente sont-elles à comparer à un revenu de cent cinquante mille francs ? On ne voyait plus que des obstacles, que la crainte multipliait encore, et qu'elle présentait comme insurmontables. Les cœurs se serraient; ils soupiraient à l'unisson, et à chaque soupir les yeux se portaient sur la cousine. Elle avait les siens au plafond, et sa tète était appuyée sur sa main. C'est une source de pensées bien féconde qu'un plafond , puisque tous ceux qui sont embarrassés vont toujours en chercher là. Si cette opinion est fondée, que d'actions de grâces nous devons tous à notre maçon î
«Je voulais d'abord, dit enfin madame Des- « courtils, engager le baron à se déclarer fran-
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<c cliement à mon oncle. Il aurait essuyé une bou- « rasque qui l'aurait forcé à retourner à Pithiviers. « Mais il aurait écrit ; mon oncle aurait fini par « me parler de ses lettres, et j'aurais dit bien dou- « cernent ma façon de penser, car il est des mo- <( mens où il me fait peur aussi. Des amis puissans , « des gens considérés auraient appuyé la demande « de monsieur. Mais j'ai réfléchi qu'auprès d'un « homme du caractère de mon oncle, rien ne peut «balancer cinquante mille écus de rente, et l'ace vantage de marier sa fille sans lui donner de « dot. Mes chers enfans , on m'accorde quelque « esprit , de l'imagination , et je vous avoue qu'il a ne se présente à moi aucune idée à laquelle je « puisse m'arréter.
« Je ne ressemble pas, dit le baron, à ces écer- « velés qui veulent tuer un homme , pour Fem- « pêcher de se marier à son gré. Mais je voudrais «bien que ce marquis, qui ne fait que des sot- « tises, se permît de me faire une querelle d'éclat. « — Vous me faites frémir, s'écria Sophie! Ex- « poser vos jours ! perdre la vie, peut-être! Vous « voulez donc que je meure avec vous. — Allons, «monsieur le baron, vous lui baiserez les mains « une autre fois. Raisonnons : nous n'avons pas « de temps à perdre. D'après ce que vous m'avez «dit de ce marquis, il est impossible qu'il soit « quatre jours ici , sans faire quelque chose qui «déplaise à mon oncle, et que nous aurons le « soin de bien envenimer. L'essentiel est de gagner
« du temps : bornons-nous à cela pour aujourd'hui. « — Voyons, cherchons, ma cousine. — Sophie « feindra d'être malade. — Mais, madame, le mé- « decin découvrira la ruse. — Faut-il tout vous « dire, monsieur le baron? Depuis que ce mariage '(est arrêté, Sophie a toujours été indisposée: (( vous seul avez pu la rendre à 'elle-même. — Oh, «ma cousine, comment vous permettez -vous de « dire... — Ce qui a fait tant de plaisir à monsieur? « — C'est malheureux, en vérité. Allons, dès ce « soir tu sentiras du malaise , un mal de tête « quelconque ; tu paraîtras accablée , triste. — Cela « ne me sera pas difficile : il me suffira de penser « à M. d'Oliban. — Bon. Demain tu seras réelle- « ment malade; on mandera le médecin; il fera «des ordonnances, et je jetterai les remèdes par « la fenêtre. — C'est très-bien, madame; c'est ad- « mirable. Mais je supplie mademoiselle de n'être « pas malade jusqu'à garder sa chambre. — Non, «non, ce serait vous séparer, et je ne veux pas « que vous le soyez. Sophie aura besoin de dissi- «patioii, d'un peu d'exercice. Elle résistera; j'in- « sisterai; elle viendra chez moi, et vous y serez; «elle fera un tour ou deux dans le parc, et vous « lui donnerez le bras. Est - ce cela , monsieur le « baron ? »
Vercelle, hors de lui, tombe aux pieds de madame Descourtils. La porte s'ouvre... c'est Zéphire. Il n'a pu se présenter à M. d'Apremont, qui repose encore. Il a cherché madame Descour-
tils , qui représente son oncle quand il n'est pas visible. Il lui remet le billet du marquis et se retire. Mais le coquin a vu le baron aux genoux de l'aimable cousine; il ne doute pas qu'ils soient au mieux ensemble, et il se propose bien d'amuser son maître d'une anecdote nouvelle et piquante.
li'heure ordinaire du réveil était passée, et on ne s'en était pas aperçu. Madame Descourtils sort; elle va, sur la pointe des pieds, écouter à la porte de son oncle; elle entend quelque chose; elle revient. « Descendons dans le parc , dit-elle ^ (c et ayons l'air de causer de choses indifférentes. »
M. d'Apremont étendait les bras, et poussait un dernier bâillement devant une des croisées de sa chambre. Il voit nos promeneurs, et les appelle avec un hom ^ hom. On revient à lui avec empressement; on s'estime trop heureux de complaire à celui dont on attend quelque chose d'essentiel. « Corbleu, dit le papa, j'ai dormi aujour- « d'hui plus long -temps que de coutume. Cette « chasse m'avait fatigué. Voyons, mesdames, à quoi « passerons-nous la soirée? — - Nous ferons ce qui c( vous plaira le mieux, mon oncle. — Moi, mon- « sieur, je suis à vos ordres. — Tu ne dis rien^ « Sophie. — Papa, je me sens un peu indisposée. <c — Cela ne sera rien, mon enfant. Du reste, je K n'entends pas te gêner. Tu causeras avec ta couve sine; et nous, baron, que ferons-nous? Je n'aime « pas les cartes. — Amusement futile, monsieur. k — Il y a pourtant des femmes qui passent à cela
l'offictee X. 4^5 « la moitié de leur vie. Quel jeu jouez- vous, mon « cher Vercelle? — Mais, le trictrac, les dames, «les échecs... — Les échecs! Vous jouez aux « échecs ! j'en suis enchanté. J'aime passionnéce ment ce jeu-là : il est l'image de la guerre. As- « seyez-vous, mon ami, et commençons. »
