AVIS DU LIBRAIRE-EDITEUR
Le miniéro placé au commencement de fjueltfues maximes se rapporte au numéro correspondant dans les OEuvres, et indique les variantes. L'astérisque sert à distinguer les maximes inédites jusqu'à ce jour.
Comme il y a des gens (jui ne lisent que pour irouver des erreurs, j'avertis ceux f[ui liront ces Réflexions , que s'il y en a quelqu'une qui présente un sens peu conforme à la pieie, l'auteur desavoue ce mauvais sens , et souscrit le premier à la critique qu'on en pourra faire. Il espère cependant que les personnes dcsinte'ressees n'auront aucune peine h bien interpre'ter ses sentiments.. Ainsi, lorsqu'il dit : La pensée de la mort nous trompe , parce qii'elle nous fait oublier de vii^re, il se flatte qu'on verra bien que c'est de la pensée de la mort, sans la vue de la religion, qu'il veut parler. Et encore ailleurs lorsqu'il dit : La conscience des mourants calomnie leur fie , il est fort éloigne' de prétendre qu'elle ne les accuse pas souvent avec justice. Jlais il n'y a personne qui ne sache que toutes les propositions générales ont leurs exceptions. Si ou n'a pas pris soin de les marquer, c'est parce que le genre d'écrire que l'on a choisi , ne le permet pas. Il suffira de confronter l'auteur avec lui-même pi)ur connaître la pureté de ses principes.
J'avertis encore les lecteurs qu'on n'a jamais eu pour objet , dans cet ouvrage , de dire des <-hoses nouvelles , quoiqu'il puisse s'y en rencontrer un assez grand nombre. Tout est dit ,
assure l'auteur des Caractères, et l'on vient trop tard depuis sept mille ans qu'il y a des hommes , et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur nous est
enlei^é ' Les personnes d'' esprit, ajoutc-t-
j1 , ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments ; rien ne leur est nouveau , etc. Que cette réflexion de La Bruyère soit fausse ou solide, je ne doute pas (jue les meilleurs esprits ne soient bien aises qu'on leur remette quelquefois devant les yeux leurs propres sentiments et leurs idées. Puisque nous nous lassons si peu de voir représenter , sur nos théâtres , les mêmes passions, revêtues de quelques couleurs et de quelques circonstances différentes, pourquoi les amateurs de la vérité' seraient-ils fâchés qu'on les entretienne des objets de leurs connaissances et de leurs études ? Si on s'est servi des pensées ou des expressions de quelqu'un , il est facile de les rapporter à leur auteur. Celai qui a écrit ces Réflexions, aime assez la gloire "pour ne pas chercljer à s'approprier celle d'un autre. Il ne s'est jamais proposé, dans cet ouvrage, que de développer, selon ses forces , les réflexions dont il est le plus touche'.
' La BruîÈbe. Chap. i". des Ouvrages de l'Esprit. B.
ET
Ce qui fait que tant de gens d'esprit, en apparence , parlent , jugent , entendent , agissent si peu à propos et si mal , est qu'ils n'ont qu'un esprit d'emprunt. On ne mâche point avec des dents postiches , quoiqu'elles paraissent au dehors comme les autres.
La naïveté se fait mieux entendre que la précision ; c'est la langue du sentiment , préférable en quelque manière à celle de l'imagination et de la raison , parce qu'elle est belle et vulgaire.
On ne s'élève point aux grandes vérités sans enthousiasme; le sang-froid discute et
n'invente point. Il faut peut-être autant de feu que de justesse , pour faire un véritable philosoplic.
La Bruyère était un grand peintre , et n'était pas peut-être un grand philosophe. Le duc de La Rochefoucauld était philosophe , et n'était pas peintre.
Il y a des hommes qui jugent très-bien , mais avec du temps. On leur propose quelquefois des choses simples , et ils ne les saisissent point. On en est étonné , ils le sont eux-mêmes ; car ils se croient de la pénétration , et ils n'ont que du jugenxent.
.280. liCs grands hommes parlent si clairement que les sophistes ne s'aperçoivent pas qu'ils pensent profondément ; ils ne reconnaissent pas la philosophie quand l'éloquence la rend populaire , ou qu'elle ose peindie le vrai avec des traits hers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la
ET MAXi MES. aSg
preuve des grandes pensées. La vérilé toute nue , quelque éclat qu'elle ait , ne les 1 Vappe pas. Ils veulent des définitions , des divisions, des détails et des arguments'. Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits , ils n'auraient osé le compter parmi les philosophes de son siècle.
