‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 39 sur 50 · Ceux qui méprisent l'homme se croient de grands hommes · texte numérisé non relu

Ceux qui méprisent l'homme se croient de grands hommes

219. Ce qu'on voit tous les jours dans le monde est arrivé dans la morale. L'homme étant tombé dans la disgrâce des philosophe?, c'a été à qui le chargerait de plus de vices. S'il arrive jamais qu'il se relève de cotte dégradation , et qu'on le remette à la mode ,

nous lui rendrons à l'erivi toutes ses vertus , et bien au-delà.

Ujl.

JLl n'y a point de noms si révérés et défendus avec tant de chaleur , que ceux qui honorent un parti.

Les grands rois, les grands capitaines, les grands politiques, les écrivains sublimes sont des hommes. Toutes les épithètes fastueuses dont nous nous étourdissons , ne veulent rien dire de plus.

Tout ce qui est injuste nous blesse , lorsqu'il ne nous profite pas directement.

Nul homme n'est assez timide , ou glorieux ou intéressé , pour cacher toutes les vérités qui pourraient lui nuire.

La dissimulation est un effort de la raison, bien loin d'être un vice deJa nature.

E T MAXIMES. 3l5

* Celui qui a besoin d'un motif pour êlre engagé à mentir , n'est pas né menteur.

Tous les hommes nabsent sincères et meurent tiompeurs.

Qu'il est difficile de faire un métier d intérêt sans intérêt !

Les prétendus honnêtes gens . dans tous les métiers , ne sont pas ceux qui gagnent le moins.

Il est plaisant que de deux hommes qui veulent également s'enrichir , l'un l'entreprenne par la fraude ouverte , et l'autre par la bonne foi , et que tous les deux réussissent.

Les hommes semblent être nés pour faire des dupes et l'être eux-mêmes.

S'il est facile de flatter les hommes en

place , il Test encore plus de se flatter soi- Tiicnie auprès d'eux. Un seul homme en amuse une infinité d'autres , tous uniquement occupés de le tromper.

* L'espérance fait plus de dupes que l'habileté.

Celui qui a besoin des autres les avertit de se défier de lui. Un homme inutile a bien de la peine à tromper personne.

Les grands vendent trop cher leur protection , pour que l'on se croie obligé à aucune reconnaissance.

Les grands n'estiment pas assez les autres hommes pour vouloir se les attacher par des

bienfaits.

On ne regrette pas la perte de tous ceux qu'on aime.

L'iiilércl nous console de la mo!t de nos

proches , comme Ijimitié nous consolait de leur vie.

INous blâmons quelques hommes de trop s'affliger, comme nous reprochons à d'autres d'être trop modestes , quoique nous sachions bien ce qui en est.

iio.

35o. Quiconque a vu des masques dans un bal , danser amicalement ensemble et se tenir par la main sans se connaître , pour se quitter le moment d'après et ne plus se \oir, peut se laire une idée du monde. On l'ait plutôt fortune près des grands en leur facilitant les moyens de se ruiner, qu'en leur apprenant à s'eniichir.

Un nouveau principe est une source inépuisable de nouvelles vues.

Lorsqu'un édifice a été porté jusqu'à sa plus grande hauteur , tout ce qu'on peut iaire est de l'embellir ou d'y changer des

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bagatelles sans toucher au fond. De même on ne peut que ramper sur les vieux princtpes de la morale , si l'on n'est soi-même capable de poser d'autres fondements , qui , plus vastes et plus solides , puissent porter pins de conséquences , et ouvrir à la réflexion un nouveau champ.

L'invention est l'unique preuve du génie.

Le sentiment ne nous est pas suspect de fausseté.

On n'apprend aux hommes les vrais plaisirs qu'en les dépouillant de faux biens, comme on ne fait germer le bon grain qu'en arrachant l'ivraie qui rcnvironne.

]1 n'ya point , nous dit-on , de faux plaisirs : à la bonne heure ; mais il y en a de bas et de méprisables. Les choisirez-vous ?

La >anilé est le premier intérêt des riches.

ET MAXIMES. Sif)

C'est la faute des panégyristes ou de leurs héros , lorsqu'ils ennuient.

L'esprit ne tient pas lieu du savoir.