Le papa , assez bon tacticien , avait des prétentions sans bornes aux échecs. Il ne remuait pas une pièce, qu'il ne rappelât une r^rche du prince Eugène, de Turenne, ou de Maurice de Saxe. Il voulait qu'on admirât la profondeur de ses combinaisons. Cependant le baron reconnut bientôt qu'il n'était pas de sa force. Il ménagea son jeu de manière à disputer la partie jusqu'à la fin, et poliment il la perdit. « Vous êtes fort, monsieur. « Il a fallu toutes mes combinaisons pour que je « vous gagnasse. Je vous donne votre revanche. » Malgré ses combinaisons, M. d'Apremont la perdit. «J'ai été distrait, corbleu , j'ai été distrait. — «Je crois m'en être aperçu, monsieur. — ^ Vrai- / «ment?... Jouons la partie d'honneur. » M. d'Apremont la gagna, et cela devait être. Il était heureux , très-heureux en ce moment. Il ne cessait de parler de la force du baron, moyen déjà usé de faire valoir la sienne. « Je regrette beau- « coup que mon gendre futur ne sache pas ce «jeu-là. Ah, c'est un homme aimable, et par « conséquent superficiel. Il faut des têtes comme « les nôtres , baron , pour vaincre les difficultés «que présentent les échecs... Qu'as-tu donc, ma XX. ^ 3o
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c( Sophie? Tu m'inquiètes. — Papa, j'ai un grand « mal de téte. — Ma nièce, conduis-la chez elle, a et fais-lui prendre quelque chose, du thé, de « la camomille, que sais-je, moi? Va, mon enfant, i( va. Demain matin, j'irai savoir de tes nouvelles. »
Le baron s'était aperçu que le vieillard était mauvais, très-mauvais joueur. Il lui avait vu froncer le sourcil à chaque coup décisif dont il était menacé, e* un gros rire s'échappait, quand son adversaire avait eu la complaisance de ne pas le consommer. Deux ou trois corbleu , bien ronflans, avaient suivi la perte de la seconde partie, et des plaisanteries assez vives avaient succédé aux éloges, après le gain des deux autres. Vercelle se promit bien de perdre toujours deux parties sur trois.
Il se retira dans sa chambre, où il passa la nuit, tantôt à dormir, tantôt à penser à Sophie. Il se rappelait, avec déhces, ce qu'elle avait fait pour lui, ce qu'elle allait faire encore. Un mot, un sourire, un regard, un mouvement, indifférens peut-être, mais qu'il avait interprétés, se retraçaient à sa pensée. Le jour le surprit , bercé par ses douces rêveries. Les amans se rapprochent facilement de la nature : les premiers rayons du soleil, la verdure qu'il colorait de ses feux, l'émail des fleurs , le gazouillement des oiseaux , qui chantaient leurs amours et leur bonheur, l'appelèrent dans les jardins, dans le parc. Il ne voyait, il n'entendait que des êtres heureux. Hélas! se
l'officieux. 4^7 disait -il, l'ordre social a tout interverti. On a opposé, au sentiment, des lois, des autorités, des distinctions , des vues d'intérêt. L'homme dégradé n'est plus que le jouet des préjugés, des préventions, des passions facttces, que fait naître la civilisation. J'adore l'être dont je suis aimé; nos cœurs ne cessent de s'élancer l'un vers l'autre, et des institutions cruelles nous séparent.
Il est distrait de ses idées philosophiques, par le bruit des fouets, des chevaux et des roues : c'est d'Oliban qui arrive , qui descend de sa voiture, et qui ne conçoit pas qu'on ne soit point levé encore, lorsqu'il l'est depuis deux heures. Le baron est loin de le chercher; mais, le marquis apprend qu'il est dans le parc; il court à son camarade , non qu'il soit entraîné par l'amitié ; mais il est instruit de l'amour de Vercelle pour madame Descourtils , et le besoin invincible de se mêler de cette affaire -là est son stimulant et son guide.
«Je ne vous croyais pas ici, mon cher baron ; « mais , hier soir , Zéphire m'a appris certaines «choses... Les gens raisonnables ont donc aussi « leurs faiblesses. Vous voilà donc amoureux. Ma « foi, je vous fais mon compliment. Madame Des- « courtils n'est plus de la première jeunesse ; mais « elle est jolie, aimable, spirituelle, et je lui crois « un caractère excellent. J'aurais dû me douter « de quelque chose , à un certain bal donné par « la comtesse d'Orfeuil : vous avez été assidu près
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« de l'intéressante veuve ; mais je ne suis ni cii-
« rieux, ni observateur, et j'avais oublié tout cela.
« Ah çà, où en étes-vous? On vous écoute face vorablement , je lé sais; mais cela ne suffit pas. «Vous étes-vous ouvert au cher oncle? A-t-il «bien reçu vos propositions? A quand la noce?»
Le pauvre baron, étourdi de cette sortie, ne trouvait pas un mot; il ne pensait pas même à répondre. Il était tout entier à la position nouvelle où le marquis allait le mettre, et il bénissait son étoile de ce que Zéphire ne l'avait pas surpris aux genoux de mademoiselle d'Apremont, ce qui serait infailliblement arrivé, s'il fût entré quelques minutes plus tôt.
«Eh bien, mon camarade, vous vous taisez? « Toujours modeste et réservé ! Écoutez-moi. J'é- « pouse mademoiselle d'Apremont , et je ne la « laisserai pas ici, son père doit s'y attendre. Vous « avez peu de fortune; madame Descourtils n'est « pas plus riche que vous; il n'est pas possible « que vous teniez une maison. M. d'Apremont ne « peut vivre seul , et votre mariage lui assure de «la société et des soins. Madame la baronne lui « restera , et vous viendrez passer vos semestres « au château. N'est-ce pas cela? Allons, parlez. Le « futur beau-père ne me refuse rien : voulez-vous « que j'arrange votre mariage dans la journée ? »
Que Vercelle consentît ou non, il avait lieu de craindre que son amour prétendu devînt l'histoire du château. Cependant, plus il réfléchissait,
l'officieux. 469 plus il s'applaudissait que le marquis ait pris aussi complètement le change. Mais il ne pouvait se décider à faire jouer à madame Descourtils un rôle au-dessous d'elle. Il résolut d'ôter au marquis tout espoir de succès , en lui avouant qu'il aimait beaucoup ; mais qu'il n'avait pas le bonheur de plaire, et qu'il n'entendait pas devoir la main de madame Descourtils à l'autorité de son oncle.
