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DEUXIÈME PARTIE

[1646.] Il est presque impossible d'écrire une relation bien juste des mouvements passés, parce que ceux qui les ont causés , ayant agi par de mauvais principes , ont pris soin d'en dérober la connaissance, de peur que la postérité ne leur imputât d'avoir dévoué à leurs intérêts la félicité de leur patrie. Outre cette raison , il est assez malaisé à celui qui écrit des affaires de son temps, qu'il conserve ses passions si pures qu'il ne s'abandonne à la haine ou à la flatterie , qui sont les écueils ordinaires où la vérité fait naufrage. Quant à moi, je me propose de faire un récit désintéressé de ce qui s'est passé, pour laisser à ceux qui le liront la liberté entière du blâme ou de la louange.

La France avait déclaré la guerre en l'année 163S à la maison d'Autriche , et la fortune avait favorisé une si haute entreprise par tant d'heureux succès , qu'elle était victorieuse par tous les endroits où elle portait ses armes. Nous avions pénétré dans le cœur de la Flandre , ayant assujetti toute la rivière du Lys; l'on avait porté en Allemagne la victoire jusqu'au Danube , par la fameuse bataille de Nordlingen * , le Milanais était le théâtre de la guerre d'Italie, et, du côté d'Espagne, nos conquêtes n'auraient pas été boraées par le [\oussillon et la Catalogne sans Lérida , qui en était le terme fatal.

Ces prospérités , qui avaient commencé du temps du feu roi, avaient encore continué avec plus d'éclat pendant les cinq premières années de la régence, qui s'étaient rendues fameuses par de si belles et célèbres victoires; non sans

» Celle balaille fut gagnée par le duc d'Enghien, le 3 avril i645.

admiration que, dans un temps de minorité, d ordinaire exposé aux guerres civiles et domestiques, Ton eût remporté des avantages si considérables sur les étrangers.

Mais comme c'est Tétoile de notre nation de se lasser de son propre bonheur, et de se combattre elle-même quand elle ne trouve pas de résistance au dehors, ou bien que Dieu ait prescrit aux empires de certaines limites de puissance et de durée qui sont hors de la juridiction des hommes, nous avons perdu dans une campagne, par nos divisions, la plupart des conquêtes que nous avions faites pendant le cours heureux de plusieurs années. Mais avant que d'entrer dans la narration de ces troubles, il est à propos de dire comme les choses se gouvernaient dans le cabinet.

Le conseil du roi , pendant la régence de la reine , était composé de M. le duc d'Orléans, de M. le Prince et du cardinal Mazarin.

Les autres ministres, comme le chancelier, M. de Longueville, le surintendant Chavigny et Servien, y avaient peu de considération.

Les principales affaires se réglaient du conseil des princes et du cardinal, qui en avait l'entière direction par la confiance que la reine prenait en lui.

Les princes du sang étaient fort unis à la reine , et cette union produisait le bonheur public, d'autant que par là toutes les espérances des nouveautés étant ôtées, auxquelles notre nation a une pente naturelle : chacun aspirait par des services légitimes à quelque accroissement en sa fortune.

Le cardinal Mazarin entretenait cette bonne intelligence , avantageuse à sa conservation ; et lorsque Fun des princes voulait s'élever, il le modérait par l'opposition de l'autre , et, balançant leur puissance, la sienne était sans comparaison la plus respectée.

D'ailleurs il avait procuré au duc d'Orléans le gouvernement du Languedoc, et s'était si fort rendu dépendant l'abbé

ae la niviere, son premier minisire, qu u envisageai! loul^^s les voies hors des bonnes grâces du cardinal, pour son élévation au cardinalat, comme des précipices.

Pour le duc d*Enghien, le cardinal satisfaisait ù son ambition par le gouvernement de Champagne et de Stenay, et par le commandement des armées qu'il lui procurait : joint que Mazarin étant étranger, sans parents, sans établissement, d*une nature assez douce , il était moins appréhendé ; et les princes, moins appliqués- aux affaires, s'en déchargeaient sans envie sur lui.

Or, comme il prévoyait que la liaison des princes et de leur autorité affaiblirait celle de la reine, il jetait adroitement dans leurs esprits des soupçons de jalousie et de défiance l'un de l'autre, lesquels il dissipait à propos, de crainte qu'ils ne vinssent à une rupture : ainsi, étant l'auteur de leurs différends, il lui était aisé d'être l'arbitre de leur réconciliation, et même de s'en attirer le mérite. Pour les autres grands du royaume, comme ils étaient sans pouvoir, leur bonne ou mauvaise volonté n'était pas regardée.

Telle était l'assiette de la cour, lorsque des événements rompant cette union si nécessaire à l'État, lui causèrent des maux très-funestes.

Avant que de les dire, je remarquerai la mort du prince de Condé * , arrivée à la veille de ces mouvements, d'autant plus considérables que l'opinion publique est que, s'il eût vécu, il les aurait prévenus par sa prudence et son autorité, qui donnait de la retenue aux ministres et à laquelle le parlement aurait déféré.

[1647.] L'union de ces puissances était un gage si solide de la tranquillité du royaume, qu'elle donnait trop de confiance aux ministres, et ne retenait point Émery, surintendant des finances , de faire de grandes levées de deniers.

* Henri II , prince de Condé , mourut le 26 décembre i6i6. Sa plus grande gloire , dit Voltaire , est d'avoir été le père du grand Condé.

Or, comme cette conduite, quoique colorée de la guerre étrangère et de la défense de TÉtat, avait été introduite* durant le ministère du cardinal de Richelieu, et qu'elle n'en était qu'une suite, il ne sera pas inutile d'en parler.

Ce ministre, dont la politique absolue avait violé les anciennes lois du royaume pour établir l'autorité immodérée de son maître, dont il était le dispensateur, avait considéré tous les règlements de cet État comme des concessions forcées et des bornes imposées à la puissance des rois, plutôt que des fondements solides pour bien régner, et comme son administration trop longue avait été autorisée par de grands sucxîès pendant la vie du feu roi, il renversa toutes les formes de la justice et des finances, et introduisit, pour le souverain tribunal de la vie et des biens des hommes, la volonté royale.

Ce gouvernement si violent subsista jusqu'à sa mort, et le roi ne lui ayant survécu que de peu de mois après , laissa à la reine, avec la régence, l'établissement de ses ordres de finances, qui semblaient nécessaires pour subvenir aux dépenses de la guerre.

Sa Majesté, dans les premiers jours de sa régence, pressée de faire ses libéralités, épuisa l'épargne des plus clairs deniers ; et par là Émery fut obligé de mettre en pratique tous les expédients que son esprit lui fournissait, sans être retenu ni par la justice , ni par la pitié , ni par le désespoir où il portait le monde.

[1648.] Pour cet effet, après avoir consommé la substance des peuples par des subsides nouveaux, il porta ses soins dans les villes, taxa les aisés et malaisés, fit de nouvelles créations d'offices, prit les gages des anciens officiers, saisit les rentes publiques, exigea des emprunts, prépara encore de nouveaux édits, et par cette inquisition rigoureuse sur les biens de toute nature , il poussa dans une révolte secrète les compagnies, les communautés et les corps de ville; enfin ,

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toutes ressources étant épuisées, il voulut prendre les gages des chambres des comptes, des cours des aides et grand conseil, qui firent leurs plaintes au parlement, qui donna ce célèbre arrêt d'union.

Cet arrêt fut un signal pour tous les mécontents, les rentiers, les trésoriers de France, les secrétaires du roi, les élus, les officiers des tailles et des gabelles. Enfin les peuples de toutes conditions se rallièrent, exposant leurs griefs au parlement, et en demandant la réparation.

Les noms des partisans et d'Émery tombèrent dans l'exécration publique; chacun déclama contre l'exaction violente des traitants, la puissance démesurée des intendants, la cmauté des fusiliers , les contraintes rigoureuses contre le pauvre peuple, par la vente de leurs biens, l'emprison- -nement de leurs personnes, la solidité réelle des tailles; bref, cette oppression dernière, nuisible à la vie, à la liberté et aux biens de tous les sujets du roi.

Le parlement, paraissant touché des misères publiques, reçut les supplications des malheureux , offrit de leur faire justice, et par la part qu'il témoigna prendre aux souffrances des peuples, acquit leur bienveillance en un point qu'ils furent respectés comme leurs dieux vengeurs et libérateurs.

Je ne prétends pas faire un récit des assemblées des chambres, des matières que l'on y a traitées, des avis et résultats, et des remontrances de la compagnie, portées par le premier président Mole à Leurs Majestés : assez de mémoires en sont remplis; il me suffit de dire qu'il y avait trois sortes de partis dans le parlement.

Le premier était des fraudeurs, nom donné par raillerie à ceux qui étaient contre les sentiments de la cour. Ces genslà étant touchés du désir d'arrêter le cours des calamités présentes, avaient le même objet, quoique par un difierent motif que ceux qui étaient intéressés par leur fortune eu par leur haine particulière contre le principal ministre.

dés que Ton devait une obéissance aveugle à la cour, lés uns par conscience, pour entretenir le repos de FÉtat, les autres par les liaisons qu'ils avaient avec les ministres, ou par intérêt avec les gens d'affaires.

Et le dernier était de ceux qui blâmaient Femportement des premiers, et n'approuvaient pas aussi la retenue des seconds, et qui se tenaient dans un parti mitoyen, pour agir dans les occasions ou selon leur intérêt ou selon leur devoir.

C'était la disposition du parlement, dont la plupart, qui au commencement n'avaient point d'amour pour les nouveautés, parce que l'expérience des affaires du monde leur manquait, étaient bien aises d'être commis pour régler des abus qui s'étaient glissés dans l'administration de l'État, et de se voir médiateurs entre la cour et le peuple.

On leur insinuait que cet emploi donnerait de la considération et de l'éclat à leurs personnes ; que la charité les obligeait de secourir les malheureux dans leurs pressantes nécessités , et que le devoir de leurs charges, qui sont instituées pour modérer l'extrême puissance des rois et s'opposer à leurs dérèglements , les y conviait ; qu'ils devaient savoir que, depuis quelques années, les ministres de France sont persuadés que c'est régner précairement quand leur empire ne s'étend que sur les choses permises; que les lois sont étouffées par la crainte, et la justice par la force; que pour notre infortune nos derniers rois leur ont si fort abancbnné la conduite de l'Ëtat, qu'ils se sont rendus la pnoie de leurs passions ; que le temps est venu qu'il faut remettre les anciens ordres et cette relation harmonique qui doit exister entre un commandement légitime et une obéissance raisonnable ; que pour cet effet les peuples réclamaient leur justice comme Je seul asile pour prévenir leur dernière oppression; qu'une si sainte mission étant approuvée du ciel et suivie des acclamations publiques, les mettrait à couvert de toute crainte; mais quand il y aurait du péril, que c'est le propre d'une rare

LA ROCHEFOL'CAL'LD. il

%3li MEMOIRES

vertu de se signaler plutôt dans la tempête que dans le calme, et que la mort, qui est égale pour tous les hommes, nest distinguée que par Toubli ou par la gloire.

Ces discours empoisonnés firent d'autant plus d'impression sur leurs esprits, que les hommes ont une inclination naturelle à croire ce qui flatte leur grandeur; si bien qu'ils se laissèrent charmer par ces douces voix de dieux tutélaires de la patrie et de restaurateurs de la liberté publique.

Celui qui leur inspirait ce venin avec plus d'artifice était Longueil, conseiller en lagrand'chambre , lequel , poussé d'un esprit d'ambition de rendre sa fortune meilleure dans les divisions publiques, avait depuis quelques années, en des assemblées secrètes, préparé plusieurs de ses confrères à combattre la domination des favoris, sous couleur du bien du royaume : de sorte que dans la naissance de ces mouvements et dans leurs progrès, il était consulté comme l'oracle de la Fronde, tant qu'il a été constant dans son parti ^

Cependant le parlement, paraissant appliqué à la réformation de l'État, s'assemblait tous les jours; il avait déjà supprimé des édits et des droits nouveaux; il avait révoqué les intendants des provinces et rétabli les trésoriers de France et les élus en la fonction de leurs charges ; il prétendait encore faire rendre compte de l'emploi des deniers levés depuis la régence, et insensiblement il attaquait l'administration du cardinal.