L'intérêt du faible est de dépendre pour être protégé : cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable d'avoir besoin de protection , et c'est au contraire la preuve de sa faiblesse et de son malheur.

Il faut savoir mettre h profit l'indulgence de nos amis et la sévérité de nos ennemis.

Pauvre , on est occupé de ses besoins ; riche , on est dissipé par les plaisirs ; et chaque condition a ses devoirs , ses écueils et ses distractions, que le génie seul peut franchir.

Les grands hommes le sont quelquefois dans les petites choses.

3iO r.I^ FLEXION s

Nous n'osons pas toujours onircLenir les anlrcs de nos opinions ; mais nous saisissons oiclinaireincnl si mal leurs idées , que nous jierdrions peut-être moins dans leur esprit à parler comme nous pensons , et nous serions moins ennuyeux .

226. ■ Quelle diversité, quel intérêt et quel changement dans les livres , si on n'écrivait plus que ce qu'on pense !

L'amitié n'est pas plus volage que la haine.

On pardonne aisément les njaux passés et les aversions impuissantes. Les traités les mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort.

Il n'est pas besoin d'un long apprentissage pour se rendre capable de négocier , toute notre vie n'étant qu'une pratique non interrompue d'artifices cl d'intérêts.

Si les aimes prospèrent et que TEtat souffre , on peut en blâmer le ministre , non autrement ; à moins qu'il ne choisisse de mauvais généraux ou qu'il ne traverse les bons.

Quiconque ose de grandes choses , risque inévitablement sa réputation. .

Il faudrait qu'on put limiter les pouvoirs d'un négociateur sans trop resserrer ses talents , et du moins ne le pas gêner dans l'exécution de ses ordres. On le réduit à traiter, non selon son propre génie , mais selon l'esprit du ministre dont il ne fait que porter les paroles , souvent opposées à ses lumières. Est-il si difficile de trouver des hommes assez fidèles et assez habiles pour leur confier le secret et la conduite d'une négociation ? ou serait-ce que les ministres veulent être lame de tout , et ne partager leur ministère avec personne ? Cette jalousie de l'autorité a été portée si loin par quelques uns , qu'ils ont prétendu conduire de leur cabinet jusqu'aux

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guerres les plus éloignées , les généraux étant tellement asservis aux ordres de la cour , qu'il leur était presque impossible de profiter de la faveur des occasions , quoiqu'on les rendît responsables des mauvais succès.

Nul traité qui ne soit comme un monument de la mauvaise foi des souverains.

On dissimule quelquefois dans un traité, de part et d'autre . beaucoup d'équivoques qui prouvent que chacun des contractants s'est proposé formellement de le violer dès qu'il en aurait le pouvoir.

La guerre se fait aujourd'hui entre les peuples de l'Europe , si humainement , si habilement , et avec si peu de profit , qu'on peut la comparer, sans paradoxe, aux procès des particuliers . où les frais emportent le fonds , et où l'on agit moins par force que par ruse.

Les grandes places hisitruisent promptemenl les grands esprits.

ET MAXIMES. SaS

Desprcaux n'a jugé de Qiiinault que par ses défauts , et les amateurs du poète lyrique ncn jugent que par ses beautés.

La musique de Montéclair ' est très-sublirae dans le fameux chœur de Jephtê ; mais les paroles de l'abbé Pcllegrin ^ ne sont

' Montéclair (Michel) , célèbre musicien , ne près de Chaumont en Bassii;nv en 1G66 , montra dès sa plus tendre enfance de la disposition pour la musifjuc; il reçut les premières leçons de Moreau , maître de chapelle de la cathédrale de Lan- «rres. En 1700 il vint à Paris, entra h l'orchestre de l'Opéra; il fut le premier qui joua de la contrebasse. 11 mourut en septembre 1737, suivant Du Tillct, et le 24 mars de la même anne'e selon Fauteur du Mercure ( Mars 1738, p. 566).

On a de lui plusieurs ouvrages estimes des musiciens; il a mis en musique trois poèmes de Pabbé Pellegrin, et entre autres la tragédie de Jephté, représentée en 1731. B.

