PREMIÈRE PARTIE
d'après lo plan dêflnitif de l'auteur.
[1642.] La persécution que j'avais soufferte, durant l'autorité du cardinal de Richelieu, étant finie avec sa vie, je crus devoir retourner à la cour. La mauvaise santé du roi et le peu de disposition où il était de confier ses enfants et son État à la reine , me faisaient espérer de trouver bientôt des occasions considérables de la servir, et de lui donner, dans l'état présent des choses, les mêmes marques de fidélité qu'elle avait reçues de moi, dans toutes les rencontres où ses intérêts et ceux de M°® de Chevreuse avaient été contraires à ceux du cardinal de Richelieu. J'arrivai à la cour, que je trouvai aussi soumise à ses volontés après sa mort, qu'elle l'avait été durant sa vie. Ses parents et ses créatures y avaient les mêmes avantages qu'il leur avait pro-
' Le li mars 1649.
curés; et par un effet de sa fortune, dont on trouvera peu d'exemples, le roi qui le haïssait et qui souhaitait sa perte, fut contraint non-seulement de dissimuler ses sentiments, mais même d'autoriser la disposition qu'il avait faîte par son testament, des principales charges et des plus importantes places de son royaume. Richelieu avait encore choisi le cardinal Hazarin pour lui succéder au gouvernement des affaires ; et ainsi il fut assuré de régner bien plus absolument après sa mort, que le roi son maître n'avait pu faire depuis trente-trois ans qu'il était parvenu à la couronne. Néanmoins, comme la ssluUS du roi était désesi>érée, il y avait apparence que les choses changeraient bientôt de face, et que la reine ou Monsieur, venant à la régence, se vengeraient sur les restes du cardinal de Richelieu , des outrages qu'ils avaient reçus de lui.
[1643.] Le cardinal Mazarin, M. de Chavigny et M. des Noyers, qui avaient alors le plus de part aux affaires, voulurent prévenir ce mal-là, et se servir du pouvoir qu'ils avaient sur l'esprit du roi , pour l'obliger à déclarer la reine régente , et pour se réconcilier avec elle par ce service , qui devait paraître d'autant plus considérable à la reine, qu'elle croyait le roi très-éloigné de cette pensée, par le peu d'inclination qu'il avait toujours eue pour elle, et par la haison qu'il croyait qu'elle avait encore avec les Espagnols , par le moyeu de M™* de Chevreuse , qui s'était réfugiée en Espagne et qui était alors à Bruxelles.
M. des Noyers fut le premier qui donna des espérances à la reine de pouvoir porter le roi, par son confesseur*, à l'établir régente, croyant par là faire une liaison étroite avec elle, à l'exclusion de M. de Chavigny , qu'elle avait considéré davantage du vivant du cardinal de Richelieu. Mais M. des Noyers se trouva peu de temps après bien éloigné de ses desseins, car le confesseur eut ordre de se retirer, et lui-
' Le père SirmonU, de la Compagnie de Jésus.
D£ LA RUUH£;rUUUAULD. 241
même fut chassé ensuite. Il me parut que ce changement-là n*avait rien diminué des espérances de la reine, et qu'elle attendait du cardinal Mazarin et de M. de Chavigny le môme service que M. des Noyers avait eu dessein de lui rendre. Ils lui donnaient tous les jours Tun et Tautre toutes les assurances qu'elle pouvait désirer de leur fidélité, et elle en attendait des preuves, lorsque la maladie du roi, augmentant à un point qu'il ne lui restait aucune espérance de guérison, leur donna lieu de lui proposer de régler toutes choses, pendant que sa santé lui pouvait permettre de choisir lui-môme une forme de gouvernement qui pût exclure des affaires toutes les personnes qui lui étaient suspectes.