D'ailleurs la cour n'oubliait aucun moyen (lui servît à faire cesser les assemblées: M. le duc d'Orléans, le premier président^ et le président de Mesmes^, en représentaient la consécjuence préjudiciable à la paix générale; que les ennemis s'en figuraient un triomphe qui les rétablirait de leurs perles

' Longueil abandonna le parti des Frondeurs. Il reçut cinquante mill% (•eus de Mazarin, et obtint pour son frère, le président de Maisons, la surintendance des finances.

» Mathieu Mole.

^ Le président de Mesmes était tout dévoué à Mazarin.

passées ; et néanmoins le roi avait autorisé tous les arrêts que la compagnie avait donnés; mais les voies de douceur étaient mal interprétées et passaient pour des marques de faiblesse et de crainte, qui rendaient les ennemis du cardinal plus fiers et plus actifs à le pousser.

En ce temps-là, M le Prince commandait l'armée du roi en Flandre, il avait pris Ypres; mais durant ce siège, les Espagnols avaient repris Courtray et remporté d'autres petits avantages : or, comme son génie est puissant et heureux à la guerre, il trouva l'armée d'Espagne le vingt et unième jour d'août dans les plaines d'Arras et de Lens, la combattit, et obtint une victoire célèbre.

Le duc de Châtillon, qui s'y était glorieusement signalé, vint de sa part en porter les nouvelles à la cour.

Le conseil du roi regarda ce grand succès comme un coup du ciel , dont il se fallait prévaloir pour arrêter le cours des désordres que le temps et la patience augmentaient , et résolut de s'assurer de ceux du parlement qui étaient les plus animés, principalement de Broussel, conseiller en lagrand'chambre, personnage d'une ancienne probité, de médiocre sutlisance , et qui avait vieilli dans la haine des favoris.

Ce bon homme, inspiré par ses propres sentiments et par les persuasions de Longueil, et d'autres qui avaient pris créance dans son esprit , ouvrait les avis les plus rigoureux qui étaient suivis par la cabale des frondeurs; de sorte que son nom faisait bruit dans les assemblées des chambres, et il s'était rendu chef de ce parti dans le parlement, d'autant plus accrédité que son âge et sa pauvreté le mettaient hors des atteintes de l'envie.

Or, comme le peuple, qui ne bougeait du palais, était informé qu'il s'intéressait puissamment pour son soulagement, il le prit en affection , et lui donna ce beau titre de son père. L'arrêter était un coup bien hardi , et pouvait être très-salutaire s'il eût réussi ; mais aussi il pouvait avoir des suites dangereuses, comme nous verrons : pourtant il fut heu-

reusement exécuté par Comminges ^ le matin que Fou chanta le Te Deum, à Notre-Dame*, de la victoire de Lens, durant que les compagnies des gardes étaient en haie dans les rues ; et il fut conduit en sûreté hors de la ville avec le président de Blancmesnil pour être transféré à Sedan.

Deux heures après que le bruit de l'enlèvement de Broussel se fut répandu, les bourgeois du quartier Notre-Dame et des rues Saint-Denis , Saint-Martin et Saint-Honoré, et des autres endroits, fermèrent leurs boutiques et prirent tumultuairement les armes , chacun ressentant avec douleur ce qui était arrivé en la personne de Broussel , qu'ils réclamaient comme leur martyr. D'un autre côté, les grands, les ministres et toutes les personnes les plus qualifiées se rendirent au Palais-Royal , où l'on dissimulait l'excès du désordre ; et ceux qui avaient eu grande peur en y allant, avaient la complaisance de dire à la reine que ce n'était que quelques canailles que l'on mettrait bientôt à la raison 3.

Le coadjuteur de Paris , qui jusqu'alors n'avait point paru sur le théâtre du monde, s'était renfermé dans l'étendue de sa profession*, fut offrir son service à la reine, à qui il ne déguisa rien de ce qui se passait : ses offres et ses avis furent

' On lit, dans une relation manuscrite concernant la journée des Barricades , les détails suivants :

« Le matin du 26 août 1648 , M. de Comminges , lieutenant des fi^ardes de la reine, accompagné de quinze ou seize de ses gardes, alla chercher M. de Broussel, conseiller de la grand 'chambre , en sa maison au port Saint-Landry, proche Notre-Dame. Ce magistrat achevait de dîner; on ne lui donna pas le temps de prendre sou manteau ; il eut seulement celui de dire à ses enfants ces paroles remarquables : « Mes enfants, je » n'espère pas vous revoir jamais , je vous donne ma bénédiction ; je ne » vous laisse point de bien , mais je vous laisse un peu d'honneur ; ayez » soin de le conserver. »

^ Le 26 août 1648.

* Tel était le langage que tenait au cardinal le président de Mesmes.

* Le coadjuteur était l'instigateur de toutes les cabales dirigées contre Mazarin. La Rochefoucauld ne pouvait avoir aucun doute à ce sujet, et on ne s'ex[)liquc pas l'intérêt qui le fit parler de la sorto.

ployer la dignité de son caractère et ses persuasions pour calmer les orages, et puis vint rendre compte de la sédition au Palais-Royal, où, n'ayant pas reçu la satisfaction qu'il prétendait, il conçut du dépit contre le cardinal, qui fut la cause ou le prétexte qu'il prit pour, avec le refus qu'on lui avait fait de traiter le gouvernement de Paris , s'intéresser si avant dans le parti opposé à la cour.

Cependant, la reine, naturellement incapable de peur, commanda aux maréchaux de la Meilleraye et de l'Hôpital de monter à cheval avec leurs amis, d'aller par les rues et de contenir le peuple par quelque exemple de justice. Ils trouvèrent le mal tel qu'ils ne purent exécuter cet ordre: si bien que l'on était réduit à espérer que le tumulte s'apaiserait par la nuit, comme il arriva; mais un accident alluma le lendemain matin le feu qui s'allait éteindre.

Le chancelier s'en allant au palais porter une déclaration du roi, qui défendait les assemblées des chambres, fut aperçu par quelque reste de populace mutinée : sa personne , odieuse au public, et sa mission animèrent force gens à courir après son carrosse, qui le firent fuir jusqu'à l'hôtel de Luynes, où ils le cherchaient pour immoler, se disaientils, cette âme vénale, ce protecteur des maltôtes, à tant de peuples ruinés par les édits qu'il avait scellés *.

' Le chancelier était un ardent moliniste. Le refuge quMl trouva à l'hôtel du duc de Luynes, l'un des principaux chefs des jansénistes, donna lieu aux vers suivants :

Dans ce dernier soulèvement,

(Chose bien digne de notre Age],

Saint Augustin a vu Pelage

Dans un étrange abaissement.

La pauvre grâce suffisante.

Toute pâle et toute tremblante,

Chez l'efficace eut son recours :

Elle y fit amende honorable, Pour expier l'erreur dont elle était coupable. D'avoir cru qu'on se peut sauver sans son secours.

d'où le maréchal de la Meilleraye partit avec quelques compagnies de^ gardes, qui firent une décharge sur ces séditieux, et délivrèrent le chancelier. Mais ce fut un signal pour toute la ville de prendre les armes; car en même temps le peuple ferma les boutiques, tendit les chaînes par les rues, et fit des barricades jusque fort près du Palais-Royal.

Pendant cette émeute, le parlement délibérait sur la détention de leurs confrères avec d'autant plus de courage qu'il voyait le peuple se soulever en sa faveur : sans doute que si le chancelier fût arrivé au palais avec sa commission , on l'aurait retenu pour rcprésaille.

Il fut arrêté, d'un commun consentement, que le parh;ment irait encore à l'heure même supplier lueurs Majestés de mettre en liberté leurs confrères. Ils trouvèrent le peupli^ par les rues sous les armes ; les uns les menaçaient s'ils ne ramenaient Broussel, les autres les conjuraient de ne rien craindre, et qu'ils périraient pour leur conservation, et tous ensemble protestaient de ne point mettre les armes bas qu'ils n'eussent vu le père de la patrie.

Le parlement , après avoir été introduit dans le grand cabinet du Palais-Royal où étaient Leurs Majestés , accompagnées de M. le duc d'Orléans, du prince de Conti, du cardinal Mazarin, des grands du royaume et des ministres d'Etat, le premier président représenta la douleur de la compagnie de la détention de leurs confrères, et exposa leurs très-humbles supplications pour leur liberté , qui étaient appuyées des vœux de cent mille hommes armés qui demandaient M. de Broussel. La reine répondit qu'elle s'étonnait que l'on fit tant de bruit pour un simple conseiller, et que le parlement à la détention de feu M. le Prince n'avait rien dit. Le premier président et le président de Mesmes répli- <iuèrent que, dans le point où les choses étaient venues, il n'y avait plus lieu de délibérer, et que c'était une nécxîssité absolue de fléchir sous la volonté des peuples qui n'écou-

respect ci i ooeissance, ennn qui étaient les maîtres. La reine dit qu'elle ne se relâcherait point, et qu'ayant en main le sacré dépôt de Tautorité du roi son fils, elle ne consentirait jamais qu'on le violât en cédant aux passions d'une multitude; que le parlement remontrât aux mutins leur devoir; que ceux qui avaient excité la sédition s'employassent à l'apaiser, et qu'un jour le roi saurait faire la différence des gens de bien d'avec les ennemis de sa couronne. Ces messieurs firent encore des instances, mais en vain, Sa Majesté demeurant toujours dans une négative absolue ; si bien qu'ils s'en retournèrent au palais pour opiner Sur ce refus. Lorsqu'ils furent arrivés à la première barricade, le peuple leur demande s'ils ont obtenu la liberté de M. de Broussel ; et voyant à leur visage qu'ils ne l'avaient pas obtenue , les renvoie avec furie au Palais-Royal, menaçant que, si dans deux heures on ne la leur accorde , deux cent mille hommes iront en armes en supplier la reine, et qu'ils extermhieront les ministres auteurs de la sédition. Ces messieurs retournent représenter ce qu'ils ont vu et ouï ; enlin ajoutent que, puisqu'on ne peut vaincre leur désobéissance, ni par la raison, ni par la force, il faut recevoir la loi si on ne veut mettre la couronne en péril. Là-dessus on tint conseil, où M. le duc d'Orléans et le cardinal furent d'avis, contre les sentiments de la reine , d'accorder la liberté aux prisonniers , ce qui fut incontinent déclaré au parlement. On le fit savoir au peuple , lequel , nonobstant toutes les assurances qu'on lui en donna, soupçonnant que l'on 'ne l'exécuterait pas de bonne foi, persista encore à demeurer sous les armes, attendant l'arrivée de Broussel, qui n'eut pas sitôt paru qu'il fut salué de toute la mousqueterie , et accompagné des acclamations publiques jusqu'au palais, où lui et Blancmesnil reçurent les compliments de la compagnie, et de là il fut conduit par le peuple jusqu'à son logis, avec des démonstrations de joie si grande , qu'il semblait qu'en la liberté de

Broussel chacun eût remporté ce jour-là une grande victoire* Voilà la fameuse journée des Barricades , qui a été moins causée par Taffection que le public avait pour Broussel , que par une haine démesurée dont il était prévenu depuis quelques années contre le ministère, telle qu'il n'attendait qu'une occasion pour la manifester. II est malaisé de décider si le conseil de rendre les prisonniers a été salutaire : car d'ime part, qui considérera l'irrévérence des peuples, pour ne pas dire leur emportement, tel qu'il y avait à craindre un attentat contre la majesté royale, il semblera que la prudence ne pouvait conseiller un autre parti que celui de la douceur, puisque la force manquait pour les réduire ; d'autre part, c'était une plaie mortelle à l'autorité du prince, et un triomphe que Ton préparait aux peuples sur la dignité souveraine, que d'a(9quiescer à leur fureur; là-dessus quelques-uns disaient qu'il aurait mieux valu mener le roi à Saint-Germain, y attendre toute sorte d'événements, que de prostituer la dignité royale aux caprices d'une multitude; mais M. le duc d'Orléans et le cardinal , naturellement amis des conseils tempérés , ne pensaient qu'à se délivrer du péril présent. Quoi qu'il en soit, il est constant que depuis ce jour le parlement prit de nouvelles forces contre la cour, et force gens de qualité, ou par intérêt, ou par le désir des choses nouvelles, s'engagèrent sérieusement pour la perte du premier ministre.

