‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 63 sur 64 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le dénoûment, bon ou mauvais.

Le marquis nous disait hier : « Au miheu de c( Taimable désordre, qui règne dans une assem- (( blée nombreuse, on ne pense pas à un homme (c qu'on ne voit plus. » En effet , en attendant le souper, chacun causait de son côté, d'une manière plus ou moins agréable, et personne ne s'occupait des sorties et des rentrées. M. d' Apremont était le seul qui s'intéressât au marquis, et il parlait à un vieux commandeur de Malte du généalogiste d'Hozier : il était bien aise que son gendre fut enté sur quelque vieux tronc, et il

priait le commandeur de le diriger dans cette afl"aire-là. D'Orville était maître de maison; il allait et venait ; rien ne paraissait plus naturel.

Le maître d'hôtel vient annoncer qu'on est servi. On présente la main aux dames; on passe dans la salle à manger; chacun cherche son nom sur les serviettes; on s'assied... Une seule place n'est pas occupée : c'est celle du marquis. Le perfide comte a fait mettre son couvert auprès de celui de Sophie , qui , depuis le coup d'œil dont je vous ai parlé à la fin du chapitre précédent, a recouvré la gaieté, la santé, et la facilité d'expression qui lui est naturelle. «Eh bien, dit M. d'Apremont, «je ne vois pas mon gendre. » D'Orville, dont rien ne peut altérer la tranquillité, donne, avec un calme admirable , Tordre à ses gens de chercher le marquis. Les valets viennent, à la file les uns des autres , dire que le marquis ne se trouve pas. Le comte ordonne de sonner la cloche. «Peut- « être , dit-il , en regardant Sophie en dessous , «est-il dans les jardins, à faire un couplet. Le «son de la cloche nous le ramènera. — Un cou- « plet , un couplet! dit M. d'Apremont. Un homme « de qualité ne fait pas de ces choses-là ; il les «achète toutes faites. La cloche ne cesse point, « et d'Oliban ne paraît pas. Voyez donc , mon cher « baron , où cet étourdi-là peut être. »

Le baron était mal à son aise. Il avait trempé dans une action, que sa conscience lui reprochait : une marche oblique n'était ni dans son caractère,

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ni dans ses habitudes. Étranger à toute espèce de perfidie et à la dissimulation , il s'empressa d'aller cacher, dans l'ombre, son trouble et ses regrets. Il sortit , et s'enfonça dans les bosquets , où une foule d'idées ie tourmenta. La présence de Sophie l'avait soutenu jusqu'alors; auprès d'elle, il n'avait vu que le côté plaisant de l'enlèvement. Abandonné à lui-même , il jugea qu'arriver au bonheur par de pareils moyens , c'est se déshonorer à ses propres yeux; mais, que faire? Le marquis court depuis une heure , et il n'y a plus un cheval , dont on puisse disposer, dans les écuries du château.

Pendant qu'il fait de tardives réflexions, le souper refroidit ; les convives se taisent ; mais ils s'impatientent. M. d'Apremont prie le comte d'aller chercher Vercelle, et de ne pas obliger un des convives à l'aller chercher à son tour. D'Orville appelle; son protégé lui répond. Ils rentrent ensemble. On leur demande si le marquis est retrouvé. « Non , dit Vercelle en soupirant. — Ne « vous affligez pas , mon cher baron , lui dit le « papa. Il est allé faire quelque nouvelle étourde- <c rie, et il nous rejoindra au Champagne. Soupons, « soupons. — Soupons, répètent les Orléanais.» Et bientôt on ne pense plus au marquis.

Cependant on était au dessert ; le vin d'Aï allait briser sa prison , et répandre une chaleur non- Yelle dans toutes les têtes, dans tous les cœurs. « Ceci devient inquiétant, s'écria M. d'Apremont;

tr il ne paraît pas. Qui peut donc le retenir loin « d'une* demoiselle, qu'il aime, et qu'il épouse dece main? Labrie , courez au château, et amenez- « moi son valet de chambre.

« Vous allez nous trahir , tout découvrir , disait « le comte au baron. Von liez-vous qu'il vous ente levât Sophie ? Regardez-îa , regardez sa cousine : « elles sont radieuses. — Elles ont eu connaissance ce du projet, je l'avoue; mais elles ne l'ont pas « exécuté. — Eh , n'est-ce pas la même chose ? Si <( tout le monde avait votre scrupuleuse probité , « la vie serait d'une uniformité insupportable. » Tout cela se disait bien bas , comme vous pouvez le croire.

