‹ Œuvres complètes, précédées d'une étude inéditeChapitre 56 sur 72 · DE PAUL DE GONDY, CARDINAL DE RETZ · texte numérisé non relu

DE PAUL DE GONDY, CARDINAL DE RETZ

Le cardinal de Retz a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit , et plus d'ostentation que de vraie grandeur. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l'humeur facile, de la docilité et delà faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété , quelques apparences de religion.

11 paraît ambitieux sans l'être. La vanité et ceux qui l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession. Il a suscité les plus grands désordres de l'État , sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et, bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a pensé qu'à lui paraître redoutable et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. 11 a su néanmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal. 11 a souffert sa prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une vie cirante et caoliée. Il a conservé l'archevi*-

elle de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin; mais, après la mort de ce ministre , il s*en est démis sans connaître ce qu'il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres^ Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation.

Sa pente naturelle est Toisiveté; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent» et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit, et sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter : il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent, par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire.

Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation , est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une et de l'autre. Il est incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu'un particulier ne pouvait espérer de pouvoir rendre. Il n'a point de goût ni de délicatesse. Il s'amuse à tout et ne se plaît à rien. Il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde qui s'éloigne de lui.

A l'abbé de thou^

Monsieur,

J'ai une extrême honte de vous donner de si faibles marques de la part que je prends en votre déplaisir, et de ce qu'étant obligé de tant de façons à monsieur votre frère*, je ne puis vous témoigner que par des paroles la douleur que j'ai de sa perte, et la passion que je conserverai toute ma vie de servir ce qu'il a aimé. C'est un sentiment que je dois à sa mémoire et à l'estime que je fais de votre personne. Je vous serai extraordinairement obligé si vous me faites l'honneur de croire que j'aurai toujours beaucoup de respect pour l'un et pour l'autre, et que je suis, Monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur.

Marsillag.

A SERIZAY ^.

Je me donnerais l'honneur d'écrire à Monsieur*, si je ne savais que Madame ^ lui mande toutes les nouvelles qu'elle

* Bibliothèque impériale, collection Dupuy, vol. 915.

^ L'infortuné de Thou , qui paya de sa tête son amitié pour Cinq*Mars.

^ Serizay, son secrétaire, qui fut plus tard de l'Académie.

^ Le duc de la Rochefoucauld, son père.

^ La duchesse, sa mère.

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sait, et les particularités d'une aflfairc qui nous met en peine. Vous saurez donc que M"* de Chevreuse m'a fait rhonneur de m'écrire une lettre dont je vous envoie une copie , à laquelle j*ai obéi en lui envoyant un cai*rosse et des cbevaux pour aller à Saintes; mais nous avons appris par leur retour qu'elle a pris un autre chemin , comme vers Bordeaux; de sorte que, ne sachant si cette affaire-là n'est point de oodséquence, nous avons cru qu'il en fallait donner avis à Monsieur'. Si ce n'est rien, je serai bien aise qu'on n'en fasse point de bruit. J'ai reçu aujourd'hui de vos lettres, mais je n'en suis pas plus informé de nouvelles que j'étais auparavant. Je vous prie de faire retirer soigneusement une caisse qui est portée par la charrette de Poitiers qui partira jeudi ; voilà toutes mes commissions pour cette heure. J'espère que vous aurez plus de curiosité d'apprendre des nouvelles afin de pouvoir m'en instruire mieux que vous n'avez fait jusqu'à présent. Je vous donne le bonsoir; adieu, mandez-moi toujours l'état de votre santé, etc.

A Vertcuil, ce 13 t

A MONSIEUR DE LIAKCOURT ^.

Septembre IftJS.

Mon très-cher oncle.

Comme vous êtes un des hommes du monde de qui j'ai toujours le plus passionnément souhaité les bonnes grâces, je veux aussi, en vous rendant compte de mes actions, vous faire voir que je n'en ai jamais fait aucune qui vous puisse

' Archives étrangères, France, t. LXXXVI, ^ 9.