Or, comme il a été pendant tous ces mouvements l'objet de l'invective publique , et que les plumes et les langues se sont déchaînées dans la dernière licence, il est à propos de rapporter les accusations les mieux fondées, et aussi ses légitimes défenses. On disait, contre le cardinal Mazarin, qu'il était inouï et honteux à la France qu'un étranger, encore sujet originaire dltalie, en fût le principal ministre, même avec un pouvoir si absolu qu'il était l'arbitre de la guerre et de la paix; que de son pur mouvement il distribuait les honneurs , les offices, les bénéfices, enfin toutes les

grâces, non pas au mérite, au service, ni à la condition, mais à l'attachement que l'on avait à sa personne , qui était le véritable titre pour les obtenir ; que pour son ambition il avait porté les armes de la France dans la Toscane* avec nne extrême dépense et sans avantage, et qu'il n'avait pas assisté le duc de Guise dans la révolte de Naples ; que par ses propres intérêts, il n'avait pas voulu accepter le traité de paix fait à Munster, et qu'il l'avait éludé par le ministère de Servien *, sa créature ; que par sa jalousie il voulait perdre le maréchal de Gassion lors de sa mort, et même H. le Prince en Catalogne ^ , parce que sa naissance et sa réputation lui donnaient de l'ombrage ; qu'il avait épuisé la France d'ai^ent par des édits, pour l'envoyer en Italie; qu'il s'était attribué la même puissance sur mer que sur terre, après la mort du duc de Brézé * ; qu'il ne savait que les affaires étrangères, encore avait-il perdu la confiance et l'opinion de la bonne foi parmi nos alliés, que le cardinal de Richelieu avait établie pendant son ministère ; et pour celles du dedans, qu'il n'en avait aucune lumière, dont était une preuve certaine la confusion où elles étaient tombées , puisque d'un État tranquille il l'avait rendu divisé et plein de révolte ; qu'il voulait gouverner le royaume par des maximes étrangères , nullement propres à notre nation , et la cour par des adresses si fort reconnues , qu'elles lui tournaient à mépris ; bref, qu'il n'était pas capable d'un si grand fardeau, et qu'il avait perdu son crédit dans l'esprit des peuples.

A ces accusations on répondait que ce n'est pas d'aujourd'hui que les étrangers ont part au gouvernement de l'État,

* Les mécontents affirmaient qu'il avait fait assiéger Orbitello, Piombina et Portolongone, non pour faire respecter la France en Italie, mais pour s'y rendre redoutable luinnème, et aussi pour mettre quelques principautés italiennes dans les mains de sa famille.

^ Abel de Servien , depuis surintendant des finances. ' Au siège de Lérida , en 1647.

* Fils du maréchal de ce nom.

témoin les cardinaux de Lorraine et de Birague, le duc de Ne vers, le maréchal de Retz; que le cardinal Hazarin a été nommé au cardinalat par la France , après des services considérables qu'il a rendus; que le cardinal de Richelieu, qui connaissait son intellig^ence y Tavait destiné pour son successeur à son ministère, prévoyant les avantages que FÉtat en tirerait; que le feu roi, qui était juste estimateur du mérite des hommes, après la mort du cardinal, Favait fait chef du conseil; que la reine venant à la régence par la seule nécessité des affaires , et conformément aux dernières volontés du feu roi , l'y avait laissé ; que ce choix avait été approuvé par tous les gens sages du royaume, et même des princes alliés de la couronne; qu'ayant répondu par ses services à l'attente que Sa Majesté en avait conçue , elle ne le pouvait abandonner sans manquer à l'État, et de reconnaissance envers un si utile serviteur; de plus, que toutes les grAces se départaient du consentement «les princes, et que bien loin de favoriser ceux qui étaient attachés aux intérêts de la cour , la plainte commune était que dans la distribution il considérait préférablement les serviteurs de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince, et que toutes les affaires se proposent au conseil, et que les résolutions s'y prennent; que l'accusation de s'être opposé à la conclusion de la paix est chimérique, puisque, outre l'intérêt général, le sien particulier l'obligeait à couronner un ministère glorieux de tant de grands événements , par un traité qui l'aurait éternisé dans les affections du public ; mais qu'en effet les Espagnols l'avaient toujours traversé, dont il prenait à témoin M. le duc de Longueville, et même les princes; que l'expédition d'Orbitello et de Porto-Longone était la plus avantageuse que la France pût faire, et qui aurait plutôt porté les ennemis à une prompte paix , parce que ces places tenaient en sujétion les Etats du roi d'Espagne qui sont en Italie ; que Vindépendance (jue le duc de Guise affectait à Naples ne l'avait pas sollicité à le secourir puissamment; que le maréchal de

et relever tort peu de la cour, et que M. le Prince ne s est jamais plaint qu'il ne Tait assisté en Catalogne et en toutes ses campagnes autant qu*il a pu; qu'il avait été contraint de chercher des secours par des édits pour fournir aux dépenses de la guerre, que pourtant on avait diminué les tailles, et que le temps n'avait que ti-op vérifié que ce transport d'argent en Italie était une invention fabuleuse pour le décréditer; au reste, qu'il avait manié avec assez de bonheur tous les intérêts des princes de l'Europe depuis vingt ans, et que si la bonne intelligence entre la France et les Provinces-Unies avait cessé, c'était par la corruption de quelques particuliers qui avaient été subornés par l'argent d'Espagne; et quant à l'administration de l'État, il avait suivi les maximes du cardinal de Richelieu , hors qu'il en avait banni la cruauté des supplices; et que s'il a été obligé de promettre plus qu'il n'a donné, c'est que le nombre de ceux qui servent en France est grand , et que celui des prétendants l'est encore davantage; que l'État n'a jamais eu plus de prospérité que pendant son ministère, et que si, dans les grandes expéditions, la gloire de l'exécution est due aux généraux, celle du projet lui appartient; que la France aurait conservé sa tranquillité si chacun y eût conspiré selon son devoir, si les peuples ne se fussent détachés de l'obéissance par la suggestion des gens mal intentionnés , ou plutôt si le parlement, qui devait être le modèle de l'obéissance, ne leur eût frayé et ouvert le chemin de la révolte; que le poste où il est aujourd'hui a toujours été exposé aux atteintes de la haine et de l'envie dans tous les États, et que ce n'est pas une chose extraordinaire si Ton attaque tantôt son ambition, tantôt son insuflisance ; qu'au moins il est heureux que la calomnie, dans ses traits les plus envenimés, n'ait pas jeté le moindre soupçon sur sa fidélité.

Pendant le temps de cette émotion , trois choses arrivèrent (jui eurent des suites assez fâcheuses : la première fut l'éva-

était prisonnier depuis le commencement de la régence, pour des raisons qui sont hors de ce sujet ^ ; mais comme il a tenu une place considérable dans ces guerres par les affections du peuple de Paris, il n'est pas hors de propos de la remarquer; la seconde fut que sur un démêlé qui arriva aux Feuillants entre les gardes du corps et les archers du grand prévôt, le marquis de Gêvres en usa d'une façon qui déplut au cardinal, qui lui fit donner ordre de se retirer, et à Charost et à Chaudenier celui de prendre le bâton , qui s'en excusèrent : sur ce refus on donna leurs charges à Gersé et à Novailles, et par là on obligea les proches et les amis des disgraciés de se porter contre le cardinal, dans un temps où personne ne le ménageait ni en effet ni par discours; la troisième fut l'emprisonnement de Chavigny, qui mérite un récit particulier.

Ce ministre, si considérable pendant le règne du feu roi , s'était lié avec le cardinal Mazarin , pour leurs intérêts communs, qui est la véritable liaison de la cour et la règle la pins certaine de l'amitié. Après la mort du cardinal de Richelieu , Sa Majesté partagea ses affaires à eux deux et à des Noyers, qu'ils ruinèrent incontinent, et demeurèrent dans une étroite union jusqu'à la régence. La reine, qui avait été persécutée par le feu cardinal de Richelieu , prit en aversion Chavigny, et voulut sa perte; le cardinal Mazarin, ou par une heureuse rencontre d'étoiles, ou par son adresse, ou plutôt par l'entremise de milord Montaigu et de Beringhen , fut non-seulement conservé auprès de sa majesté, mais elle lui donna l'entière direction des affaires : or, quoique Chavigny en attendît une grande protection dans sa chute, il ne s'employa qu'à l'adoucir et à le défendre de tomber dans le précipice, parce que la faveur aussi bien que l'amour ne se partage pas , et ne souffre aucun compétiteur. En effet , on

' Il s'était jeté dans le parti de M"» de Cbevreuse.

dépouilla son père de la surintendance , et lui de la cliarge de secrétaire d'État ; seulement on lui laissa ce vain titre de ministre avec l'entrée dans le conseil d'en haut, sans aucun emploi ni considération : voilà ce que le cardinal donna à l'ancienne amitié, et aux étroites obligations auxquelles on fait assez souvent banqueroute dans le monde. Chavigny, piqué de ce traitement qu'il dissimula pendant cinq ans avec beaucoup de prudence, conçut dessein de profiter des conjonctures présentes, et pour se venger, et pour s'élever sur les ruines du cardinal. Pour cela, jugeant que M. le Prince, après la bataille de Lens, donnerait la loi à la cour, et serait suivi de tout le monde, il s'ouvrit au duc de Châtillon, à son retour de l'armée, sur l'état présent des affaires, qu'il trouva disposé à l'écouter, par haine contre le cardinal, qui le faisait languir dans l'attente du bâton de maréchal de France; mais comme la prudence se relâche d'ordinaire dans Texcès de nos désirs , il fit la même confidence à Perrault*, en qui ne trouvant pas la correspondance qu'il désirait, il s'en repentit, et éprouva que celui à qui vous dites votre secret, devient maître de votre liberté. En effet, Perrault, redoutant avec raison le génie de Chavigny , s'il approchait M. le Prince , ne déguisa rien de leur conversation au cardinal , qui le fit arrêter par Drouet dans le château de Vincennes, dont il était gouverneur. Cet emprisonnement donna matière au public, qui n'en savait pas les causes secrètes, de blâmer l'ingratitude du cardinal; et ses ennemis dans le parlement représentèrent cette action avec des couleurs très-noires.

En ce temps-là on ôta les finances à Émery, ce qui fut un remède innocent, parce que le mal avait fait trop de progrès pour l'arrêter en sa personne, et le prétexte de la réformation de l'État était changé en un dessein formé de

' Secrétaire de Henri II, prince de Condé. Il devint président de la chambre des comptes de Paris.

perdre le cardinal; car comme Tautorité des princes et des ministres ne se maintient que par la crainte ou par l'admiration, sa faiblesse lui suscitait des ennemis à vue d'œil qu'il n'avait jamais offensés. En effet , Brbussel , Chartron et Viole , dans l'assemblée des chambres , le désignèrent ; mais Blancmesnil et le président Novion le nommèrent, et il y fut arrêté une députSttion |solennelle vers M. le duc d'Orléans, M. le Prince et M. le prince de Conli , pour les supplier de se joindre à la compagnie, et d'apporter des remèdes effectifs aux maux qui menaçaient l'État.

La cour était à Rueil lors de cette déclaration contre le cardinal, qui en fut touché vivement, voyant qu'il était pressé de se jeter entre les bras de M. le Prince et d'assurer sa fortune ébranlée par son appui. Le Prince, n'ayant pu jouir du fruit de la victoire de la bataille de Lens, à cause du désordre de Paris , avait été réduit à borner ses conquêtes à la prise de Furnes, où le bonheur le préserva d'une mousquetade qu'il reçut dans les tranchées, faisant qu'elle le toucha en un endroit des reins où. il avait son buffle plié en deux, qui amortit le coup de la balle. Incontinent après la prise, il eut ordre de venir à la cour. En ce temps-là, il était regardé de tout le peuple avec admiration, car outre que ce nouveau laurier qu'il avait acquis par sa pure valeur lui donnait un grand rayon de gloire , il n'avait nulle part aux troubles présents, et les deux partis le considéraient comme le défenseur , ou du moins connue l'arbitre de leurs différends. Il semblait môme que la fortune Tinvitait à concevoir des desseins plus ambitieux , parce que l'abaissement de la cour et l'admiration publique concom'aient également à son élévation ; mais comme il se bornait à son devoir naturellement, il s'appliquait peu à ménager la bienveillance générale. Il avait admis à sa cx)nliance deux personnes de qualité et de mérite, qui avaient des sentiments bien Oj)posés, savoir : le duc de Châtillon et le maréchal de Gramonl; le premier, qui avait d'étroites liaisons de maison et

de sa personne avec M. le Prince, lui inspirait de se déclarer pour le parlement , ou du moins de se faire le médiateur des différends avec toute la neutralité possible ; l'autre , attaché par toutes sortes d'intérêts à la cour, employait avec agrément ses persuasions pour lui faire prendre son parti. Il fit en ce rencontre violence sur son naturel, éloigné de ces voies tempérées , et écrivit avec M. le duc d'Orléans au parlement, pour l'exhorter d'envoyer des députés à Saint- Germain , afin de terminer ces divisions dans une conférence. Tant de relations apprennent ce qui s'y est passé , que ce serait une redite superflue; il faut seulement remarquer que les députés ne voulurent pas consentir que le cardinal y assistât, et qu'à la première entrevue, M. le Prince témoigna de la chaleur contre Viole, qui avait mis en avant la liberté de Chavigny, parce qu'il était d'avis qu'on vidât les matières contentieuses, et que l'on convhitdes règlements nécessaires dont on formerait la déclaration du roi , en vertu de laquelle Chavigny recouvrerait sa liberté , comme il arriva par cette déclaration authentique du 28 octobre.