^ Pcllegrin ( Simon-Josepli ) , né à Marseille en i6G3 , d'abord religieux de Tordre des Servîtes, et depuis abbé de Cluni , mourut le 5 septembre 1745. B.

que belles. Ce n'est pas de ce que l'on danse autour dun tombeau à l'Opéra , ou de ce qu'on y meurt en chantant, que je me plains; il n'y a point de gens raisonnables qui trouvent cela ridicule. Mais je suis fâché que les vers soient toujours au dessous de la musique , et que ce soit du musicien qu'ils empruntent leur principale expression. Voilà le délaut. Et lorsque j'entends dire , après cela , que Quinault a porté son genre â sa perfection , je m'en étonne , et quoique je n'aie pas grande connaissance là-dessus , je ne puis du tout y souscrire.

Tous ceux qui ont l'esprit conséquent ne l'ont pas juste. Ils savent bien tirer des conclusions d'un seul principe , mais ils n'aperçoivent pas toujours tous les principes et toutes les faces des choses. Ainsi ils ne raisonnent que sur un coté , et ils se trompent. Pour avoir l'esprit toujours juste , il ne sufSt pas de l'avoir dioit , il faut encore l'avoir étendu. Mais il y a peu d'esprits qui voient en grand , et qui en même temps sachent conclure. Aussi n'y a-t-il -ien de plus jare

que la véritable justesse. Les uns ont l'esprit conséquent , mais étroit. Ceux-là se trompent sur toutes les choses qui demandent de grandes vues. Les autres embrassent beaucoup , mais ils ne tirent pas si bien des conséquences ; et tout ce qui demande un esprit droit , les met en danger de se perdre.

Nous ne savons pas beaucoup de gré à nos amis d'estimer nos bonnes qualités , s'ils osent seulement s'apercevoir de nos défauts. Nous voudrions sottement des hommes qui fussent clairvoyants sur nos vertus et aveugles sur nos faiblesses.

475. On peut penser beaucoup de mal d'un homme, et être tout-à-fait de ses amis : car on sait bien que les plus honnêtes gens ont leurs défauts , quoiqu'on suppose tout haut le contraire ; et nous ne sommes pas si délicats que nous ne puissions aimer que la perfection. On j)eut aussi beaucoup médire de l'espèce humaine, sans être en aucune manière misant hro|)e , parce qu'il y a dos

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vices <[ue Ton aime, même dans aulrui.

l'Tn. Si nos amis nous rendent de bons offices , nous pensons qu'à titre d'amis , ils nous les doivent , et nous ne pensons point du tout qu'ils ne nous doivent pas leur amitié.

Quelque service que l'on rende aux homn)es , ou ne leur fait jamais autant de bien qu'ils croient en mériter.

La familiarité et l'amitié fout beaucoup d'ingrats.

Les grandes vertus excitent les grandes jalousies. Les grandes générosités produisent les grandes ingratitudes. Il en coûte trop d'être juste envers le mérite émincnt.

Ni la pauvreté 11c peut avibr les amcs fortes , ni la ricliesse ne peut élever les âmes basses. On cultive la gloire dans l'obscu-

l'ité ; on souffi-e l'opprobre dans la giaiiLleiir . La lortuue , qu'on croit si souveraine , ne peut presque rien sans la nature.

Il y a de fort bonnes gens qui ne peuvent se désennuyer qu'aux dépens de la société. 24g.

Quelques uns entretiennent familièrement et sans laçon le premier homme qu'ils rencontrent , comme on s'appuierait sur son voisin si on se trouvait mal dans une église. 25o.

La ressource de ceux qui n'imaginent pas beaucoup de choses est de la conter à beaucoup de gens.

La raison qui n'est pas fondée sur la nature est illusion.

L'intérêt est la l'èglc de la prudence.

La conscience est présomptueuse dans les sains , timide dans les faibles et les nialheu-

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reux , inquiète dans les indécis , etc. Organe obéissant du sentiment qui nous domine , plus trompeuse que la raison et la nature.

Nous jugeons de la vie d'une manière trop désintéressée , quand nous sommes forcés de la quitter. Nous n'en penserions pas de même si nous obtenions d'y rentrer.

462. Socrate savait beaucoup moins que F ' Il y a peu de sciences utiles.

S'il est vrai qu'on ne peut anéantir le vice, la science de l'homme est de le faire servir à la vertu.

