MEMoin
tuer. D'autres ont cru avec pi duc de Beaufort, par une f?
l'alarme exprès, croyant qu'il i le chasser du royaume, et que des assemblées secrètes et q juration. Mais quel que fût le en perdit la liberté. La Ghât eut ordre de se défaire de dispersés , et M°** de Chèvre dinal se vit alors maître plus douteuse. J'avais trop Beaufort pour avoir part ' également des amis de ¥ qu'elle ignorait les desseétait injustement perséci l'amitié pour moi, et le elle n'était pas entièrer était trop puissamment server longtemps deir agréables.
La cour était soum Chevreuse éloignée; et l'évoque de Beau^ nier à Pignerol; la prisée. J'étais preso qui n'eût point en cardinal ne m'ain:
site de déplaire vrcuse. Dans cet avec beaucoup f la fidélité et de je ne devais pa attendre de me sidérerais pas l'ingratitude d
m'avoir fait beaucoup de plaintes de M"*® de Chevreuse , elle me pressa de n'avoir, plus commerce avec elle , et de cesser d'être intimement de ses amis; elle désira aussi que je le voulusse être du cardinal Mazarin. Je la remerciai avec respect de la confiance qu'elle avait en ma fidélité; je l'assurai que je ne balancerais jamais entre ce que je lui devais et l'amitié de M"*® de Chevreuse ; que je devais obéir exactement à la défense qu'elle me faisait d'avoir à l'avenir aucun commerce avec elle, que je serais même son plus grand ennemi quand il me paraîtrait qu'elle eût véritablement manqué à son devoir; mais que je la suppliais de considérer qu'ayant été uni si lonp:temps avec M"» de Chevreuse dans tout ce qui regardait le service de la reine , je ne pouvais avec justice cesser d'être son ami tant qu'elle n'aurait d'autre crime que celui de déplaire au cardinal; que je souhaitais d'être ami et serviteur de ce ministre tant qu'elle Thonorerait de sa .confiance ; que je serais même dans ses intérêts en d'autres rencontres, mais que, dans ce qui regardait personnellement M"® de Chevreuse et lui , je demandais en grâce qu'il me fût permis de suivre mes premiers engagements. La reine ne me parut pas blessée sur Theure de cette réponse; mais , comme le cardinal la trouva trop mesurée , il la lui fit désapprouver, et je connus, par une longue suite de mauvais traitements , que ce que je lui avais dit m'avait entièrement ruiné auprès d'elle ; j'observai toutefois la conduite qu'elle m'avait prescrite vers M"® de Chevreuse, après lui en avoir rendu compte exactement. Je ne trouvai dans la suite guère plus de reconnaissance de son côté pour m'être perdu cette seconde fois afin de demeurer son ami, que je venais d'en trouver dans la reine ; et M™® de Chevreuse oublia dans son exil aussi facilement tout ce que j'avais fait pour elle , que la reine avait oublié mes services quand elle fut en état de les récompenser.
Cependant le duc d'Enghien , trouvant à son retour tout le changement que je viens de dire et ne pouvant témoigner
Sâi MÉMOIRES
au duc de Beaufort, qui était en prison, le ressentiment qu'il avait de ce qui s'était passé entre M"**^ de Longueville et M"^ de Montbazon, il laissa à Goligny la liberté de se battre contre le duc de Guise , qui avait été mêlé dans cette affaire. Coligny était faible et peu adroit, et il relevait d'une longue maladie ; il choisit d'Estrades, qui depuis a été maréchal de France, pour appeler le duc de Guise, qui se servit de Bridieu , et ils prirent leur rendez-vous à la place Royale. Le duc de Guise, en mettant l'épéc à la main, dit à Coligny : (< Nous allons décider les anciennes querelles de nos deux maisons, et on verra quelle différence on doit mettre entre le sang de Guise et celui de CoUgny. > Le combat fut bientôt fini : Coligny tomba , et le duc de Guise , pour l'outrager, en lui ôtant son épée, le frappa du plat de la sienne. D'Estrades et Bridieu se blessèrent dangereusement, l'un l'autre, et furent séparés par le duc de Guise. Coligny, accablé de douleur d'avoir si mal soutenu une si belle cause, mourut, quatre ou cinq mois après, d'une maladie de langueur.