«Vous aimez beaucoup; vous ne plaisez pas! « Cela n'est pas croyable , baron. Que diable faite siez-vous hier soir aux genoux de madame Des- « courtils ? Cette position est celle d'un amant « heureux ; on ne la prend pas pour se plaindre «des rigueurs de sa belle... Ah! je vois ce que «c'est. J'ai fait quelques maladresses dans ma vie, «et vous me redoutez. Mais cette affaire -ci doit « aller d'elle-même, et je vous répète que je n'aurai « qu'un mot à dire à M. d'Apremont. — Monsieur « le marquis, écoutez-moi attentivement, je vous « en prie , et n'oubliez rien de ce que vous allez « entendre. J'aime madame Descourtils, et je n'en « ai reçu que des marques de froideur. Je suis «tombé hier dans un accès de désespoir, que je « n'ai pu modérer , et qui l'a effrayée. Je me suis «jeté à ses pieds pour lui demander pardon, et « implorer l'oubli d'un transport insensé. Touchée « de mon état, et surtout de mon repentir, elle « m'a répondu avec la plus grande bonté. Mais , « pour faire cesser des poursuites qui la fatiguent,
l\']o l'officieux.
« elle m'a avoué franchement que son cœut n'est ft plus à elle. Voyez maintenant , monsieur , si « vous voulez lui susciter des persécutions , en « faisant connaître à son oncle des sentimens c< qu'elle ne peut partager.
« — Voilà qui est extraordinaire : je suis le « seul officier du régiment qui soit heureux en <( amour. Il y a donc un malin génie qui plane « sur les chasseurs des Vosges ?... Vous me per- « mettrez au moins de parler à madame Descour^ « tils ; de chercher à la détromper sur les perte fections imaginaires qui l'abusent. — Ah, par « exemple, ce sera me rendre un service essen- « tiel. Mais pas un mot à M. d'Apremont, s'il «vous plaît. — Eh, non, eh, non, la chose est « arrêtée. — Mais quel est ce rival? Le connaissez- « vous ? — Elle a refusé de le nommer. — Il ne « lui convient pas, voilà qui est clair. Une femme a de vingt-huit à trente ans , maîtresse de ses ac- « tions , avoue l'amant dont elle n'a pas à rougir. « — Vous allez un peu loin , monsieur le mar- « quis. Si le parti , au contraire , est tellement « au-dessus d'elle... — Ah, oui, j'entends. Quelque «jeune écervelé, qui tient à une famille illustre, « que ce mariage affligerait. — Convenez au moins « que cela peut être , et apprenez à ne jamais « précipiter votre jugement. — Il est possible en- « core que l'amant aimé soit arrêté par un deuil, « par un procès; que sais-je, moi? N'importe, je
L'omciEux. 47' «parlerai à votre aimable veuve, et je vous seru virai chaudement. Je fais mou affaire de la vôtre; « soyez-en sûr. w
Vercelle ne savait trop jusqu'à quel point il pouvait compter sur la discrétion du marcipiis. Mais il avait fait ce qui était en lui pour que madame Descourlils ne fût pas compromise, et il ne chercha plus que l'occasion de lui faire connaître ce qui venait de se passer. Il essaya de plusieurs prétextes pour se défaire du marquis, qui avait toujours quelque chose à lui dire. «A propos, «baron, j'ai préparé à M. d'Apremont quelques « soirées agréables. Il aime beaucoup les échecs. « — Je le sais. — Je suis lié avec Philidor. Je lui « ai envoyé un cabriolet ; je lui ai écrit quatre «mots. Il arrivera ce soir; je le présenterai sous «un nom supposé, et nous jouirons de la surce prise et de la satisfaction de mon très -futur «beau -père. — Voilà qui est bien vu, parfaite- « ment vu. Je vous reconnais à ce trait , mon « obligeant camarade. Mais pas de vilain tour aux « femmes, cela est indigne de vous. Je crois qu'il « est temps que nous nous présentions aux maî- « très du château. — IN^euf heures et demie... Il « n'y a pas d'indiscrétion à se faire voir à cette « heure-là , à la campagne. »
Tout était en l'air dans la maison. Sophie avait eu une nuit fâcheuse, et elle souffrait réellement de l'inquiétude de son père. Des domestiques étaient en course. L'un allait à Orléans; un autr^
l'officieux.
à Paris : il semblait qu'on ne pût rassembler assez de médecins. Les femmes préparaient des boissons rafraîchissantes qu'on avait commandées, sans savoir pourquoi, et qu'on contremandait sans motif. Vercelle laissa le marquis avec M. d'Apremont. Il courut à sa chambre ; il écrivit à madame Descourtils un billet assez détaillé, et il rejoignit son camarade et le seigneur du château.
Le marquis ne put s'empêcher de demander la permission de voir sa charmante future. C'est un terrible métier que celui d'un coureur de dot : il faut toujours feindre ce qu'on est loin de sentir. Le baron profita, sans rien dire, de la permission accordée à son camarade , et pendant que d'Oliban débitait des lieux communs, le billet parvint à son adresse.
Quand il eut parlé, que ses tendres plaintes sur l'indisposition de Sophie furent épuisées, que la source de ses soupirs fut tarie, il prit d'un air leste et familier la main de madame Descourtils, et il la conduisit dans l'embrasure d'une croisée. « Ah çà, ma charmante cousine, j'ai à me plaindre « de vous. — Et en quoi donc, mon aimable court sin? — J'aime beaucoup mon camarade Vercelle, « et vous le désespérez. C'est un jeune homme « plein de mérite , qui vous adore , qui vous court vient, et vous lui préférez je ne sais qui. — En « vérité, marquis, je ne vous comprends pas. — «Oh, que si, oh, que si. Les femmes entendent tt de reste quand on touche une certaine corde ;
l'officieux. 47'^ «mais, quelquefois, elles ont leurs raisons pour « dissimuler. — Plaira-t-il à monsieur le marquis « de vouloir être plus clair ? — Je vais m'expli- « quer, puisque vous le voulez, et vous aurez « l'air d'apprendre ce que vous savez mieux que « moi. )) Madame Descourtils s'aperçut enfin que, de l'autre bout de la chambre, le baron ne cessait de lui faire des signes. « Je vous demande « mille pardons, monsieur le marquis; mais il faut « que je sorte un moment. — Cette conversation «vous embarrasse; vous croyez m'échapper . . . «mais... — J'espère que vous ne prétendez, ni «me retenir, ni me suivre.» Ces derniers mots furent prononcés d'un ton si solennel, que d'Oliban ne sut que répondre, et qu'il resta cloué à sa place.