Zéphire paraît, a Où est votre maître ? lui de- « mande M. d'Apremont. — Je l'ignore, monsieur. « — Ne savez-vous rien, au moins, qui puisse nous «aider à établir quelques conjectures? — Hier, il « m'a mené avec lui à Pithiviers. Il m'a chargé de « faire mettre de solides volets de bois à sa chaise « de poste , de bonnes serrures aux portières , et « de conduire cette chaise ici , ce soir , à la nuit <c tombante , s{>us les grandes charmilles qui bor- « dent les jardins de monsieur le comte.; — Des « volets de bois à une chaise de poste ! des ser- « rures aux portières! Que signifie tout cela? — ce Je l'ignore , monsieur. — Votre maître ne vous « a rien dit sur l'usage qu'il voulait faire de cette « voiture ? — Non , monsieur. — Est-elle encore « sous les grandes charmilles? — Non, monsieur. ZX^ 33

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« — Vous en êtes sûr. — J'ai passé par là, en me « rendant à vos ordres. — Corbleu, je prévoyais « une étourderie ; mais ceci me paraît aussi grave « qu'inexplicable. Et cette mauvaise tête-là ne m'a « pas laissé un cheval qui puisse servir. J'enver- « rais mes domestiques sur toutes les routes... Monu sieur le comte, prétez-moi des chevaux... » Depuis le matin , d'Orville avait fait partir tous les siens, et ceux du marquis ne devaient revenir que le lendemain, pour la cérémonie du mariage. «Vous savez, monsieur, que je n'ai ici que des « chevaux de carrosse. — Et ceux de votre maître , « Zéphire , qu'il a pris la précaution d'éloigner « pour faire entièrement manquer ma partie de «chasse?... — Monsieur, ils ne sont pas revenus. '< — Corbleu, tout ceci est diabolique.

« Monsieur , reprit d'Orville , pourquoi tant « vous tourmenter? Il est évident que le marquis a a fait arranger, pour un usage très-particulier, « cette chaise de poste qvii ne se trouve plus ; « qu'il est parti lui-même dans cette voiture; qu'il « a trois heures d'avance sur tous ceux qu'on « pourrait envoyer après lui ; que la nuit , d'ail- « leurs , favorise sa marche , et qu'il est impossible « qu'il ne rentre pas , au plus tard , à la pointe «du jour. — Je le crois comme vous, monsieur «le comte. S'il ne paraissait pas demain, s'il fai- « sait un pareil affront à ma fille!... Corbleu, j'ai « soixante ans ; mais mon épée ne tient pas dans « le fourreau... Expliquez-moi donc, vous autres,

« ce que signifient ces gros volets de bois , et ces « serrures aux portières. En vérité , je m'y perds, a — Eh, qui ne s'y perdrait pas! C'est probablece blement, comme vous le disiez tout à l'heure, ce un nouveau coup de téte... — Coup de téte , ce monsieur le comte , vous éteins bien bon. Une ce crânerie , un acte de démence , quelque chose ce qui surpassera tout ce qu'il a fait jusqu'ici... En ce vérité, je suis déjà bien las de mon gendre, et ce si je pouvais décemment rompre avec lui... — <c Et qui vous en empêche , monsieur ? — La crainte ce du public , du ridicule , et surtout l'amour qu'il ce a inspiré à Sophie, je ne sais comment. — Vous ce me trouverez toujours prête , papa, à respecter ce votre volonté. — Je le sais, mon enfant, je le ce sais... Comment diable ! une heure du matin ce Allons nous coucher. Labrie , tu viendras m'éce veiller quand le marquis sera rentré. »

Que fait ce cher marquis enfermé dans sa propre chaise, et courant toujours? Au moment du départ, il commença par jurer contre le comte, le baron et même contre Sophie , qui tous trois s'étaient joués de sa crédulité , et de son penchant à rendre service. Après d'inutiles juremens vinrent les réflexions. Où me conduisent - ils? Je ferai la course contre les Anglais, me disait d'Orville; ils me mènent donc à quelque port de mer, et bien* certainement je ne me marierai pas demain. On ne dira rien à M. d'Apremont; il m'attendra à l'heure de la cérémonie, je ne paraîtrai pas, il sera fu-