"!• Rien n'affaiblit plus un discours que de
proposer trop d'exemples .et d'entrer dans trop de détails. Les digressions trop longues, ou trop fréquentes , rompent l'unité et fatiguent, parce que l'esprit ne peut suivre une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. Il faut saisir tout d'un coup la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser lé peuple qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.
' Voltaire a écrit à la marge du manusciit. Mais c'est cela qui est nu.
Si quelqu'un trouve un livre obscur, l'auteur ne doit pas le défendre. Osez justifier vos expressions, on attaquera votre sens. Oui , dira-t-on , je vous entends bien ; mais je ne voulais pas croire que ce fût là votre pensée.
327. Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vieux ? Je le crois sans peine. L'ambition, la gloire , l'amour, en un mot toutes les passions des premiers âges ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois, mais parce qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard , qui conserve tous les désirs de la jeunesse , mais qui eu est honteux , et s'en cache , soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses , soit parce qu'il veut le paraître '.
' Dans le supplément publie par M. Belin, au lieu de cette maxime on on lit uiic qui , dans
ET MAXIMES. 26l
II y a peu d'esprits qui connaissent le prix de la naïveté , qui ne fardent point la nature. Les enfants coifiîent leur chat , et mettent des gants à un petit chien. Les hommes aiment tellement la draperie , qu'ils tapissent jusqu'aux chevaux.
Tous les ridicules des hommes ne caractérisent peut-être qu'un seul vice , qui est la vanité. Et comme les passions des esprits frivoles sont subordonnées à cette faiblesse, c'est probablement la raison pourquoi il y a si peu de vérité dans leurs manières , dans leurs moeurs et dans leurs plaisirs. La vanité est ce qu'il y a de plus naturel dans les hora-
Ics OEuvrcs,sc retrouve en entier sous le n^.sSa. Nous la remplaçons par une réflexion cjai fait aussi double emploi; mais cette redite nous a pam indispensable parce que d'après tous les t-diteurs qui nous ont précède nous avons imprimé une faute grossière en mettant vicieux pour vieux. Le texte du manuscrit dit vieux et non vicieux , comme on le trouve dans les Œuvres à la maxime 337. B.
mes , et ce qui les fait sortir le plus souvent de la nature.
Pourquoi appelle-t-on académique un discours fleuri , élégant , ingénieux , harmonieux, et non un discours vrai et fort, lumineux et simple ? Où cultivera-t-on la vraie éloquence si on l'énervé dans l'Académie ?
Les grands hommes dogmatisent. Le peuple croit. Ceux qui ne sont ni assez faibles pour subir le joug , ni assez forts pour l'imposer, se rangent volontiers au pyrrhonisrae. Quelques ignorants adoptent leurs doutes , parce qu'ils tournent la science en vanité; mais on voit peu d'esprits altiers et décisifs qui s'accommodent de l'incertitude , principalement s'ils sont capables d'imaginer ; car ils se rendent amoureux de leurs systèmes , séduits les premiers par leurs propres inventions.
a^g. Descartes s'est trompé dans ses principes, et ne s'est pas trompé dans ses con-
F.T MAXIMES. a63
séquences . sinon rarement. On aurait donc tort , ce me semble , de conclure de ses erreurs que l'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse. La grande faiblesse de ceux qui n imaginent point , est de se croire seuls judicieux et raisonnables. Ils ne font pas attention que les erreurs de Descartes ont été celles de trois ou quatre mille philosophes qui l'ont suivi , tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreurs en leur privé nom , parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant ; mais ils sont toujours entraînés , sans le savoir , par l'erreur d'autrui ; et lorsqu'ils se trompent d'eux-mêmes, ce qui peut arriver souvent , c'est dans les détails et les conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses , ni assez importantes pour faire du bruit.
J'aime Despréaux d'avoir dit que Pascal
était également au dessus des Anciens et des
modernes. J'ai pensé quelquefois, sans l'oser
dire ., qu'il n'avait pas moins de génie poin-
â64 RÉFLEXIOiVS
l'éloquence que Dcniosthènes. S'il m'appartenait de juger de si grands hommes , je dirais encore que Bossuet est plus majestueux et plus sublime qu'aucun des Romains et des Grecs.