Cette lettre a été publiée pour la première fois, par M. Cousin, dans le volume qu'il a consacré à M"* de Chevreuse.

' Cette lettre si intéressante a été publiée pour la première fois par M. Cousin dans son beau livre sur la Jeunesse de Jtf"* de Longuevitie. (Appendice, notes du chapitre iv.) L'original lui avait été communiqfué par feu M. le baron de Stassart, de Bruxelles; il provenait de la veste de M. le baron de Trémont.

inêiiic en être indigne si j avais manqué au respect que je dois à W le cardinal, après que notre maison en a reçu tant de grâces, et moi tant de protection dans ma prison et dans plusieurs autres rencontres dont vous-même avez été témoin d'une grande partie. Je prétends donc ici vous faire voir le sujet que mes ennemis ont pris de me nuire, et vous supplier , si vous trouvez que je ne sois pas en effet si coupable qu'ils ont publié, d'essayer de me justilier auprès de Son Eminence, et de lui protester que je n'ai jamais eu la pensée de m'éloigner du service que je suis obligé de lui rendre, et que Tentrevue que j'ai eue avec un appelé Tartereau a été sans nulle circonstance que j'aie cru qui lui pût déplaire, comme vous apprendrez par ce que je vais vous en dire.

Lorsque je fus la dernière fois à Paris pour donner quelque ordre aux affaires que M"® de Mirebeau nous avait laissées en mourant, un gentilhomme que je ne connaissais point me vint trouver, et, après quelques civilités, me dit qu'il en avait à me faire d'une personne qui avait beaucoup de déplaisir d'être cause de tous ceux que j'avais reçus depuis un an ; qu'il avait eu ordre de M"® de Clievreuse de me voir et de m'assurer qu'elle avait été bien fâchée de la peine que j'avais soufferte, et bien aise de ce qu'elle était finie. Ensuite de cela , il me dit que ce n'était pas là le seul sujet de sa visite, et que M"® de Chevreuse me priait de lui remettre entre les mains les pierreries qu'elle m'avait confiées lorsqu'elle me renvoya mon carrosse. Je lui témoignai que ce discours me surprenait extrêmement, et que je n'avais jamais ouï parler des pierreries qu'il me demandait. Il me répondit que je faisais paraître d'avoir beaucoup de méfiance de lui, et que, puisque je ne me contentais pas de la particularité qu'il me disait, il allait me faire voir une marque qui m'ôterait le soupçon, en me donnant une lettre que M"® de Chevreuse m'écrivait sur ce sujet. Je lui dis que

bien que je fusse son très-humble serviteur, néanmoins je pensais qu'elle ne dût pas trouver étrange si, après les obligations que j'ai à M^' le cardinal, je refusais de recevoir de ses lettres, de peur qu'il ne le trouvât mauvais, et que je ne voulais pas me mettre en ce hasard-là pour quoi que ce soit au monde. Il me dit que je ne devais pas appréhender en cela de lui déplaire pour ce qu'il m'engageait sa foi et son honneur qu'il n'y avait rien dedans qui fût directement ni indirectement contre les intérêts de Son Éminence , et que c'était seulement pour me redemander son bien qu'elle m'avait donné à garder. Je vous avoue que, voyant qu'il me parlait ainsi , je crus être obligé de prendre sa lettre, où après avoir vu qu'elle me priait de remettre ses pierreries entre les mains de ce Tartereau, je vis aussi qu'il m'en devait donner une pour une personne qu'elle ne me nommait point. Je lui dis que ce n'était pas là observer ponctuellement la promesse qu'il m'avait faite, et qu'il savait bien que M"*® de Chcvreuse ne se contentait pas de me redemander ses pierreries , mais qu'elle me chargeait aussi de faire tenir une lettre à une personne sans me la nommer, et que je trouvais bien étrange qu'il m'eût pressé de lire celle qu'il m'avait donnée après la déclaration que je lui avais faite dès le commencement. Il me répondit là-dessus que, quoiqu'il y eût quelque chose de plus qu'il ne m'avait dit, il n'avait pas toutefois manqué à sa parole, parce qu'il avait eu ordre, s'il me trouvait à la cour, de me dire que cette seconde lettre était pour la reine, et de savoir si je m'en voulais charger, sinon de la faire présenter à la reine sans qu'elle se pût douter de rien, si elle faisait difficulté d'çn recevoir de particulières de M"® de Chevreuse; mais qu'ayant témoigné fort nettement qu'elle trouverait seulement bien étrange qu'on eût eu cette pensée-là en l'état où sont les choses, il avait aussitôt jeté cette lettre au feu, selon l'ordre qu'il en avait , et qu'ainsi je ne me devais mettre en peine de quoi que ce soit que de lui remettre les pierreries