[1644.] Je passai beaucoup de temps à la cour dans un état ennuyeux ; mon père y avait des prétentions par luimême : on lui faisait quelquefois de petites grâces, en lui disant qu'elles lui étaient faites uniquement à sa considération , et que je n'y avais aucune part. L'amitié que j'avais pour le comte de Montrésor m'exî)osa encore à de nouveaux embarras. Il avait quitté Monsieur par la haine qu'il portait à l'abbé de la Rivière, et il s'était fait un honneur à sa mode non-seulement de ne point saluer l'abbé de la Rivière, mais d'exiger de ses amis que pas un d'eux ne le saluât , quelques civilités et quelques avances qu'ils reçussent de lui. J'étais, comme plusieurs autres, dans cette ridicule servitude, et elle m'avait attiré depuis longtemps la haine de Monsieur. 11 se plaignit de moi avec aigreur à mon pèiv, et il lui déclara enfin que, puisque je lui manquais de considération dans une chose aussi indifférente, il se croyait
obligé de s'opposer directement à toutes mes prétentions et à tous mes intérêts ; qu'il ne demandait point que je cessasse d'être ami de Montrésor ni que j'eusse aucune liaison avec l'abbé de la Rivière, mais qu'il recevrait désormais comme un manque de respect à sa propre personne si je continuais à traiter si indignement un homme qu'il aimait. J'avais peu de bonnes raisons à opposer à celles de Monsieur. Je priai néanmoins mon père de lui faire approuver que je ne changeasse point de conduite jusqu'à ce que j'eusse écrit à Montrésor , et qu'il m'eût fait réponse. Il reçut ma lettre , et il parut aussi blessé de la permission que je lui demandais de saluer l'abbé de la Rivière , que si je lui eusse dû toutes choses, et qu'il ne m'eût point d'obligations. Je connus bientôt que sa reconnaissance serait pareille à celle de la reine et de M™* de Chevreuse; je demeurai toutefois dans les règles que je m'étais imposées, et je me contentai de rendre uniquement le salut à l'abbé de la Rivière , sans aucune autre sorte de commerce avec lui.
[1645.] Le cardinal jouissait tranquillement de sa puissance et du plaisir de voir ses ennemis abattus; ma fortune était désagréable , et je portais impatiemment la perti; de tant d'espérances. J'avais voulu m'attacher à la guerre, et la reine m'y avait refusé les mêmes emplois que trois ou quatre ans avant elle m'avait empêché de recevoir du cardinal de Richelieu. Tant d'inutilités et tant de dégoûts me donnèrent enfin d'autres pensées, et me firent chercher des voies périlleuses pour témoigner mon ressentiment à la reine et au cardinal Mazarin. La beauté de M™° de Longueville , son esprit et tous les charmes de sa personne attachèrent à elle tout ce qui pouvait espérer d'en être souffert. Beaucoup d'hommes et de femmes de qualité essayèrent de lui plaire ; et par-dessus les agréments de cette cour. M"® de Longueville était alors si unie avec sa maison, et si tendrement aimée du duc d'Enghien, son frère, qu'on pouvait se ré-
LA ROCHEFOl'CArLD. 15
pondre de l'estime et de ramitié de ce prince quand on était approuvé de madame sa sœur.
[1646.] Beaucoup de gens tentèrent inutilement cette voie 9 et mêlèrent d'autres sentiments à ceux de Tambition. Miossens y qui depuis a été maréchal de France , s*y opiniâtra le plus longtemps, et il eut un pareil succès. J'étais de ses amis particuliers , et il me disait ses desseins. Ils se détruisirent bientôt d'eux-mêmes; il le connut, et me dit plusieurs fois qu'il était résolu d'y renoncer ; mais la vanité , qui était la plus forte de ses passions, l'empêchait souvent de me dire vrai, et il feignait des espérances qu'il n'avait pas, et que je savais bien qu'il ne devait pas avoir. Quelque temps se passa de la sorte , et enfin j'eus sujet de croire que je pourrais faire un usage plus considérable que Miossens de l'amitié et de la confiance de M""® de Longueville; je l'en fis convenir lui-même. Il savait l'état où j'étais à la cour; je lui dis mes vues^ mais que la considération me retiendrait toujours, el que je n'essaierais point à prendre liaison avec M"** de Longueville s'il ne m'en laissait la liberté. J'avoue même que je l'aigris exiM^ès contre elle pour l'obtenir , sans lui rien dire toutefois qui ne fût vrai. Il me la donna tout entière, mais il se repentit de me l'avoir donnée quand il vit les suites de cette liaison. Il essaya inutilement bientôt après de la traverser par beaucoup de bruit et d'éclat, qui ne changèrent rien à mon dessein. M"® de Longueville partit peu de temps après pour aller à Munster, où le duc de Longueville, son mari, était allé traiter de la paix.