Il me semble qu'on peut compter sous le règne de Louis xiv quatre écrivains de prose de génie : Pascal , Bossuet , Fénélon , La Bruyère. C'est se borner sans doute à un bien petit nombre ; mais ce nombre , tout borné qu'il est , ne se retrouve pas dans plusieurs siècles. Les grands hommes dans tous les genres sont toujours très-rares. M. de Voltaire , dont les décisions sur toutes les choses de goût sont admirables , n'accorde qu'au seul Bossuet le mérite d'être éloquent. Si ce jugement est exact, on pourrait présumer que le génie de l'éloquence est encore moins commun que celui de la poésie.
Les répétitions de Fénélon ne me choquent point. Son style est noble et touchant ; mais il est familier et populaire. Ses répéti-
lions sont un art de faire reparaître la même vérité sous de nouveaux tours et sous de nouvelles images pour l'imprimer plus profondément dans l'esprit des hommes. Rien ne me déplaît dans le roman de Tëlémaqiœ que les lieux communs de la poésie dont il est rempli , et quelques imitations un peu trop faibles des grands ouvrages de l'antiquité. L'art d'imiter, lorsqu'il n'est point parfait , dégénère toujours en déclamation. Il est , je crois, très-rare qu'on soit emphatique par trop de chaleur ; mais c'est un défaut où l'on tombe presque inévitablement , quand on n'est animé que d'une chaleur empruntée.
C'est une chose remarquable que presque tous les poètes se servent des expressions de Racine, et que Racine n'ait jamais répété ses propres expressions.
Le plus grand et le plus ordinaire défaut des poètes est de ne pouvoir conserver le génie de leur langue et la naivcté du sentiment.
Ils ne pensent pas que c'est manquer entièrement de génie pour la poésie et pour Téloquence , que de ne pas posséder celui de sa langue. Le génie de toutes les sciences et de tous les arts consiste principalement à saisir le vrai ; et , quand on le saisit et qu'on l'exprime dans de grandes choses , on a incontestablement un grand génie. Mais des mots assemblés sans choix , des pensées riniées , beaucoup d'images qui ne peignent rien , parce qu'elles sont déplacées . des sentiments faux et forcés , tout cela ne mérite pas le nom de poésie. C'est un jargon barbare et insupportable. Je voudrais que ceux qui se mêlent de faire des vers voulussent bien considérer que l'objet de la poésie n'étant point la difficulté vaincue , le public n'est pas obligé de tenir compte aux gens sans talent de la très-grande peine qu'ils ont à écrire.
Combien toutes les règles sont-elles inutiles, si on voit encore aujourd'hui des gens de lettres qui , sous prétexte d'aimer les choses , non les mots , ne témoignent aucune
estime pour la véritable beauté de l'expression. Je nadinire pas l'élégance , lorsqu'elle ne présente que des pensées faibles, et qu'elle n'est pas animée par l'éloquence du cœur et des images : mais les plus mâies pensées ne peuvent être caractérisées que par des paroles ; et nous n'avons encore aucun exemple d'un ouvrage qui ait passé à la postérité sans éloquence. Méprisera-t-on l'expression parce qu'on n'écrit pas comme Bossuet et comme Racine ? Quand on n'a pas de talent , il faudrait au moins avoir du goût.
281. C'est un malheur que les hommes ne puissent posséder aucun talent sans donner l'exclusion à tous les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force; s'ils sont géomètres ou physiciens , ils écrivent contre la poésie et l'éloquence. Un autre inconvénient , non moins fâcheux , est que le peuple suit les décisions de ceux qui ont primé dans quelque genre. Quand l'esprit de finesse est à ia mode , ce sont les esprits fins qui jugent les autres ; quand les géomètres dominent , ce sont eux qui doimcnt le ion. Il est vrai
qu'il y a un petit nombre de gens indociles , qui , pour affecter plus d'indépendance dans leurs sentiments , et de peur déjuger d'après quelqu'un , contredisent les opinions et les autorités les plus reçues. Il suffit même qu'un homme ait joui d'une grande réputation pour qu'ils la lui disputent avec mépris ; il n'y a point de nom qu'ils respectent , et ce que l'envie la plus basse n'aurait osé dire , leur extravagante vanité le leur fait hasarder avec confiance. Il n'est pas besoin d'affirmer que cette espèce de gens juge encore plus mal que le peuple. Ils ressemblent à ceux qui , sentant leur faiblesse et craignant de paraître gouvernés, rejettent opiniâtrement les meilleurs conseils , et suivent follement des fantaisies pour faiie un essai de leur liberté. .. Lorsqu'on voit le mauvais goût établi de tant de manières et à tant de titres dans l'esprit des hommes , on ne peut se promettre de le corriger , et on est réduit à se taire.