Au bout d'un moment, madame Descourtils rentra en riant aux éclats. « Vous ne perdez pas « de temps, monsieur le marquis, et vous servez « vos amis chaudement. Vous prétendez donc que « je me marie pour vous ? — Non , madame , mais « pour Vercelle. — Je vous donne ma parole « d'honneur que je ne l'épouserai jamais. — Ne «jurez pas, je vous en prie; c'est vous ôter la « possibilité de revenir. — Oh ! je n'en ai nulle « envie. — Et vous comptez persévérer dans votre « aveuglement ? — J'en jure par votre amour pour « Sophie. — Et vous croyez que je m'en tiendrai «à des plaintes stériles; que je me bornerai à «déplorer le sort de mon ami?— Non, non; je
474 l'officieux.
« sais que vous n'êtes pas capable de cela. Vous « direz à mon oncle ce que vous savez , et ce que « vous ne savez pas. Il me parlera en faveur de «monsieur; je lui répondrai que je veux rester «veuve, et tout sera fini. »
Des voitures , des chevaux de selle , qui entraient dans les cours, interrompirent un dialogue , que le marquis se proposa bien de reprendre à la première occasion. Le baron se hâta de présenter la main à l'aimable cousine. « Laissez « parler d'Oliban, lui dit-elle bien bas : son erreur «nous sera utile. Mon cher oncle criera d'abord; «j'y suis accoutumée. Il rira plus tard, et le public « aussi , car ceci percera quand on vous verra « épouser Sophie. — Ah ! si j'étais assez heureux !... « — ■ Plus bas, baron, plus bas. Le marquis est « sur nos talons. — Ah, ah, vous lui donnez des « espérances , et vous voulez me le cacher ! Cela « n'est pas bien , cousine. Vous savez quel tendre « intérêt je vous porte à tous deux, w
Deux médecins d'Orléans, un de Pithiviers, un de Dourdan, et le célèbre M. Petit, qui arrivait en poste, interrompirent encore la conversation. Conduits par M. d'Apremont , accompagnés de madame Descourtils, de d'Oliban et du baron, ils se rangèrent autour du lit de Sophie , avec la gravité d'usage. Le pouls , la langue, les yeux furent d'abord examinés par M. Petit, bien entendu: les autres n'étaient plus là que pour opiner du bonnet doctoral, et toucher ensuite leurs honoraires.
l'officieux. 47^ Après des questions, des interpellations et de longues réflexions , M. Petit dit à l'oreille de M. d'Apremont : « Il faut marier mademoiselle « sans délai ; le pouls indique une passion vio- « lente... — J'en connais l'objet, répond tout haut « le papa. C'est le marquis d'Oliban ; elle en est « folle, et ils seront unis dans six jours. — H y a « aussi des vapeurs dans son fait. Voyez- vous ces c( larmes qui coulent sans motif, et qui ne sont (c pas de joie. )> Sophie prend les mains de son père ; elle l'attire ; elle le presse dans ses bras ; elle le regarde avec une expression... « La re- « connaissance de la jeune personne, reprend le « docteur , passe les bornes ordinaires. Je vous (( engage , monsieur , à avancer le mariage. Ne « serait -il pas possible que demain... — Cela ne a se peut pas , monsieur. Rien ne sera prêt que « la veille du jour que j'ai fixé. — Pardonnez-moi, « mon père. J'ai abusé de votre confiance ; je ne « suis pas malade. Mais , au nom de Dieu , ne me c( sacrifiez pas. J'aime le baron; j'en suis tendrece ment aimée ; consentez à notre bonheur. — « Voilà du délire, s'écrie d'Oliban. Vercelle adore « madame Descourtils, qui ne peut pas le souffrir, u — - En effet , poursuit le médecin , le sang est a dans une agitation excessive , et il est évident « qu'il se porte au cerveau. Des bains de pieds, «un régime rafraîchissant , et la célébration du « mariage aussitôt que vous le pourrez. »
47^ l'officieux.
Sophie avait à peine cessé de parler, qu elle se repentit de s'être laissée aller à sa franchise, et à ce qu'elle devait à son père. La réplique du marquis lui avait ôté la faculté de rien ajouter. Le docteur voulut bien prendre son silence pour du calme, et il invita tout le monde à se retirer. Madame Descourtils resta seule avec sa cousine. Elle lui expliqua les paroles, inintelligibles pour elle, que d'Oliban venait de prononcer, et elle retourna au salon.