Après cette déclaration, qui donna quekjue trêve aux divisions publiques, il arriva une brouillerie de cour qui troubla durant quelques jours l'union qui était dans le conseil. Elle se passa ainsi : dès le commencement de la régence , l'abbé de la Rivière , possédant absolument la faveur de M. le duc d'Orléans, avait aspiré au cardinalat, et le cardinal Mazarin , pour le rendre plus attaché à ses intérêts ; lui en avait donné de^ espérances dont il éludait l'exécution, ne jugeant pas qu'il lui convînt de souffrir dans le conseil du roi une personne de même dignité que lui; mais de temps en temps il lui procurait des bénéfices pour entretenir sa bonne volonté. Néanmoins, à la naissance de ces troubles , il ne put se défendre des vives instances de l'abbé de la Rivière, pour lui donner la nomination de la France au chapeau, parce qu'il avait besoin d'une entière protection de M. le duc d'Orléans; mais il crut ou que du coté de

Rome il y trouverait des obstacles qu'il fomenterait sous main , ou même que le temps ferait naître des occasions à la cour qui en traverseraient l'effet. L'abbé envoie son agent à Sa Sainteté , qui lui donne assurance de sa promotion à la première qui se fera; et dans cette attente il porte son maître à préserver du naufrage cette fortune si fort agitée du cardinal. Comme il se croyait au comble de ses désirs, le prince de Conti^ qui ne s'était point encore déclaré pour le chapeau de cardinal , du moins que par une promotion extraordinaire plus honorable à sa naissance, demande, à la persuasion de la cour , la nomination du roi pour la première promotion *; on ne la lui peut refuser, et la concurrence de la Rivière est trop faible pour disputer cette préférence, si bien que, ne pouvant s'en prendre au prince de Conti, il s'en prend au cardinal, déteste son ingratitude et oblige M. le duc d'Orléans à ne plus parler à lui. Or, comme il ne pense qu'aux moyens de rompre la nomination du prince de Conti, il tente celui de M. le Prince, et lui fait proposer par Vineuil qu'en cas qu'il ôte à monsieur son frère l'envie du chapeau, que Son Altesse royale lui procurera tel gouvernement qu'il voudra. M. le Prince répond ù Vineuil qu'il a assez de bien et d'établissement pour se conserver par ses services et par sa fidélité; que s'il en avait davantage, il deviendrait justement suspect au roi, qui n'aurait point d'autre objet que de le détruire lorsqu'il serait grand; et que sa fortune est dans un état qui n'a besoin que de la modération dans ses désirs. Ces paroles si vertueuses m'ont semblé dignes d'être rapportées, pour faire voir combien l'homme est différent de lui-même, et que son assiette est sujette au changement.

Durant cette division, le roi vint de Saint-Germain à Paris, où. M. le duc d'Orléans donnait des marques conti-

' Ce fut le maréchal de Gramont qui suggéra à Mazarin l'idée d'éluder ainsi la promesse qui avait été faite à l'abbé de la Rivière.

nueiifis ae son aigreur contre le carainai. n aiiait ion peu au Palais-Royal, ou ne prenait aucune résolution au conseil, tous les mécontents se ralliaient à lui ; il écoutait les frondeurs du parlement; enfin il fallait que ces brouilleries se terminassent par un dernier éclat ou par un accommodement. Le maréchal d*Estr.ées et Senneterre, personnes de créance, se mêlaient auprès des uns et des autres de l'accord : ils représentaient au duc d'Orléans que cette mésintelligence ne peut plus durer entre la reine et lui sans perdre rÉtat; que la cause en est odieuse pour Son Altesse royale; que M. le Prince en tirera un notable avantage, parce qu'il sera porté, par l'honneur de sa maison et par sa propre grandeur, à prendre hautement la protection de la cour, et la reine à recourir à lui comme à son seul asile; qu'il réduira les choses par l'impétuosité de sa nature aux dernières extrémités, et que déjà l'on parlait qu'il vient forcer avec le régiment des gardes le palais d'Orléans, nour mettre à la raison cette troupe de mutins qui environnent sa personne. Ils remontraient à la Rivière, s'il prétend pour son intérêt jeter la division dans la maison royale , et causer une guerre civile; s'il est raisonnable qu'il se scandalise de ce qu'on donne la préférence à un prince du sang; qu'il deviendra l'objet de la haine et de la vengeance de M. le Prince et de toute sa maison; que le fardeau qu'il impose à son maître est trop pesant, qu'il s'en lassera bientôt, ou que s'il tombe dans la rupture, d'autres empiéteront sa faveur; quant au cardinalat, que le prince de Conti s'en départirait, ou que la cour demanderait deux chapeaux pour la première promotion.

Ces deux émissaires de la cour trouvèrent dans l'esprit de M. le duc d'Orléans et de la Rivière une grande disposition pour bien concevoir leurs raisons; car le temps avait fort travaillé pour l'accommodement, et ce ministre était déjà persuadé, par sa propre crainte, que les choses devaient retourner au même point de concorde qu'elles étaient auparavant,

LA ROCHEFOl'CAl'LD. 18

ainsi qu il arriva ensuite ae cet accora. ii semoiaix que la déclaration concertée entre le conseil du roi et les députés des cours souveraines assurait le repos de TËtat, et devait éteindre les moindres étincelles de feu qui l'avaient menacé: mais l'ambition de ceux qui haïssaient le gouvernement présent et qui désiraient des nouveautés, avait jeté de trop profondes racines dans les esprits pour en demeurer dans les termes de la douceur; ainsi Ton n'omettait aucun soin ni aucune pratique pour inciter le parlement et les peuples à sa perte. On leur représentait que cette grande journée des barricades, cette victoire des sujets sur leur souverain, cette diminution de l'autorité royale , les invectives publiques contre le cardinal ne s'effaceraient jamais de sa mémoire; que sa faiblesse lui en faisait à présent dissimuler avec prudence les ressentiments , mais qu'ils éclateraient avec d'autant plus de violence , qu'il est inouï qu'on ait attaqué un ministre si puissant sans le ruiner de fond en comble; qu'il attendait des occasions favorables , une division dans le parlement , une mutation dans les peuples , la majorité du roi , bref le bénéfice du temps qui ne peut manquer à celui qui dispose absolument de la puissance royale : partant il fallait se prévaloir des conjonctures présentes pour se défaire d'un adversaire aussi dangereux ; que M. le duc d'Orléans était modéré et trop éclairé dans les affaires du monde pour s'opposer à un concours universel; que M. le Prince fera réflexion que le véritable asile des princes du sang, de sa réputation contre la jalousie des favoris, doit être la bienveillance publique, si bien que tout au plus pour complaire à la reine , ils paraîtront le défendre , mais avec faiblesse et. retenue; qu'enfin il faut considérer que la déclaration qui n'a été extorquée que par l'impuissance de la cour , et qui n'aura lieu qu'autant que cette impuissance durera, n'est pas une amitié sincère dans le cœur de la reine, mais une nécessité attendant le moment de se venger. Ceux qui répandaient ces discours dans le parlement , et

LoDgueil , le président de Novion et Blancmesnil, ennemis du cardinal, à cause de la disgrâce deTévêque de Beauvais, leur oncle , et pour le refus qu'on avait fait de la coadjutorerie de cet éveché à leur cousin; et Viole, offensé du manquement à la parole qu'il avait eue d'être chancelier de la reine. Mais le personnage en ce temps-là qui, par entremise de ses amis dans le parlement et de ses émissaires dans le peuple , travaillait avec plus de fruit pour former un parti de leur union, était le coadjuteur de Paris. Cet homme, ayant joint à plusieurs belles qualités naturelles et acquises, le défaut que la corruption des esprits fait passer pour vertu, était entaché d'une ambition extrême et d'un désir déréglé d'accroître sa fortune et sa réputation par toutes sortes d(» voies; si bien que la fermeté de son courage et son puissant génie trouvèrent un triste et malheureux objet qui fut le trouble de l'État et la confusion de la ville capitale dont il était archevêque : or, comme il jugeait que ce parti sans un chef ne pourrait pas subsister, il jeta les yeux sur M. le Prince, qu'il tenta par de si fortes raisons que l'on a dit qu'il en fut persuadé, ou qu'il fit semblant de l'être, même qu'il avait donné sa parole à Broussel et à Longueil de se mettre à leur tête. Soit que cette parole ne fût pas véritable, et que le duc de Châtillon , qui négociait de sa part avec les frondeurs, l'eût avancée sans ordre par sa propi'C inclination , ou plutôt que M. le Prince la donnât exprès pour les empêcher de s'adresser à M. le duc d'Orléans durant son mécontentement, tant il y a qu'il détrompa ceux qui le soupçonnaient de favoriser des nouveautés.

Le coadjuteur, se voyant hors d'espérance d'avoir un chef de cette considération, tourna ses espérances vers le prince de Conti, dont la seule naissance a de grandes suites dans le royaume. Ce prince était mal satisfait de n'avoir pas place au conseil, et l'était encore davantage du peu de cas que M. le Prince faisait de lui; d'ailleurs, comme il était possédé

était piquée de rindifférence que M. le Prince avait pour elle, il s'abandonnait sans réserve à tous ses sentiments. Cette princesse, qui aura grande part à la suite de ces affaires , avait tous les avantages de l'esprit et de la beauté en si haut point, et avec tant d'agrément, qu'il semblait que la nature avait pris plaisir de former en sa pereonne un ouvrage parfait et achevé; mais ces belles qualités étaient moins brillantes à cause d'une tache qui ne s'est jamais vue en une princesse de ce mérite, qui est que, bien loin de donner la loi à ceux qui avaient une particulière adoration pour elle, elle se transformait si fort dans leurs sentiments, qu'elle ne reconnaissait plus les siens propres.

En ce temps-là le prince de 3Iarsillac avait part dans scn esprit, et, comme il joignait l'ambition à son amour, il lui inspira le désir des affaires, encore qu'elle y eût une aversion naturelle, et s'aida de la passion «[uelle avait de se venger de M. le Prince, en lui opposant le prince de Conti. Le coadjuteur fut heureux dans son projet par la disposition où il trouva le frère et la sœur, qui se lièrent avec les frondeurs par un traité, dans lequel entra aussi le duc de Longueville, poussé par des espérances de faire réussir au par^ lement ses prétentions mal fondées de prince du sang.

