‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 62 sur 64 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

V enquête., V enlèvement.

Dès le point du jour les chasseurs étaient sur pied. Le premier piqueur faisait résonner son cor, qui, dans cette circonstance, équivalait à un boute-selle. Le baron avait devancé l'aurore, et M. d'Apremont le trouva prêt à monter à cheval. «Bien, mon ami, très -bien, lui dit le vieux sei- «gneur, en lui frappant sur l'épaule. Vous êtes «un sujet distingué, et quand vous serez mon « neveu , nous passerons les journées au bois , à «table, à l'échiquier. Il paraît que le marquis «n'est pas levé encore. Bah, ces damoiseaux -là «ne sont pas bons à grand'chose. Celui-ci crie « encore taïaut quand on sonne à la lie, Laissons- « le dormir; il nous joindra plus tard si cela lui «convient. — Le temps est magnifique. — Oui, « mon cher baron , et je me fais une fête de « courre ce chevreuil. Il nous donnera de la peine.

l'officieux. 49^> «J'ai là -bas de petits taillis, où, en cinq ou six « sauts , il mettra mes chiens en défaut. — Je les « soutiendrai pendant toute la chasse , et je les « remettrai sur la voie. — Bravo , mon camarade , «bravo. Ah, voilà monsieur le comte.»

Un palefrenier se présente. Il est abattu, accablé, anéanti. « Qu'as-tu, Liévin? — Monsieur, je «suis au désespoir. — Diable! conte -moi cela, «mon garçon. — Je ne sais qui est entré hier « dans les écuries, après que nous avons eu donné « à souper aux chevaux ; mais il n'y en a pas un « en état d'être monté ; ils boitent tous jusqu'à « terre. — Corbleu , ceci est violent ! Qu'on aille « chercher mon maréchal. — On y est allé, mon- « sieur. On a commencé par là. ^

« — Comment cette chasse n'aurait pas lieu ! je « ne m'en consolerais de ma vie. Je vous aurais « fait voir mes bois et la vaste plaine qui les sé- « pare. IN^ous allions essayer dix couples de chiens «neufs... Mais je n'en reviens pas. Messieurs, il «y a là-dessous quelque chose d'extraordinaire. « Six chevaux boiteux à la fois ! — En effet , dit « le comte , d'un ton mystérieux , cela n'est pas « concevable. — Corbleu, je découvrirai le cou- «pablef et malheur à lui! »

Le vieux seigneur prend sa cravache et va audevant du maréchal qui sortait des écuries. Son fidèle baron et le comte ne le quittent pas. « Eh «bien, Dupont, qu'est-il arrivé à mes chevaux? « — Monsieur, ils sont tous piqués au pied

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« montoir de devant , et si bien piqués qu'il en «faudra dessoler deux. — Et quel est le misé- « rable... — C'est sans doute mon garçon, monte sieur. Hier, à la chute du jour^ je l'ai envoyé (( voir s'il ne manquait pas quelques clous à vos « chevaux de chasse , et en rentrant à la forge , il « a voulu compter avec moi ; il a pris son paquet, «et il est parti sans avoir soupé. — Mais, quelle « raison a pu porter ce misérable à faire un pareil « coup ? Ce n'est pas la vengeance : jamais je ne « lui ai fait de mal. Il y a quelque chose là-des- «sous, messieurs, je le répète, il y a quelque «chose là -dessous. Je regrette bien, lui dit le « comte, de n'avoir ici que des chevaux de car- « rosse. Les autres sont sur la litière, et j'ai été. « obligé de les laisser à la garnison. » Le marquis avait fait partir les siens la nuit, et les avait envoyés à Beaugency, pour n'être pas obligé de les prêter.