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rieux, et voilà la moitié cie ma fortune au diable. Il faut sortir d'ici, dussé-je me mettre les coudes et les genoux en sang... Tout cela est d'une solidité!... J'ai trop bien pris mes précautions... Tous les rieurs seront contre moi , et je crois que je rierais moi - même, sans la perte que je vais faire, d^ cent mille livres de rente. Bah! le papa d'Apremont n'est pas le seul homme de France qui ait de la fortune, et si sa petite Sophie est coiffée du sentimental baron, je ne dois pas trop la regretter. Cependant je voudrais bien faire échouer leur projet, ou plutôt le mien. Si je pouvais, inopinément, reparaître au milieu d'eux, les déconcerter par ma présence, rentrer dans mes droits, et conduire, à leurs yeux, ma future à l'autel... Oh, ce serait charmant, divin... Que diable, les chevaux qui sont à ma voiture n'iront pas jusqu'à Calais, jusqu'à Dieppe, jusqu'au Havre. On relaiera à quelque maison de poste; je crierai, on m'entendra, on me délivrera, et je reviendrai triomphant railler les railleurs.

Il y a de la philosophie dans ce que pensait alors le marquis, et dans le fond, de quoi pouvait-il raisonnablement se fâcher? C'est lui qui avait prépSré le coup , dont il venait d'être frappé.

La voiture arrête , et le marquis se met à crier d'une manière à briser les glaces de sa chaise, s'il y en avait eu. « Ne vous fatiguez point la poi- « trine , monsieur le marquis. Nous sommes dans « les champs , et vous ne pouvez être entendu

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'(que de nous. — Oh, oh, le comte était digne « d'être mon second : il a tout prévu. Dites donc, « un tel , où me conduisez-vous? — Au prochain «relais, monsieur le marquis. — Me voilà bien « instruit , en vérité. »

Allons, pensait-il, puisque nous ne changeons de chevaux qu'au milieu des champs, il est clair que je ne pourrai m'échapper qu'en descendant de ma chienne de chaise... Tudieu, comme ces chevaux -là vont! Ah, c'est tout simple : pour > qu'on m'embarque sans opposition, il faut que j'arrive avant le jour... Que diable, du château d'Apremont au port le plus voisin , il y a au moins quarante lieues ; je suis parti à neuf heures ; Fantomne s'avance; le soleil ne se montre qu'à six heures... Oui, cela peut se faire, en crevant quel ques chevaux.

Je commence à m'apercevoir que je n'ai pas soupé, et le prévoyant d'Orville m'a dit que je trouverais ici des provisions... Cherchons dans le coffre... Un petit poulet rôti, un pain au lait... On ne meurt pas de faim avec cela... Des pèches un peu froissées? qu'importe. Du vin, du sirop de groseille tout préparé... Me voilà dans l'abon» dance. Goûtons d'abord le vin. A la santé de ceux qui sont à table là-bas, et qui ne se doutent pas que je cours à la gloire. Je le répète : le tour est plaisant, bien joué; j'en rirai long-temps... Mais cette petite Sophie? qui l'aurait crue capable, avec son air innocent , de mener une intrigue? Ma foi,

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toutes réflexions faites, je dois m'estimer heureux

de ne pas l'épouser. Son baron aurait fort bien

pu me jouer quelque tour , plus piquant que

celui-ci.

On va, on arrête , on relaie, on repart. Ah, ah, dit le marquis , nous sortons des chemins de traverse; nous sommes sur le pavé; j'arrive sans doute à ma destination. En effet on arrête encore, et c'est pour la dernière fois. D'Oliban entend dételer, et emmener les chevaux. îl crie, il frappe avec les poings, avec les bouteilles vides, et personne ne lui répond.

Tout avait été parfaitement calculé. L'équipâge du corsaire avait passé, la veille, la revue du commis aux classes de la marine , et déjà il aurait été sous voiles , sans l'indispensable fête du Fojus. Un foyus est la dernière débauche, que font à terre ceux qui vont la quitter, très-incertains de la revoir. Celle-ci avait été poussée très-loin, et le capitaine avait donné l'exemple de l'intempérance, en attendant qu'il pût donner celui de la bravoure. Il avait passé la nuit au cabaret, au milieu de sa troupe et des bouteilles. C'est là que le trouvèrent les gens de d'Orville, après l'avoir inutilement cherché sur son bord. Ils s'efforcèrent de lui faire entendre la mission dont ils étaient chargés, le service que le comte attendait de lui, et le prix qu'il y mettait. Le capitaine les interrompait à chaque mot, leur versait à boire et criait : Vive le roi, et le bon vin.