Là commençait une grande explication entre M. d'Apremont et le marquis. « Que diable con- « tiez-vous là-haut sur l'amour prétendu du baron « pour ma nièce? — Je vous ai dit la vérité, mon- « sieur. — Quoi , réellement , baron , vous êtes « amoureux de madame ? — Monsieur. . . monsieur. . . «Je ne sais... j'ignore... — Je ne sais , j'ignore... «Parlez, madame. Est-il vrai que le baron vous « aime? — Il faut bien que cela soit, puisque M. d'O- « liban le dit. — Ma nièce , M. de Vercelle connaît «la guerre, les échecs; il est bon vivant et chas- « seur déterminé ; il m'a rendu un grand service , « et , ma foi , je ne dis pas que... — Mais mon on- «cle, vous mettez à tout ce que vous faites une «précipitation... — Qui ne te déplaît pas trop, «conviens-en? Le baron n'est pas riche, qu'im- « porte? Tu resteras avec moi, et ton mari vien- « dra passer ici ses quartiers d'hiver. Voilà pré- « cisément , s'écria le marquis , comment j'avais
l'offici lîu X. 477 « arrangé cette affaire. — Nous reviendrons lace dessus , quand le mariage de ma fille sera terce miné. »
Personne ne s'opposant aux vues que venait de développer M. d'Apremont , il crut qu'elles étaient adoptées. Le marquis ne manqua pas d'attribuer à la chaleur de ses sollicitations le consentement tacite que venait de donner madame Descourtils. Le baron sortit avec elle , pour se consulter sur les embarras nouveaux , que tout le monde s'était accordé à leur susciter. Il semblait , en effet, qu'il y eût une conspiration générale contre l'amour. « Allez, mes amis, leur dit M. d'A- (c premont, allez parler de vos tendres sentimens. « Ils seront bientôt couronnés. Que disiez - vous « donc là-haut , marquis ? Vercelle adore madame « Descourtils , qui ne peut le souffrir. — Il le « croyait. — Il le craignait. — Il me l'a dit. — « Que diable , vous voyez que ma nièce ne s'est (c pas permis la moindre observation. Ecoutez «donc; elle ne s'est peut-être pas souciée de « vous mettre dans sa confidence : vous avez une « certaine réputation... — Faut - il vous parler fran- (f chement ? eh bien ! je l'ai pensé comme vous. »
Le comte n'était pas en état de marcher encore , et il bouillait d'impatience dans sa chambre. Que fait Vercelle à Apremont? Est-il bien vu du seigneur? Est -il convenu de quelque chose avec la demoiselle et sa cousine? Quel plan ont-ils adopté pour supplanter le marquis ? « Ma foi , s'écria-t-il ,
47B l'officieux.
« la curiosité et l'impatience me font plus de mal « que ma blessure , et je n'y saurais tenir plus c( long-temps. » Il fait mettre des chevaux à sa calèche; il part, il arrive au château; il est reçu avec la cordialité ordinaire aux gentilshommes campagnards , et la déférence due à sa naissance et à son grade.
Sophie sentait qu'elle avait poussé les choses un peu loin. Il suffit d'une indisposition pour faire différer un mariage. L'amant peut insister et se plaindre; mais les parens savent qu'une jeune personne a, dans certaines circonstances, le plus grand besoin de toute sa santé. Il n'était donc pas à craindre que M. d'Apremont voulût absolument tenir au jour qu'il avait fixé, et il était indispensable de lui rendre sa tranquillité. Telles étaient les réflexions que madame Descourtils avait communiquées à sa cousine. Sophie se leva , et descendit au salon. Sa présence fit la plus douce impression sur le cœur de son père. Il l'embrassa , se félicita , pressa la main du marquis. Cela voulait dire : Il n'y aura rien de changé à nos arrangemens.
On allait se mettre à table , lorsqu'un laquais avertit d'Oliban qu'on le demandait à l'antichambre. Il sort, et rentre un instant après, introduisant un homme d'assez bonne mine. « C'est « M. Dupré , dit-il au futur beau - père , mon ami « particulier, et fort joueur d'échecs. Il a entendu «parler avec éloge de votre talent en ce genre,
l'officieux. 479 « et il m'a prié de lui procurer l'occasion de sé « mesurer avec vous. — M. Dupré est le bien venu. « Il dînera avec nous. Il est donc vrai , monsieur, « qu'on parle de moi dans le monde ? Je suis «d'une assez jolie force, j'en conviens; mais, c< qu'on s'en occupe à Paris, c'est ce que j'ai de «la peine à concevoir. Au reste, j'accepte votre «défi, monsieur, et quand j'aurai fait ma sieste, « ma foi , nous bataillerons. »
Le baron regarda la cousine d'une certaine manière. Ses yeux lui disaient : C'est Philidor. Ceux de l'aimable veuve lui répondaient : Je le sais bien , et le marquis de s'écrier : « Voyez , voyez comme « ils se regardent. Doutez-vous maintenant qu'ils « soient bien ensemble? Allons, il est clair qu'ils « se sont défiés de moi. »
On avait quitté la table. Vercelle tira d'Oliban à part. « Mon camarade , vous seul ici connaissez « Pbilidor. Il convient que vous l'amusiez jusqu'au « moment où M. d'Apremont se rendra à la sort ciété. — A qui dites-vous cela , mon cher baron ? «Je vais le faire jouer au billard, au volant, au « ballon , à tout ce qu'il voudra. » Le comte, Vercelle , madame Descourtils ex. Sophie s'enfoncent dans le parc. Ils y cherchent un endroit où ils puissent parler librement, sans crainte d'être surpris.
« Je ne conçois rien , dit d'Orville , à la marche « que vous avez adoptée. Madame a laissé croire «à son oncle que Vercelle l'aime, et qu'il est
48o l'officieux.