La cour, voyant que les menées de ses ennemis prévalaient à un point qu'on demandait ouvertement la perte du cardinal, mit toute son espérance à M. le duc d'Orléans et à M. le Prince , et crut que leur union à Leurs Majestés les mettrait à la raison; or, comme le mal avait pénétré si avant qu'il fallait la force pour le déraciner, elle jugea que la nature tempérée de M. le duc d'Orléaiis y serait moins propre que celle de M. le Prince, incapable de toute modération, joint à cela que sa réputation dans la guerre, l'éclat de ses victoires, le secours de ses troupes, donneraient de la terreur dans les esprits : de sorte qu'on s'appliqua particulièrement à l'acquérir à une cause si juste. La reine y employa

paroles assez tendres , en lui disant qu'elle le tenait pour son troisième fds. Le cardinal lui promit qu'il serait toute sa vie dépendant de ses volontés : le roi même, en l'embrassant, lui recommanda le salut de son État et de sa personne, si bien que la cour le considérait comme le principal défenseur de sa fortune. Mais ceux qui le déterminèrent furent le maréchal de Gramont et le Tellier par de semblables persuasions : ils lui représentèrent que de degré en degré le parlement envahissait toute l'autorité; que, sans borner son ambition par la déclaration du 28 octobre , nonseulement il voulait connaître des affaires de la guerre, mais encore se donner le pouvoir d'ôter les ministres, afin qu'en même temps il s'attribuât celui d'en établir de nouveaux à son choix, et qu'encore que les mutations fréquentes soient pernicieuses aux États , voire même qu'il soit plus avantageux quelquefois d'en souffrir un mauvais que de le changer, qu'il y a péril que si on souffre une usurpation jusqu'à présent inouïe , il n'attaque les personnes privilégiées, et qu'il y ait rien d'assez sacré qui ne soit violé par cette licence ; que la condition des conseillers serait belle s'ils imposaient des lois aux rois, et celle des princes du sang misérable , s'ils les recevaient ; que cette nouvelle pratique choque la monarchie, qui est absolue et indépendante, et contraire aux constitutions de la France , et même à l'institution du parlement ; que s'il y a des abus dans le royaume , ils doivent être réformés par les assemblées des états généraux, et non pas par des arrêts d'une compagnie dont les suffrages sont plutôt comptés que pesés ; que toutes les fois que le parlement avait été au-delà de son devoir, il avait reçu des corrections sévères, tantôt du feu roi, tantôt de Henri IV et de Charles IX, et des autres rois leurs prédécesseurs, pour des sujets moins dangereux que celui-ci; que les grands empires ne se maintiennent point par de lâches conseils; qu'il faut faire épreuve de son courage et de ses forces.

et que la justice des souverains consiste dans leur pouvoir; que lui, M. le Prince, est intéressé en la personne du cardinal, de s'opposer à une entreprise qui tend à la destruction de la maison royale; et que si M. le duc d'Orléans et Son Altesse ne veulent tenir ferme à ce pas, la reine sera contrainte d'aller avec ses enfants implorer le secours des princes alliés de la couronne , outre que M. le Prince croyait (juc les innovations faites par le parlement à la déclaration blessaient l'établissement de la paix.

Ces discours, qui représentaient Timage de la chose assez vraisemblablement, firent tant d'impression sur son esprit, qu'il ferma les oreilles à toute neutralitt', sans se soucier de perdre la bienveillance publique. Il est certain que les grands génies, comme celui de M. le Prince, produisent de grandes vertus , mais qu'ils paraissent aussi avec de grands défauts, et que, par une immodération invincible, il a ruiné tous les avantages que la fortune et la nature avaient joints à Tenvi en sa personne, qui étaient tels qu'ils auraient surpassé la gloire des plus grands bommesdes siècles passés, si la piété, la justice et la solidité eussent répondu à cette valeur suprême, à cette fermeté incroyable dans les adversités, et à ces belles lumières d'esprit qui se faisaient remarquer en lui.

M. le Prince se serait fait adorer de tout le monde s'il se fût ménagé dans le dessein de traiter les affaires avec douceur; au lieu qu'il a été contraint, par sa conduite précipitée, de recourir à des moyens qui l'ont porté à des extrémités étranges. Il accompagna M. le duc d'Orléans au parlement, et, poussé de sa mauvaise destinée, aussitôt que Viole eut invoqué le Saint-Esprit pour illuminer MM. les princes sur la conduite du cardinal, M. le Prince se lève, et lui impose silence; cela excite inconsidérément le murmure des plus jeunes conseillers; il s'enflamme par ce bruit, et les menace de la main et de la parole. Dans ce moment il perd les affections de la compagnie , et lorsque cette action

se lui repanaue aans le monae , i esume que i on avaii conçue de lui par ses victoires se changea en crainte , et Tamitié dans une haine, pour ne pas dire exécration contre sa personne, dont il n'est revenu que par des fortunes signalées.

Or, comme il était intéressé par sa propre querelle dans celle de la cour, il écoute toutes les propositions pour réduire le parlement : on lui fait voir que le plus prompt et le plus sûr moyen est d'assiéger Paris; que, saisissant toutes les avenues dans trois marchés , on met la corde au cou à la multitude qui s'élèvera contre le parlement, et le rendra auteur de tous ses maux ; enfm que les Parisiens sont sans chef, sans troupes, et accoutumés aux délices. 11 goûte ces raisons qui lui semblent bonnes, parce qu'il est animé par sa colère , à qui rien n'est impossible , de sorte qu'il se rend chef de l'entreprise et résout d'assiéger Paris sous les ordres de M. le duc d'Orléans, qui résiste d'abord à ce dessem; mais les instances de la reine, les persuasions de l'abbé de la Rivière , et la résolution déterminée de M. le Prince , l'emportèrent sur ses sentiments et les avis contraires de M"® la duchesse d'Orléans. Cette résolution étant prise, M. le Prince et le maréchal de la Meilleraye proposèrent , pour venir à bout plus promptement des Parisiens, de se saisir de l'île Saint-Louis, de la porte Saint-Antoine, de l'Arsenal et de la Bastille, et de mettre Leurs Majestés dans l'Arserfal. Mais soit que cette proposition ne fût pas assez appuyée, ou que l'on craignît d'exposer la personne du roi , on aima mieux abandonner Paris pour l'assiéger.

En effet, après que Sa Majesté eut solennisé la veille des Rois chez le maréchal de Gramont, elle se retira au Palais-Cardinal , d'où elle partit le lendemain à trois heures du matin avec la reine, le cardinal 3Iazarin, et toute la maison royale, hors M"« de Longueville, pour se rendre à Saint-Germain , où tous les grands et tous les mi-

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nistres arrivèrent le même jour; et aussitôt, dans le conseil qui fut tenu , le blocus de Paris fut publié et répandu dans toute la cour.

[1640.] Cette sortie, ou, pour mieux dire, cette évasion, donna de la joie aux factieux, et ne fut pas approuvée des gens sages, qui Testimaient indécente à la dignité souveraine , dont les princes doivent être jaloux, puisque la splendeur du nom royal reluit principalement dans la vénération des peuples. Celui de Paris ne fut pas si consterné qu'on pensait; au contraire, comme s'il eût pris vigueur de l'état où Ton voulait le mettre, il témoigna être préparé à toutes les suites qui le menaçaient , et la crainte ne le retint point de déclamer contre le cardinal, M. le Prince, la reine, et tous ceux qu'il croyait avoir conseillé cette sortie, que Ton appelait enlèvement du roi. Le parlement parut moins ferme en cet accident, parce qu'il en prévoyait mieux les conséquences, et dès la première assemblée, il députa les gens du roi porter leurs soumissions et des offres très-avantageuses, qui furent renvoyés sans être ouïs : tant une vaine espérance s'était emparée de toute la cour, qu'à la première alaraie du siège, les Parisiens obéiraient aveuglément. Ils en furent incontinent détrompés; car dès le lendemain, qui était le 8 janvier, que les gens du roi eurent fait leur rapport, que Ton ne put plus douter du dessein de la cour , le parlement déclara le cardinal ennemi de l'État * ; on délivra des commissions pour des levées de gens de guerre; les compagnies se taxèrent volontairement; l'on pourvut à l'abondance des vivres, et le peuple se porta avec beaucoup d'ardeur à la défense , tant il est vrai que la crainte produit assez souvent

' L'arrêt était ainsi conçu : « Attendu que le cardinal Mazarin est notoirement l'auteur de tous les désordres de l'État, la cour l'a déclaré et déclare perturbateur du repos public, ennemi du roi et de son Ëtat; lui enjoint de se retirer de la cour dans ce jour, et dans la huitaine du royaume; et ledit temps passé, enjoint à tous les sujets du roi de lui courre sus. »

l'audace, et qu'il n'y a rien de plus puissant pour mettre les armes à la main que le désespoir.

Cependant M. le Prince, avec six ou sept mille hommes, qui étaient les débris de l'armée de la campagne dernière, l>loqua Paris, se saisissant de Lagny, Corbeil, Saint-Cloud, Saint-Denis et Cliarenton : chose incroyable à la postérité, qui l'admirera en môme temps d'avoir par sa conduite et par sa vigilance assiégé la plus grande et la plus peuplée ville de l'Europe , où tant de princes et de seigneurs s'étaient renfermés avec une ai'mée plus que forte que la sienne. Or, comme la cour ne manque point de malcontents, le duc d'Elbeuf, ses trois fils, le duc de Brissac et le marquis de la Boulaye, s'offrirent les premiers au parlement, qui ne faisait que d'installer le duc d'Elbeuf dans la charge de général de ses armes * , lorsqu'il apprit que le prince de Conti et le duc de Longueville , accompagnés du prince de Marsillac et de Noirmoustiers , étaient partis secrètement la nuit de Saint-Germain, et avaient mis pied à terre à l'hôtel de Longueville, lesquels venaient, selon l'engagement qu'ils y avaient pris avec le coadjuteur, se déclarer pour le parti de Paris. Cette nouvelle arrivée donna lieu à quelque contestation pour le commandement, laquelle fut terminée par la nomination que l'on, fit du prince de Conti pour généralissime 2 , et du duc d'Elbeuf pour général , auquel furent associés le duc de Bouillon et le maréchal de la Mothe avec un pouvoir égal. M. de Longueville ne voulut prendre aucrm emploi , hors d'assister de ses conseils le prince de Conti , s'estimant au-dessus des derniers et ne pouvant être égal au premier. Le prince de Conti eut bien de la peine à justifier la sincérité de ses intentions , parce que le public , qui ignorait sa mésintelligence avec M. le Prince, qui était le véritable chef de entreprise contre Paris , ne s'en pou-

* Le 10 janvier.

' Le 11 janvier.

â8â MÉMOIRES

vait assurer; même Prévôt, conseiller de la gf and'cliambre , se donna la liberté, comme si cette confédération mutuelle, qu'ils prenaient contre leur devoir, lui eût inspiré de la hardiesse de manquer de respect à un prince du sang; encore fallut-il que M"® de Longueville vînt demeurer dans riiôtel de ville, pour servir de gage de la foi de son frère et de son mari auprès des peuples , qui se défient naturellement des grands, parce que d'ordinaire ils sont les victimes de leurs injures.

Ce départ de M. le prince de Conti et de M. de Longueville de SaintrGermain y causa bien de Tétonnement par leur propre poids, mais encore plus par le doute qu'il y mit que M. le Prince ne fût de la partie, dont le cardinal et la reine prirent des frayeurs extraordinaires qui furent aussitôt dissipées par son retour de Cliarenton. Il fulmina contre eux, et fut animé avec plus d'ardeur en cette querelle pour se venger de ses proches qu'il croyait devoir dépendre absolument de ses volontés. On dit que dans ce temps le cardinal résolut de quitter la France, ne aboyant pas se pouvoir conserver au milieu de toutes ces tempêtes , destitué de son appui; mais que M. le Prince le rassura, et donna sa parole à la reine de périr, ou qu'il le ramènerait à Paris tiûomphant de tous ses ennemis. Cependant le parti de cette ville ne grossissait pas peu par la déclaration d'un prince du sang, dont la qualité a de grandes suites dans le royaume, et d'un autre prince quasi absolu dans son gouvernement de Normandie ^ Le maréchal de la Motlie s'était aussi rendu considérable dans les armées; mais le duc de Bouillon l'était sans comparaison quasi davantage par l'intelligence qu'il avait des affaires du monde, et par l'étroite liaison avec son frère le maréchal de Turenne, lequel, commandant en ce temps-là l'armée d'Allemagne, on pouvait présumer qu'il sacrifierait son devoir au rétablissement de sa maison , et à

' Le duc de Longueville, beau-frère du prince de ContL

DE LA ROCHEFOL'CAULD. â83

quelque mauvaise satisfaction qu'il avait du cardinal. En effet, M. le Prince, qui tenait ses deux frères pour ses amis , écrivit au duc de Bouillon qu'il appréhendait que la retraite du prince de Conti et de M. de Longueville ne passât dans son esprit pour avoir été concertée avec lui, mais qu'il avait voulu l'en désabuser, et le conjuraitde revenir à Saint-Germain, où il lui procurerait toute satisfaction à ses intérêts. M. de Bouillon lit lire cette lettre au parlement, et les ministres étant informés de la mauvaise volonté de M. de Turenne , le roi et M. le Prince, qui avait grande créance parmi les troupes allemandes, écrivirent aux colonels de ne le plus reconnaître, et de l'abandonner, ainsi qu'il arriva; ce qui fut le salut de la cour.