Mon père obtint alors pour moi la permission d'acheter le gouvernement de Poitou; je suivis le duc d'Enghien à i armée, qu'il commandait sous Monsieur : on attaqua Courtray. Piccolomini et le marquis de Caracéne se présentèrent :îux lignes avec trente mille hommes. Mais, au lieu d'entreprendre de les forcer, ils se retranchèrent de leur côté, et les deux camps ne furent éloignés que de la portée du iiu)usquet. Les ennemis tentèrent inutilement de jeter quelques
secours uans la viue, ei us se reiirereni eniin irois ou quatre jours avant qu'elle se rendît, pour n'être pas témoins de sa prise. On alla ensuite à Mardick. Ce siège fut difficile et périlleux, par le grand nombre d'hommes qui défendaient la place, et qui étaient relevés tous les jours par des troupes fraîches qui y arrivaient de Dunkerque; leur défense fut célèbre encore par cette grande sortie dont on a tant parlé, où le duc d'Enghien, suivi de ce que le hasard avait fait trouver auprès de lui d'officiers et de volontaires , arrêta, sous tout le feu de la place, l'effort de deux mille hommes qui venaient attaquer un logement sur la contrescarpe, et nettoyer la tranchée. On perdit beaucoup de gens de qualité : le comte de Fleix, le comte de la Rocheguyon et le chevalier de Fiesque y furent tués ; le duc de Nemours et plusieurs autres y furent blessés; j'y reçus trois coups de mousquet, et je revins ensuite à Paris. Monsieur finit sa campagne par la prise de Mardick, et laissa le commandement de l'armée au duc d'Enghien, qui prit Dunkerque.
[1647.] On commençait à se lasser de la domination du cardinal Mazarin : sa mauvaise foi, sa faiblesse et ses artifices étaient connus; il accablait les provinces par des impôts, les villes par des taxes, et il avait réduit au désespoir les bourgeois de Paris par la suppression des tentes de l'hôtel de ville. Le parlement portait impatiemment ces désordres : il essaya d'abord d'y remédier par des remontrances à la reine et par des voies respectueuses; mais il se disposait à en prendre d'autres , puisque celles de la douceur étaient inutiles. Le cardinal n'avait pas ménagé le duc d'Enghien sur la charge d'amiral vacante par la mort du duc de Brézé , son beau-frère , qui avait été tué ^ . Le prince de Condé avait fait paraître son mécontentement et s'était retiré à Valéry. M™® de Longueville , dont j'avais alors toute la confiance , sentait aussi vivement que je le pouvais désirer la
' Le 14 juin 1646 devant Orbitello.
conduite du cardinal envers le duc d*Enghien pour les intérêts de sa maison. Ces commencements d'aigreur furent quelque temps méprisés par le cardinal : il se fiait à ses artifices et à sa fortune, et plus encore à Tesprit de sen^itude de la nation.
Il haïssait le parlement qui s'opposait aux édits par des assemblées et par des remontrances, et il attendait une occasion de l'abaisser. Il donnait cependant des espérances au duc d'Enghien pour l'adoucir, il ménageait même un peu plus les particuliers, et, bien qu'il fût également opposé à ma fortune, je ne lui voyais pas toujours la même dureté pour moi. Il était maître absolu de l'esprit de la reine et de Monsieur, et plus sa puissance augmentait dans le cabinet, et plus elle était odieuse dans le royaume. Il en abusait dans la prospérité, et il paraissait toujours faible et timide dans les mauvais succès. Ces défauts , joints à son manque de foi et à son avarice, le firent bientôt haïr et mépriser, et disposèrent tous les corps du royaume et la plus grande partie de la cour à désirer un changement.