Ces domestiques avaient passé une nuit fatigante, et l'accueil du capitaine leur convenait assez. Cependant, après avoir apaisé leur première faim , ils pensèrent au marquis qu'ils avaient laissé sur le bord de la Seine, et ils se demandèrent ce qu'ils en feraient, puisque le capitaine était hors d'état d'agir. Après des propositions , des réflexions, et d'inutiles discussions, ils se décidèrent à mettre eux-mêmes le marquis à fond de cale, et à l'y garder, jusqu'à ce que le capitaine eût recouvré la raison.

Ce parti n'était pas sans danger. Il faisait grand jour; le marquis, en sortant de sa prison, pourrait fort bien se défendre; les passans ne manqueraient pas d'intervenir, età Quillebœuf, comme ailleurs , il y a des gens qui sont spécialement chargés d'empêcher la violence , et de punir ceux qui se permettent d'en commettre. Ces considérations ralentirent un peu le zèle du valet de chambre ^ que d'Orville avait établi chef de l'expédition.

Cependant il n'y avait pas d'inconvénient à reconnaître si le bord de la rivière était libre encore, sauf à se déterminer d'après les circonstan ces. Ces fidèles et précieux domestiques montent sur une éminence , d'où ils doivent découvrir la voiture. Us regardent; ils se frottent les yeux... elle a disparu.

Retournons à petites journées , dit le valet de chambre , et ramenons ceux de nos chevaux que nous trouverons en état de marcher.

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Mais, que sont devenus la chaise de poste et notre prisonnier? Quelques pécheurs, habitans du hameau voisin, descendaient tranquillement la rivière i et ne comptaient que sur la modique journée que leur procurait leur travail. Ils entendent des cris; ils quittent l'aviron, ils se lèvent, ils voient la voiture; ils jettent leur petite ancre, et ils descendent à terre. Le marquis, qui présumait bien qu'il finirait par être entendu , ne cessait de crier et de frapper. Les pêcheurs l'interrogent; il leur répond par une phrase à laquelle on ne réplique pas souvent : Vingt-cinq louis à qui me tirera d'ici.

On ne pêche pas ordinairement avec des haches et des leviers, et on ne force pas des serrures avec des hameçons. Mais on ne renonce pas aisément à vingt-cinq louis, quand on ne possède pas six francs , et on veut les gagner , n'importe comment. Les pêcheurs coupent les cordes de leurs manœuvres; ils s'attellent aux brancards, et, en suant, en soufflant, en haletant, ils traînent chez eux la voiture , qu'ils se proposent de confisquer à leur profit , si celui qui est dedans ne veut , ou ne peut pas leur tenir parole.

Ils font sauter un des volets, et le marquis s'élance, en leur montrant une bourse pleine d'or. Plusieurs raisons le pressaient de sortir de sa voiture. Le comte avait pourvu à ses besoins; mais il n'avait pas pensé aux suites ordinaires de la digestion. D'Oliban, plus calme, s'occupa de son

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état présent, et il jugea que ce qu'il avait de mieux à faire était de dormir, pendant quelques heures. On courut tout le hameau , pour composer un lit passable à im beau monsieur , qu'une duchesse a fait enlever , et qui paie sa liberté vingt-cinq louis : vous voyez qu'au village , comme à la ville, on aime les nouvelles, et qu'on en fait, quand il n'y en a pas.

Les femmes des pécheurs mirent tout cuire pour régaler monsieur, quand il s'éveillerait; les maris juraient que si les domestiques de madame la duchesse venaient rôder autour du hameau , ils les assommeraient. Le marquis bâillant, et déjà sommeillant, se déshabillait sans rien entendre, sans même rien écouter.

A son réveil , il fit gaiement honneur au repas qu'on lui avait préparé. Il envoya chercher à Quillebœuf un ouvrier qui, tant bien que mal, mit sa chaise en état de servir à un homme libre ; il fit venir des chevaux de poste, paya généreusement ses hôtes , et reprit la route du château d'Apremont.