Cette proposition , quoiqu'elle fût apparemment contre les intérêts de la reine, lui sembla néanmoins trop favorable pour elle. Il ne pouvait consentir à la déclarer régente, et ne se pouvait aussi résoudre à partager l'autorité entre elle et Monsieur. Les intelligences dont il l'avait soupçonnée, et le pardon qu'il venait d'accorder à Monsieur, pour le traité d'Espagne ^ le tenaient dans une irrésolution qu'il n'eût peut-être pas surmontée si les conditions de la déclaration que le cardinal Mazarin et M. de Chavigny lui proposèrent, ne lui eussent fourni l'expédient qu'il souhaitait pour diminuer la puissance de la reine , et pour la rendre en quelque façon dépendante du conseil qu'il voulait établir. Cependant, la reine et Monsieur, qui avaient eu trop de marques de l'aversion du roi, et qui le soupçonnaient presque également de les vouloir exclure du maniement des affaires, cherchaient toutes sortes de voies pour y parvenir. J'ai su de M. do Chavigny même qu'étant allé trouver le roi de la part de la reine, pour lui demander pardon de ce qu'elle avait jamais fait, et môme de ce (ju'elle lui avait déplu dans sa con-
1 Ce traité avait été conclu par Fontrailles au nom de Gaston , frère de Louis XIII, le 13 mars 1642 avec le premier ministre d'Espagne.
LA ROCHEFOICAILP. -IG
2>Z MËMUlKJ&b
(luite, le suppliant particulièrement de ne point croire qu'elle eût eu aucune part dans Taffaire de Chalais ^ , ni qu'elle eût trempé dans le dessein d'épouser Monsieur après que Chalais aurait fait mourir le roi, il répondit sur cela à M. de (]havigny sans s'émouvoir : « En l'état où je suis, je lui dois pardonner, mais je ne la dois pas croire. » Chacun croyait d'abord avoir droit de prétendre la régence à l'exclusion l'un de l'autre ; et si Monsieur ne demeura pas longtemps dans cette pensée , pour le moins crut-il devoir être déclaré l'égent avec la reine. Les espérances de la cour et de tout le royaume étaient trop différentes, et tout l'État qui avait presque également souffert, durant la faveur du cardinal de Richelieu, attendait un changement avec trop d'impatience, pour ne recevoir pas avec joie une nouveauté dont chaque particulier espérait de profiter. Les intérêts différents des principaux du royaume et des plus considérables du parlement, les obligèrent bientôt à prendre parti entre la reine et Monsieur; et si les brigues qu'on faisait pour eux n'éclataient pas davantage , c'est que la santé du roi , qui semblait se rétablir, leur faisait craindre qu'il ne fût averti de leurs pratiques et qu'il ne fit passer pour un crime les précautions qu'ils prenaient d'établir leur autorité après sa mort. Ce fut dans cette conjoncture-là que je crus qu'il importait à la reine d'être assurée du duc d'Enghien. Elle aj)prouva la proposition que je lui fis de se l'acquérir; et m'élant rencontré dans une liaison très-particulière d'amitié avec Coligny , en qui le duc d'Enghien avait toute confiance, je leur représentai à l'un et à l'autre les avantages que la reine et le duc d'Enghien rencontreraient à être unis ; et <ju'()utre rintérêt particulier qu'ils avaient de s'opposer à
' Henri de Talleyrand, comte de Chalais, favori de Louis XIII. U s élait signalé par des actions d*éclat aux sièges de Montpellier et do Montauban Entraîné par la duchesse de Chevreuse dans une conspiration contre Richelieu, celui-ci le traita en criminel d'État et le fit périr sur réchafaud le 15 août 16i6.
rautorité de Monsieur, celui de l'État les y obligeait encore. Cette proposition était assez avantageuse au duc d'Enghien pour qu'il la reçût agréablement. 11 m'ordonna donc de contribuer à la faire réussir; et comme le commerce que j'aurais eu avec lui eût peut-être été suspect au roi ou à Monsieur, principalement dans un temps où Ton venait de lui donner le commandement de l'armée , et qu'en toutes façons il importait grandement de le tenir en secret, il désira que CL* fût à Coligny* seul que je rendisse les réponses de la reine, et que nous fussions les seuls témoins de leur intelligence. Il n'y eut aucune condition par écrit, et Coligny et moi fûmes dépositaires de la parole que la reine donnait au duc d'Enghien de le préférer à Monsieur, non-seulement par des marques de son estime et de sa confiance, mais aussi dans tous les emplois d'où elle pourrait exclure Monsieur par des biais dont ils conviendraient ensemble, et qui ne pourraient point porter Monsieur à une rupture ouverte avec la reine. Le duc d'Enghien promettait de son côté d'être inséparablement attaché aux intérêts de la reine, et de ne prétendre que par elle toutes les grâces qu'il désirerait de la cour.