[1648.] Le duc d'Enghien, que je nommerai désormais le prince de Condé, par la mort de son père*, commandait l'armée de Flandre, et venait de gagner la victoire de Len$. Le cardinal , ébloui d'un si grand événement , songea moins à s'en servir contre les ennemis de l'État que contre l'État même, et, au lieu de profiter en Flandre de cette victoire, il tourna toutes ses pensées à se venger du parlement. Il crut devoir autoriser de la présence du roi la violence qu'il avait préméditée, et que la prospérité de ses armes retiendrait le peuple et le parlement dans la soumission et dans la crainte. Il choisit le jour que tous les corps étaient assemblés à Notre-Dame pour assister au Te Deuniy et, après que le roi et la reine en furent sortis , il fit arrêter le président de Blancmesnil , Broussel et quelques autres , qui s'étaient
' Ce prince était mort le 26 décembre 1646.
opposés avec plus de chaleur aux nouveaux édits et à la misère publique. Cette entreprise du cardinal n'eut pas le succès qu'il en attendait. Le peuple prît les armes; le chancelier, pour éviter sa fureur, se sauva dans Thôtel de Luynes. On le chercha dans la maison pour le mettre en pièces, et le maréchal de la Meilleraye y alla en diligence avec quelques compagnies du régimept des gardes pour le sauver. Il fut en péril lui-même; on tendit les chaînes des rues , on fit partout des barricades , et le roi et la reine se virent investis dans le Palais-Royal, et forcés de renvoyer les prisonniers que le parlement leur envoya demander. Dans ce trouble, le coadjuteur de Paris, qui jusqu'alors n'avait pomt paru dans les affaires, et qui voulait s'y donner part, prit cette occasion pour offrir son service à la reine, et pour s'entremettre d'apaiser la sédition. Mais son zèle fut mal reçu, et on fit même des railleries de son empressement.
Je n'étais pas alors à Paris, et j'étais allé par ordre de la reine à mon gouvernement. Ma présence même y fut nécessaire pour contenir le Poitou dans son devoir. Cette province avait commencé de se soulever, et on y avait pillé quelques bureaux du roi. Devant que de partir, il me paraissait que le cardinal voulait quelquefois me ménager, et qu'il feignait de désirer mon amitié ; il savait que la reine s'était engagée à moi, dans tous les temps, de donner à ma maison les mêmes avantages qu'on accordait à celles de Rohan et de la Trémouille, et à quehjues autres. Je me voyais si éloigné des grâces solides, que je m'étais arrêté à celle-là. J'en parlai au cardinal en partant : il me promit positivement de me l'accorder en peu de temps , mais qu'à mon retour j'aurais les premières lettres de duc qu'on accorderait, afin que ma femme eût cependant le tabouret. J'allai en Poitou, comme j'ai dit, dans cette attente, et j'y pacifiai les désordres ; mais j'appris que , bien loin de me tenir les paroles que le cardinal m'avait données, il avait accordé des lettres
de duc à six personnes de qualité, sans se souvenir de raoï. J'étais dans le premier mouvement qu'un traitement si extraordinaire me devait causer, lorsque j'appris par M"® de Longueville que tout le plan de la guerre civile s'était fait et résolu à Noisy , entre le prince de Conti et le duc de Longueville, le coadjuteur de Paris et les plus considérables du parlement. Elle me mandait encore qu'on espérait y engager le prince de Condé, qu'elle ne savait quelle conduite elle devait tenir en cette rencontre, ne sachant pas mes sentiments, et qu'elle me priait de venir en diligence à Paris pour résoudre ensemble si elle devait avancer ou retarder ce projet. Cette nouvelle me consola de mon chagrin, et je me vis en état de fairç sentir à la reine et au cardinal qu'il leur eût été utile de m'avoir ménagé. Je demandai mon cx)ngé ; j'eus peine à l'obtenir, et on ne me l'accorda qu'à condition que je ne me plaindrais pas du traitement que j'avais reçu, et que je ne ferais point d'instances nouvelles sur mes prétentions. Je le promis facilement , et j'arrivai à Paris avec tout le ressentiment que je devais avoir. J'y trouvai les choses comme M'"° de Longueville m'avait mandé; mais j'y trouvai moins de chaleur, soit que le premier mouvement fût passé, ou que la diversité des intérêts et la grandeur du dessein eussent ralenti ceux qui l'avaient entrepris. M"*® de Longueville même y avait formé exprès des difficultés pour me donner le temps d'arriver et me rendre plus maître de décider. Je ne balançai point à le faire, et je ressentis un grand plaisir de voir qu'en quelque état que la dureté de la reine et la haine du cardinal eussent pu me réduire, il me restait encore des moyens de me venger d'eux.