Philidor ne respirait pas tous les jours un air frais et serein, et il avait voulu jouir d'une superbe matinée. Il s'était levé avec Faurore, et il se promenait dans les bosquets, une feuille de papier rayé d'une main , et un crayon de l'autre. Il travaillait à un air champêtre, qui ne#'accordait pas du tout avec les vociférations du seigneur. Le musicien, surpris, inquiet même, s'approche, s'informe , interroge, M. d'Apremont s'emporte toujours davantage, à mesure qu'il parle de ses chevaux piqués, et on n'est pas précis quand on

l'officieux. 49^ est en colère. Cependant, à travers son galimatias, Philidor démêle le sujet de cette violente exaspération. 11 réfléchit quelque temps, et tout à coup il dit , de la meilleure foi du monde : « Adressez- vous à monsieur le marquis. — Com- «ment, à monsieur le marquis! — Oui, je crois «qu'hier il se doutait de quelque chose, et aux «termes où vous êtes ensemble, il se fera sans « doute un plaisir de vous nommer le coupable. « — Etes-vous bien sûr de ce que vous dites là, « M, Philidor? Que diable, si le marquis avait été « instruit, il n'aurait pas manqué de m'avertir. — «Peut-être n'avait- il que des soupçons; peut-être « a-t-il craint de compromettre quelqu'un, sans « motifs suffisans. — Enfin que vous a-t-il dit? par- « lez, car vous commencez à m'impatienter aussi. « — Moins de feu, s'il vous plaît, monsieur, moins « de feu. — Vous avez raison , je suis trop vif ; « mais vous me voyez dans une position cruelle, « désespérante. Voyons ; que vous a dit le mar- « quis?— Il me félicitait de l'accueil que j'ai reçu «de vous, et il ajoutait que j'aurais encore au- « jourd'hui l'honneur de faire votre partie. Je lui « ai répondu que cela était douteux , parce que « vous alliez à la chasse. Br, a-t-il réphqué , va-t'en (avoir... — ^ En effet, on pourrait inférer de là... « Qu'avez "VOUS à rire, vous autres?» C'est aux deux domestiques du comte que la question s'adressait. « Qu'avez-vous à rire? je veux le savoir. « — Monsieur... monsieur... — Faites-les parler,

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« monsieur le comte, je vous en prie. — Parlez, «M. d'Apremont l'exige. ^ — -Eh bien monsieur, « puisque vous le voulez absolument, vous saurez a qu'hier soir je cherchais des nids de linottes, «et mon camarade cueillait des violettes... — Et «qu'est-ce que cela me fait? Achevez. — Nous « étions là , derrière cette touffe d'églantiers , et « nous avons vu monsieur le marquis parler au « garçon maréchal , et lui donner de l'argent. Mi- ~ « sérables , s'écrie le comte , vous osez calomnier « le marquis, mon ami intime , capitaine dans mon « régiment ! Vous n'êtes plus à mon service. — Vous « les garderez , monsieur le* comte , vous les gar- « derez. Pensez que vous les avez forcés à parler, « et que leur déposition s'accorde avec le va-t'en « voir de M. Philidor. Corbleu, étais-je destiné à « trouver dans mon gendre futur mon plus cruel « ennemi! Je vais parler à ce petit monsieur-là. « Suivez-moi, mes amis, et vous verrez qu'on ne « m'offense pas impunément. — Une querelle avec « votre gendre ! Et ce sont ces drôles - là qui en « sont la cause ! Sortez de ma présence , vous « dis -je. Allez, que je ne vous revoie jamais. — «Monsieur le comte, si vous les chassez, je me «brouille avec vous. 'Ils m'ont rendu un service «essentiel; ils m'ont fait connaître l'homjne..., « ou plutôt ils ne m'ont rien appris du tout : le « va-fen voir de M. Philidor a suffi pour m'éclai- « rer. — Puisque absolument vous l'exigez , mon- « sieur, ils resteront à mon service. Mais je vous

l'officieux. 497 « prie de reconnaître , en m'accordant une grâce , « la déférence que j'ai pour vous. — Eh bien, que «voulez -vous de moi? — Que vous traitiez le « marquis avec douceur. — Avec douceur ! Un a homme qui m'empêche de forcer un chevreuil , « et qui fait estropier mes chevaux ! — Je fais tout «ce que vous voulez, monsieur, et je ne peux « gagner sur vous que vous vous modériez un « peu ! — Allons, je me modère; monsieur, je me « modère; mais, corbleu, je vais lui faire connaître « que je ne suis pas dupe de sa dissimulation, et, « en termes mesurés, je lui dirai franchement ce «que je pense. ))

