PASCAL ET FÉNÉLON
fénélon.
Dites-moi , je vous prie , génie sublime , ce que vous pensez de mon style ?
PASC AL.
Il est enchanteur, naturel, facile, insinuant. Vous avez peint les hommes avec vérité , avec feu et avec grâce : les caractères de votre Télémaque sont très-variés ; il y en a de grands , et même de forts , quoique ce ne fut point votre étude de les faire tels. Vous ne vous êtes point piqué de rassembler en peu de mots tous les traits de vos caractèi'es ; vous avez laissé courir votre plume , et donné un libre essor à votre imagination vive et féconde.
FÉNÉLON
J'ai cru qu'un portrait rapproché annonçait trop d'art. Il ne m'appartenait point d'être en même temps concis et naturel ; je
me suis borné à imiter la naïveté d'une conversation facile où l'on présente , sous des images différentes , les mêmes pensées, pour les imprimer plus vivement dans l'esprit des hommes.
Cela n'a pas empêché qu'on ne vous ait reproché quelques répétitions ; mais il est aisé de vous excuser. Vous n'écriviez que pour porter les hommes à la vertu et à la piété ; vous ne croyiez point qu'on pût trop inculquer de telles vérités , et vous vous êtes trompé en cela ; car la plupart des hommes ne lisent que par vanité et par curiosité. Ils n'ont aucune affection pour les meilleures choses , et ils s'ennuient bientôt des plus sages instructions.
fÉnÉlon.
J'ai eu tort , sans doute , de plusieurs manières; j'avais fait un système de morale; j'étais comme tous les esprits systématiques qui ramènent sans cesse toutes choses à leurs principes.
PASCAt.
J'ai fait un système tout comme vous , et , en voulant ramener à ce système toutes choses , je me suis peut-être écarté quelquefois de la vérité , et on ne me l'a point pardonné.
PÉNÉLON.
Au moins ne s'est-il trouvé encore per-^ sonne qui n'ait rendu justice à votre style. Vous aviez joint à la naïveté du vieux langage une énergie qui n'appartient qu'à vous, et une brièveté pleine de lumière ; vos images étaient fortes , grandes et pathétiques. Mais ce qu'il y a eu d'éminent en vous , ce en quoi vous avez surpassé tous les hommes , c'est dans l'art de mettre chaque chose à sa place, de ne jamais rien dire d'inutile, de présenter la vérité dans le plus beau jour qu'elle pût recevoir , de donner à vos raisonnements une force invincible , d'épuiser en quelque manière vos sujets sans être jamais trop long, et enfin de faire croître l'intérêt et la chaleur de vos discours jusqu'à la fin. Aussi Despréaux a-t-il dit que vous étiez également
au-dessus des Anciens et des modernes , et beaucoup de gens sensés sont persuadés que vous aviez plus de génie pour l'éloquence que Déinosthènes.
PASCAL
Vous me surprenez beaucoup ; je n'ai vu encore personne qui ait égalé les modernes aux Anciens pour l'éloquence.
Connaissez-vous la majesté et la magnificence de Bossuel? croyez-vous qu'il n'ait pas surpassé , au moins en imagination , en grandeur et en sublimité , tous les Romains et les Grecs ? Vous étiez mort avant qu'il parût dans le monde '; et vous n'avez point vu ces oraisons funèbres admirables où il a égalé peut-être les plus grands poètes , et par cet enthousiasme singulier dont elles sont pleines , et par cette imagination tou-
' Pascal (Biaise), ne à Clermont en Auvergne, le 19 juin 1623, mourut à Paris le 19 août 1663. — Dossuet ( Jacques-Bénigne ) naquit à Dijon en 1627, mourut à Meaux, le vt avril 1704. B.
jours renaissante qui n'a élé donnée qu'à lui , et par les grands mouvements qu'il sait exciter, et enfin par la hardiesse de ses transitions , qui , plus naturelles que celles de nos odes , me paraissent aussi surprenantes et plus sublimes.
PASCAL
J'ai encore ouï parler ici avec estime de son Discours sur V Histoire wm>erselle.
fénélon.
C'est peut-être le plus grand tableau qui soit sorti de la main des hommes ; mais il n'est pas si admirable dans tous ses ouvrages. Il a fait une Histoire des variations qui est estimable ; mais si vous aviez traité le même sujet , vous auriez réduit ses quatre volumes à un seul , et vous auriez combattu les hérésies avec plus de profondeur et plus d'ordre ; car ce grand homme ne peut vous être comparé du coté de la force du raisonsonnement et des lumières de l'esprit ; aussi a-t-il fait une foule d'autres ouvrages que vous n'auriez pas même daigné lire. C'est que les plus grands génies manquent tous
par quelque endroit ; mais il n'y a que les petits esprits qui prennent droit de les mépriser pour leurs défauts.
PASCAL
Tout ce que vous me dites me paraît vrai ; mais permettez-moi de vous demander ce que c'est qu'un certain cvcque qu'on a égalé à Bossuet pour l'éloquence.
FÉ NÉLON.
Vous voulez parler sans doute de Fléchier ' ; c'est un rhéteur qui écrivait avec quelque élégance , qui a semé quelques fleurs dans ses écrits, et qui n'avait point de génie. Mais les hommes médiocres aiment leurs semblables , et les rhéteurs le soutiennent encore dans le déclin de sa réputation.
PASCAL
N'y a-t-il point sous le beau règne de Louis XIV d'autre écrivain de prose , de génie ?
' i^/e'c/iter (Esprit) , né le lo juin i632 à Pernes, petite ville du diocèse de Carpentras, devint en 1687 évèque de Nîmes , et mourut h Montpellier le 16 février 1710. B.
80 dialogues,
fénélon.
C'est un mérite qu'on ne peut refuser à La Bruyère '. Il n'avait ni votre proibndeur, ni l'élévation de Bossuet, ni les grâces que vous me trouvez ; mais il était un peintre admirable.
PASCAL
En vérité , ce nombre est bien petit ; mais le génie est rare dans tous les temps et dans tous les genres : on a vu passer plusieurs siècles sans qu'il parût un seul homme d'un vrai génie.
' La Bruyère {3eat\ de ) naquit près de Doiirdan, ville du Hurepoix, en ï63g, publia en 1687 son livre des Caractères , fut reçu h l'Académie Française en 1696, et mourut en 1699. Quelques biographes, et entre autres Voltaire, le font naître en 1644 ) ctmouriren 1696. Le président He'naull désigne aussi l'année 1696 comme celle de sa mort. B.