M. le prince de Conti entrait dans le monde : il voulait réparer, par l'impression qu'il y donnerait de son esprit et de ses sentiments, les avantages que la nature avait refusés à sa personne; il était faible et léger, mais il dépendait entièrement de M""* de Longueville, et elle me laissait le soin de le conduire. Le duc de Longueville avait de l'esprit et de
la cour , et en sortait encore avec plus de facilité . Il était faible, irrésolu et soupçonneux. Sa longue résidence en Normandie Tavait rendu maître du parlement de Rouen , de la plus grande partie de la noblesse et de plusieurs- places de cette province.
Le coadjuteur de Paris, qui était uni à lui par la parenté et par un long attachement d'amitié, avait beaucoup de crédit dans le peuple et dans le parlement de Paris par sa dignité de coadjuteur, et tous les curés exécutaient ses ordres. Il avait des amis et des partisans à la cour, et il entraînait dans ses intérêts Noirmoutiers, Laigues, quelque reste de la cabale des importants, et d'autres personnes qui cherchaient à se rendre considérables dans le trouble. 11 avait de l'élévation et de l'esprit, son humeur était facile et désintéressée; mais il cachait souvent ses sentiments à ses amis et savait feindre des vertus qu'il n'avait pas. Il avait de l'orgueil et de la fierté; les mépris que la reine et le cardinal avaient faits de son entremise pour apaiser les désordres des barricades, l'avaient mortellement irrité. Le parlement, irrité de Tinjure qu'il croyait avoir reçue dans la personne du président Blancménil et de Broussel, était devenu plus fier par leur liberté, que la reine n'avait osé refuser. Les plus puissants et les plus exposés de ce corps songeaient à se mettre à couvert du ressentiment du cardinal et à prévenir sa vengeance.
Je trouvai les choses en cet état, et je m'appliquai unifjuement à surmonter les craintes et les irrésolutions du prince de Conti et du duc de Longueville qui devaient donner le branle à un si grand dessein.
Le prince de Condé avait changé de sentiment, et avait pris des mesures avec la cour. La liaison que j'avais avec M. le prince de Conti et avec M™® de Longueville ne lui était pas agréable, mais il ne m'en faisait rien paraître. Les esprits s'aigrissaient de toutes parts, et le cardinal Mazarin,
luî trouvant plus de sûreté dans Pans, résolut enfin den partir; et, de concert avec Monsieur et M. le Prince, d'en former le "siège, après avoir mené le roi à Saint- Germain. Cette entreprise ne se pouvait exécuter par les formes ordinaires. Les conséquences en étaient trop périlleuses et trop préjudiciables à l'Etat. Le roi avait peu de troupes, mais on crut qu'il en avait assez pour occuper les passages, et pour réduire cette grande ville par la faim. On croyait qu'elle serait divisée par les cabales , et que , man- (juant de chefs et de troupes réglées, et de toutes sortes de l)rovisions, elle recevrait la loi qu'on lui voudrait imposer.
[1649.] Dans cette espérance, le roi, suivi de Monsieur, de la reine , de M. le duc d'Orléans , de M. le Prince , et du prince de Conti, partit secrètement de Paris à minuit, la veille des Rois de l'année 1649, et alla à Saint-Germain. Toute la cour suivit avec beaucoup de désordre. M"»* la Princesse voulut emmener M""*^ de Longue ville , qui était sur le point d'accoucher ; mais elle feignit de se trouver mal et demeura à Paris.