D'Oliban, ravi de ce qu'il avait fait, était descendu dans les bosquets. Il promenait sa joie vaniteuse dans une robe de chambre de taffetas et de petites pantoufles de maroquin; il pensait à ce qui devait se passer en ce moment, et sa figure était rayonnante. Au détour d'une allée , il se trouve nez à nez avec M. d'Apremont. «Eh bien ! « monsieur , vous n'êtes pas à la chasse ? — Je «vous conseille, monsieur, de joindre la fade « plaisanterie à un trait qui n'a pas de nom ! — « Qu'avez - vous donc, mon cher beau -père? — «Votre beau-père a toujours été le maître chez « lui, même du vivant de sa femme, et il prétend « l'être encore. Que ferez-vous quand vous serez « mon gendre , si , avant votre mariage , vous pre- « nez la haute main dans ma maison ? Corbleu , a ai -je l'air d'un homme qui se laisse mettre en XX. 32

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«curatelle. — Je n'en ai pas la prétention, mon- « sieur. — Je le crois, ventrebleu, et si vous l'aviez, «vous pourriez chanter, comme hier au soir, « va-feri voir,... — Gomment, va- t'en voir ?... a Ah! ce mot que j'ai dit à Philidor... — Et qu'il « m'a rendu dans toute la simplicité de son ame, * « étant loin de vous croire l'assassin de nies cou- «reurs, et l'ennemi de mes plaisirs. — Allons, «cher papa, raisonnons de sang -froid, et dites- « moi s'il ne vaut pas mieux faire, tranquillement, « une partie d'échecs que de vous excéder de fa- « tigue, et vous exposer à vous faire éventrer par « un sanglier ? Est-ce être ennemi de vos plaisirs « que vous assurer ceux qui conviennent à votre « âge? N'est-ce pas, au contraire, vous donner la « preuve la plus convaincante de mon attache- « ment, du désir que j'ai de vous conserver? Avez- « vous pu interpréter, d'une manière aussi cruelle «pour moi, l'action que je me suis permise, et « qui m'a été suggérée par mon cœur? — Tout «cela est fort bien, monsieur; je suis sensible « autant que je dois l'être à vos sentimens pour « moi ; mais je vous déclare franchement que si « les choses n'étaient pas aussi avancées entre «nous... Je vous le répète, je veux être maître a de mes actions, réglez là-dessus votre conduite « à venir , si vous voulez que nous vivions en «bonne inteUigence. Allons, M. Philidor, venez « me donner une leçon d'échecs , puisque d'Oli- (c ban ne me permet pas d'aller à la chasse. »

l'officieux. 499 Le vieux seigneur tourne brusquement le dos au marquis , et il rentre au château. « Il est réelce lement indisposé contre moi, dit notre officieux a au comte et au baron. En vérité, les hommes (( sont bien injustes. Ils méritent bien peu qu'on «s'y attache et qu'on les serve. Ma foi, je ne « me mêlerai plus des affaires de personne ; mon « active bienveillance ne m'a jamais attiré que « des désagrémens. Savez -vous qu'à la manière « dont M. d'Apremont prend les choses , il ne « faudrait qu'un bon office de plus pour faire <( manquer mon mariage. — Eh non , lui répondit u le comte. M. d'Apremont est violent; mais la «boutade passée, il est docile comme un enfant. « Vous avez voulu qu'il jouât aux échecs aujour- «d'hui, eh bien, il y est allé. Cela ne prouve-t-il « pas qu'il vous rend justice au fond du cœur? — «Vous avez beau dire, monsieur le comte; je «viens d'essuyer une scène fort désagréable. — « C'est *votre faute. Vous donnez de l'argent au « milieu d'une cour , où on peut être vu de tous «les côtés, et vous chantez à Philidor : Va-ien « voir... Le baron et moi nous menons nos affaires «plus prudemment, et l'enlèvement de son ri- « val... — Oh, si je n'aimais pas autant Vercelle, «je vivrais pour moi, dans une indifférence ab- « solue sur tout le reste du genre humain. Si « même je n'étais pas entré dans votre innocente «conspiration contre ce rival... — Oh, ne vous « gênez pas, marquis, nous l'enlèverons bien sans