La morale austère ressemble à la science de ces hommes graves ^ qui détruisent le genre humain, pour détruire un vice du sang souvent imaginaire.

■ FoiUenelle. — Vauvcnarpucs a tlit la mcnic chose de Bayle. l^oyez t. 11, p. 119, max. 462. i>. ^ Les mrdoc'uis.

liT iUAXIMES. 3?<^

La science des mœurs ne donne pas celle des hommes.

L'esprit enveloppe les simplicités de la nature pour s'en attribuer l'iionneur.

487. La présence d'esprit est plus nécessaire à un négociateur qu'à un ministre. Les grandes places dispensent quelquefois des moindres talents.

488. Quelque mérite qu'il puisse y avoir à négliger les grandes places , il est pourtant vrai qu'elles passent notre esprit.

igy. Le dégoût est un témoignage dindigestion et de faiblesse.

202. 0 pompe des cieux ! qu'ètes-vous ? Nous avons suipris le secret et l'ordre de vos mouvements. Dans la main d'un roi invi- .sible , esclaves soumis et ressorts pcul-clre

insensibles , le monde sur qui vous régnez. , mérilerait-il nos hommages? Les révolutions des Empires, la diverse face des temps , les nations qui ont dominé, et les hommes qui ont lait la destinée de ces nations mêmes , les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la religion , les arts , la morale et les sciences, tout cela que peut-il paraître ? Un homme du creux d'un rocher , et comme un atome invisible sur la tex're , embrasse eu quelque sorte d'un coup d'oeil le spectacle de l'univers dans tous les âges.

211. J'aime un écrivain qui cfmbrasse tous les temps et tous les pays , et rapporte beaucoup d'clTets à peu de causes ; qui compare les piéjugés et les mœurs de différents siècles , qui , par des exemples tirés de la musique et de la peinture , me fait connaître les beautés de l'éloqurnce et l'étroite liaison des arts. Je dis d'iai homme qui rapproche ainsi les choses humaines , qu'il les voit en grand , si ses conséquences sont justes ; car

ET 31AXIMES. ôôl

s'il conclut mal . il voit mal et n a pas l'espiit étendu.

2i5. Savoir bien rapprocher les choses , voilà Tesprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses , c'est l'esprit étendu : de là l'exclusion naturelle de tout esprit faux.

216. Un homme qui digère mal et qui est vorace ; c'est l'image de beaucoup d'esprits.

Ch.aquc condition a ses erreurs et ses lumières ; chaque peuple a ses mœurs et son génie selon sa l'ortuno. Lss Grecs, que nous avons passés en délicatesse , nous passaienl en simplicité.

2fi8.

495. Tout ce que nous prenons pour des défauts n'est pas tel.

La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à lour. Ouiconque ne

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consulte qu un des deux et renonce à l'autre, s'affaiblit lui-même , et trompe , par son imprudence , les sages précautions de la nature.

498. L'intérêt d'une seule passion , souvent malheureuse , tient quelquefois toutes les autres en captivité ; et notre raison enchaînée porte ses fers sans pouvoir les rompre.

Il n'y a point de gloire achevée sans celle des armes.

Le gloire embellit les héros.

On est encore bien éloigné de plaire , quand on n'a que de l'esprit.

520. INous avons des règles pour le théâtre qui passent peut-être nos forces, et que les plus heureux génies n'exécutent que faiblement.

52 1 . Si une pièce est faite pour être jouée.

il n'en faut pas juger par la lecture , mais par reflet des représentations.

II arrivera peut-être que la raison humaine se perfectionnera encore beaucoup , et ce que nous savons ne sera rien. Mais ceux qui pourront nous passer dans les routes que nous leur ouvrons , et qui s'en croiront plus d'esprit, nen vaudront pas mieux par le cœur .

N'avoir nulle vertu ou nul défaut est également sans exemple.

293. On suppose que ceux qui servent la vertu par intérêt la trahiraient pour le vice utile. Point du tout : l'intcrêt d'un esprit bien fait ne se trouve guère dans le vice , cl son inclination ou sa raison y répugnent trop fortement.

Si la vertu se suffisait à elle-même , elle ne serait plus une quaUté humaine, mais surnaturelle.

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