Ce départ si précipité du roi mit un trouble et une agitation dans l'esprit du peuple et du parlement, qui ne se peut représenter. Ceux mêmes qui avaient pris le plus de mesures contre la cour furent ébranlés , et le moment de décider leur parut terrible. Le parlement et le corps de ville députèrent Il Saint-Germain, pour témoigner leur crainte et leur soumission. J'y allai le même jour que la cour y arriva. Le duc de Longueville s'y rendit aussi. Je retournai à Paris une fois <îu deux pour rassurer ceux du parti qui étaient chancelants , et pour concerter avec M"*® de Longueville, le coadjutcur, Longueil et Broussel, le jour que le prince de Conti et le duc de Longueville s'y devaient rendre. Le cardinal Hazarin, sachant que je pouvais y aller et en sortir facilement, bien <iue les portes fussent soigneusement gardées, me pria de lui apporter de l'argent; mais je refusai de m'en charger, .ne voulant ni lui faire ce plaisir, ni mal user de sa con-
retournai à Saint-Germain pour en faire partir M. le prince de Conli et le duc de Longueville. Ce dernier faisait naître sans cesse des obstacles, et se repentait de s'être engagé; j'appréhendai même qu'il ne passât plus loin, et qu'il ne découvrît à M. le Prince ce qu'il savait de l'entreprise. Dans ce doute, je renvoyai Gourviile à Paris, pour dire à M"® de Longueville et au coadjuteur le soupçon que Ton devait avoir du duc de Longueville; je le chargeai de voir Longueil et Broussel , et de leur faire comprendre le péril qu'il y avait au retardement. On doit trouver étrange que j'eusse confié une affaire d'un tel poids à Gourviile , qui était alors fort jeune et peu connu; mais comme j'avais éprouvé sa fidélité en d'autres rencontres, qu'il avait l'esprit avancé et hardi , tous ceux avec qui je traitai prirent créance en lui , et ce fut sur les paroles qu'il portait des uns aux autres que l'on agit de concert. Il revint à Saint-Germain nous presser d'aller promptement à Paris; mais le duc de Longueville ne s'y pouvait résoudre, et nous fûmes contraints, le marquis de Noirmoutiers et moi, de lui dire que nous allions emmener M. le prince de Conti , et que nous déclarerions dans le monde que lui seul manquait de foi et de parole à ses amis, après les avoir engagés dans un parti qu'il abandonnait. Il ne put soutenir ces reproches, et il se laissa entraîner à ce que nous voulûmes. Je me chargeai de leur faire tenir des chevaux à une heure après minuit dans la cour des cuisines; mais, sans m'avertir, ils en prirent d'autres, et s'en allèrent à Paris. Je les attendais cependant au lieu qu'ils m'avaient marqué, et j'y demeurai jusqu'à la pointe du jour. Je ne pouvais rentrer dans le château pour savoir de leurs nouvelles, et je jugeais bien à quoi j'étais exposé si l'affaire était découverte , et si on me trouvait leur gardant des chevaux à une heure si suspecte; mais j'aimais encore mieux me mettre dans ce hasard que de les y exposer par un contre-temps. Enfin je sus qu'ils étaient partis,
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et je me rendis à Paris longtemps après qu'ils y furent arrivés.
Le bruit de leur venue se répandit en peu de temps, et iit différents effets. Le peuple les reçut avec joie; mais ceux du parlement qui ignoraient le traité de Noisy, fomenté par les partisans de la cour, publiaient que c'était un artifice, et que le prince de Conti et le duc de Longueville, liés au prince, de Condé par tant de proximité et par tant d'intérêts, ne se mettaient à la tête d'un parti que pour le sacrifier à la vengeance du cardinal Mazarin. Cette impression , si aisée à recevoir par un peuple timide et par le parlement étonné, fit douter quelque temps de la sûreté de M™® de Longueville, du prince de Conti, et de tout ce qui les avait suivis. Le parlement rejeta d'abord leurs offres, et il ne les reçut qu'après qu'il fut instruit par le coadjuteur, Broussel, Longueil, et par ceux qui savaient le traité. M. le prince de Conti et M™* de Longueville , pour donner plus de confiance, logèrent dans l'hôtel de ville, et se livrèrent entièrement entre les mains du peuple. La cour cependant avait ressenti vivement la retraite du prince de Conti , du duc de Longueville et des autres. Le cardinal soupçonna qu'elle fût de concert avec M. le Prince, et, se trouvant trop faible pour soutenir de si grandes affaires , il se préparait à sortir du royaume ; mais M. le Prince le rassura bientôt , et l'aigreur qu'il fit paraître contre M. le prince de Conti, contre M*"* de Longueville et contre moi fut si grande , qu'elle ne laissa pas lieu au cardinal de douter qu'elle ne fût véritable. On prit de nouvelles mesures pour affamer Paris, et le prince de Condé se chargea de l'événement d'une si grande entreprise. Le parti opposé ne négligeait rien aussi pour sa sûreté. Le duc d'Elbeuf , gouverneur de Picardie , s'était offert le premier au parlement, et il croyait trouver de grands avantages en se mettant à la tète du parti. Il avait de l'esprit et de l'éloquence, mais il était vain, intéressé et peu sûr. L'arrivée du prince de Conti et du duc de Longueville
lui donna de la jalousie. Il n'osa toutefois s'opposer ouvertement à la confiance que l'on devait prendre en eux , mais il la traversait avec beaucoup d'artifice. Le duc de Bouillon se joignit en même temps aux intérêts du parlement. J'ai parlé ailleurs de ses grandes qualités et de son mérite. Le vicomte de Turenne, son frère, était uni à lui, et il commandait l'armée d'Allemagne. Les vertus de ce grand homme sont plus connues par ses actions que par ce que j'en pourrais dire ici, et ce qu'il a fait depuis pour la gloire du roi et de l'État doit effacer la faute que l'intérêt du duc de Bouillon et de sa maison lui fit commettre en cette rencontre. Il entra dans les liaisons de son frère, et voulut employer l'armée qu'il commandait pour soutenir le parti de Paris; mais ses troupes suivirent leur devoir, et il fut contraint, pour chercher sa sûreté, de se retirer en Hollande.