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(c vous. — Non, non, le gant est jeté, et mon parti «est pris. Mais très -certainement, ceci terminé « heureusement, je deviendrai dur comme l'acier, «inaccessible à toute espèce de sensibilité... Ah «çà, où en sommes-nous? Yos dispositions sont- « elles faites? L'homme d'Orléans est-il invité? — « Oh, lui et beaucoup d'autres. — C'est bien, c'est «très-bien. Au milieu de l'aimabîe désordre, qui « règne dans une assemblée nombreuse , on ne « pense pas à un homme qu'on ne voit plus , celui- « ci courra toute la nuit, et si le lendemain on « s'occupe de lui, on n'ira pas le chercher dans la « cale d'un corsaire mouillé à Quillebœuf. Par- «bleu, le tour sera plaisant, bien joué; j'en rirai « long-temps. — Et nous , marquis , et nous ! — 11 « me réconciliera tout-à-fait avec M. d'Apremont : ce cet homme est son ennemi capital.

«Messieurs, je vous ai empêché de chasser; « mais je n'entends pas vous mettre à la diète. « Allons voir si on pense à nous faire déjeuner. »

Le marquis fut reçu, par les dames, comme un ami vrai, un protecteur, un dieu tutélaire. C'est à lui qu'on devra l'existence d'un oncle et d'un père , qui chaque jour prodiguait sa vie. D'Oliban était le petit cousin, l'aimable futur. Sophie et sa cousine avaient un double but en le gâtant ainsi. Elles voidaient lui faire publier l'humeur de M. d'Apremont, et le pousser, téte baissée, dans le nouveau piège qu'on voudrait lui tendre.

Le vieux seigneur était satisfait de sa manière

l'officieux. 5oi (le jouer, et ses progrès le consolaient un pen de n'avoir pas été à la chasse. Le comte et le baron avaient indiqué aux dames l'heure , le moment où le rival disparaîtrait. Tout le monde était satisfait, et le déjeuner fut gai. Sophie oublia qu'elle était indisposée , et son père s'écria : « Elle va « bien, très-bien; je ne changerai rien à mes dis- « positions. Dans deux jours la noce , mes enfans. «J'ai encore quinze bouteilles de Malvoisie, ven- « dangé sous le règne de Louis XIV. Nous ferons « sauter les bouchons. — Demain soir je traite les « amans. — Vraiment, monsieur le comte? — Oui , «je veux célébrer la veille de ce grand jour. Je « n'engage pas M. d'Apremont à être de ma petite « féte ; il ne soupe pas ; il se couche de bonne «heure... — Quand on marie sa fille, une hlle « unique , une fille chérie , on peut déroger à ses « usages. J'irai vous voir souper , monsieur le « comte. » D'Oliban donne un grand coup de coude au baron , et il le regarde d'un air qui veut dire : Le rival y sera , donc il y aura une scène. L'un ou l'autre sera obligé de sortir, et notre plan tombera net. « Non , cher papa , non , « vous ne changerez rien à vos habitudes. Vous « passerez une bonne nuit , et , après demain , « vous donnerez la main à mademoiselle , frais , « gaillard et dispos. — Qu'est-ce à dire , s'il vous a plaît, monsieur? Vous me faites mystifier par « M. Philidor ; vous estropiez tous mes chevaux , « et cela ne vous suffit pas? Vous voulez main^

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« tenant me mettre an régime ? J'aurais assisté (( simplement au souper du comte; eb bien, corce bleu , je mangerai pour vous faire enrager. — « Vous serez malade. • — Il faut que les médecins « vivent. — Je ne dois pas me prêter à cela. — c( Qui vous demande votre consentement ? Oli ! je (( commence à vous connaître, et je prends mon a parti : je vous laisserai dire, et j'irai mon train. K Allons , baron , allons tirer un lapin , puisque « nous ne pouvons faire mieux. »