En ce temps même le duc de Beaufort arriva à Paris * ; il avait erré dans les provinces delà la Loire depuis son évasion de Vincennes, et trouvait cette occasion favorable ])dur se rétablir dans le monde. Il était venu offrir son service au parlement, qui le purgea de l'accusation d'avoir conspiré contre la vie du cardinal Mazarin, le reçut pair de France et le fit un de ses généraux. Or, quoique son génie ne soit pas des plus relevés, sa présence, son langage et ses manières populaires, avec une conduite assez adroite, lui acquirent l'amour du peuple de Paris, d'autant plus tôt qu'il le croyait irréconciliable avec le cardinal par l'offense de sa prison , dont il ne déchut que lorsqu'il fut contraint par la révolution des affaires de s'accommoder avec lui. Cependant les troupes du roi occupaient tous les postes des environs de Paris, et, quoique le parlement en eût un plus grand nombre, ses généraux ne faisaient aucun effort pour ouvrir un passage, si bien que les vivres ne venaient qu'avec difficulté, hors du côté de la Brie, parce que M. le Prince n'avait pu mettre garnison à Brie-Comte-Robert, pour ne point diviser ses forces, et même avait abandonné Cha-

» Le 13 janvier.

vait fait fortifier, et y avait mis trois mille hommes sous la charge de Clanleu.

Cela fit résoudre M. le Prince d'attaquer ce poste qui assurait le convoi des Parisiens, et aussi pour donner de la terreur à ses armes. Y étant donc allé le huitième février avec M. le duc d'Orléans , avec tous les princes et seigneurs de la cour, il en commit l'attaque au duc de Châtillon, et se porta avec la cavalerie sur une éminence pour empêcher le secours de Paris. Le duc exécuta ses ordres avec toute la valeur possible; mais, à la dernière barricade, il reçut un coup de mousquet au travers du corps, dont il mourut le lendemain en la fleur de son âge, regretté des deux partis pour ses belles qualités, et à la veille des dignités que ses services lui avaient acquises. Cette prise décrédita fort les généraux et les troupes du parlement, et passa pour miraculeuse en la personne de M. le Prince , d'avoir emporté une place en la présence d'une armée et aux portes de Paris, dont il était sorti dix mille hommes en armes pour en être les témoins. Ce combat et ceux du bois de Vincennes, de Lagny et de Brie, tous désavantageux au parti de Paris, dans l'un desquels le jeune duc de Rohan * , se montrant digne successeur de la vertu de son père, perdit la vie, inspirèrent quelque pensée de paix, à laquelle néanmoins il était malaisé de parvenir pour la diversité d'intérêts qui y répugnaient dans le parlement. Le nombre des malintentionnés pour la paix, quoique inférieur à l'autre, brillait davantage , parce qu'il déguisait sa haine et son ambition du nom du bien et de la sûreté publique, que l'on ne pouvait , disait-on , trouver dans un accord avec le cardinal. Les plus sages n'osaient faire paraître leurs bonnes intentions, parce que, outre le danger qu'il y avait, elles auraient été

' Tancrède de Rohan ; ayanl embrassé le parti de la Fronde par ambition , il était comme frappé d'indignité aux yeux de sa maison.

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et le paru pius anamii a eneis ei a espérances , pour se aeclarer. Parmi le peuple , les plus riches ne voulaient pas s'exposer à la multitude, laquelle, ne souffrant pas beaucoup de nécessité , et étant animée par quelques gens de condition, était assez aise de cette image de la guerre, et criait contre ceux qui voulaient la paix; tous les généraux, à la réserve de M. de Beaufort, qui se laissait aller à la haine du cardinal et à Tamour du peuple, dont il prétendait se prévaloir dans les suites du temps, méditaient leur accommodement particulier, et chacun avait des liaisons secrètes à la cour pour avoir ses conditions meilleures.

31. d'EllK^uf avait son commerce dès le commencement avec Fabbé de la Rivière , M. de Bouillon avec M. le Prince , et le maréchal de la Motlie était attaché avec M. de Longucvillc, lequel était retiré en Normandie , où il se fortifiait d'armes, de troupes et d'argent, pour faire son traité plus avantageux par l'entremise de M. le Prince. Pour le prince de Conti, comme il n'était inspiré d'autre mouvement que de ceux de sa £œur, qui était cruellement outragée par des propos injurieux que M. le Prince tenait de sa conduite, il fallait que le temps adoucit ses aigreurs, et que la nécessité des affaires conviât cette maison à se réconcilier, comme il arriva bientôt. Il n'y avait que le coadjuteur qui avait été le principal mobile de cette guerre , dans laquelle il n'avait que trop profané son caractère parmi la sédition et les armes qui bannissaient de son esprit toute pensée de paix, et en traversaient les pourparlers, parce qu'il ne trouvait point lieu de satisfaire son ambition. D'autre part, la cour, enflée de ses bons succès, et, par les belles actions militaires de M. le Prince , en présumant encore de plus grands , voulait imposer des conditions trop rigoureuses au parti contraire, si bien que la nécessité apparente fut une loi souveraine qui détermina les deux partis à un traité de paix; outre que la guerre civile étant contraire à tout le monde, chacun revc-

notre nation de rentrer dans son devoir avec la môme légèreté qu'elle en sort , et de passer en un moment de la rébellion à l'obéissance.

Voici donc le sujet présent qui parut. Le roi envoya, le 12 févri3r, un héraut vêtu de sa cotte d'armes, avec son bâton semé de fleurs de lis, accompagné de deux trompettes. Il arriva à la porte de Saint-Honoré , et dit qu'il avait trois paquets de lettres à rendre au prince de Conti , au parlement et à la ville. Le parlement , en étant averti , délibéra de ne le point recevoir ni entendre , mais envoyer les gens du roi * vers la reine pour lui dire que ce refus était purement une marque d'obéissance et de respect, puisque les hérauts ne sont envoyés qu'à des princes souverains ou à des ennemis; le prince de Conti, le parlement, la ville, n'étant ni l'un ni l'autre, ils suppliaient Sa Majesté de lui faire savoir ses volontés de sa propre bouche. Les gens du roi furent fort bien reçus par la reine , qui leur dit qu'elle était satisfaite de leurs excuses et soumissions, et lorsque le parlement se mettrait en son devoir, il éprouverait les effets de sa bienveillance, et que les personnes et les fortunes de tous les particuliers, sans en excepter un seul, y trouveraient leurs sûretés. M. d'Orléans et M. le Prince leur donnèrent ces mômes assurances. Ce radoucissement si prompt de la cour était causé par plusieurs raisons essentielles : car, outre la constance des Parisiens, la difficulté de faire des levées d'hommes et d'argent , la débauche de la Guienne, de la Provence et de la Normandie, et de plusieurs villes qui suivaient le parlement, comme Poitiers, Tours, Angers et le Mans , il y avait encore un plus pressant motif qu'il faut savoir.

Le prince de Conti, voyant que l'armée d'Allemagne s'était tournée au passage du Rhin pour venir en France contre

' Talon, Mclian et Bignou.

un puissant secours étranger, avait envoyé le marquis de Noirmoustiers et Laigues vers Tarchiduc, le convier de joindre ses forces au parti de Paris , pour contraindre les ministres à faire la paix générale. Les Espagnols n'avaient garde de manquer à une occasion si favorable pour fomenter nos divisions et en tirer avantage » ou par un traité, ou dans le progrès de la guerre. Pour cet effet, l'archiduc députa un homme au parlement, qui y fut ouï après avoir donné sa lettre de créance * , non sans quelque tache de ce corps , s'il n'était excusable sur la nécessité de sa défense. Il y exposa dans son audience la jonction du roi catholique à cette compagnie pour la paix générale, qui serait le seul objet de l'entrée de ses forces en France, et non pas pour profiter de la faiblesse de la frontière, et qu'il trouvait plus de sûreté de la traiter avec le parlement qu'avec le cardinal qui l'avait rompue, et qui s'était rendu ennemi de l'État. En effet , Vautorte , envoyé par la cour vers les ministres d'Espagne en Flandre , pour insinuer quelques propositions de paix , n'avait pas été favorablement écouté , et penchait du côté du parlement pour relever ce parti qui allait à son déclin; si bien que les offres de l'archiduc au parti de Paris, lesquelles il exécutait par son entrée effective en France , accompagné de deux agents du prince de Conti avec quinze ou seize mille hommes , donnant une juste appréhension à la cour, l'avait fait tout d'un coup résoudre d'accommoder l'affaire de Paris. D'autre part , les dispositions pour la paix n'étaient pas moins puissantes dans le parti contraire : la nécessité des vivres augmentait dans Paris, les taxes étaient consommées, la difficulté d'avoir de l'argent était trèsgrande; leurs troupes dépérissaient, ou par l'avarice des oflSciers, ou par le peu de subsistance, ou par le peu de

» Elle était datée de Bruxelles, du 10 février 1649, et signée Léopold- Guillaume.

dai/ioiav^bivrAx \xKf Av^uft w»

enfin le dégoût avait saisi la plupart des esprits, ou par l'incommodité, ou parce que c'est le naturel des peuples de se lasser promptement des choses qu'ils ont entreprises avec plus de chaleur. Le premier président et le président de Mesmes, qui avaient agi secrètement de concert avec les ministres pendant tous ces mouvements, se servaient avec adresse de ces dispositions pour mettre en avant un traité de paix; et comme ils furent députés avec d'autres pour porter à la reine la lettre de l'archiduc et la créance de son envoyé, et justifier la compagnie de l'avoir entendu, mais aussi qu'elle n'avait pas voulu délibérer sur la réponse sans savoir ses volontés, ils avaient eu une conférence, à part des autres députés, avec M. le duc d'Orléans et M. le Prince, dans laquelle agissant pour la paix ensemble, eux insistant sur l'ouverture des passages, les princes leur avaient promis que l'on en déboucherait un aussitôt que le parlement donnerait un plein pouvoir à ses députés pour traiter la paix. Or, quoique cette conférence secrète fit murmurer le parlement et les peuples qui étaient aux portes de la grand*chambre, le premier président, qui n'a jamais manqué de fermeté dans les occasions, ni de zèle pour le bien public, ayant dit qu'elle n'avait été que pour retirer la réponse de la reine qui était injurieuse à la compagnie, à cause de la réception de l'envoyé d'Espagne , porta les esprits à donner un plein pouvoir, sans restriction de l'arrêt du 8 janvier, contre le cardinal et les ministres étrangers, les chargeant des intérêts des généraux et des parlements de Normandie et de Provence, qui s'étaient liés avec le parlement de Paris, auxquels se joignirent les autres députés des compagnies des comptes, des aides et de Thôtel de ville.

Pendant que cette célèbre députation s'acheminait vers Saint-Germain *, Leurs Majestés et les deux princes avaient

' Le 4 mars.

conaouioir ae la mort tuneste au roi son raan. rlammareins, qui en était un, avait visilé, de la part de Fabbé de la Rivière, le prince de Marsillac, blessé d'un coup de mousquet qu'il avait reçu dans le combat à Brie-Comte- Robert , contre le comte de Grancey , et en cette visite avait fait des ouvertures secrètes, avantageuses au prince de Conti , lui offrant son entrée au conseil, et une place forte en Champagne , pourvu qu'il se portât à raccommodement , et qu'il se désistât de sa nomination au cardinalat en faveur de o^t abbé. Cette proposition , faite du su de M. le Prince , qui voulait réunir sa maison avec lui, fut approuvée de M. de Marsillac , et aussitôt de M. de Longueville et du prince de Conti. En ce temps, M. de Longueville fut persuadé par M. le Prince de retarder son «secours pour Paris, et de traiter avec la cour, sous la promesse, dont il fut garant, du gouvernement du Pont-de-F Arche et d'une grande charge. M. de Bouillon eut aussi quelque assurance de M. le Prince pour lui et pour M. de Turenne; mais, soit qu'il ne s'y fiât pas beaucoup, ou qu'il conçût d'autres espérances, il apporta tous les obstacles qu'il put à la conclusion de la paix : ainsi la fidélité est rare dans les guerres civiles pour les mutuelles liaisons et correspondances qui se trouvent entre les gens de différents partis , et il y a toujours des traités particuliers qui précèdent le traité général. Par ces accords secrets , des chefs si considérables, ne conservant que de la bienséance pour leur parti , nécessitaient les plus zélés d'acquiescer à la paix, ou de témoigner une impuissance honteuse.