Qu'a-t-on fait dans ce château depuis que nous en sommes partis? Le vieux seigneur passa la nuit a rêver au singulier voyage de d'Oliban , et , à chaque instant , il croyait entendre le bruit d'une voiture; à chaque instant, il se mettait sur son séant , il prétait l'oreille , et laissait retomber sa téte sur son oreiller. Madame Descourtils riait ,

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en pensant aa passé et à l'avenir. Sophie soupirait. Le comte arrangeait le discours, que probablement il serait obligé d'adresser à M. d' Apremont. Le baron écoutait sa conscience , et il ajoutait, complaisamment , aux reproches qu'elle lui faisait.

Au point du jour , le comte entra chez lui. «Vous vous êtes conduit, hier, comme un enfant, «mon cher Vercelle : on n'a pu vous tirer un mot «de toute la soirée. Vous prenez, au tragique, «une chose qui me paraît très - plaisante , et rien «de plus. — Laissez - moi , monsieur le comte , «laissez - moi. — Comment, que je vous laisse î « — Si le marquis rencontre les Anglais, il se bat- « tra , et s'il est tué , je serai coupable d'un meur- «tre. — Ce sera lui , ce sera moi : vous ne vous «êtes presque pas mêlé de cette affaire-là. Reve- « nez à vous , le dénoûment approche. Je veux « bien me charger de le préparer ; mais au moins, « secondez-moi.

« Eh bien, messieurs, savez- vous quelque chose « de cet insensé-là? dit M. d'Apremont qui n'avait « pu rester au lit , et s'était levé avec l'aurore. Ma «foi, non, répond le comte? Mais concevez-vous «quelque chose à cet événement - là , reprend le « vieux seigneur ! — Oh, cela s'expliquera tôt ou «tard, réplique d'Orville. — Tôt ou tard! Mais «dans quatre heures il doit épouser ma fille , et «corbleu , j'en suis bien fâché... — Qu'avez-vous,

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«nion cher baron? Vous pâlissez, vous chaiîce- «lez... — A mes pieds! à mes pieds, Vercelle! que « signifie cela ?

— «Oh, le baron ne parlera pas. Je vais vous a expliquer , monsieur , une affaire qui vous pa- «raît furieusement embrouillée, et qui pourtant (cest très-claire. — De grâce, monsieur le comte, «laissez- moi m'accuser, solliciter mon pardon... « — Oh, parbleu, vous direz de belles choses! Je «vais parler, vous dis -je, car enfin il est temps «d'en finir.

«Vous avez un grand caractère, monsieur, et «cela doit être, puisque vous descendez directe- «ment de ce fameux Quillebert, que Godefroy «de Bouillon nomma marquis de Joppé dans la « Terre - Sainte. Ce grand homme bâtit, sur un «mamelon du mont Sinaï, une forteresse, dans «laquelle il se défendit trente mois contre les « Sarrazins. Cette montagne était âj?re à monter, «et de là est venu le nom d'Apremont, que les «descendans de Quillebert ont toujours porté de- «puis. — Tout cela est très - vrai, monsieur le « comte ; mais quel rapport y a-t-il entre ma gé- «néalogie, la fuite du marquis, et le mariage de «ma fille? — Jy viendrai, m.onsieur, j'y viendrai.

« Si les descendans de Quillebert se sont tou- « jours fait remarquer parleur valeur et leur fer- « meté , que le misérable vulgaire appelle entéte- «ment, les femmes de cette famille ont toujours « été citées comme des modèles de douceur. —

«Cela est encore vrai; mais au fait, par grâce. —

cf M'y voici.

(c Vous avez ordonné à mademoiselle d'Apre- « mont de recevoir le marquis en qualité d'époux.,. « — Et elle n'a pas eu de peine à m'obéir. — Elle (( en a eu beaucoup à vous cacher ses senlimens «secrets, et... — Des sentimens secrets! Cela ne «se peut pas. Corbleu,si ma fdle était capable...

— On ne donne pas son cœur par avis de part rens. Tout ce que peut faire une demoiselle bien «née, c'est d'accepter l'époux qu'on lui présente. « — Vous êtes bien sur qu'elle n'aime pas le mar- «quis? — Sa soumission, sa docilité, l'ont seules «portée à vous le laisser croire. — Eh bien, qui «aime-t-elle? Finissons... Allons, voilà l'autre qui «retombe à mes genoux... Je n'aime pas ces dé- « monstrations-là. Je vous ai promis ma nièce , et «vous l'aurez. — Il n'y a qu'une difficulté; c'est « qu'il n'aime pas madame Descourtils. — Mon- « sieur le baron , vous m'avez joué ! — Je vous « l'avoue, le cœur brisé de repentir. — Je ne vous «le pardonnerai de ma vie. Et ma nièce n'a pas «craint de m'abuser, de partager cette superche- «rie ! — Je vous défie, monsieur, de citer un mot «d'elle, qui ait pu vous faire croire qu'elle aimât «le baron, ou qu'elle en fût aimée.