Montaigne a repris Cicéron de ce qu'après avoir exécuté de grandes choses pour la république , il voulait encore tirer gloire de
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son éloquence ; mais Montaigne ne pensait pas que ces grandes choses qu'il loue , Cicéron ne les avait faites que par la parole.
Ceux qiii rapportent sans partialité les raisons des sectes opposées paraissent supérieurs à tous les partis , tant qu'ils ne s'attachent à aucun. Mais demandez-leur qu ils choisissent, ou qu'ils établissent deux-mêmes quelque chose, vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde Iburmille de philosophes qui se disputent la vaine gloire de connaître la faiblesse de l'esprit humain. Mais il y en a peu qui distinguent les bornes précises de celle faiblesse , et qui sachent en tirer des conséquences. Ils lardent à l'cnvi la vérité qui n'est pas leur but , et nul ne donne des préceptes utiles.
Est-il vrai que rien ne suffise à l'opinion , et que peu de chose suffise à la nature ? Mais l'amour des plaisirs ^nais la soif de la gloire, inais l'avidité des richesses , en un mot ,
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loutcs les [)assious ne sont-elles pas insatiables? Qui donne l'essor à nos projets? Oui borne ou qui étend nos opinions , sinon la nature ? N'est-ce pas encore la nature qui nous pousse même à sortir de la nature , comme le raisonnement nous écarte quelquefois de la raison , ou comme l'impéluosilé d'une rivière rompt ses digues et la fait sortir de son lit.
Il ne faut pas , dit-on , qu'une femme se pique desprit , ni un roi d'être éloquent , ni un soldat de délicatesse, etc. Les vues courtes multiplient les maximes et les lois, parce qu'on est d'autant plus enclin à prescrire des bornes à toutes choses , qu'on a lesprit moins étendu.
On instruit les enfants à craindie et à obéir : l'avarice , ou l'orgueil . ou la timidité des pères , leur enseignent réconomie et l;i soumission. On les excite encore à être copistes , à quoi ils ne sont déjà que trop euclins : nul ne songe à les rendre originaux , entreprenants , indépenaants.
Si "on pouvait donner aux enfants des maîtres de jugement et d'éloquence , comme, on leur donne des maîtres de langue ; si on exerçait moins leur mémoire que leur activité et leur génie ; qu'au lieu d'émousser , comme on fait , la vivacité de leur esprit , on tâchât d'élever l'essor et les mouvements de leur ame , que n'aurait-on pas lieu d'attendre d'un beau naturel? Mais on ne pense pas que la hardiesse , ni l'amour de la vérité et de la gloire soient les vertus qui importent à leur jeunesse. On ne s'attache au contraire qu'à les subjuguer, afin de leur apprendre que la dépendance et la souplesse sont les premières lois de leur fortune.
217. C'est une maxime frivole que celle qu'on adopte depuis si long-temps : qu'il faut qu'un honnêle homme sache un peu de tout. On peut savoir superficiellement beaucoup de choses , et avoir l'esprit fort petit ; et on voit , au contraire , de très-grandes amcs qui savent très-peu. Il faut ignorer de bon
cœur ce que la nature n'a pas mis dans l'étendue de notre génie. On ne sait utilement que ce qu'on possède parfaitement ; le reste ne nous sert qu'à satisfaire une vanité puérile. J'en rapporterais des exemples , si les exemples pouvaient nous inslruiie; mais je le ferais sans succès. L'ostentation est un écueil inévitable pour les âmes faibles. On ne corrigera jamais les hommes d'apprendre des choses inutiles.
Les enfants n'ont point d'autre droit à la succession de leur père que celui qu'ils tiennent des lois : c'est au même titre que la noblesse se perpétue dans les familles. La distinction des ordres du royaume est une des lois fondamentales de l'Etat '.