« payé de retour. M. d'Apremont a donné son « consentement à leur union ; voilà le roman ter- « miné ; d'Oliban n'aura plus rien à faire , et vous « l'aurez sans cesse sur les bras. Il faut remettre « en scène le rival préféré du baron ; il faut pi- « quer la curiosité du marquis, et cela n'est pas « difficile; le pousser à chercher, à déterrer ce ri- «val, et à vous laisser ainsi maîtres de vos ac- (c tions. Mais comme il faut toujours mettre la « vraisemblance de son côté , il est nécessaire de « faire entendre au marquis que madame n'a paru « consentir que parce qu'elle redoute le caractère « violent de son oncle , et qu'elle tient plus que « jamais à l'inconnu qui possède son cœur : Ver- « celle se chargera de cette partie de la scène. «Moi, je désolerai d'Oliban, en lui protestant « que je connais le rival heureux de son cama- (crade, et en refusant de le lui nommer. Je lais- « serai cependant échapper quelques mots qui « lui feront soupçonner quelle est la ville qu'il « habite. C'en sera assez pour le tenir dans une « activité continuelle. Mais ceci ne servira qu'à « nous faire gagner quelques jours. Il faudra enfin c( agir offensivement, et nous n'avons pas encore c( la moindre idée sur le parti que nous pren- « drons. Quoi qu'il arrive , le marquis n'épousera a pas mademoiselle; je le tuerai plutôt que de le «laisser faire ce mariage. — Oh! le tuer, mon- « sieur le comte, ce serait passer la plaisanterie. « — Je ne plaisante pas, madame, je le hais à la
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«mort. Si vous saviez ce qu'il m'a fait... Ah, ah! «voilà une joHe maison là-bas, au bout de cette « avenue. A qui appartient-elle ? — ^ A un marchand , « qui a voulu se donner les airs d'avoir un châic teau, des maîtresses, des chevaux, des voitures; «qui, par vanité, n'a jamais rien su refuser à sa «femme, et qui vient de faire banqueroute. La «maison est à louer, monsieur le comte, et si « vous voulez être notre voisin... — A votre tour, «madame, vous croyez plaisanter, mais j'adopte «votre idée. Nous ne pouvons, le baron et moi, «rester éternellement chez Me d'Apremont, et il « peut se présenter telle circonstance qui nous « oblige à avoir un camp retranché. Le plus faible « avantage que nous retirerons de cette habitation «sera d'y parler en siireté, quand nous voudrons « fermer les portes , et de voir tous les jours « M. d'Apremont et sa charmante demoiselle, sans « leur être à charge. Je suis décidé ; je loue la a maison. »
« Où étes-vous donc, mesdames et messieurs, « criait le marquis de cinq cents pas de distance? « Vêtiez, venez donc. La grande partie d'échecs « va commencer. » On se lève, on s'empresse, on se hâte, on joint d'Oliban en riant, en jouant , en fredonnant l'ariette du jour.
Les ennemis sont en présence. « Quel avantage « voulez-vous que je vous fasse, demanda M. Du- « pré à M. d'Apremont? — Comment, quel avan- XX. ' 3i
« tage? Gorbleu, nous jouons à but. Je joue- « rais avec Philidor lui-même, que je n'accepterais « pas un pion. » M. Dupré se pique , il ne répond pas un mot; mais il joue tout son jeu. En moins de dix minutes, M. d'Apremont est échec et mat.
« Gorbleu, monsieur, on ne gagne pas ainsi « une partie d'échecs en un tour de main. Il y a « là-dessous quelque chose d'extraordinaire. Mon- « sieur le marquis , vous regardiez M. Dupré d'un « air qui faisait sur moi un effet singulier. Vous « aviez le nez sur l'échiquier , et je ne voyais pas « mes pièces. Éloignez-vous, je vous en prie. Mon- « sieur, je vous demande ma revanche.»
M. Dupré enlève une, deux, trois parties. Le seigneur châtelain est furieux. Il se lève, il marche à grands pas; d'Oliban l'aborde d'un air tout-à-fait agréable, et passe son bras sous le sien. « Pos- « sédez-vous , papa , possédez-vous. Il n'est pas « étonnant que vous soyez battu : vous venez de « jouer avec Philidor. — Avec Philidor ! — Vous « n'aviez pas encore eu ce plaisir-là : c'est moi « qui vous l'ai procuré ; ne suis-je pas bien ai- (c mable? — Comment, monsieur, vous me met- « tez aux prises avec le plus fort joueur d'échecs « de l'Europe, et vous ne m'en prévenez pas! (c — Je m'en suis bien gardé : j'ai voulu jouir de « votre surprise , de votre admiration pour mon- « sieur. — Vous avez voulu jouir de ma défaite, « de mon humihation. Gorbleu, c'est une mysti- « fication que vous vous êtes permise , monsieur.
l'officieux. 4^3 « Je ne vous le pardonnerai jamais. — Mais vous « prenez les choses avec un sérieux... — Ne faut-il « pas que je rie pour amuser monsieur? ]Ne me «ménagez plus de surprise de ce genre -là, je « vous en prie.
« Pardon , M. Philidor. Je suis naturellement « vif; mais ce n'est pas du tout à vous que j'en « veux. Pour vous le prouver, je vous demande « une leçon. Voulez-vous me la donner? — Très- « volontiers, monsieur. — On peut avouer parte tout qu'on est l'élève de Philidor. Mais être battu « par un M. Dupré, qui n'est connu de personne, « c'est en vérité trop fort. Ah, marquis, vous voilà « à présent sur mes épaules. Vous êtes un terrible « homme. Allez dire quelque chose d'aimable à « ma Sophie, allez. »
Sophie, sa cousine et le baron avaient joui de cette scène. S'il pouvait en faire encore trois ou quatre comme cela, se disaient-ils à l'oreille! Le comte était allé voir la maison à louer, et il ne rentra qu'avec le sous-seing privé de location dans sa poche.
Le marquis se plaignit à Sophie de la sortie plus que vive qu'il venait d'essuyer. « Mon oncle « est comme cela, dit madame Descourtils; mais « il est plein de qualités, et nous l'aimons ten- « drement. Cependant il n'a jamais voulu nous c( accorder une chose à laquelle nous tenons es- « sentiellement. — Qu'est-ce donc, charmante « cousine ? — Il ne part jamais pour la chasse ,
484 l'officieux.
« sans nous laisser dans une inquiétude mortelle. « Hier il a failli à y perdre la vie, et demain il « veut courre un chevreuil. — J'entends. Vous « voudriez le dégoûter de cet amusement. Cela « n'est pas facile. — Vous avez tant d'imagination, « mon petit cousin! — Oh... Voyez comme il a « reçu la plaisanterie que je viens de me perce mettre. — Monsieur le marquis , dit mademoi- « selle d'Apremont , du ton le plus doux , vous ne « connaissez donc pas l'idylle charmante intitulée « la Violette , et qui finit par ces deux vers : <
Heureux qui répand des bienfaits , Et comme toi cache sa vie.