Le duc d'Enghien partit peu de temps après pour aller commander l'armée en Flandre, et donner commencement aux grandes choses qu'il a depuis si glorieusement exécutées. Le roi, de qui la maladie augmentait tous les jours, voulant donner dans la fin de sa vie quelques marques de clémence, soit par dévotion ou pour témoigner que le cardinal de Richelieu avait eu plus de part que lui à toutes les violences qui s'étaient faites depuis la disgrâce de la reine sa mère, consentit de faire revenir a la cour les plus considérables de ceux qui avaient été persécutés; et il s'y disposa d'autant plus volontiers, que les mmistres, prévoyant beaucoup de désordres , essayaient d ooiiger des personnes de
• Maurice, comte de Colign} , frère aîné du duc de <'.h?.tilIon.
condition, pour s'assurer contre tout ce qui pouvait arriver dans une révolution comme celle qui les menaçait.
Presque tout ce qui avait été banni revint, et comme il y en aVait beaucoup d'attachés à la reine par des services qu'ils lui avaient rendus , ou par la liaison que la disgrâce fait d'ordinaire entre les personnes persécutées , il y en eut peu qui n'eussent pas assez bonne opinion de leurs services pour n'en attendre pas une récompense proportionnée à leur ambition, et beaucoup crurent que la reine, leur ayant promis toutes choses , conserverait dans la souveraine autorité les mêmes sentiments qu'elle avait eus dans sa disgrâce.
Le duc de Beaufort était celui qui avait conçu les plus grandes espérances : il avait été depuis très-longtemps particulièrement attaché à la reine , et elle lui avait donné une preuve si publique de sa confiance, en le choisissant pour garder M. le Dauphin et M, d'Anjou un jour que Ton croyait que le roi allait mourir, que ce ne fut pas sans fondement que l'on commença à considérer son crédit, et à trouver beaucoup d'apparence à l'opinion qu'il essayait d'en donner.
L'évêque de Beauvais, qui était le seul des serviteurs de la reine que le cardinal de Richelieu avait trop peu considéré pour l'ôter d'auprès d'elle, et qui par son assiduité avait trouvé occasion d'y détruire presque tous ceux qu'elle avait considérés, crut ne se devoir point opposer à la faveur du duc de Beaufort, et souhaita de faire une liaison avec lui pour ruiner de concert le cardinal Mazarin qui commençait de s'établir. Ils crurent d'en venir facilement à bout, non-seulement par l'opinion qu'ils avaient de leur crédit, et par l'expérience que l'évêque de Beauvais avait faite de la facilité avec laquelle il avait ruiné des personnes qui devaient être plus considérables à la reine par leurs services que le cardinal Mazarin , mais encore parce qu'étant créature du cardinal de Richelieu , ils croyaient que cette rai-
DE LA ROCHEFOt'CAULD. 245
son-là seule lui devait donner l'exclusion, et que la reine avait condamné trop publiquement la conduite du cardinal de Richelieu pour conserver dans les affaires une personne qui y était mise de sa main, et qui était auteur de la déclai*ation que le roi venait de faire, dont la reine paraissait aigrie au dernier point.
Cette confiance fit négliger au duc de Beaufort et à Téveque de Beauvais beaucoup de précautions durant les derniers jours de la vie du roi , qui leur eussent été bien nécessaires après sa mort, et la reine était encore assez irrésolue en ce temps-là pour recevoir les impressions que Ton eût voulu lui donner. -
Elle me cachait moins Tétat de son esprit qu'aux autres, parce que, n'ayant point eu d'autres intérêts que les siens, elle ne me soupçonnait pas d'appuyer d'autre parti que celui qu'elle choisirait.
C'était elle qui avait voulu que je fusse ami du duc de Beaufort dans une querelle qu'il eut contre le maréchal de la MeillerayeS et qui m'avait ordonné de voir le cardinal Hazarin, afin d'éviter un sujet de plainte au roi, qui était persuadé qu'elle empêchait ses serviteurs de voir ceux en qui il avait confiance; de sorte que, ne lui étant point suspect, je pouvais connaître plus facilement que personne l'impression que les raisons de l'un et de l'autre parti faisaient dans son esprit.
