‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 11 sur 50 · MONTAGNE ET CHARRON · texte numérisé non relu

MONTAGNE ET CHARRON

CHARRON

Expliquons-nous, mon cher Montagne ', puisque nous le pouvons présentement. Que vouliez-vous insinuer quand vous avez dit : Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne home ! Vérité au - delà des Pyrénées, erreur au-deçà"^ .''Avez-vous prétendu qu'il n'y eût pas une vérité et une justice réelle ?

' Montage ( Michel de ) , plus souvent designé sous le nom de Montaigne ^naquit au château de ce nom, dans le Périgord , le 8 février i538,de Pierre Eycpiem , écuyer, seigneur de Montagne, maire de la ville de Bordeaux. Nous avons de lui le livre admirable qu'il a publié sons le modeste litre d'Essais. Il mourut le i5 septembre iSga. B.

^ L'auteur cite ici les paroles de Pascal. Voyez ses Pensées. Montaigne , de qui Pascal a emprunté cette idée , s'est servi des expressions suivantes : « Quelle beauté est-ce que ie voyais

MONTAGNE

J'ai prétendu , mon cher anii ' , que la plupart des lois étaient arbitraires , que le caprice des hommes les avait faites ou que la violence les avait imposées. Ainsi elles se sont trouvées fort différentes selon les pays , et quelquefois très-peu conformes aux. lois de l'équité naturelle. Mais comme il n'est pas possible que l'égalité se maintienne parmi les hommes , je prétends que c'est justement qu'on soutient les lois de son pays , et que c'est à bon litre qu'on en fait dépendre la justice. Sans cela, il n'y aurait plus de règle dans la société , ce qui serait un plus grand mal que celui des particuliers lésés par les lois.

hieren cresdlt,et demain ne Vestre plus? Quelle •vérité est-ce que ces montagnes bornent ? Mensonge au monde qui se tient au-delà. Essais, liv. II, cliap. II. Apologie de Fiaimoud de Sebonde. S.

' Charron (Pierre), auteur du livre de la Sagesse, fils du libraire Thibault Charron, naquit à Paris en i54i , et mourut subitement d'apoplexie en i6o3. B.

CHARRON

Mais , dites-moi , parmi ces lois et ces coutumes différentes , croyez-vous quHl s'en trouve quelques unes de plus conformes à la raison et à l'équité naturelle que les autres ?

MONTAGNE

Oui , mon ami , je le crois ; et cependant je ne pense pas que ce fut un bien de changer celles qui paraissent moins justes. Car, en général , le genre humain souffre moins des lois injustes que du changement des lois; mais il y a des occasions et des circonstances qui le demandent.

CHARRON

Et quelles sont ces circonstances où l'on peut justement et sagement changer les lois ?

MONTAGNE

C'est sur quoi il est difficile de donner des règles générales. Mais les bons esprits , lorsqu'ils sont instruits de l'état d'une nation , sentent ce que l'on peut et ce qu'on doit tenter ; ils connaissent le génie des peu-

O-l DIALOGUES,

pies , leurs besoins , leurs vœux , leur puissance , ils savent quel est l'intcrêt général et dominant de TEtal ; ils règlent là-dessus leurs entreprises et leur conduite.

CHARRON

Il faut avouer qu'il y a bien peu d'hommes assez habiles pour juger d'un si grand objet ; peser les fruits et les inconvénients de leurs démarches , et embrasser d'un coup d'oeil toutes les suites d'un gouvernement qui influe quelquefois sur plusieurs siècles , et qui est assujéti pour son succès à la disposition et au ministère des Etats voisins.

MONTAGNE

C'est ce qui fait, mon cher Charron , qu'il y a si peu de grands rois et de grands ministres.

CHARRON

S'il vous fallait choisir entre les hommes qui ont gouverné l'Europe depuis quelques siècles, auquel donneriez-vous la préféi'ence?

MONTAGNE

Je serais bien embarrassé ' .Charles-Quint,

' Ou est étonne de ne pas rencontrer dans

Louis XII , Loui^ xiv, le cardinal de Richelieu, le chancelier Oxenstiern ', le duc d"0livai'ès ' , Sixte-Quint et la reine Elisabeth

cette liste de souverains et de ministres, les noms de Sully et d'Henri iv, dont les principes de gouvernement étaient par leur sagesse et leur simplicité si conformes à la raison et h la justice. On ne trouve pas dans ce dialogue tout ce qu'on pouvait attendre des deux philosophes introduits comme interlocuteurs. En ge'ne'ral , les idées de Vauvenargucs sur la politique , ne sont ni étendues, ni arrêtées. 11 n'est vraiment supérieur que lorscfu'il traite de la morale et de la haute littérature , et c'est sans doute uu assez beau partage. S.

' Oxenstiern (Axel), grand -chancelier de Suède, prcmicrministrcduroi Gustave-Adolphe, naquit en i583, et mourut à l'âge de soixanteonze ans, en i654. La monde Gustave- Adolphe, tué à la bataille de Lutzen en i632, laissa reposer sur lui tout le fardeau des affaires 5 il déploya dans cette circonstance difficile un caractère qui l'a placé au rang des plus grands hommes d'État. B.

* Olivarès ( Gaspard de Guzman, comte d' ), duc de Sanlucar, naquit h Rome, oîi son père était ambassadeur d'Espagne auprès du pape

ont tous gouverné avec succès et avec gloire, mais avec des principes , des moyens et une politique différente.

CHARRON

C est que l'Etat , la puissance , les mœurs , la religion , etc. , des peuples qu'ils gouvernaient différaient aussi beaucoup , et qu'ils ne se sont point trouves dans les mêmes circonstances.

MONTAGNE

Quand ils se seraient trouvés dans la même position , et qu'ils auraient eu à gouverner dans les mêmes circonstances les mêmes peuples , il ne faut pas croire qu'ils eussent suivi les mêmes maximes et formé les mêmes plans ; car il ne faut pas croire qu'on soit assujéti à un seul plan pour régner avec

Sixte-Quint. L'inflexibilité de son caractère ie fît comparer à Néron. Très-jeune encore , il e'tudiait alors dans l'université' de SalaiTianc|ue, il laissa e'chapper un mot qui suffit h lui seul pour peindre son caractère ambitieux. J'apprends ici , dit-il à son cousin cjui c'tudiait avec lui , j apprends à gouuerner le royaume, me destirtaiiL h guider un jour les rois. B.

gloire. Chacun , en suivant son génie particulier, peut exécuter de grandes choses. Le cardinal Ximenès ' n'aurait point gouverné la France comme celui de Richelieu ^, et l'aurait vraisemblablement bien gouvernée. Il y a plusieurs moyens d'arriver au même but. On peut même se proposer un but différent , et que celui qu'on se propose et celui qu'on néglige soient accompagnés de biens et d'inconvénients égaux ; car vous savez qu'il y a en toutes choses des inconvénients inévitables.

' Ximenès (don François), ne àTorrelaguna dans la Vieille-Castille en i4^7' devint archevêque de Tolède en i495. Le roi Ferdinand-le- Catlioliqiie, dont il avait été ministre, le nomma en mourant rcgcnt de Caslille. Il mourut empoisonne le 8 novembre i5i7. B.

' Comme celui de Richelieu'^ cette incorrection se trouve dans le manusciil; il faudrait répéter/e cardinal, ou dire, comme Richelieu. B.

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