« — J'y suis , mademoiselle , j'y suis. Il faut « rendre le service, et cacher la main qui le rend. « — Eh! sans doute, monsieur. — Je ne vois plus « qu'une difficulté. — Et laquelle? — C'est que je « ne sais comment m'y prendre pour... — Eh! « mon Dieu , vous aviez tant d'imagination ! Ma « cousine s'y connaît , et elle vient de vous le dire. « — Par exemple, je ne suis pas embarrassé de a faire manquer la chasse de demain ; mais les au- « très? — Vous trouverez des moyens. — Ma foi, « cela pourrait bien être. — Que mon oncle nous « reste demain, et nous verrons après. »
« Vous êtes vraiment obligeant , monsieur , lui a dit le comte, en le tirant à l'écart; mais vous « ne calculez pas assez les suites des services que (c vous rendez. Ce que vous me proposez de faire
« demain est sans doute une action louable; mais, « vous n'avez pas réfléchi qu'en voulant servir le « baron , vous exposez madame Descourtils à des « désagrémens sans nombre. — Elle est folle de « notre camarade. — Vous l'avez cru, parce qu'elle « n'a rien répondu à son oncle ; mais pouvait-elle « s'exposer à son burlesque ressentiment ? Vous « devez maintenant connaître un peu son carac- « tère : on dit que pendant la promenade que je c< viens de faire, il vous a fait une scène... — Que « diable , elle et le baron se regardent sans cesse « en souriant; ils ont toujours quelque chose à se « dire à l'oreille... — C'est pour détourner les « soupçons de l'oncle, et peut-être pour vous « tromper vous-même. — Et Vercelle se prête à « ce manége-là ? — Oh, il est plein de délicatesse et « de générosité. — Je le sais bien, parbleu, et « cependant je ne peux ajouter foi à ce que vous «me dites. — Je vous parle avec connaissance de « cause» Je connais l'homme que madame Des- « courtils voudrait épouser. — Vraiment ! — Il était « l'ami intime de son mari. Le cher homme , au a moment d'expirer, a uni leurs mains, et a fait « jurer à sa femme qu'elle n'épouserait jamais que « lui. — Bàh , croyez-vous que ces sermens-là en- « gagent réellement? — Madame Descourtils tient ce à sa parole. — Qu'elle ait des scrupules, j'y con- (( sens; mais ils ne tiendront pas contre l'amour « qu'elle a pour le baron. Je vois clair , monsieur « le comte. Ne peut-on pas la débarrasser de cet
486 l'officieux.
« homme-là , sans qu'elle ait rien à se reprocher? « — Et comment? — Ah , comment... D'abord, il « faudrait que je le connusse. Son nom , s'il vous « plaît ? — Trouvez bon que je le taise. — Ma « foi, que madame Descourtils l'épouse ou ne cf l'épouse pas, que m'importe après tout? Je suis « bien bon de me casser la téte de tout cela. — « Oh , mon Dieu, comme vous vous découragez « promptement! — Vous voyez que je suis prêt à « tout faire pour Vercelle , et vous ne voulez rien « dire. — Tout ce que je peux vous apprendre, c'est « qu'il demeure à Orléans, et qu'il y tient un rang « distingué. — Eh bien, qui empêche madame « Descourtils de s'expliquer franchement avec son « oncle, et de terminer, si vraiment elle n'aime « pas le baron. »
A force de mentir, on est décousu, on se contredit, et on finit par s'enferrer. Le comte se pinça les lèvres ; il réfléchit pendant quelques secondes, en faisant semblant de se moucher, de cracher, et de prendre du tabac. « Avez-vous ente tendu parler , marquis , d'un démêlé terrible que « M. d'Apremont a eu il y a six ans, au sujet « d'un morceau de pain bénit? — Non... Je ne le « crois pas du moins. — C'était précisément avec « l'homme dont je vous parle. Ce différent a oc- « casioné un procès qui a duré quinze mois, qui « a coûté vingt mille francs, et que M. d'Aprea mont a perdu. Il a juré une haine éternelle à « sa partie adverse , et il tient plus que jamais à
l'officieux. 4^7 « son serment. — Attendez , attendez , je vais arec ranger tout cela. Vercelle, un mot, s'il vous « plaît.
« Mon camarade , vous avez un rival , je n'en « doute plus maintenant. Mais je n'ai pas lieu de « le croire bien redoutable. — Oh ! il ne l'est que (( par le consentement de certaine personne... — « Qui reviendra à des sentimens plus favorables « pour vous. — Puissiez-vous dire vrai. — Écou- « tez , baron. Il n'y a presque pas de roman où « quelque beauté ne soit enlevée de gré ou de «force... — Vous voulez que le baron enlève « madame Descourtils ! — Non , monsieur le « comte. Fi donc , c'est un moyen usé. Moi, j'aime « le nouveau, l'extraordinaire. — Je n'ai jamais « ouï dire qu'un amant ait enlevé son rival ; hé « bien ! nous enlèverons celui-ci. — Bravo , bra- « vo , s'écrie le comte. Vous êtes content de moi, c( répond M. d'Apremont en riant de tout son « coeur ? Je le crois , corbleu : je viens de saisir un ce coup magnifique.
ce Raisonnons un peu, marquis , dit le baron, ce L'enlèvement que vous proposez est-il dans les ce principes de l'honnêteté, d'une probité rigouec reuse ? — Oh ! allez-vous aussi avoir des scrupules ? ce — Mais , si la chose vous regardait , vous perce mettriez-vous d'enlever... — Je n^ manquerais ce certainement pas. — M'en donnez-vous votre pace rôle d'honneur ? — Hé , sans doute , mon camaee rade. Enlevons, enlevons. En vérité, dit le comte ,
488 l'officieux.
« votre idée , mon cher marquis , est excellente , c( admirable.
fc Ah çà , reprit d'Ohban , c'est quelque chose « que d'enlever ; mais cela ne suffit pas. Que fe- « rons-nous de ce cher homme , quand nous le « tiendrons ? — Oh , messieurs , quel trait de lu- (( mière ! — Expliquez-vous, monsieur le comte. — Je (f viens de louer une jolie maison de campagne, « à une portée de fusil d'ici... — Et vous préten- « dez le mettre là? Ah! ah! ah. — Un moment , « marquis. Demain j'envoie louer ou acheter des « meubles à Orléans. Après demain je donne un « grand souper. Le rival du baron y sera. — Vous « oubliez que M. d'Apremont ne peut le souffrir. « — Vous oubliez que M. d'Apremont ne soupe « pas. — C'est vrai, c'est vrai.