Lorsque M. d'Apremont fut sorti, Sophie et sa cousine félicitèrent d'Oliban sur le courage qu'il venait de marquer. « Oh, soyez tranquilles, mesa dames, je vous réponds que je le ferai vivre cent « ans. » Il s'empare du comte; il l'entraîne dans le parc, et là il s'étend sur les inconvéniens qui doivent résulter de la présence du papa. Il prévoit un orage, que rien ne pourra calmer. On ira , on viendra , on verra , on remarquera une chaise de poste, dont personne, en apparence, ne devra avoir besoin; on trouvera trois ou quatre vauriens; on les interrogera; on les embarrassera; on s'en défiera, et on les expulsera. «Oh , ma foi, « dit le comte, je ne sais pas prévoir les choses c( de si loin. Vous sentez que je n'ai pu me dis- « penser d'inviter M. d'Apremont; il veut venir? « Eh bien , il viendra , et nous nous conduirons « selon les circonstances.— Vous verrez qu'il nous « sera impossible d'enlever le rival du baron. Je « serais désespéré que l'entreprise manquât. Ce-

l'officieux. v^o3 « pendant, malgré toute ma bonne volonté , je ne (( peux casser une jambe au beau-père pour l'em- « pécher d'aller chez vous. — Il s'y ferait porte?', a — Il en est bien capable.

(c Nommez-moi cet insupportable rival, je pars « pour Orléans, et je l'enlève ce soir. — Mais rien a n'est prêt encore. Modérez -vous un peu. Prête nous un fusil , et allons joindre ces messieurs. « — Je tire mal, je m'écorcherais les jambes, et «je me marie après demain. — Allez faire votre « cour à mademoiselle d'Apremont. — Je ne peux « faire ma cour pendant toute une journée. — « Faites ce qu'il vous plaira, et laissez-moi tran- « quille. J'ai encore bien des choses à régler pour (c notre affaire de demain soir. »

En effet, des laquais à travestir; des volets de bois , fermant à clé , à faire substituer aux glaces d'une chaise de poste ; des chevaux de relais à faire placer, de distance en distance; des chemins de traverse à reconnaître, sur la carte, pour déterminer les différens points ; des provisions de bouche, à faire placer dans le coffre de la voiture; une malle bien garnie qui sera attachée derrière, car il ne suffit pas de se battre contre les Anglais, il faut aussi pouvoir changer de chemise. Que de détails pour un homme de cour accoutumé à ne se mêler de rien !

Quelques-uns de ces objets étaient réglés; plusieurs choses restaient à faire. Le marquis voulut absolument être de moitié dans les dispositions.

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«Eh bien, allez à Pithiviers et chargez -vous de « faire arranger la chaise de poste. — Je donnerai « la mienne. Elle est d'une solidité à toute épreuve. « Il n'y a pas de coup de coude ou de genou qui « puisse ébranler un panneau. Je vous réponds « que le rival de Vercelle n'en sortira qu'à sa desc< tination. »

Il part, il arrive, il mande les ouvriers, il s'explique , il ordonne , et comme il n'est pas ordinaire de fermer une chaise de poste , comme une place forte, il donne à entendre, pour éloigner le soupçon, qu'il veut envoyer des objets précieux à Paris , et les garantir des curieux et des amateurs. Un menuisier , un serrurier s'inquiètent fort peu de ce que devient leur ouvrage , quand il est sorti de leurs mains, et surtout qu'il est payé. Ceux-ci n'écoutèrent que ce qui les concernait, et ils promirent de finir leur ouvrage dans la matinée du lendemain. Le marquis laissa Zéphire, avec injonction expresse de surveiller, de hâter les ouvriers, de faire arriver la chaise le lendemain soir, et de la ranger sous des charmilles élevées, qui fermaient les jardins du comte. Il revint au château , regrettant de n'avoir rien à faire jusqu'à l'heure du dîner. Il prit une houssine et alla s'amuser dans les jardins à abattre des têtes de pavots : ce plaisir - là est du genre de celui du vicomte du Misantrope qui , désœuvré comme un marquis, crachait dans un puits pour faire des ronds.