«Oui, monsieur, il y a eu ici une conspiration, «dont le but était innocent, peut-être même lé- « gitime. INous avons voulu vous faire coniïaître « un fou , dont l'alliance vous aurait, donné des

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chagrins , et aurait fait le malheur de inademoiu selle votre fille. — Par exemple , je m'attendais « à cela , je l'avoue. Mais , baron , vous m'avez «trompé, vous que j'estime, que j'aime, que je « me serais complu à nommer mon neveu ! — Il o dépend de vous, monsieur, qu'il vous appar- « tienne de plus près. — Halte -là, s'il vous plaît, « monsieur le comte. Le descendant du marquis « de Joppé a cent bonnes mille livres de rente , uet ma foi... — Pourquoi, celui que volis jugiez « digne d'être votre neveu , ne le serait-il pas d'être a votre gendre? 11 descend, lui, de ce fameux Si- «mon de Montfort, qui n'a pas fait le voyage de «la Terre-Sainte; mais qui s'est croisé contre les « Albigeois ; que le pape a proclamé souverain du «Languedoc, et qui est mort glorieusement au «siège de Toulouse, en — Oh, je connais

«et je respecte sa noblesse. — 11 n'est pas riche, « et un vil intérêt ne le dirige pas. Il n'entend « point que vous vous dépouilliez , et il a assez « d'aisance pour ne pas vous être à charge. Il ne «vous privera pas de la douceur de passer votre « vie avec votre charmante fille. Elle restera avec «vous, et le baron se fera un devoir, un plaisir « de vous marquer sa reconnaissance. Il quittera «le service, et il embelhra vos derniers jours. Af- «fectueux, empressé, prévenant, il vous fera bé- « nir l'instant où vous aurez exaucé ses vœux. — « Corbleu , finissez , monsieur le comte, vous m'at-

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« tendrissez , et cela m'humilie. — Je n'ajouterai «qu'un mot: Vercelle vous a sauvé la vie. — C'en « est trop, c'en est trop !... Voilà ma nièce , à pré- « sent ! Eh bien, oui, madame, je pleure. Ditesce le, si vous le voulez, à vos parens, à vos amis, « à vos connaissances. — Le baron est chasseur, te — Bon , excellent , brave chasseur. — Il joue «aux échecs. - — Il n'est pas de ma force, mais «qu'importe? Il aime mon petit vin blanc. — Et « il adore» votre fille. — Passons chez elle, mes «amis. Ah, un moment. Qu'avez - vous fait du «marquis? Sans doute il est victime de votre con- « spiration. Il est de ces fous qui donnent de la « suite à leurs idées , et il serait ici , si vous ne « l'aviez fait disparaître. »

D'Orville raconte comment le marquis a cru à l'amour du baron pour l'aimable veuve ; par quels motifs oti Fa maintenu dans son erreur ; comment on lui a persuadé que Vercelle avait un rival à Orléans; comment il a conçu le sublime projet d'enlever ce -rival, pour servir son camarade, et comment il l'a été lui-même, par suite des mesures qu'il a prises, des soins qu'il s'est donnés; d'Orville raconte enfin tout ce que vous venez de lire.

« C'est bien, c'est très-bien, dit M. d'Apremont « en éclatant de rire. Corbleu, ce gendre-là m'en « aurait fait voir de belles ! Votre corsaire sera « pris, monsieur le comte, et le marquis, qui n'est

« pas très-rigoureusement noble, ira faire sa cour à ù quelque lady qu'il ne tardera pas à détromper « sur son compte. Passons chez ma fille.