Le maréchal de la Mothe-Houdancourt était ennemi particulier de Tellier, et il cherchait à se venger du traitement qu'il lui avait procuré en le faisant arrêter prisonnier, après lui avoir ôté l'emploi de Catalogne. Il avait de la valeur et de la capacité dans la guerre, un esprit médiocre, et du bon sens, et, par un sentiment ordinaire à ceux qui ont fait eux-mêmes leur fortune, il craignait beaucoup de la hasarder. Il prit néanmoins le parti du parlement.
Le duc de Beaufort suivit bientôt cet exemple : il s'était sauvé du donjon de Vincennes avec beaucoup de hardiesse, d'industrie et de bonheur, et il fut reçu du peuple comme son libérateur. Tant de personnes considérables élevèrent les espérances du parti : on leva de grandes sommes d'argent, on fit des troupes; le parlement de Paris écrivit aux autres parlements du royaume; on envoya des lettres circulaires dans les provinces; on distribua les charges de la guerre; les ducs de Beaufort, d'Elbœuf, de Bouillon, et le maréchal de la Mothe, furent généraux sous M. le prince de Conti. Le duc de Luynes, Noirmoutiers et moi fûmes lieutenants généraux. Le duc de Longueville, pour éviter l'embarras que le
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rang qu'il prétendait lui eût pu donner, alla en Normandie pour maintenir cette province dans ses intérêts. On accepta les offres considérables que rarchlduc fit d*hommes et d'argent; enfin, on se préparait à la guerre civile avec d'autant plus de chaleur que c'était une nouveauté , mais elle n'avait pour fondement que la haine du cardinal Mazarin , qui était presque également odieux aux deux partis.
Le besoin que l'on eut à Paris de faire proniptement des troupes en fit lever de mauvaises : on ne put choisir ni les officiers ni les soldats , et on fut contraint de recevoir indifféremment tout ce qui se présentait. Cependant le cardinal mettait tout en usage pour former des cabales dans le parlement, et pour diviser les généraux. La diversité de leurs sentiments et de leurs intérêts lui fournit bientôt toute la matière qu'il pouvait désirer. Dans l'autre parti , l'armée du roi se fortifiait tous les jours, et le prince de Condé, animé par son ressentiment particulier, faisait sa propre cause de l'intérêt du cardinal. Il avait occupé les passages les plus considérables pour empêcher la communication de la campagne avec Paris, et il ne doutait point que, manquant de secours et de vivres , cette ville ne fût bientôt réduite à la dernière extrémité. Charenton était retranché, et ceux do Paris qui s'en étaient emparés y avaient mis Clanleu avec deux mille hommes, pour conserver un poste sur les rivièi-es de Seine et de Marne. Le prince de Condé lîy foi-ça, sans ti'ouver presque de résistance. Cette action se fit en plein jour, à la vue de toutes les troupes du parti, et de plus de cinquante mille bourgeois sous les armes. Le duc de Cliâtillon, lieutenant général dans l'armée du roi , y fut tué. De l'autre côté, Clanleu et toute sa garnison furent taillée eu pièces. Ce désavantage mit une grande consternation à Paris. Les vivres y enchérissaient, et on commençait à craindre d'en manquer. Il y entrait néanipoins souvent des convois; et un jour qu'on en amenait un considérable , les troui)es du roi, commandées par Nerlieu, se trouvaient sur le chemin,
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auprès de Villejuit. Il y eut un combat assez opiniâtre dans le village de Vitry, où Ncrlieu fut tué. Le convoi passa, et, comme cette action dura quelque temps, tout Paris en prit Talarme , et plus de cent mille bourgeois sortirent pour nous recevoir. Ce succès, qui n'était d'aucune importance, fut reçu de ce peuple préoccupé comme une victoire signalée qu*il voulait devoir à la seule valeur du duc de Beaufort; et il fut conduit comme en triomphe jusqu'à l'hôtel de ville, au milieu des acclamations d'une foule innombrable de monde.