Elle commençait à craindre l'humeur impétueuse et altière du duc de Beaufort, qui, ne se contentant pas d'appuyer les prétentions du duc de Vendôme , son père , sur le gouvernement de Bretagne , appuyait encore celles de tous ceux qui avaient souffert sous l'autorité du cardinal de Richelieu , non-seulement pour attirer presque toutes les personnes do
* Cette querelle eut lieu à roccasion du gouvernement de Bretagne qu'avait obtenu le maréchal de la Meilleraye , au détriment de la maison de Vendôme, qui prétendait y avoir des droits.
2i6 MÉMOIIIES
condition par leur intérêt particulier dans une cause qui leur paraissait juste , mais encore pour avoir un prétexte de choquer par là le cardinal Mazarin , et , en remplissant les principales charges de TÉtat , se l'aire des créatures , et donner des marques si éclatantes de sa faveur, que Ton en pût attribuer la cause à tout ce qui eût été de plus capable de satisfaire son ambition et même sa vanité.
D'un autre côté, la reine considérait qu'après avoir confié ses enfants au duc de Beaufort, ce serait une légèreté que tout le monde condamnerait , que de la voir passer en si peu de temps d'une extrémité à l'autre sans aucun sujet apparent.
La fidélité du cardinal Mazarin et de M. de Chavigny ne lui était pas assez connue pour être assurée qu'ils n'eussent point de part à la déclaration ; et ainsi , trouvant des doutes de tous côtés, il lui était malaisé de prendre une résolution sans s'en repentir. La mort du roi l'y obligea néanmoins, et on connut bientôt que les soins du cardinal Mazarin avaient eu le succès qu'il désirait : car, dans le temps que l'on croyait que la reine le considérait comme l'auteur de la déclaration, toute l'aigreur en tomba sur M. de Chavigny; et soit que le cardinal Mazarin fût innocent , ou qu'il se fût justifié aux dépens de son ami, qui apparemment n'était pas plus coupable que lui , enfin il demeura dans le conseil.
Or, comme je ne prétends pas écrire toutes les particularités de ce qui s'est passé en ce temps-là , et que ce que j'en fais présentement est plutôt pour ne pas oublier quelques circonstances que j'ai vues, dont quelqu'un de mes amis a eu curiosité, que pour les faire voir, je me contenterai de rapporter seulement ce qui me regarde, ou au moins les choses dont j'ai été témoin.
Peu de temps après la mort du roi, il me fut bien aisé de connaître l'augmentation du crédit du cardinal Mazarin, et la diminution de celui du duc de Beaufort; l'un et l'autre paraissaient dans la confiance que la reine témoignait avoir
Ipuui lu ucituiiidi iud£.diiiiy puisqut? ut; uuiiiiL'i uiciiii uiieuiement opposé au duc de Beaufort, la puissance de Tun était J entièrement la ruine de l'autre.
i La cour était néanmoins encore fort partagée, et on at-
tendait le retour de M"® de Chevreuse comme la décision ■ de toutes choses : on ne la considérait pas comme une
personne qui voulût se contenter d'appuyer Tun des deux I partis, mais qui détruirait certainement celui qui dépendrait
le moins d'elle. J'avais moins de sujet que les autres de juger si avantageusement de son autorité.
La reine, qui m'avait toujours témoigné l'amitié qu'élite avait pour elle, m'en avait parlé depuis quelque temps avec assez de froideur , et l'incertitude où je la vis si elle la ïcrait revenir à la cour, me tira de celle où j'étais que les mauvais offices de Tévôque de Beau vais n'eussent point fait autant d'impression contre elle que contre tout le reste qu'il avait essayé de détruire.
La reine m'avait déjà ordonné de voir le cardinal Mazarin , et bien qu'elle eût approuvé la déclaration que je lui fis, que je ne pouvais être son ami et son serviteur qu'autant que je le verrais attaché au service de Sa Majesté, et qu'il ferait dans les grandes et dans les petites choses ce qu'on devait attendre d'un homme de bien et digne de l'emploi qu'il avait, je sus toutefois qu'elle eût souhaité que je lui eusse parlé avec moins de réserve, et qu'elle eût désiré que je lui eusse promis toutes choses aussi facilement que plusieurs autres personnes qui s'y étaient engagées d'autant plus aisément, qu'elles étaient résolues de n'en tenir aucune qu'en tant que leurs intérêts les y obligeraient. Elle me parut néanmoins satisfaite de ma visite, et ne me témoigna pas désirer rien de moi de plus que ce que j'avais fait.