l'officieux. 5o5 M. d'Aprenjont et son cher Vercelle rentré-, rent fatigués, harassés; mais les gardes ployaient sous leur charge de lapins. Le chevreuil était oublié, et le dîner fut aussi gai que le déjeuner. « Corbleu , baron , disait le vieux seigneur, en sa- « blant le marasquin, vous avez fait un joli coup « de fusil là-bas , au coin de ce taillis; mais ce la- « pin que poussait le furet, qui s'élança du tera rier comme un trait , et que je tuai au vol. Hem ? « — Et celui qui partit derrière vous , et que vous (f ajustâtes en décrivant un demi-quart de cercle ? « Et celui que vous tirâtes au juger dans ces grandes « herbes qui bordent le marais? Yoilà des coups, «monsieur, des coups qui ne peuvent s'oublier. « — Ma foi , messieurs , il est fort agréable de «chasser avec le baron. Il est connaisseur, et «rien ne lui échappe. En vérité, dit le marquis, « je regrette à présent d'avoir fait piquer vos che- « vaux. Vous auriez du moins chassé commodé- « ment , et vous voilà , monsieur , dans un état « déplorable. Votre imagination seule vous sou- « tient. — Ne parlez pas de cela, mon gendre , « vous n'y entendez rien. Vous ne serez jamais « chasseur. — Moi? j'en serais bien fâché, et je « n'ai fait semblant de l'être que pour vous plaire» «En effet, qu'est-ce que la chasse ?

Prendre bien de la peine , Se tuer, s'excéder, se meUre hors d'haleine; Interrompre, an matin, un tranquille sommeil; Aller dans les l'orèts prévenir le soleil;

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Fatiguer de ses cris les échos des montagnes ; Passer en plein midi, les guérets, les campagnes; Dans les plus creux vallons fondre en désespérés ; Percer rapidement les bois les plus fourrés; Ignorer où l'on va, n'avoir qu'un chien pour guide Pour faire fuir un cerf qu'une feuille intimide ; Manquer la bête enfin, après avoir couru, Et revenir bien tard , mouillé , las et recru , Estropiés souvent: dites-moi, je vous prie, Cela ne vaut-il pas la peine qu'on en rie ?

« — Dites-moi, mon gendre, quel est le sot qui (c a fait ces vers -là? — Monsieur, c'est Regnard. « — Et quel est cet homme? — C'est un de nos a meilleurs auteurs comiques. — Un auteur CO" « mique ! belle autorité, ma foi! Celui que vous a citez n'a peut-être pas vu un sanglier dans toute « sa vie. Monsieur le marquis, dit le baron, quand « on fait une citation il faut la faire entière. J'ai « de la mémoire aussi , et voilà ce que répond le « même auteur aux vers que vous venez de nous «. dire :

Ces occupations et ces nobles travaux Sont les amusemens des plus fameux héros, Et lorsqu'à leurs souhaits ils ont calmé la terre , Ils mêlent à leurs jeux l'image de la guerre.

i( — Bravo , bravo , bravissimo , mon ami , s'écrie « M. d'Apremont, » et il se lève, il va passer ses bras au cou de Vercelle, et il l'embrasse à cinq à six reprises. « Faites l'amour , marquis , ma fille « s'en trouvera bien ; mais en vérité , vous ne vau-

l'officieux. 5o7 « drez jamais le baron. Allons, mon neveu, faite sons une partie d'échecs. Je n'ai plus Philidor; « mais il m'en a assez appris pour que je vous (t roule comme un lapin. Ah, ah, ah ! »

A chaque instant le baron gagnait sur l'esprit du papa. La jeune demoiselle s'en apercevait. Elle pressait la main de sa cousine, qui lui souriait avec une satisfaction! Elles désiraient bien que d'Oliban fît , ou dît encore quelque bévue. Mais il bâillait, en les regardant faire du filet, ou il se promenait à grands pas dans le salon, en pensant à l'enlèvement du lendemain. Vercelle employait mieux son temps : il perdait toutes ses parties , et à la fin de chacune , il s'étonnait ; il ne concevait pas la facilité avec laquelle M. d'Apremont avait profité des leçons de Philidor. Le bon papa était enchanté.

Le lendemain , il ne fut pas possible au marquis de déplaire à M. d'Apremont , et ces dames en étaient bien fâchées. Mais d'Orville avait pensé que l'inaction pourrait lui donner envie de parler du fameux projet, et il l'occupa chez lui, jusqu'au moment où il ne lui restait que le temps nécessaire pour s'habiller , et venir lui aider à faire les honneurs de sa petite maison.