«... En voici bien d'une autre à présent! Ditesce moi , mademoiselle , que signifie cette toilette u éblouissante ? — Vous m'avez ordonné, papa, « d'être prête de très-bonne heure. — Je vous ai « ordonné ! et vous me répondez cela en riant. « Vous saviez bien , espiègle , que toutes ces fance freluches ne serviraient à rien, puisque l'officieux u court maintenant l'Océan à pleines voiles. Réce mettez tout cela dans sa corbeille , et qu'on la ce reporte à Paris à son hôtel. Cependant tu ne te ce marieras pas sans bijoux, entends-tu? Le baron ce n'est pas opulent; je le suis, moi, et ta corce beil le sera plus riche que celle-ci... Ah! encore ce à mes genoux, et toujours à mes genoux. Levezcc vous tous les deux. Sophie , accorde à Vercelle ce la permission d'embrasser son épouse. Allons, ce mon gendre, en attendant le déjeuner, faisons ce une partie d'échecs que vous perdrez. »

Il eût été difficile au baron de gagner : il n'était pas à son jeu. Il se tournait ters Sophie; il se levait; il prenait, il baisait sa main; il revenait à son père; il lui demandait pardon; il retournait à Sophie ; il lui adressait les choses les plus tendres ; il prenait la main de M. d'Apremont , il la portait sur son cœur; il le regardait avec une expression î Le papa était enchanté et oubliait sa partie, ce Voilà de Famour, disait-il, et le marquis

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« ne le connut jamais. Cet homme-là n'était amou- « reux que de ma fortune. Vercelle , mon cher « Vercelie , tu quitteras le service , tu resteras <c avec moi, n'est-il pas vrai? Toute ma vie, mon «père. » Et son père l'embrasse, et Sophie le presse contre son sein , et madame Descourtils lui ouvre ses bras, et le comte le félicite. La scène était touchante, variée, entraînante; des larmes de joie roulaient dans tous les yeux.

«Je veux que le mariage se fasse, sans délai, « s'écria le papa d'une voix , que la sensibilité « rendait tremblotante. De ma vie , je n'ai été « aussi heureux qu'aujourd'hui, et si vous n'aviez « pas envoyé ce fou de marquis batailler contre «les Anglais, je serais, à l'heure c£u'il est, triste «comme mon bonnet de nuit. — Si, pourtant, « disait en soupirant le baron , il allait se faire « tuer. — Oh , que non , oh , que non. Et puis , « mon gendre , c'est lui qui l'a voulu. Il vous a « même priés de lui laisser l'honneur de l'inven- « tion. Ne nous occupons pas de cet homme-là « plus long-temps. Rions , buvons , chantons. — «Soit, répond la jeune veuve. — Soit, répète « Sophie. — Soit , disent le comte et le baron. »

Le marquis réfléchissait en courant la poste. Pourquoi, pensait-il, renoncerais-je à mademoiselle d'Apremont ? Elle aime Yercelle ? Celle que j'épouserai n'aura-t-elle pas, avant ou après, quelque chevalier, quelque beau lieutenant, que je n'aurai pas l'air de voir ? Je ne me suis pas trouvé,

ce matin, à l'heure indiquée; parbleu, ce n'est pas ma faute, et il m'est facile de le prouver. Ce qui ne s'est pas fait aujourd'hui, ne peut-il se faire demain ? Sera-ce la première fois qu'un mariage aura été retardé de vingt-quatre heures ? Ma foi , un homme sage ne renonce à un parti , de cent mille livres de rente , qu'à la dernière extrémité.

En roulant, en réfléchissant, en dormant, le marquis s'approchait du château. On y avait dîné, et on était tout au bonheur, quand on fut distrait par le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour, « Oh, oh, dit le comte, c'est la chaise du marquis! « Mes gens ont fait diligence : ces coquins-là au- « ront crevé les deux tiers de mes chevaux. Eh, «eh, c'est bien mieux que la chaise, le proprié- « taire est dedans. »

D'Oliban saute, entre, et se présente avec un petit air aisé. « Ma foi, marquis, lui dit M. d'Apre- « mont, je vous croyais aux prises avec les Anglais. « — Gomment, monsieur, vous êtes aussi du cornac plot ? — Je n'en étais pas hier; mais j'en suis à «présent. — Je ne reviens pas, monsieur, de la « surprise... — Qu'y a-t-il là qui doive vous éton- «ner?Puis-je mieux faire que de suivre votre « exemple ? Vous avez voulu protéger le baron ; «moi, je le protège réellement, et ma fille a eu « égard à ma recommandation. — Quoi, made- « moiselle épouse le baron ! — Elle l'épouse, mon « cher. Il lui faut un mari qui s'occupe d'elle , et

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