‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 33 sur 50 · VAhlAiNTES · texte numérisé non relu

VAhlAiNTES

VOUS avertit qu'il n'y a rien qui ne soit usé pour un homme qui pense et qui sent comme lui.

Midas , ou le sot qui est glorieux.

Le sot qui a de la vanité est ennemi des talents. Si Midas est chez une femme , et qu'il entre un homme d'esprit qu'elle lui présente , Midas le salue légèrement et ne répond point. Si cet homme d'esprit ne s'en va pas, et qu'il attire au contraire l'attention à lui , Midas s'asseoit ' seul près d'une table , et compte des jetons ou mêle des cartes. Comme il paraît dans le monde un livre qui fait quelque bruit , Midas jette les yeux d'abord sur la fin , et puis vers le milieu du livre ; ensuite il prononce que l'ouvrage manque d'ordre , et qu'il est impossible de l'achever. On parle devant lui d'une victoire que le héros du Nord ^ a remportée: et, sur ce qu'on raconte des prodiges de sa

' Il faudrait, i'<ï,Mief/.

' Nom par lequel Voltaire a souvent de'signe' Fhédéric-lf -Grand. B. *

capacité et de sa valeur , Midas assure positivement que la disposition de la bataille a été laite par M. de Roltembourg qui n'y était pas. Il ne peut entrer dans sa tête , qu'un prince qui aime les arts , et qui honore de quelque bonté ceux qui les cultivent, soit capable de concevoir de grandes choses et de les exécuter avec sagesse.

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Dracon , ou le petit homme ' .

Je pourrais nommer d'autres hommes qui ne méprisent pas les lettres comme celui-ci, mais qui leur font plus de tort : ce sont ceux qui les cultivent avec peu de goût et avec un esprit très-limité. Ceux-ci admirent les vers de La Mothe , \ Histoire romaine de RoUin^, les Allégories de Dracon, et beau-

' Le même que Lacon.

' IloUin (Charles), né à Paris le 3o janvier iGGi , fut crabord destiné h suivre la profession de son père f{ni éloiteoutelier ; un moine le fit placer an colicsc du Plessis, dont Oobinct était alors principal. Rollin devint professeur, puis recteur de l'Université, et mourut à Paris le i4 sfplembre i7|i.B.

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coup d'autres pareils ouvrages qui sont à peu près à leur portée. Adorateurs supersti lieux de tous les morts qui ont eu quelque réputalion , Us mellenl dans la même classe Bossuet et Flécliier , et croient l'aire honneur à Pascal de le comparer à Nicole. C'est une licence effrénée à leur tribunal , de trouver des défauts à Pélisson ' , et de ne pas mettre Patru * ou Chapelle ^ au rang

' Pclisson-Foiitanler (Paul ), ne h Bc'ziers en 162^, mourut à Versailles le 7 fe'vrier iGgS. Ecrivain élégant et f'acilej il a droit surtout h l'admiration de la postc'rite pour son généreux dévouement cnveis le malheureux Fouquet , dont il partagea la disgrâce. E.

^ Patru {0\\w\cï) , surnomme le Quintilien français, na(£uit à Paris en i(Jo4 , cl mourut dans la mdmc ville le 16 janvier 1681. Boileau, Piacine, et les plus célèbres de ses contemporains le consultaient souvent, et le regardaient comme l'oracle du goi*U. B.

^ C7iflpe//efGlaude-Emmanuel Luillier), surnomme Chapelle , parce qu'il était ne, en 1616, dans le village de ce nom entre Paris et Saint- Denis, mourut à Paris en septembre 1686. Ses productions portent l'empreinte de son caractère, à la fois souple, fier , plaisant et malin. B.

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des grauds hommes. On n'attaque point un auteur médiocre , qu'ils ne se sentent atteints du même coup , et qu'ils ne demandent justice. Ils vantent , ils appuient, ils déièndent tous ceux des auteurs contemporains que le public réprouve ; ils se liguent avec eux contre le petit nombre des habiles ; ils ne peuvent comprendre les grands hommes, et beaucoup moins les aimer. Avons-nous un auteur célèbre qui soutient chez les étrangers 1 honneur de nos lettres , à peine le connaissent-ils , quelques uns ne l'ont jamais vu , et ils le haïssent avec l'ui'eur. Le bruit se répand qu'il compose une tragédie ' ou une histoire , ils annoncent au public que cet ouvrage sera ridicule; ils l'attendent avec impatience pour en relover les défauts : paraît-il , ils courent les rues pour le décrier dans le peuple ; ils ramassent toutes les critiques qu'on en vend au bout du Pont-Neuf, à la porte des Tuileries , au Palais-Royal ; ils conservent précieusement tous les libcUet

' L'auteur vent ici parler fie Voltaire et de I» traf;édic de Sémiramis. Voyez sa Lettre à P^oltaire , t. ti, p. Sgt. B.

ai.

qu'on a faits depuis trente ans contre cet auteur ; ils les trouvent remplis de sel et de bonne plaisanterie. Il n'y a point de si vile brochure qu'ils n'achètent et qu'ils n'cslinient beaucoup dès qu'elle allaque un homme trop illustre : c'est par ini effet de la même humeur qu'ils froudent la musique de Rameau , et qu'ils ap])!audissenl toute autre. Parlez-leur des Indes Galantes, ils chantent un morceau de Tancrède , ou d'un opéra de Mouret ' ; ils n'épargnent pas même les acteurs qui remplissent les premiers rôles ; et Poirier ne paraît jamais , qu'ils ne battent long-temps des mains pour l'aire de la peine à Gelliote : tant il est difficile de leur plaire dès qu'on prime en quelque art que ce puisse être.