Peu de temps après, le marquis de Noirmoutiers sortit avec sept à huit cents chevaux et quelque infanterie, pour escorter un grand convoi qui venait du côté de la Brie. J'allai audevant de lui avec neuf cents chevaux pour faciliter son passage, que le comte de Grancey voulait empêcher avec pareil nombre de cavalerie et deux régiments d'infanterie. Nous étions à une demi-lieue l'un de l'autre, le marquis de Noirmoutiers et moi , et nous étions convenus de nous secourir au cas où le comte de Grancey vînt attaquer l'un de nous. Il me manda de m'avancer, et qu'il allait être chargé. Je lis ce qu'il désirait de moi, mais le comte de Grancey, qui sut que j'avançais, quitta le dessein d'attaquer Noirmoutiers, et vint au-devant de moi pour me combattre seul. Le marquis de Noirmoutiers lui vit faire ce mouvement; mais au heu de faire pour moi ce que j'avais fait pour lui, il continua son chemin avec le convoi , et se mit peu en peine d'un combat qu'il rendait si inégal par sa retraite. Nous marchâmes l'un à Tautre, le comte de Grancey et moi, avec un pareil nombre de cavalerie, mais très-différent par la bonté des troupes. Il avait de plus deux régiments d'infanterie, comme j'ai dit; je fis ma première ligne de cinq escadrons, et la seconde de quatre, commandée par le comte de Rauzan, frère des maréchaux de Duras et de Lorges; mais comme le comte de Grancey était éloigné de mille pas de son infanterie, je fis toute la diligence qui me fut possible I)Our le charger avant qu'elle fût arrivée; nous trouvâmes à
vingt pas les unes des autres une espèce de ravine qui nous séparait, nous la côtoyâmes deux cents pas pour en prendre la tête. Dans cet espace de temps, une partie de l'infanterie du comte de Grancey eut le loisir d'arriver, et à la première décharge tout ce que j'avais de troupe s'enfuit, et mon clievalfut tué. Ceux du chevalier de la Rochefoucauld et de Gounille le furent aussi. Un gentilhomme qui était à moi mit pied à ten'C pour me donner le sien ; mais je ne pus m'en servir, parce qu'un des escadrons qui poussait les fuyards était trop près. Le comte d'Holoch, qui était à la tête, et trois autres cavaliers, vinrent à moi, me criant: Quartier! J'allai à lui, résolu de ne pas l'accepter, et, croyant lui donner de l'épée dans le corps, je ne perçai que les deux épaules de son cheval, et mon épée s'arrêta toute faussée dans la selle. 11 me tira aussi à bout touchant; le coup fut si grand que je tombai à terre : tout son escadron, en passant presque sur moi, me tira encore. Six soldats arrivèrent, et, me voyant bien vêtu, ils disputèrent ma dépouille, et à qui me tuerait. Dans ce moment, le comte de Rauzan chargea les ennemis avec sa seconde ligne : le bruit de la décharge surprit ces six soldats, et, sans que j'en sache d'autres raisons, ils s'enfuirent.
Quoique ma blessure fût grande, je me trouvai néanmoins assez de force pour me relever, et, voyant un cavalier près de moi qui voulait remonter à cheval, je le lui ôtai et son épée aussi. Je voulais rejoindre le comte de Rauzan; mais en y allant je vis ses troupes qui suivaient l'exemple des miennes sans qu'on les pût rallier. Il fut pris et blessé, et mourut bientôt après; le marquis de Sillery fut pris aussi. Je joignis le comte de Matha, maréchal de camp, et nous arrivâmes ensemble à Paris. Je le priai de ne rien dire de ce qu'il avait vu faire à Noirmoutier , et je ne fis aucune plainte contre lui; j'empêchai même qu'on ne punît la lâcheté des troupes qui m'avaient abandonné, et qu'on ne les fit tirer au billet. Ma blessure , qui fut grande et
dangereuse, m'ôta le moyen de voir par moi-même ce qui se passa dans le reste de cette guerre, dont les événements furent peu dignes d'être écrits. Noirmoutiers et Laigues allé» lèrent en Flandre pour amener Tarmée d'Espagne, que Tarchîduc devait amener au secours de Paris, mais les promesses des Espagnols et leur assistance furent inutiles. Le parlement et le peuple, épuisés de tant de dépenses mal employées , se défiant presque également de la capacité et de la bonne foi de la plupart des généraux, reçurent l'amnistie bientôt après ^