Les hommes médiocres empruntent au
" Vauvenargues a placé avec raison cette pensée au nombre des paradoxes ; car il n'est rien de plus juste que les droits d'hérédité déparent .^ parent; mais pourrait-on on dire autant des titres de noblesse? B.
dehors le peu de connaissances et de lumières qu'ils ont de leur propre fonds.
Mais les anies supérieures trouvent en ellesmêmes un grand nombre de choses extérieures.
C'est donner aux princes un conseil timide que de leur inspirer d'éloigner des emplois les hommes ambitieux qui en sont capables. Un grand roi ne craint point ses sujets , et n'en doit rien craindre.
Les vertus régnent plus glorieusement que la prudence. La magnanimité est l'esprit des rois.
Catilina n'ignorait pas les périls d'une conjuration ; son courage lui persuada qu'il les surmonterait. L'opinion ne gouverne que les l'aiblcs ; mais l'espérance trompe les plus grandes âmes.
Un prince qui ncst que bon , aime ses domestiques , ses ministres , sa iamillc et
son favori , et n'est point attaché à son Etat. Il faut être un grand loi pour aimer un peuple.
Nos paysans aiment leurs hameaux. Les Romains étaient passionnés pour leur patrie, pendant que ce n'était qu'une bourgade ; lorsqu'elle devint plus puissante , l'amour de la patrie ne fut plus si vif. Une ville maîtresse de l'univei's était trop grande pour l'imagination de ses habitants. Les hommes ne sont pas nés pour aimer de si grandes choses.
Ce qui fait que tant de gens de toutes les professions se plaignent amèrement de leur fortune , est qu'ils ont quelquefois le mérite d'un autre métier que celui qu'ils font. Je ne sais combien d'officiers , qui ne sauraient mettre en bataille cinquante hommes , auraient excellé au barreau , ou dans les négociations, ou dans les finances. Ils sentent qu'ils ont un talent, et ils s'étonnent qu'on ne leur en tienne aucun compte ; car ils ne fout
F.T MAXIMES. S'jS
pas attention que c'est un mérite inutile dans leur profession. Il arrive aussi que ceux qui gouvernent , négligent d'assez beaux génies, parce qu'ils ne seraient pas propres à remplir les petites places , et qu'on ne veut pas leur donner les grandes. Les talents médiocres font plutôt fortune , parce qu'on trouve partout à les employer.
Plaisante fortune pour Bossuet d'être chapelain de Versailles ! Fénélon était à sa place : il était né pour être le précepteur des rois ; mais Bossuet devait être un grand ministre sous un roi ambitieux.
Qui a fait les partages de la terre , si ce nest la force ? Toute l'occupation de la justice est à maintenir les lois de la violence.
Les folies de Caligula ne m'étonnent point. J'ai connu, je crois, beaucoup d'hommes qui auraient fait leurs chevaux consuls , s'ils avaient été empereurs romains. Je pardonne
par d'autres motifs à Alexandre de sMtre fait rendre des lionncurs divins , à l'exemple d'Hercule et de Bacchus , qui avaient été hommes comme lui , et moins grands hommes. Les Anciens n'attachaient pas la même idée que nous au nom de dieu , puisqu'ils en admettaient plusieurs , tous fort imparfaits. Il faut juger des actions des hommes selon les temps. Tant de temples élevés par les empereurs romains à la mémoire de leurs amis morts , étaient les honneurs funéraires de leur siècle ; et ces hardis monuments de la fierté des maîtres de la tene , n'offensaient ni la religion , ni les mœurs d'uu
peuple idolâtre.
On dit qu'il ne faut pas juger des ouvrages de goût par réflexion , mais par sentiment. Pourquoi ne pas étendre cette règle sur toutes les choses qui ne sont pas du ressort de l'esprit , comme l'ambition , l'amour , et toutes les autres passions?
Je pratique ce que je dis. Je porte rarement au tribunal de la raison la cause du sentiment ; je sais que le sang-froid et la
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passion ne pèsent pas les choses à la même balance , et que l'un et l'autre s'accusent avec trop de partialité. Ainsi quand il m'arrive de me repentir de quelque chose que j'ai fait par sentiment , je tâche de me consoler en pensant que j'en juge «al par réflexion , et en me persuadant que je ferais la même chose malgré le raisonnement , si la même passion me reprenait.