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Chevreuse et ses domestiques n'en sussent rien: de sorte que je crus n*y devoir plus apporter de retardement, et lui dis qu'il fallait que je partisse bientôt pour m'en retourner chez mon père, que je ferais quelque séjour à Amboise, et, s'il voulait s'y rendre dans ce même temps, que j'y ferais trouver les pierreries. Nous prîmes donc jour ensemble, et le lieu devait être en une hôtellerie qui se nomme le Cheval bardé, où il ne se rendit que deux jours après celui qu'il m'avait promis , et si tard que je n'eus de ses nouvelles que le lendemain où je le fus trouver au lit, et si incommodé d'avoir couru la poste, qu'il fut longtemps sans se pouvoir lever, ce qui l'obligea de me prier de sortir jusqu'à ce qu'il fût en état de me voir. J'allai cependant dans un petit jardin où je me promenai plus d'une heure, et même il m'y envoya faire des excuses de ce qu'il ne m'y venait pas trouver, mais qu'il avait été si mal depuis que je l'avais quitté, qu'il avait pensé s'évanouir; néanmoins qu'il se portait mieux, et que, si je voulais monter dans sa chambre, je l'y trouverai habillé. J'y fus, et lui fis voir des étuis et des boîtes cachetées. Nous résolûmes de les ouvrir et de mettre en ordre ce que nous trouverions dedans, afin de le compter plus aisément. Tout était enveloppé dans de petits paquets de papier et de coton séparés, de sorte qu'il fallut beaucoup de temps pour les défaire sans rien rompre, et beaucoup plus encore pour compter séparément les diamants, tant des boutonnières que des bijoux, des bagues et des autres pièces, outre les émeraudes, les perles, les rubis et les turquoises, dont il a mis le nombre, la forme et la grosseur dans l'inventaire qu'il me laissa, que je vous enverrai, ou une copie , aussitôt que ma maladie me donnera la force de pouvoir regagner Verteuil. Il me pria ensuite de cela de lui aider à remettre les choses au même état qu'elles étaient, et , après avoir tout arrangé le mieux que nous pûmes , je le priai de faire mes très-humbles complhnents à M"** de

LA ROCHEFOUCAILD 3f

Clievreuse, et de l'assurer qu'elle n'avait point de serviteur en France qui souhaitât plus passionnément que moi qu'elle y revînt avec les bonnes çrâces du roi et de M^^ le cardinal. Je peux vous assurer , mon oncle, que voilà quelle a été notre entrevue , et que je n'ai jamais cru me pouvoir eml^echer de rendre un bien qu'on m'avait confié. Si je suis toutefois si malheureux que cela ait déplu à Son Éminence, j'en suis au désespoir, et vous supplie d'essayer de me justifier autant que vous le pourrez, et de me témoigner en cette rencontre ici que vous me faites toujours l'honneur de m'aimer et de me croire, mon cher oncle.

Votre très-humble et très-obéissant neveu et ser>iteur,

Marsillac.

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