‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 35 sur 50 · La haine est plus vive que l'amitié, moins que l'amour · texte numérisé non relu

La haine est plus vive que l'amitié, moins que l'amour

C'est une marque de férocité et de bassesse d'insulter à un homme dans l'ignominie , principalement s'il est misérable ; il n'y a point d'infamie dont la misère ne lasse un objet de pitié. L'opprobre est une loi de la pauvreté.

Si.

J'ai la sévérité en horreur j et ne la crois pas trop utile. Les Romains étaient -ils sévères ? N^exila-t-on pas Cicéron pour avoir iait mourir Lentulus , ntanifestement convaincu de trahison ? Le sénat ne fit-il pas grâce à tous les autres complices de Catilina? Ainsi se gouvernait le plus puissant et le plus redoutable peuple de la terre. Et nous, petit peuple barbare , nous croyons qu'il n'y a pas assez de gibets et de supplices.

Quelle affreuse vertu que celle qui veut hair et être haie , qui rend la sagesse non pas secourable aux infirmes , mais redoutable aux faibles et aux malheureux ; une vertu qui, présumant l'oUemenl de soi-même, ignore que tous les devoirs des hommes sont fondés siu' leur faiblesse réciproque ?

Les enfants cassent des vitres, et brisent des chaises , lorsqu'ils sont hors de la présence de leurs maîtres. Les soldats mettent le leu à un camp qu ils quittent , malgré les défenses du général ; ils abnent à fouler aux pieds l'espérance de la moisson et à démohr de superbes édifices. Qui les pousse à laisser partout ces longues traces de leur barbarie ? JN'cst-ce pas que les anies faibles attachent à la destruction une idée d'audace et de puissance ?

Les soldats s'irritent encore contre le peuple chez qui ils font la guerre , parce qu ils ne peuvent le voler assez librement .

et que la maraude est punie. Tous ceux qui fout du mal aux auti'es hommes les haïssent.

Quelqu'un a-t-il dit que pour peindre avec hardiesse , il fallait surtout être vrai dans un sujet noble , et ne point charger la nature , mais la montrer nue? Si on l'a dit, on peut le redire ; car il ne paraît pas que les hommes s'en souviennent , et ils ont le goût si gâté , qu'ils nomment hardi , je ne dis pas ce qui est vraisemblable et qui approche le plus.de la vérité , mais ce qui s'en écarte davantage.

La nature a ébauché beaucoup de talents qu'elle n'a pas daigné linii-. Ces faibles semences de génie amusent une jeunesse ardente , qui leur sacrifie les plaisirs et les plus beaux jours de la vie. Je regarde ces jeunes gens comme les femmes qui attendent leur fortune de leur beauté : le mépris et la pauvreté sont la peine sévère de ces espérances. Les hommes ne pardonnent

point aux misérables l'erreur de la gloire. Un écrivain qui n"a pas le talent de peindre doit éviter sur toutes choses les détails.

Quelle est la manie de quelques hommes qui , sans aucune animosité ni raison particulière , se font un devoir d'attaquer les grandes réputations et de mépriser l'autorité des jugements du public , seulement pour affecter plus d'indépendance dans leurs sentiments , et de peur de juger d'après les autres. Je les compare à ces personpes faibles qui , dans la crainte de paraître gouvernées, rejettent opiniâtrement les meilleurs conseils , et suivent follement leurs fantaisies pour faire un essai de leur liberté.

Il faut souffiir les critiques éclairées et in]j)artiales qu'on lait des hommes ou des ouvrages les plus estimables. Je hais cette chaleur de quelques hommes qui ne peuvent souffrii- que l'on sépare les défauts de ceux

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qu'Us admirent , de leurs perfections et qui veulent tout consacrer ; mais combien plus insupportable est la manie de ceux qui se font un devoir d'attaquer les grandes réputations et de mépriser l'autorité des jugements du public , dans la seule pensée peutêtre d'affecter plus d'indépendance.

Oserait-on penser de quelques hommes , dont il faut respecter les noms , qu'ils nous ont charmés par des grâces qui seront un jour négligées , ou par un mérite de mode qu'on n'a pas toujours estimé ? Se parer de beaucoup de connaissances inutiles ou superficielles ; affecter une extrême singularité; mettre de l'esprit partoutet hors de sa place; penser peu naturellement et s'exprimer de même, s'appelait autrefois être un pédant. Les vrais politiques connaissent mieux les hommes que ceux qui font métier de la philosophie ; je veux dire qu'ils sont plus vrais philosophes.