J'ai connu un vieillard , devenu sourd , qui n'estimait plus la musique , parce qu'il en jugeait alors , disait-il , sans passion. Voilà , en effet , ce que les hommes appellent juger de sang-froid.
On ne peut condamner l'activité sans accuser l'ordre de la nature. Il est faux que ce soit notre inquiétude qui nous dérobe au présent; le présent nous échappe de luimême, et sanéantit malgré nous. Toutes nos pensées sont mortelles ; et si notre ame n'était secourue par cette activité infatigable qui répare les écoulements perpétuels de
notre esprit , nous ne durerions qu'un instant : telles sont les lois de notre cire. Une force secrète et inévitable emporte avec rapidité nos sentiments; il n'est pas en notre puissance de lui résister et de nous reposer sur nos peftsées ; il faut marcher malgré nous , et suivre le mouvement universel de la nature. Nous ne pouvons retenir le présent que par une action qui sort du présent. Il est tellement impossible à Ihomme de subsister sans action , que s'il veut s'empêcher d'agir , ce ne peut être que par un acte encore plus laborieux que celui auquel il s'oppose , mais cette activité qui détruit le présent, le répare, le reproduit et charme les maux de la vie.
Mes passions et mes pensées meurent , mais pour renaître. Je meurs moi-mêmesur un lit toutes les nuits , mais pour reprendre de nouvelles forces et une nouvelle fraîcheur. Cette expérience que j'ai de la mort , me rassure contre la décadence et la dissolution du corps. Quand je vois que mon ame rappelle à la vie ses pensées éteintes ,
je comprends que celui qui a fait mou ame peut , à plus forte raison , lui rendre l'être. Je dis , dans mon cœur étonné : Ou'as-tu fait des objets volages qui occupaient tantôt ta pensée ? Retournez sur vos propres traces, objets fugitifs. Je parle , et mon ame s'éveille : ces images mortes m'entendent , et les figures des choses passées m'obéissent et m'apparaissent. 0 ame éternelle du monde ! ainsi voti'e voix secourable revendiquera ses ouvrages ; et la terre , saisie de crainte , restituera ses larcins !
3oo. Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides , que leurs auteurs ne sont pas sincères , c'est qu'ils supposent toujours les hommes autres qu'ils ne sont , qu'ils les accablent de préceptes sévères et impraticables ; c'est qu'ils ne proposent point à la vertu de vrais et d'aimables motifs. La morale serait peut-être la plus agréable et la plus utile des sciences , si elle n'était pas la plus fardée.
La morale , purement humaine , a été
traitée plus utilement et plus habilement par les Anciens , qu'elle ne l'est maintenant par nos philosophes.
Les âmes égales sont souvent médiocres ; il faut savoir estimer ceux qui s'élèvent, par saillies, à toutes les vertus, quoiqu'ils ne s'y puissent tenir. Leur ame s'élance vers la générosité , vers le courage , vers la compassion , et retombe dans les vices contraires.
De telles vertus ne sont point fausses , elles vont quelquefois beaucoup plus loin que la sagesse , qui, plus asservie à ses lois, n'a ni la vigueur , ni l'ardeur, ni la hardiesse de l'indépendance.
Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force , si oa veut élever leur génie. Il est peu de leçons utiles dans les meilleurs livres, depuis que la faiblesse de l'esprit humain est devenue le champ de tous les lieux communs des philosophes.
Le plaisir le plus délicat des araes vaines, est de découvrir le défaut des âmes fortes. On ne devrait pas imposer par ce petit genre d'esprit. Je n'admire point un auteur qui réclame en vers insultants contre les vertii.s d'Alexandre , ou contre la gloire d'Homère. En ouvrant mes yeux sur le l'aible des plus grands génies , il m'apprend à l'apprécier lui-même ce quil peut valoii-. Il est le premier que je raie du tableau des hommes illustres.
S'il sied bien à une aine juste d'avoir de l'indulgence pour les hommes qui honorent i humanité, c'est surtout pour ceux dont la gloire a souffert de légères taches. S'il faut excuser leurs erreurs , c'est principalement [>endant qu'ils vivent. Mais lenvic ne peut ?>e contraindre , elle accuse et juge sans preuves ; elle grossit les défauts ; elle a des qualiiicalions énormes pour les moindres l'autes ; son langage est rempli de fiel , d'exagération et d'injure. Elle s'acharne avec
opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant ; elle est aveugle , emportée , insensible, brutale.