ACTE I, SCENE VI
Il est des inquiétudes bien peu raisonnables.
JULIEN
Il en est aussi de trop bien fondées.
ADÈLE
Julien , tu te plais à te tourmenter , et je n'aime pas cela. ITas-tu pas entendu mon père ? Ne sens-tu pas ce que ses procédés semblent nous promettre pour Tavenir ? Qui t'a dit qu'il n'a pas prié Blinville de pressentir ma mère sur un mariage....
j u L I £ DT.
Fille trop confiante! qui t'a dit qu'il ait pensé à moi ?
ADÈLE
Et à qui veux -tu donc qu'il pense? Crois -tu que notre amour ait échappé à sa pénétration.
» JULIEN
Je serais désespéré qu'il en ait le moindre soupçon. Mes sentiments sont purs comme l'objet qui me les inspire; mais on juge les hommes sur les faits , et les apparences sont contre moi. Ses bienfaits même....
ADELE.
Dis donc les faibles marques de sa reconnaissance.
JULIEN
Cette prétendue reconnaissance ajoute à mon ingratitude.
ADELE.
Toi ingrat! toi, Julien !
JULIEN
Je le suis, Adèle; je le suis. Ai-je dû t'aimer ! Ai-je dû te le dire !
Oui , mon ami , tu as dô m'aimer , parce que tit m'as trouvée aimable; tu as dû me le dire , parce qu'uu honnête homme dit toujours ce qu'il pense.
JULIBlf.
Et devais-tu m'écouter ?
ADÈLE, «vcc tentinent.
Faut -il écouter tous les hommes, et être soarde {X^ur celui seul qu'on préfère?
JULIEN
Adèle, l'efTet le plus cruel des passions est -de se dissimuler toujours ce qu elles ont de répréhensîfcle. A quel point nous égare déjà ce feu brûlant qui nous laisse à peine des intervalles de raison! Tu nous juges innocents, nous qui aimons en secret; qui Uessons, par une réserve coupable , tes parents et mes bienfititeurs! Si nos lois ne frappent point en^sore les ingrats, l'opinion puWique les flétrit : oserons-nous la braver?... Adèle , tu t'attendris !
Julien , tu rends mon existence pénible.
JULIEN
Pardon ; mais je te dois la vérité.
ADÈLE
Il jfallait penser tout cela plutôt.
JULIEN
Réfléchit-on à quinze ans ?
ADÈLE
Mon ami, tu t'exagères les obstacles qui semblent nous séparer, cl ton imagination se peint tout en