Cependant les conférences à Rueil se pensèrent rompre sur la nomination que la reine fit du cardinal pour député conjointement avec les deux princes; ceux du parlement ne le pouvant admettre, puisqu'il avait été condanmé, on prit l'expédient de négocier par deux députés de chaque parti , qui furent le chancelier et le Tellier pour la cour, et le président de Coigneux et Viole pour le parlement. Enfin,

après plusieurs débats et contestations, Ton demeura d^accord de la paix , dans laquelle , quoique le cardinal fût conservé, il ne laissa pas de se plaindre aux princes qu il avait été subhasté* (par un terme de l'ancienne Rome) , et qu'il lui fallait restituer ses meubles et habits , et ses livres vendus par arrêt du parlement. Cette nécessité leur parut peu importante, à regard du danger où les mettait l'approche de Tarmée d'Espagne. Les principaux articles étaient qu'on renverrait le député de l'archiduc sans réponse, une amnistie pour tout le parti, toutes les déèlarations et arrêts révoqués et annulés depuis le 6 janvier, et les semestres dos parlements de Normandie et Provence supprimés à certaines conditions. Ceux qui étaient ennemis de cette paix prirent le prétexte de quelques articles pour la décrier, principalement le coadjuteur, irilté de ce qu'ayant excité la guerre, elle était terminée sans lui , et que de tous les avantages que son ambition lui avait figiu'és, il ne lui restait que la honte d'avoir travaillé pour renverser l'État.

Il s'était étroitement associé à M. de Beaufort , du crédit duquel il se servait dans toutes les occurrences, et en celleci il n'oublia rien pour rendre le traité odieux envers les peuples, le parlement et les généraux : il leur représentait que cette guerre n'ayant été faite que pour éloigner le cardinal, il était conservé par cette paix, et même que l'aiTût du 8 janvier, contre lui et les ministres étrangers, avait été révoqué; où est donc le fruit de tant de peines et souffrances, et si le parlement ne tombera pas dans le mépris du peuple par une telle lâcheté? et que même les généraux ont été abandonnés dans leurs intérêts au préjudice de l'union. Mais ce qui aigrissait le plus les esprits avec quelque sorte de raison, était que le cardinal avait signé le traité, la plupart disant qu'ayant signé il y avait nullité, puisque

* Subhasté, c'est-à-dire dépouillé de ce qu'il possédait par autorité de justice. Venditio sub hastà.

tonner que les députés eussent souffert un homme condamné à conférer et signer avec eux. Lui et ses émissaires avaient provoqué par semblables discours le parlement et les peuples qui menaçaient les députés des dernières extrémités. Aussi , lorsque le premier président voulut faire la lecture du procès-verbal et des articles dans l'assemblée des chambres, il fut empêché par les grandes clameurs et murmures des conseillers et par les plaintes des généraux ; mais soit que , balançant les incommodités de la guerre civile avec la dureté des articles , la plus saine partie du parlement jugeât la paix nécessaire, ou que Ton s'aperçût que c'était Tambition du coadjuteur et de quelques particuliers qui leur inspirait cette aliénation , la compagnie pensa à renvoyer les mêmes députés à Saint-Germain , pour réformer trois articles , sans parier du cardinal, et pour traiter des intérêts des généraux, qui seraient insérés dans la même déclaration.

Cet avis assez doux fut ouvert par Broussel , et pour cela suivi des frondeui*s et des mazarins, non sans quelque soupçon, peut-être injuste, que la promesse secrète qui lui avait été faite du gouvernement de la Bastille , avait à ce coup ralenti ce bon homme; tant il y a peu de gens qui se garantissent des charmes de l'intérêt. Comme le coadjuteur vit que le parlement, dans la réformation des articles, n'avait point insisté contre le cardinal, il fit trouver bon au prince de Conti d'envoyer quelqu'un de sa part et des autres généraux à la conférence de Saint-Germain, qui se tenait principalement pour l'intérêt des généraux, pour poser qu'ils renonçaient à toutes leurs prétentions, pourvu que le cardinal s'éloignât du ministère, et à même temps de supplier le parlement d'ordonner à ses députés d'insister conjointement avec eux. Le prince envoya le comte de Maure à Saint-Germain, et demanda Funion de la compagnie à cette fin : elle lui fut accordée; mais comme on n'en avait fait aucune mention dans le traité premier, que même le

duc de Brissac, Barrière et Grécy, députés des généraux, avaient fait d'autres propositions pour leurs intérêts, que déjà Ton avait goûté les douceurs de la paix par le trafic rétabli et la cessation de tous actes d'hostilité, la reine et les princes répondirent aux pressantes instances du comte de Maure qu'ils ne consentiraient jamais à Téloignement du cardinal, et que, pour les prétentions des généraux, elles étaient de grâce ou de justice : que celles de justice leur seraient conservées; que pour celles de grâce, Sa Majesté les donnerait au mérite, et les ferait dépendre de sa pure volonté. Ainsi toutes leurs prétentions , la plupart mal fondées, s'évanouirent, et il n'y eut que le prince de Conti qui eut Damvilliers, M. de Longueville le Pont-de-l'Arche, et Broussel la Bastille , ce qui ne fut exécuté que quelque temps après : il y eut aussi quelques arrérages de pensions distribués à propos. Quant au parlement , il fut satisfait sur la rétbrmation des trois articles pour lesquels ses députés avaient été envoyés. Sa Majesté le dispensa de venir à Saint-Germain, où elle devait tenir son lit de justice, et on retrancha ce qui était relatif à la cessation de l'assemblée des chambres, et aux emprunts à faire par le roi. Ainsi , les principaux intéressés étant contents, les députés revinrent à Paris, où, les chambres assemblées * , la déclaration du roi pour la paix fut vérifiée, et il fut ordonné que Leurs Majestés seraient remerciées de la paix qu'il leur avait plu donner à leurs sujets.

Telle fut la fin de cette guerre, dans laquelle aucun des deux partis n'ayant surmonté l'autre, pas un n'obtint ce qu'il s'était proposé; car le parlement et le cardinal demeurèrent dans leur même splendeur, et l'état présent des choses ne changea point : partant, la paix, dans laquelle prirent fin toutes les horreurs de la guerre civile pour quelque temps, fut reçue avec une allé^esse universelle, à

' Le i" arril.

quillité publique, qui ne se relèvent que par les factions, et qui établissent leur sûreté et leur bonheur dans le naufrage des autres. Mais le feu de la guerre civile n'était pas si éteint par cette paix du parlement qu*il ne se rallumât quelque temps après, pour se répandre avec plus de violence dans les principales provinces du royaume; et certes il était difficile que la reine eût une reconnaissance proportionnée aux grands services que M. le Prince lui avait rendus, et aussi que M. le Prince se contint dans la modestie qu'il devait, après avoir si utilement servi, car les dettes de cette nature, ne se pouvant payer, produisent ordinairement de la haine dans l'esprit du souverain, et en même temps inspirent des pensées de domination aux sujets qui ne le peuvent souffrir: or, comme le cardinal avait principalement senti le fruit des assistances de M. le Prince , il était aussi le plus exposé à ses plaintes, à ses demandes, à ses menaces et à sa mauvaise humeur.

Quelque temps devant les troubles, le cardinal, voulant établir le siège de sa fortune en France, pour s'y appuyer par de grandes alliances, avait jeté les yeux sur le duc de Mercœur, qu'il destinait pour épouser une de ses nièces ; il lui avait fait permettre qu'il vînt à la cour, que le duc de Vendôme retournât dans Tune de ses terres, et il avait cessé sa persécution contre le duc de Beaufort. Cela fit juger aux plus clairvoyants que le cardinal, qui prévoyait combien la protection de M. le Prince lui serait onéreuse avec le temps, tentait toutes les voies possibles pour s'en passer, et qu'il espérait qu'ayant apaisé les mécontents de la régence, et aussi par les nouveaux appuis qu'il prendrait, il réussirait à se délivrer de sa dépendance. Ce projet fut interrompu par la guerre, et repris quelque temps après la paix, lorsque la cour étant à Compiègne, où le duc de Vendôme était, le cardinal n'omit aucun soin pour le faire réussir. La reine en parla à M. le Prince, qui n'osa contredire cette proposi-

tion, soit qu'il n'en prévît pas, ou qu'il en méprisât la conséquence, ou plutdt qu'il craig^iît l'éclat qui résulterait de ce refus.

M. de Longueville, qui s'était rétabli dans l'esprit de son frère avec plus de pouvoir qu'auparavant, poussé par des raisons qui regardaient ses plaisirs, préférablement à l'avantage de M. le Prince, lui lit pénétrer l'intention du cardinal, exagérant son ingratitude de s'allier avec la maison de Vendôme, ennemie de la sienne. En effet, M. le Prince fut si fort touché de ces discours, que, par une mauvaise politique, il ne garda plus aucune , mesure envers le cardinal, et n'épargna ni railleries ni invectives contre sa personne et ce prétendu mariage. Le cardinal , à qui ce procédé n'était pas inconnu, se plaignait hautement de l'opposition que M. le Prince faisait au mariage de sa nièce avec le duc de Mercœur, puisqu'il ne s'était pas opposé à celui de M"® d'Angoulême* avec M. de Joyeuse, affectant par cette comparaison une égalité qui était alors à contretemps; de sorte que, leurs cœurs étant ulcérés, les soupçons, les méfiances, les rapports, dont les courtisans ne sont guère avares dans les brouilleries du cabinet, les animaient davantage, et leur taisaient naître des sentiments de se venger fort différents : car M. le Prince se satisfaisait par des mépris qui sont très-souvent impuissants; le cardinal, avec un silence profond, faisait les préparatifs et jetait les fondements de sa perte ; tous les deux pourtant conservaient les mômes apparences avec un peu de froideur. Mais cette aliénation avait encore pris son origine par une communication étroite et assidue qu'ils avaient eue ensemble pendant la guerre, ou, comme c'est assez l'ordinaire, parce qu'on diminue d'estime dans la familiarité qui nous fait voir tout entier et sans réserve, principalement dans l'excès de la

* Mazarin avail eu l'intention d*unîr M"' d'Àngouléme au jeune Mancini, son neveu. Il n'avait pas réussi , et cet échec lui avait élé Irès-sensible.

du respect qu'il avait pour le cardinal, et, n'étant plus retenu par la crainte de la puissance ébranlée , il se réjouissait de ses défauts avec M. le duc d'Orléans et les confidents du cardinal.

Ceux-ci, avec peu de fidélité pour tous les deux, après avoir fait leur cour à M. le Prince, rendaient compte de ces railleries sanglantes à M. le cardinal, dont le souvenir donne de mortels aiguillons à la vengeance, et ne s'efface jamais de la mémoire. D'autre part, le cardinal avait découvert ((u'il ne pouvait faire un fondement solide sur l'amitié de M. le Prince, qui était plutôt gouverné par ses caprices que par la raison et par ses intérêts, et que cette humeur méprisante , au lieu de s'arrêter, s'augmenterait avec le temps , si bien que, ne pouvant se l'acquérir, il méditait de le perdre. Ajoutez à cela que la concorde et la puissance étant incompatibles en un même lieu, le cardinal ne pouvait souffrir à la cour un supérieur, ni M. le Prince une personne qui lui fut égale.

Mais ce qui acheva de ruiner entièrement leur Uaison, fut que le cardinal étant justement persuadé qu'il ne pouvait engager M. le Prince à persévérer dans ses intérêts (|ue par des apparences de nouveaux établissements, ou il lui en proposait, ou il lui en faisait proposer par ses créatures, dont il l'entretenait quelque temps, et les éludait dans la suite.

Le prince, assez éclairé de ses propres lumières, et peutêtre de ceux mêmes qui se mêlaient de ce commerce, s'aperçut du peu de sincérité du cardinal, dont il ne douta plus après une telle rencontre.

Le cardinal ayant exhorté M. le Prince d'acquérir le Montbelliard , et ayant envoyé d'Hervart , en apparence pour en faire le traité, avec ordre secret de ne rien conclure, d'Hervart en avertit M. le Prince , qui ne put dissimuler ; et , suivant le proverbe espagnol, despues qui te erre, nunca bien

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te guise S il n*cst pas étrange si le cardinal , dans le soupçon qu'il avait que M. le Prince se vengerait de ce manquement, le voulût prévenir, même aux dépens des obligations essentielles qu'il lui avait, puisque en matière de politique tous les moyens qui vont à conserver l'autorité, pour>'u qu'ils soient sûrs, sont réputés honnêtes et légitimes.

