‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 42 sur 50 · DES DIFFERENTS SIÈCLES · texte numérisé non relu

DES DIFFERENTS SIÈCLES

Nous avons hérité des connaissanc&s et des inventions de tous les siècles ; nous sommes donc plus riches des biens de l'esprit : cela ne peut guère nous être contesté sans injustice. Mais nous-mêmes aurions tort peut-être de conibndre cette richesse héritée et empruntc-e avec le génie qui la donne. Combien de réflexions acquises sont stériles pour nous! Etrangères dans notre esprit , où elles n'ont pas pris naissance , il arrive souvent qu'elles confondent notre jugement beaucoup plus qu'elles ne réclairent. Nous

' Cci ouvrage, dc'jà refait deux fois par l'auteur , s'est retrouve dans les niaruiscritsavec des variantes remarquables: c'est pour cette raisou que u<»us le doiiiions encore ici. U.

OO-j SL'K LB CARAC.TlhlE

plions sous Je poids de tant de connaissances diflerenlcs, comme ces Etats qui succombent par trop de conqucics , et où l'opulence introduit de nouveaux vices et de plus terribles désordres ; car très-peu de gens sont capables de faire un bon usage de l'esprit d autrui ; et quelles que soient les lumières de ce siècle , quelles lumières même qu'on acquière encore , je suis vivement persuadé que le plus grand nombre des esprits sera toujours peuple , comme l'est , dans les plus puissantes monarchies^, la meilleure partie des hommes.

A la vérité on ne croira plus aux sorciers et au sabbat dans un siècls tel que le nôtre; mais on croira encore à Calvin et à Luther. On parlera de beaucoup de choses comme si elics avaient des princijtes évidents, et on disputera en même tcrups de toutes choses, comme si toutes étaient incertaines. On blâmera un homme de ses vices , et on ne saura point s'il y a des vices. On dira d'un poète qu'il est sublime , parce qu'il aura peint un grand personnage ; el ces sentiments héroïques qui font l;i grandeur du lablcau , on

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les méprisera clans l'original. L'effet des opinions multipliées au-delà des forces de l'esprit , est de produire des contradictions et d'ébranler la certitude des meilleurs principes. Les objets présentés sous trop de laces ne peuvent se ranger , ni se développer , ni se peindre distinctement dans l'imagination des hommes. Incapables de concilier toutes leurs idées , ils prennent les divers côtés d'une même chose pour des conti-adictions de sa nature. Plusieurs ne veulentpas prendre la peine de comparer les opinions des philosophes. Us n'examinent point si dans ro[)position de leurs principes , quelqu'un d'eux a fait pencher la balance de son coté ; il suffit qu'on ail contesté tous les principes , pour qu'ils les croient également problématiques : de là le pyrrhonisme qui rej)longe le genre humain dans l'ignorance , parce qu'il sape , par le fondement , toutes les sciences.

Je ne cite pas nos erreurs pour diminuer les véritables avantages de notre siècle ; je voudrais seulement qu'elles nous inspirassent im peu d'indulgence (tour les siècles qui

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nous précèdent. Qu'avons -nous à leur reprocher ? l'extravagance de leur religion ? Mettons-nous un moment à leur place. A.urions-nous deviné la nôtre? n'a-t-il pas fallu qu'elle nous lut révélée ? notre esprit étaitil capable de produire une religion si divine? Nous ne les blâmons pas , répondons-nous, de n'avoir pas connu la vraie religion , mais d'en avoir suivi de fausses et de ridicules. Ce reproche est encore injuste. Les hommes sont nés pour croire des dieux, pour attendre ce qu'ils souhaitent , pour craindre ce qu'ils ne connaissent pas , pour sentir la puissante main qui tient tout l'univers eu servitude. Leur esprit curieux et craintif sondait à tâtons dans la nuit le secret redouté de la nature. Il n'avait pas plu au vrai Dieu de se manifester encore à tous les peuples. Représentons-nous leur état. Supposons qu'on nous eût appris dans notre enl'ance que Mercure était un dieu voleur; que c'était un mystère inconcevable , parce qu'il n'appartenait pas aux hommes déjuger des choses surnaturelles , ni )nême de beaucoup de choses naturelles; (pion nous eut assuré que

DES DIFFÉREIVTS SIÈCLES. 357 cette doctrine avait été confirmée par des prodiges , et que nous risquions de tout perdre si nous refusions de la croire : quel parti aurions-nous pu prendre ? Aurionsnous résisté à l'autorité de tout un peuple , à celle du gouvernement , au témoignage successif de plusieurs siècles et à l'instruction de nos pères? Pour moi , je l'avoue à ma honte , l'expérience de ma propre faiblesse m'aurait déterminé à me soumettre à l'erreur d'autriu. J'aurais cru des dieux ridicules plutôt que de ne croire point de dieu. La vérité ne peut-elle nous parler quelquefois par l'imagination ou par le cœur autant que par la raison ? Auquel faut-il plus se fier , de l'esprit ou du sentiment ? quel nous a donné plus d'erreurs ou plus découvert de lumières? Le premier qui s'est fait des dieux avait l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui les ont rejelés! Quelle est l'invention de l'esprit qui égale en sublimité cette inspiration du génie ?

(Ju'on ait donc adopté de grandes fables dans des siècles pleins d'ignorance ; que ce qu'un génie iiadacieux faisait imaginer aux

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