La plupart des hommes naissent sérieux.

Il y a des plaisants de génie , mais en petit nombre. Les autres le deviennent par imitation , et forcent la nature pour suivre la mode '.

Qu'on examine tous les ridicules , on n'en trouvera presque point qui ne viennent d'une sotte vanité , ou de quelque passion qui nous aveugle et qui nous fait sortir de notre place. Un homme ridicule ne me paraît être qu'un homme hors de son véritable caractère et de sa foi'ce.

Il n'y a point de si petits caractères qu'on ne puisse rendre agréables par le coloris. Le Fleuriste de La Bruyère en est la preuve.

Les hommes aiment les petites peintures,

' On trouve dans le mannscrit une variante de cette maxime; la voici :

« La plupart des hommes naissent sérieux. Il y a des plaisants de génie, mais en petit nombre. Les autres le deviennent par imitation, froids copistes de la vivacité et de la gaieté. » B.

parce qu'elles les vengent des petits défauts dont la société est infectée ; ils aiment encore plus le ridicule qu'on jette avec art sur les qualités émineutes qui les blessent. Mais les honnêtes gens méprisent le peintre qui flatte si bassement la jalousie du peuple , ou la sienne propre , et qui fait métier d'avilir tout ce qu'il faudrait respecter.

La plupart des gens de lettres estiment beaucoup les arts , et nullement la vertu ; ils aunent mieux le portrait d'Alexandre que sa générosité. L'image des choses les touche ; roriginal , point du tout. Ils ne veulent pas qu'on les traite comme des ouviiers ; et ils sont ouvriers jusqu'aux ongles , et jusqu'à la moelle des os.

Les grandes et les premières règles sont trop fortes pour les écrivains médiocres , car elles les réduiraient à ne point écrire.

Peut-on estimer un auteur qui, affectant de mépriser les plus grandes choses , ne raé-

prise pas de dire des pointes ? qui , pour conserver un trait d'esprit , abandonne une vérité , et n'a aucune honte de se contredire; qui ne connaît que la faiblesse de l'esprit humain , et n'en peut comprendre la force ; qui combat ridiculement l'éloquence par l'élégance -, le génie par l'art , et la sagesse par la raillerie. Parce qu'il nous dit qu'il n'estime aucune des choses du monde , lui devons-nous plus de respect?

Je trouve plaisant que quelqu'un aspire à se faire admirer, en nous insinuant que nous sommes des dupes d'estimer Alexandre ou Marc-Aurèle. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus grands génies , il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raie du tableau des honmaes illustres.

Vous croyez que tout est problématique ; vous ne voyez rien de certain , et vous n'estimez ni les arts , ni la probité , ni la gloire. Yous cioyez cependant devoir écrire ; vous

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pensez assez mal des hommes pour être persuadé qu'ils voudront lire des choses inutiles , et que vous-même n'estimez point vraies. Votre objet n'est-il pas aussi de les convaincre que vous avez de l'esprit ! Il y a donc quelque vérité : vous avez choisi la plus grande et la plus importante pour les hommes ; vous leur avez appris que vous aviez plus de délicatesse et plus de subtilité qu'eux. C'est la principale instruction qu'ils peuvent retirer de vos ouvrages. Se lasseront-ils de les lire ?

Ce que bien des gens aujourd'hui appellent écrire pesamment , c'est dire uniment la vérité, sans plaisanterie et sans lard.

Un homme écrivait à quelqu'un sur un intérêt capital. Il lui parlait avec un peu de chaleur , parce qu'il avait envie de le persuader. Il montra sa lettre à un homme de beaucoup d'esprit , mais très-prévenu de la mode. Et pourquoi , lui dit cet ami , n'avezvous pas donné à vos raisons un tour plai-

sant ? Je vous conseille de refaii'e votre lettre.

Ou raconte de je ne sais quel peuple > qu'il alla consulter un oracle pour sempècher de rire dans ses délibérations et dans le conseil public. INous ne sommes pas encore si fous que ce peuple.

Il y a beaucoup de choses que nous savons mal et qu'il est très-bon qu'on redise.

I . Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de conciUer parfaitement et de réunir sous un seul point de vue toutes celles qui ont été dites.

365. Il n'y a rien de si froid au monde que ce qu'on a pensé pour les autres.

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