« J'ai, continue le comte, un intérêt considé- « rable dans un corsaire qu'on vient d'équiper au (c Havre. Il charge maintenant ses provisions à « Quillebœuf, petit port presque désert, et le ca- « pitaine me doit son commandement. C'est un « de ces hommes dont on fait tout ce qu'on veut « pour de l'argent. — J'en donnerai s'il en faut. c( — Vraiment, marquis? — Oui, ma foi. Conti- « nuez , monsieur le comte,
a Demain je fais disposer des relais. C'est trèsce bien vu, dit^le marquis. Si on se servait de che- « vaux de poste, notre homme crierait, on l'en- « tendrait... — Et on le délivrerait. — En vérité, a ce cher d'Oliban a une pénétration unique. —
l'officieux. 489 «Vous me flattez, monsieur le comte. Après? — «Je fais sortir mon homme, sous un prétexte « quelconque, de la salle à manger; on le saisit; « on l'enferme dans une chaise de poste. On court « ventre à terre; on arrête à Quillebœuf; on re- « met au capitaine du corsaire le rival , un sac « d'or et une lettre ; on loge notre homme à fond « de cale; on met à la voile... — Et on le mène « faire la guerre aux Anglais. C'est charmant, c'est «charmant, monsieur le comte. — N'est-il pas «vrai, marquis? Ah çà, ne parlez de rien. — Je « n'ai garde , parbleu. Mais vous voudrez bien « vous souvenir tous les deux que l'idée première «est de moi. — Soyez tranquille; nous ne l'ou- « blierons pas.
« — L'enlèvement ne doit avoir lieu , dites- «vous, qu'après demain, et d'ici là il faut que je « m'occupe. Je vais rêver aux moyens d'empêcher « M. d'Apremont de forcer demain son chevreuil. «Tâchez, messieurs, d'amuser un peu ces 'dames « pendant mon absence. — Soyez tranquille, mar- « quis, nous nous en chargeons. »
Vercelle court annoncer, à sa Sophie et à l'aimable cousine, que d'Oliban est d'avis qu'il faut enlever son rival, quand on ne peut s'en défaire autrement. Ces dames pouvaient causer six heures sur ce fond, sans s'apercevoir que l'auteur du projet était absent. Le comte, rancuneux comme un vieux jésuite, était allé mettre, sur les pas du marquis, deux domestiques, sur lesquels il
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comptait absolument. Il ne suffit pas, pensait-il, que ce diable d'homme empêche la chasse de demain d'avoir lieu; il faut le convaincre d'en être la cause , et selon les jurisprudences de tous les pays : Testis unus ^ testis nullus. Il nous faut donc deux témoins.
Le marquis se grattait le front dans les bosquets, précédé et suivi des deux domestiques. L'un cherchait des nids d'oiseaux, et l'autre des violettes. D'Oliban jurait tout bas, ce qui prouvait que son imagination n'était pas aussi riche que ces dames avaient voulu le lui faire croire. Des bosquets n'ont pas l'étendue de la forêt des Ardennes, et à force de marcher et de jurer, on finit par en trouver le bout. Le marquis arriva, sans y penser, dans la cour où étaient les écuries. Un garçon maréchal, portant fièrement sa trousse par devant, et ses tricoises à la main, s'avançait en sifflant un petit air. Ma foi, se dit d'Oliban, tout rtioyen est bon , pourvu qu'il réussisse , et j'emploierai celui-ci, puisque je n'en trouve pas de plus ingénieux. « Où vas-tu comme cela, l'ami? « — Je vais voir s'il ne manque pas quelques « clous aux chevaux de chasse de not'seigneur. — « C'est un bien digne homme que M. d'Apremont. « — Il est un peu entêté ; mais il donne beaucoup « aux pauvres du village. — C'est un homme à « conserver. — Je le crois bien , morguène. — « Moi j'ai décidé qu'il ne mourra que de vieillesse. « — Je le souhaite comme vous, monsieur. — Tu
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« peux m'aider dans ce louable dessein. — Vraice ment , monsieur ! — Et gagner bien plus qu'à « mettre des clous aux pieds de ses chevaux. — « Parlons, mon beau monsieur, parlons. — Ton « seigneur est fou de la chasse. — Oh, pour ça, « c'est un enragé. — Et quelque jour il s'y cassera (c le cou ou il s'y fera tuer. — Eh bien, monsieur, « que voulez-vous que je fasse à cela? — L'empéc( cher de chasser à l'avenir. - — Un moment, mon- « sieur. Si not'seigneur ne chasse plus , il vendra « ses chevaux, et je ne pourrai plus les ferrer. — « Je viens de t'offrir plus que ne te rapporte ton «travail. Voyons, combien M. d'Apremont a-t-il « de chevaux de chasse ? — Six , monsieur. — « Voilà six louis ; ils sont à toi , si tu veux les pi- (c quer chacun à un pied. Ils resteront quinze «jours sur la litière, et, au bout de ce temps-là, «nous verrons. — Un moment, monsieur, par- « Ions encore un peu, s'il vous plaît. Si je fais ce « coup-là, il faut que je me sauve, car je serais «assommé par le seigneur ou par not'bourgeois, « qui n'est pas plus maniable que lui. Mettez les «dix louis, et je suis votre homme. »
D'Oliban paie, et il rentre au château, avec l'air vaniteux de quelqu'un qui vient de faire quelque chose d'admirable. Il allait de l'oreille de Sophie à celle de sa cousine ; il s'adressait au comte , au baron , et il répétait tout bas : Il ne chassera pas demain.
Il était nuit ; la leçon d'échecs était terminée
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depuis long-temps. Philidor, fété, caressé par le maître du château , avait été forcé de rester. « Tant «mieux, tant mieux, dit le marquis. Vous lui «donnerez encore une leçon demain. — Oh! de- « main, il va à la chasse. — Brl... va-t'en voir... »
Sentez-vous la force de ce va-t'en voir? Souvent sur un mot aussi simple un criminel a été convaincu.