De ce discours il est aisé de voir que le cardinal voulait profiter de tous les événements pour jeter M. le Prince dans le précipice ; cela se passa ainsi : la paix n'étant pas publiée, on jugea qu'il n'était pas convenable au bien de l'Etat, tant pour les provinces que pour les dehors, que le roi retournât en sa ville capitale ; les ministres ne pouvaient prendre la résolution de se renfermer sitôt parmi une populace irritée qu'ils venaient d'assiéger; et, comme la campagne approchait, c'était un prétexte pour s'en aller sur la frontière, se préparer à quelque considérable entreprise; que cependant le temps calmerait les esprits, et que le souvenir des choses passées s'y perdrait. En eifet, Leurs Majestés, et M. le duc d'Orléans, et leur conseil, allèrent à Compiègne; mais M. le Prince, pensant qu'il était de sa réputation de se faire voir à un peuple qui lui avait donné tant d'imprécations , vint à Paris , et se montra par les rues seul dans son carrosse. Il y attira plutôt lé respect et la crainte que le ressentiment, tant la valeur a d'attrait envers ciux mêmes qu'elle blesse. La plupart du parlement et les principaux du parti le visitèrent pendant cinq à six jours, après lesquels il revint à la cour, où la joie que le cardinal avait qu'il lui eût ouvert le chemin de Paris, était tempérée par la jalousie de ses moindres actions. A son arrivée , le cardinal , voulant éloigner un compétiteur si dangereux, lui proposa le commandement de l'armée de Flandre, qu'il ne voulut pas accepter, par le goût qu'il avait pris à régenter le cabinet : même il avait dessein, s'en allant dans son gouverneraeot

' Depuis que je vous ai trompé, je vous veux du mal.

Provence , qui étaient en armes par la mauvaise intelligence des gouverneurs et des parlements. Mais le cardinal et la Rivière, craignant de donner encore du surcroît à sa puissance, éludèrent son entremise, à l'autorité de laquelle les intéressés avaient remis leurs différends. Pendant son séjour à Compiègne , il rallia auprès de lui le prince de Conti , les ducs de Nemours et de Caudale, M. le maréchal de Turenne, qu'il avait raccommodé, et toutes les personnes de condition. Dans les sociétés de plaisir il ne dissimula plus le mépris qu'il faisait du cardinal et de M. de Vendôme, et l'aversion qu'il avait pour le mariage du duc de Mercœur. Il passait plus avant, traitant de raillerie l'autorité royale, dont il venait d'être le plus ferme appui, ce qu'il faisait plutôt par la haine du ministre que par un dessein formé d'élever la sienne sur ses ruines.

Cette conduite donna dès ce temps-là des pensées au cardinal contre sa liberté, s'il eût osé les exécuter; mais, entre plusieurs raisons qui le retenaient, celle de sa bonne intelligence avec M. le duc d'Orléans était un obstacle à ce dessein : car M. le Prince avait agi avec Son Altesse Royale dans les affaires passées de telle manière qu'il avait effacé l'envie que lui pouvait donner sa haute réputation par des déférences et des respects particuliers, en lui laissant les marques extérieures du commandement; joint que l'abbé de la Rivière, à qui il avait promis que le prince de Conti ne traverserait point sa nomination , était un garant certain de l'esprit de son maître. M. le Prince partit avec cette intelligence de Compiègne pour aller à son gouvernement : le cardinal lui fut dire adieu, fort accompagné, comme s'il eût douté de confier sa vie à celui qui avait hasardé la sienne pour sa conservation ; ainsi les liaisons et les amitiés de la cour sont fragiles, et le moindre accident les expose à de grands changements. En partant , il pria le commandeur de Souvré, le Tellier et d'autres confidents du cardinal, et il

chargea Marbille, son domestique , de lui dire qu*il ne pouvait être de ses amis, s*il pensait à ce mariage. Le cardinal, piqué de se voir contraint de manifester au monde une dépendance si soumise , que la volonté de M. le Prince fût une règle à laquelle il dût conformer tous ses intérêts, s'en défendait avec assez de véhémence, et, alléguant qu'ayant donné part de cette alliance approuvée de la reine et de Son Altesse Royale à Rome et à tous les princes d'Italie, il ne pouvait s'en désister sans se couvrir de confusion : de sorte que, balançant entre l'honneur du monde et la crainte de H. le Prince , il ne pouvait se résoudre ni à rompre ni à conclure ce mariage; mais, suivant le génie de sa nation qui domine beaucoup en lui , il attendait le bénéfice du temps.

Il fallait cependant mettre en campagne pour effacer l'infamie de nos guerres civiles, et relever la réputation de nos affaires : on mit sur pied une puissante armée, composée de troupes d'Allemagne, où la paix venait d'être faite; le comte d'Harcourt en fut général, et il eut ordre d'assiéger Cambrai. Ce succès, outre l'intérêt public, était avantageux au cardinal, qui prétondait se rétablir dans son ancien lustre par une conquête glorieuse, qui le chatouillait d'autant plus que M. le Prince n'avait nulle part ni au projet ni à l'exécution; même pour s'en faire l'honneur entier, il alla d'Amiens, où était le roi, au siège, plutôt par ostentation que par quelque autre bon effet, se contentant de distribuer des présents de peu de valeur qui ne servirent qu'à le décréditer dans l'armée et lui attirer la raillerie publique. Mais sa fortune le regardait de mauvais œil cette année-là : Cambrai fut secouru , et cette entreprise tourna à sa confusion.

Cet événement réveilla le parti de Paris, et lui donna de nouvelles forces, quoiqu'il fût toujours porté de la même animosité contre le cardinal ; car comme il ne s'était point appliqué à gagner le coadjuteur, le duc de Beautbrt, Longueil et les plus accréditéç, ceux-ci maintenaient, nonobstant la

DE LA IIOCHEFOUCAULD. 299

paix, la haine du peuple et du parlement aussi vive contre lui que durant la guerre, pour se rendre nécessaires au retour du roi à Paris , et faire leur condition meilleure. Même le prince de Conti, par le conseil du prince de Marsillac, encore qu'il eût Texécution de ce qu'on avait stipulé en sa faveur pour la paix , ne laissait pas de se tenir à la tête de ce parti , et se montrer ennemi du cardinal pour se rendre plus considérable.

D'ailleurs, comme il était entièrement uni à toutes les volontés de M. le Prince , qui lui avait procuré par sa considération Damvilliers et l'entrée au conseil, il était de leur commun intérêt qu'il se conservât en crédit à Paris pendant tous les orages de la cour : de sorte qu'en ce temps-là l'autorité royale était aussi peu respectée qu'avant la guerre , parce que son maintien est la crainte ou Tadmiration que l'on avait perdue ; et le public n'avait pas moins d'ardeur contre le premier ministre, attendu qu'il avait reconnu sa faiblesse, causée de la désunion d'avec M. le Prince. Pourtant, comme il ne manquait point de gens qui lui suggéraient de fausses flatteries , que le parti de Paris était abattu dans Paris même , et que le sien y prévalait , il fit faire une tentative par Jarzay, qui en reçut de H. de Beaufort, au jardin de Renard, une insulte à laquelle le duc de Candale, Bouteville et d'autres personnes de qualité étaient intéressées; elle fut suivie de plusieurs appels , qui ne passèrent pas outre, au désavantage de M. de Beaufort. Néanmoins , ce rencontre réveilla toute la Fronde avec un soulèvement presque universel contre le cardinal et ses partisans. Alors le cardinal, détrompé de toutes les erreurs qu'on lui persuadait, et prévoyant qu'il ne pouvait différer encore longtemps le retour du roi à Paris, quelque aversion qu'il en eût, dont il était pressé par les princes et par la nécessité des affaires , tourna toutes ses pensées à pratiquer ceux qui pourraient contribuer à sa sûreté à l'égard du prince de Conti et de M. de Longueville : il s'engagea avec le prince de Marsillac de lui

procurer les honneurs du Louvre , dont jouissent les principales maisons du royaume. Il n'oublia aucune promesse envers la duchesse de Montbason, qui avait une autorité entière et absolue sur le duc de Beaufort ; il promit dès ce temps-là la surintendance au président de Maisons, frère de Longueil, et quant au coadjuteur, comme il était en liaison avec la duchesse de Chevreuse, qui, dans la confusion des temp^, était revenue de son exil de Flandre à Paris avec les marquis de Noirmoustiers et de Laigues, le cardinal était entre en quelque conférence avec elle sur son sujet; si bien que les supports de ce parti, refroidis par ces pourparlers, étaient encore assez aises de couvrir la faiblesse de leur crédit, qui aurait paru s'ils eussent tenté de s'opposer au concours du plus grand nombre qui demandait la présence du roi à Paris.

Hais le cardinal , encore qu'il eût besoin de l'appui de M. le Prince pour son rétablissement, soit qu'il crût qu'il s'en pourrait passer parle moyen de ces nouvelles pratiques, soit qu'effectivement il ne pouvait plus respirer sous le joug de ses obligations, qui lui semblait trop pesant, avait entretenu avec lui pendant son éloignement un commerce seulement de bienséance, en le traitant comme un ami suspect. En eifet, M. le Prince sentait avec peine les prospérités de la cour, pour lesquelles il s'était aveuglément passionné auparavant; il avait eu inquiétude du sîége de Cambrai, et fut bien aise d'apprendre qu'il fût levé. Les troubles de Guienne et de Provence, avec les difficultés du retour du roi à Paris, lui plaisaient assez, d'autant qu'il avait pénétré l'intérieur du cardinal , qui ne pensait qu'à suimonter tous les embarras présents pour recouvrer une autorité absolue et indépendante; toutefois il ne fomentait les mécontentements ni en secret ni en public, comme s'il eût voulu laisser dormir son ressentiment pour le faire éclater avec plus de violence. Au contraire, à son retour de Bourgogne à Paris, sans encore avoir vu la cour, il sollicita puissamment ses

mems chaleur que pour ses propres intérêts : peut-être qu'il se piquait d'achever un ouvrage aussi glorieux que celui de le rétablir, ou qu'il se flattait vainement qu'un si grand service serait toujours présent aux yeux de la reine *.

' La copie manuscrite de cette partie des Mémoires y conservée dans les archives du château de la Roche-Guyon, appartenant à M. le duc de la Rochefoucauld et de Liancourt, se termine par cette page inédite :

a l\ attendait que la cour fût de retour à Xlompiègne , où il reçut plus fie démonstrations d*amitié et de confiance que lorsqu'il en partit, soit pour le faire relâcher sur le mariage, qui était le point fatal de leur division, ou plutôt afin quMl se portât avec son ardeur accoutumée pour le retour du roi à Paris, qui était regardé de toute la province comme le siège de l'empire. En effet, lorsque Sa Majesté fit son entrée avec la reine et toute la maison royale en un même carrosse , le cardinal était à une portière avec M. le Prince, qui le rassurait par sa présence de la crainte qu'il pouvait justement concevoir d'être parmi une foule incroyable de peuples qui avaient tant d'horreur pour sa personne. Mais la joie de revoir le roi occupait tous les esprits, qui en bannissait tous les malheurs ou les inimitiés passées. Leurs Majestés, arrivées au Palais-Royal, reçurent la soumission du duc de BeauTort et du coadjuteur , et M. le Prince acheva une si belle journée en disant à la reine qu'il s'estimait très-heureux d'avoir accompli la parole qu'il lui avait donnée de ramener M. le cardinal à Paris. A quoi Sa Majesté répondit : a Monsieur, tout au » long, ce service que vous avez rendu à l'État est si grand que le roi » et moi serions des ingrats s'il nous arrivait de l'oublier jamais. » Un serviteur de M. le Prince qui avait ouï ce discours, dit qu'il tremblait pour lui de la grandeur de ce service, et qu'il craignait que ce compliment ne passât un jour pour un repentir. M. le duc repartit : <r Je n'en 9 doute point, mais j'ai fait ce que j'avais promis. »

Cette page a été publiée pour la première fois par M. de Barthélémy, dans la préface du livre qu'il a consacré à la Rochefoucauld; nous la donnons en note, parce que le manuscrit d'où elle est tirée n'a pas plus d'authenticité que ceux qui sont conservés à la Bibliothèque impériale, bien qu'étant resté dans les archives de la famille. Dans Tédilion de Hollande, cette page n'a pas été imprimée.

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