‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, Suaro (volume 2)Chapitre 44 sur 50 · DES DIFFÉRENTS SIÈCLES · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTS SIÈCLES

geiis (lu monde ; je vois au contraire que leurs pensées sont plus naturelles , et qu'il s'en laut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de raffectation.

Ainsi jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple qui me représente les pi'cmiers temps , je crois que je me serais fort accommodé de vivre* à Thèbes , à Mcmphis et à Babylone. Je me serais passé de nos manufactures , de la poudre à canon, de la boussole et de nos auties inventions modernes , ainsi que de noti'c philosophie. Je ne pense pas que ces peuples, prives d'une partie de nos arts et des superfluités de notre commerce , aient été nar-là plus à plaindre. Xénophon n'a jamais joui de nos délicatesses , et il ne m'en paraît ni moins heureux , ni moins honnête homme , ni moins grand homme. Que dirai-je encore? J'estime , je révère , comme je dois . le jjonheur d'être né chrétien et (•alholique; mais s'il me fallait être quaker uu liionulhélitc , j aimerais presque autan."

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le culte des Chinois ou celui des anciens Romains.

Si la barbarie consistait uuiqucmcjit dans rignorance , certainement les nations les plus polies de l'antiquité seraient extrêmement barbares vis-à-vis de nous. Mais si la corruption de l'art , si l'abus des règles , si les conséquences mal tirées des bons principes , si les fausses applications , si l'incertitude des opinions , si l'affectalion , si la vanité , si les mœurs frivoles ne méritent pas moins ce nom qne l'ignorance , questce alors que la politesse dont nous nous vantons ?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare ; c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût ; elles témoignent seulement qu'ils manquaient des règles de Tarchitecture. Mais quand on eut connu ces belles règles , et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse , chai'ger d'ornements suj>erflu3 les bâtiments , et à force d'art faire disparaîtix;

DES DIFFÉRENTS SIÈCLES. 36l la simplicité ; alors ce fut à mon sens une véritable barbarie et la preuve du mauvais goût. Suivant ces principes les dieux et les héros d'Homère , peints naïvement par le poète d'après les hommes de son siècle , ne font pas que \' Iliade soit un poème barbare , car elle est un tableau très-passionné , sinon de la belle nature , du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare, c'est un poème où l'on n'aperçoit que de l'art , où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images , où les sentiments sont guindés , où les ornements sont inutiles et hors de leur place.

Fatigué quelquefois de l'artifice qui domine aujourd'hui dans tous les genres , rebuté de traits , de saillies , de plaisanteries et de tout cet esprit que l'on veut mettre dans les moindres choses , je dis en moimême, si je pouvais trouver un homme qui n'eût point d'esprit , et avec lequel il n'eu fallût point avoir, un homme ingénu et modeste , qui parlât seulement pour se faire entendre et pour exprimer les sentiments de son cœur, un homme qui n'eût que de la

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raison et un peu de naturel , avec quelle ardeur je courrais nie délasser dans son entrelien du jargon et des épigrammes du reste des hommes. Comment se fait-il que l'on perde le goût de la simplicité jusqu'à ne pas s'apercevoir qu'on l'a perdu ? Il n'y a ni vertus , ni plaisirs qui n'empruntent d'elle des charmes et leurs grâces les plus touchantes. Est-il rien de grand ou d'aimable quand on s'en écarte ? Du moment qu'on la méconnaît , la grandeur n'est-elle pas fausse, l'esprit méprisable , la raison trompeuse , et tous les défauts plus hideux?

Mais , me dira-t-on , croyez-vous que les temps les plus reculés aient été tout-à-fait exempts d'affectation? Non ; je suis bien loin de le croire. Les hommes ont aimé l'art dans tous les temps ; leur esprit s'est toujours flatté de perfectionner la nature : c'est la première prétention de la raison et la plus ancienne chimère de la vanité. J'avoue donc qu'il n'y a jamais eu de peuple et de siècle sans fard ; je vais bien plus loin : je prédis que tant que les hommes naîtront avec peu d'esprit et beaucoup d'envie d'en avoir , ils

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ue pourront jamais s'arrêter dans leur sphère et dans les bornes trop étroites de leur naturel. Que vous dis-je donc ? que le monde u'a jamais été aussi simple que nous le peignons , mais qu'il me paraît que ce siècle l'est encore beaucoup moins que tous les autres , parce qu'étant plus riche des dons de l'esprit , il semble lui appartenir au même îilrc d'être plus vain et plus ambitieux.

Avouez du moins , poursuit-on , que la politesse a rendu nos mœurs moins féroces. Oui , en apparence , au dehors ; mais dans linlérieur point du tout. Ou l'a dit peut-être avant moi , mais on ne peut trop le redire. La politesse qui adoucit l'esprit , endurcit presque toujours le cœur, parce qu'elle établit parmi les hommes le règne de l'art , qui alTaiblit tous les sentiments de la nature. Aussi ne connais-je guère d'ancien peuple qui nous cède en humanité , ni même en aucune vertu qui dépende du sentiment. C'est de ce côté-là , je crois , qu'on peut bien dire qu'il est presque impossible aux hommes do s'élever au-dessus de l'instinct de la nature. Elle a fait nos amcs aussi grandes qu'elles

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peuvent le devenir , et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion, est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée.

Et parce que le goût lient essentiellement au sentiment , je vois qu'on perfectionne en vain nos connaissances ; on instruit notre jugement, on n' élève point notre goût. Qu'on joue Pourceaugnac ' à la Comédie , ou toute autre farce un peu comique , elle n'y attirera pas moins de monde qu À ndromaque ^ ; qu'il y ait des pantomimes supportables à la Foire , ils feront déserter la Comédie. J'ai vu tous les spectateurs monter sur les bancs pour voir battre deux polissons ; on ne perd pas un geste d'Arlequin, et Pierrot fait lire ce siècle savant qui se pique de tant de politesse. Et la raison de cela est que la nature n'a point fait les hommes philosophes ; leur tempérament les domine , leur goût ne peut suivre les progrès de leur raison. Ils savent admirer les grandes choses ; mais ils sont idolâtres des petites.

' Comédie de Molière.

^ Traccdie de Racine.

DES DIFFÉUt.\TS SIÈCLES. 365 Aussi quand quelqu'un vient me dire , croyez-vous que les Anglais , qui ont tant d'esprit, s'accoraniodassent des tragédies de Shakspeare si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous paraissent ? je ne suis poinlla dupe de cette objection. Je sais trop qu'un siècle poli peut aimer de grandes sottises , surtout quand elles sont accompagnées de beautés sublimes , qui servent de prétexte au mauvais goût.

Détrompons-nous donc de cette grande supériorité que nous nous accordons sur tous les siècles ; défions-nous même de celle politesse prétendue de nos usages : il n'y a guère eu de peuple si barbai'c qui n'ait eu la même prétention. Croyons - nous , par exemple , que nos pères aient regardé le duel comme une coutume barbare? bien loin de là. Ils pensaient qu'un combat où l'on pouvait s'arracher la vie d'un seul coup, aurait certainement plus de noblesse qu'une vile lutte où l'on ne. pourrait tout au plus que s\'{^rali^ner le visage et s'arracher les cheveux avec les mains. Ainsi ils se flaltèrcnt d'avoir mis dans leurs usages plus de hau-

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