D'Oliban donna la main aux dames. Il monta en voiture avec elles et M. d'Apremont, et il les présenta à une assemblée bien choisie, quoique assez nombreuse. Les Orléanais étaient prévenus que le mariage devait être célébré le lendemain ,

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et les complimens , bons ou mauvais, accablèrent le marquis, Sophie et son père. D'Oliban cherchait, dans les yeux de M. d'Apremont, à connaître le rival qui venait se livrer avec tant de bonhomie : les traits du papa n'annonçaient aucune sensation pénible. Il cherchait, sur toutes les figures orléanaises, quelque altération, quelque indice d'humeur, ou du moins de mécontentement. Tous ces visages marquaient une inaltérable tranquillité. D'Oliban en témoignait son étonnement au comte. « Bah , lui répond d'Orville , vous u ne savez donc pas encore que les gens bien « élevés ont toujours un masque dans le monde? « — Je sais cela comme vous; mais les passions « haineuses percent ce masque-là. — Il serait plai- « sant que quelqu'un se permît d'oublier ici les «bienséances, et ce qui m'est dii. — M. d'Apre- (( mont ne dissimulerait pas même devant le roi , « et madame Descourtils ne parait être ici en re- « lation avec personne. — Voulez-vous qu'elle se «trahisse en présence de son oncle? — Tenez, « monsieur le comte , vos réponses sont évasives , « et ne me persuadent pas. Il y a dans tout ceci « quelque chose de mystérieux, que je ne pénètre « pas , et qui prouve le peu de confiance que vous «avez en moi. — Oubliez- vous que vous m'avez « promis de m'aider à faire les honneurs de chez « moi , et que le moment n'est pas du tout propre « à une explication. — Plus vous parlez , monsieur, « et moins je comprends les motifs d'une réserve

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<' qui m'offense. — Il entrait dans mon plan que a VOUS ne fussiez instruit qu'après le souper. Vous u voulez rétre de suite; suivez-moi. Je vous donne ic ma parole d'honneur que vous saurez tout. >^

On était dans le salon, et tous les domestiques s'occupaient à couvrir la table, ceux qui devaient faire le voyage de Quillebœuf exceptés. Ceux-là avaient reçu l'ordre de ne pas quitter la porte extérieure , et de saisir le marquis au premier coup de sifflet. D'Orville commença , en sortant , un conte préparatoire , auquel il ne manquait , pour fixer l'attention, que la vraisemblance et le sens commun. D'Oliban s'impatientait; mais il était curieux; il attendait quelque chose de positif, et il s'avançait vers les charmilles fatales.

Quand le comte jugea qu'il était assez loin de la maison , pour qu'il fût impossible au marquis de se faire entendre, il cessa de débiter des sornettes , et il vint droit au but. « Le baron a un « rival, et ce rival, c'est vous. Vous tenez à l'honte neur de nous avoir suggéré un enlèvement ; vous « ne trouverez donc pas mauvais qu'on l'exécute i( sur votre personne. — Voilà des contes d'une au- « tre espèce , à présent. — Je vous dis que Vercelle « adore Sophie; qu'il en est tendrement aimé, et (c vous les gênez beaucoup. Vous allez faire la c( course sur les Anglais ; j'espère que vous vous ce comporterez en brave homme , et que vous fe~ c( rez honneur au régiment. » D'Oliban, étourdi, incertain , ne sait comment il doit répondre à

5io l'officieux.

cette harangue laconique. Le coup de sifflet se fait entendre, et quatre grands drôles saisissent l'auteur (Vim tour plaisant, bien joué, et qui doit le faire rire long-temps, « Riez, riez donc, lui di- « sait le comte , pendant qu'on l'enfermait dans sa « propre chaise de poste. Je suis fâché que vous « n'ayez pas soupé, avant que de partir; mais vous « êtes toujours si pressé! Au reste, vous trouverez « dans le coffre de quoi vous soutenir en route. i< Bon voyage , monsieur le marquis, »

D'Orville rentre promptement dans le salon, et un coup d'oeil, adressé à ses alliés, à ses complices, si vous le voulez , leur annonce que monsieur le marquis est parti pour la gloire.

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