On eut avis en ce temps-là que M™® de Chevreuse revenait en France, et la reine me parut plus irrésolue qui; jamais sur son retour à la cour ; non pas , comme je crois , qu'elle en fût retenue par aucune difficulté qu'il y eût à lui
accorder celte grûce, mais seulement afin que le cardinal Mazarin s'entremît pour la lui faire obtenir, et que M"® de Clievreuse lui fût obligée de ce qu'il aurait porté la reine à surmonter les raisons qui la retenaient, qui était une clause particulière de la déclaration, et une aversion étrange que le roi avait témoignée contre elle en mourant.
Je demandai permission à la reine d'aller au-devant de M*"® de Chevreuse, et elle me l'accorda d'autant plus Volontiers , qu'elle crut que je disposerais son esprit à souhaiter l'amitié du cardinal Mazarin, puisque je voyais bien que c'était une des choses que la reine désirait le plus.
Montaigu * avait été envoyé vere elle pour lui faire des propositions qui étaient davantage dans les intérêts du cardinal Mazarin; et c'était ensuite de quelques autres qu'on lui avait fait faire en Flandre, par le même homme, deux ou trois mois avant la mort du roi.
Je rencontrai M™® de Chevreuse à Brie, et Montaigu, qui était arrivé quelque temps devant moi, avait eu tout celui qu'il avait désiré pour faire réussir ses projets. Elle me témoigna d'abord qu'il lui était suspect, soit que véritablement elle manquât (J,e confiance pour lui , ou qu'elle crût que je ne serais pas bien aise de partager la sienne avec une personne que je ne connaissais point par moi, et que je n'avais pas gi'and sujet d'estimer sur le rapport des autres.
Elle désira donc que je ne lui parlasse point devant lui ; mais comme il lui importait d'être informée de l'état de la cour et de l'esprit de la reine, et que je vis bien qu'elle se méprendrait indubitablement à l'un et à l'autre si elle en jugeait par ses propres connaissances et par les sentiments que la reine avait eus autrefois pour elle, je crus être obligé de lui représenter les choses comme elles me paraissaient,
* D'origine anglaise. Abbé de Saint-Martin de Pontoise, très-bien en cour. La reine le voulait faire cardinal pour lui confier la direction des affaires dans le cas où Mazarin lui aurait été enlevé par la mort.
rentes de ce qu'elle les avait vues, il était nécessaire de prendre d'autres précautions que celles dont elle-même s'était servie;
Que la reine était certainement résolue de retenir auprès d'elle le cardinal Mazarin ; qu'il était malaisé de juger d'autre sorte que par les événements, si c'était là un bon ou un mauvais conseil, pour ce qu'étant créature du cardinal de Richelieu et uni avec ses parents, il était à craindre qu'il n'autorisât ses maximes; mais aussi que, n'ayant point eu de part à ses violences, et étant presque le seul qui eût connaissance des affaires étrangères, je doutais que , dans le besoin où étaient la reine et l'État d'un homme capable de les ménager, on pût facilement obtenir d'elle d'en exclure le cardinal Mazarin, outre que je ne voyais personne dont la capacité ou la fidélité fussent assez connues pour souhaiter de l'établir dans un emploi aussi difficile et aussi important que celui-là;
Que ma pensée était donc de ne point témoigner à la reine qu'elle revînt auprès d'elle avec dessein de la gouverner, puisque apparemment ses ennemis s'^itajent servis de ce prétexte-là pour lui nuire;
Qu'il fallait, par ses soins et par sa complaisance, se remettre au même point où elle avait été ; et qu'ainsi , étant unie avec M™® de Senecey , M"™*^ de Hautefort, et le reste de ceux en qui la reine se confiait, qui m'avaient tous donné parole d'être entièrement dans ses intérêts , elle serait en état de détruire ou protéger le cardinal Mazarin, selon que sa conservation ou sa ruine seraient utiles au public.