Isocrale , ou le bel esprit moderne.

Le bel esprit moderne ^ n'est ni philosophe, ni poète , ni historien , ni théologien;

' Dans le t. I , p. 343, on lit Murer. B. ' L'auteur (k'iiigne ici, sous le nom d'isocratc, h«"i>!i^nd «It Saint-Marc, qui Ht imprimer , en

il a toutes ces qualités si différentes et beaucoup d'autres. Avec un talent très-borné . on veut qu'il ait une teinture de toutes les sciences ; il faut qu'il connaisse les arts , la navigation, le commerce : il est même obligé de dire assez de choses inutiles , parce qu'il doit parler fort peu de chcses nécessaires : le sublime de sa science est de rendre des pensées frivoles par des traits. Qui veut mieux penser, ou mieux vivre? Qui sait même où est la vérité ? Un esprit vraiment supérieur fait valoir toutes les opinions , et ne tient à aucune : il a vu le fort et le faible de tous les principes , et il a reconnu que I esprit humain n'avait que le choix de ses erreurs. Indulgente philosophie , qui égale Achille et Thersite , et nous laisse la liberté d'être ignorants, paresseux, frivoles, oisifs, sans nous faire de pire condition ! Chaque siècle a son caractère. Le génie du nôtre est peut-être un esprit trop philosophique, enté

17^3, trois volumes do litlrr.i turc. Son ficrc, ULitlicmaticien distingue, a laissé quclf£ucs lettres adressées à Mademoiselle de J^ainiay ( Mad.smedeStaaJ ). B.

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sur un goût plus frivole , et clans un terrain très-léger. Ce génie nous rend susceptibles de toutes sortes d'impressions ; inais le pyrrhonisme nous plaît ])arce qu'il nous met à notre aise , et il est aujotu'dhui une de nos modes. Ce n'était d'abord que le Ion de quelques beaux esprils ; maintenant c'est celui du peuple qui l'a adopté. Les hommes sont faits de manière que si on leur parle avec autorité et avec passion, leurs passions et leur pente à croire les persuadent lacilemcnt ; mais si au contraire on badme , et qu'on leur propose des doutes, ils écoutent avidement , ne se défiant pas qu'un homme qui parle de sang-froid puisse se tromper ; car peu savent que le raisonnement n'est pas moins trompeur que le sentiment. Il ne faut donc pas s'élonner que l'erreur et le mauvais goût aient eu des progrès si rapides. Il faut que la mode ait son cours ; c'est un vent violent et impétueux qui agile les eaux et les plantes . et couvre en un moment toute la terre d'épaisses ténèbres ; mais la lumière qu'jl a obscurcie reparaît bientôt plus brillante : rien n'efface la vérité.

Cirus , ou l'esprit exUémc Cirus cachait sous uu extérieur simjjle un esprit ardent et inquiet ; modéré au dehors, mais extrême , toujours occupé au dedans , et plus agité dans le repos que dans l'action; trop libre et trop hardi dans ses opinions pour donner des bornes à ses passions : suivant avec indépendance tous ses sentiments , et subordonnant toutes les règles à son instinct , comme un homme qui se croit maître de son sort , et se confie au penchant invincible de son naturel ; supérieur aux talents qui soulèvent les hommes dans une fortune médiocre , et qui ne se rencontrent pas avec des passions si sérieuses ; éloquent, profond , pénétrant ^ né avec le discernement des hommes : séducteur hardi et flatteur ; lértile et puissant en raisons ; impénétrable dans ses artifices ; plus dangereux lorsqu'il disait la vérité , que les plus trompeurs ne le sont par les déguisemenis et le mensonge : un de ces hommes que les autres hommes ne comprennent point : que la

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médiocrité de leur fortune déguise et avilit,

et -que la prospérité seule peut développer.

Lipse.

Lipse ' n'avait aucun principe de conduite ; il vivait au hasard et sans dessein ; il n'avaïL aucune vertu. Le vice même n'était dans sOn cœur qu'une privation de sentiment et de réflexion. Pour tout dire , il n'avait point d'anie , vain sans être sensible au déshonneur; capable d'exécuter sans intérêt et sans malice do grands crimes , ne délibérant jamais sur rien ; méchant par faiblesse ; plus vicieux par dérèglement d'esprit que par amour du vice. En possession d'ini bien immense à la fleur de son âge , il passait sa vie dans la crapule avec des joueurs d'instruments et des comédiennes. Il n'avait dans sa familiarité que des gens de basse extraction , que leur libertinage et leur misère avaient d'abord rendus ses complaisants , mais dont la faiblesse de Lipse lui faisait bientôt des

' Cette variante , qui diffère peu du Caractère i'nprimc'dans IcsOEuvrcs, ctait restée inédite. li.

VARIAIT TE s. 25 1

ëgaux 5 parce que la supériorité qui n'est fondée que sur la forlune ne peut se maintenir qu'en se cachant. On trouvait dans son antichambre , sur son escalier, dans sa cour, toutes sortes de personnages qui assiégeaient sa porte. Né dans une extrême dislance du bas peuple , il en rassemblait tous les vices , et justifiait la fortune , que les misérables accusent des défauts de la nature.

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