M"*® de Chevreuse me témoigna d'approuver mes pensées, et me promit affirmativement de les suivre; elle arriva auprès de la reine dans cette résolution-là; et quoiqu'elle en fût reçue avec beaucoup de marques d'amitié, je n'eus pas grande peine à remarquer la différence de la joie qu'elle avait de la voir, à celle qu'elle avait eue autrefois de m'en
parler; et je connus, par de certains défauts qu'elle remarqua . en sa personne, que les mauvais offices qu'on lui avait rendus avaient fait une assez grande impression sur son esprit.
M"*® de Chevreuse les méprisa tous néanmoins, et crut que sa présence détruirait en un moment tout ce que ses ennemis avaient fait contre elle pendant son absence.
Elle fut fortifiée dans cette opinion par le duc de Beaufort, et ils crurent l'un et l'autre qu'étant unis, ils pourraient facilement détruire le cardinal Mazarin devant qu'il eût eu le temps de s'établir.
Cette pensée fit recevoir à M™® de Chevreuse toutes les avances du cardinal Mazarin comme des marques de sa faiblesse; et elle crut que c'était assez y répondre que de ne passe déclarer ouvertement de vouloir sa ruine, mais seulement de la procurer en établissant M. de Châteauneuf * dans les affaires.
Elle crut aussi être obligée d'appuyer mes intérêts, et voyant la reine dans le dessein de me donner quelque établissement considérable, elle insista fort pour me faire avoir le gouvernement du Havre de Grâce, qui est entre les mains du duc de Richelieu , afin qu'en me procurant du bien , elle pût commencer la persécution et la ruine de cette maison-là.
Cependant le cardinal Mazarin , voyant bien que la reine n'était plus en état d'entreprendre une affaire de cette importance sans sa participation , crut que , pour l'empêcher, il suffisait de dire qu'il approuverait toujours avec beaucoup de soumission toutes les volontés de la reine; mais qu'il croyait être- obligé, non-seulement pour la reconnaissance qu'il lui devait , mais aussi pour l'intérêt du service de la reine , de lui représenter les raisons qu'elle avait de maintenir la maison de Richelieu; qu'il souhaiterait toujours
^ Charles de TAubespine , marquis de Châleaiineuf , ancien amant de M"* de Chevreuse; il avait suivi son parti et partagé sa disgrâce.
DE LA ROCHKFOUCALLD. 251
qu'elle les approuvât, mais qu'il ne croirait point avoir sujet de se plaindre quand on ne suivrait point son avis. Il ne se déclara pas si ouvertement sur le retour de M. de Châteauneuf, soit qu'il le crût si ruiné dans l'esprit de la reine qu'il s'imaginât lui pouvoir donner cette marque de sa . modération sans aucun péril , et qu'elle était assez éloignée de le remettre dans les affaires par son propre sentiment, sans qu'il essayât de faire quelque effort pour cela; mais enfin il se contenta de laisser agir M. le chancelier, qui , étant obligé pour sa propre conservation d'exclure M. de Châteauneuf , qui ne pouvait revenir à la cour sans lui ôtcr les sceaux, avait pris toutes les précautions imaginables auprès de la reine, par le moyen d'une de ses sœurs qui était religieuse à Pontoise, et de ce même Montaigu dont j'ai déjà parlé.
Cependant tous ces retardements aigrissaient au dernier point M"*® de Chevreuse; elle 1<îs considérait comme des artifices du cardinal Mazarin, qui non-seulement accoutumaient par là la reine à ne lui accorder pas d'abord les choses quelle en désirait, mais qui diminuaient beaucoup dans l'esprit du monde la bonne opinion qu'elle y voulait donner de son crédit. Elle témoignait souvent sa mauvaise satisfaction à la reine, et dans ses plaintes elle y mêlait toujours quelque chose de piquant contre le cardinal Ma/arin ; elle ne pouvait souffrir d'être obligée de lui parler de ce qu'elle désirait de la reine, et elle faisait paraître qu'elle aimait mieux n'en recevoir point de grâces, que d'en devoir une partie à l'entremise du cardinal. Lui, au contraire, qui voyait que cette conduite de M"*® de Chevreuse persuadait mieux à la reine qu'elle avait dessein de la gouverner que tout ce qu'il avait employé jusque-là pour le lui faire croire , prit des voies bien différentes pour la ruiner.