DE VOLTAIRE A VAUVENARGUES
Dimanche, ii fuvrier 17 p.
Tout ce que vous aimerez , Monsieur, me sera cher , et j'aime déjà le sieur de Flécliellcs.Vos recommandations sont pour moi les ordres les plus précis. Dès que je serai un
■ Luc de Clapiers, marquis de Vauvenarf;ucs, capitaine au régiment du Roi , naquit à Aix en Provence le 6 août ijiS, et mourut ?» Paris le 28 mai 1917. Les lettres que Voltaire lui écrivit de 1743 h ijî?» '"*' étaient adressées à Piiolel (le Tours, rue dn l'aon , faubourg Saint-Germain, h Paris, ou il demeurait depuis qu'il avait été oblige de qnitter le service h la suite des infirmités contractées pendant la gucne de 1741. ( lYotc de M. Hnux- Alpheran. )
peu débarrassé de Merope ', des imprimeurs, des Goths et Vandales qui persécutent les lettres , je chercherai mes consolations dans votre charmante société , et votre prose éloquente ranimera ma poésie. J'ai eu le plaisir de dire à M. Amelot ^ tout ce que je pense de vous. Il sait son Démosthènes par cœur, il faudra qu'il sache son Vauvenargues. Comptez à jamais, Monsieur, sur la tendre estime et sur le dévouement de, etc.
Voltaire.
Jeudi , 5 aviil 1743.
AtMABLE créature, beau génie, j'ai lu votre premier manuscrit et j'y ai admiré cette hauteur d'une grande ame qui s'élève si fort au-dessus des petits brillants des Isocrates. Si vous étiez né quelques années plus tôt , mes ouvrages en vaudraient mieux : mais , au moins , sur la fin de ma carrière , vous m'affermissez dans la route que vous
' ricpicsentc'c le 20 février i']^i. B. ' Ministre des afl'aircs ctranacrc!..
suivez. Le grand , le pathétique, le sentiment , voilà mes premiers maîtres ; vous (kes le dernier. Je vais vous lire encore. Je vous remercie tendrement. Vous êtes la plus douce de mes consolations dans les maux qui m'accablent.
YOLTAIRE.
Ce lundi , 7 mai 1743.
En vous remerciant. Mais vouis êtes trop sensible. Vous pardonnez trop aux faux raisonnements en faveur de quelque éloquence.
Vuk vient que quelque chose est et quil ne se peut pas faire que le rien soit , si ce n'est parce que l'être vaut mieux que le rien.
Voilà un franc dbcours de Platon. Le rien nest pas , parce qu'il est contradictoire que le rien soit ; parce qu'on ne peut admettre la contradiction dans les termes. Il s'agit bien là du meilleur ! On est toujours dans ces hauteurs à côté d'un abîme. Je vous embrasse , je vous aime autant que je vous admire. Voltaire.
O'JH LETTRES
A Versailles, le 7 janvier 1745.
Le dernier ouvrage ' que vous avez bien voulu m'envoyer , Monsieur , est une nouvelle preuve de voire grand goût dans un siècle où tout me semble un peu petit , cl où le faux bel esprit s'est mis à la place du génie.
Je crois que si on s'est servi du terme à' instinct pour caractériser La Fontaine ^ , ce mot instinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple , que dans la conversation il n'était guère au-dessus des animaux qu'il faisait parler ; mais , comme poète , il avait un instinct divin , et d'autant plus instinct qu'il n'avait que ce talent. L'abeille est admirable , mais c'est dans sa ruche, hors de là l'abeille n'est qu'une mouche.
' Réflexions critiques sur quelques Poètes. Elles se trouvent dans les diverses éditions des œuvres de Vauvenargues , et dans la nôtre, t. i, ji. 261 et suiu. B.
' frayez t. i''"^., p. a6i.
J'aurais bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière. Je conviendrais sans doute que Molière est inégal dans ses vers , mais je ne conviendrais pas qu'il ait choisi des personnages et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d'esprits déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus , ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n'est guère plaisant. Il faut des ridicules Ibrts, des impertinences dans lesquelles il entre de la passion , qui soient propres à lintrigue. II faut un Joueur , un un Avare , un Jaloux , etc. Je suis d'autant plus frappé de cette vérité que je suis occupé actuellement d'une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie ' , cl je m'aperçois plus que jamais que te délié, ce fin, ce délicat , qui
' Voltaire fit pour cette fclc la Princesse de IVawarre, comcdic-ballct en tiois actes qui fut représentée à Versailles le a3 février 174'») '"» mois après le mariage <lu Dauphin. 11.
font le charme de la conversation , ne conviennent guère au théâtre. C'est cette fcte qui m'empêche d'entrer avec vous, Monsieur, dans un plus long détail et de vous soumettre mes idées : mais rien ne m'empêche de sentii' le plaisir que me donnent les vôtres. Je ne prêterai à personne le dernier manuscrit que vous avez eu la bonté de me confier. Je ne pus refuser le premier à une personne digne d'en être touchée. La singularité frappante de cet ombrage , en faisant des admirateurs , a fait nécessairement des indiscrets . L'ouvrage a couru. Il est tombé entre les mains de M. de La Bruère ' , qui n'en connaissant pas l'auteur , a voulu , diton , en enrichir son Mercure. Ce Monsieur de La Bruère est un homme de mérite et de goût. Il faudra que vous lui pardonniez. Il n'aura pas toujours de pareils présents à faire au public. J'ai voulu en arrêter l'impression , mais on m'a dit qu'il n'en était plus temps. Avalez , je vous en prie , ce petit dégoût , si vous haïssez la gloire.
Votre état me touche à mesure que je vois ' Voyez sur La Biuèic la iiolc, 1. 11 , p. 373. 1).
les productions de votre esprit si vrai , si naturel , si facile et quelquefois si sublime. Qu'il serve à vous consoler, comme il serviia à me charmer. Conservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m'avez inspiiée. Adieu, Monsieur, je vous embrasse tendrement '. Voltaire.
Ce samedi au soir, 1-2 uiai 1746.
J'ai apporté à Paris , Monsieur , la lettre
que je vous avais écrite à Versailles. Elle ne
vous en sera que plus tôt rendue. J'y ajoute
que la Reine veut vous lire , qu'elle en a
l'empressement que vous devez inspirer , et
que si vous avez un exemplaire que vous
vouliez bien m'envoyer, il lui sera rendu
demain malin de votre part. Je ne doute
pa.s qu'ayant lu l'ouvrage , elle n'ait autant
d'envie de connaître l'auteur . que j'en ai
d'être honoré de son amitié.
Voltaire.
' Vauvcuarpiics a ix-pondii à celle ielirt; li. il janvier 1745- f^oyez ia réponse , t. 11 , p. 373, el par une seconde dn 27 du même mois, p. 378. Ij.
Versailles, mai 1746.
J'ai usé, mon très-aimable philosophe, de la permission que vous m'avez donnée. J'ai crayonné un des meilleurs livres ' que nous ayons en notre langue , après l'avoir relu avec un extrême recueillement. J'y ai admiré de nouveau cette belle ame si .sublime , si éloquente et si vraie , cette foule d'idées neuves ou rendues d'une manière si hardie , si précise ; ces coups de pinceau si fiers et si tendres. Il ne lient qu'à vous de séparer cette profusion de diamants de quelques pierres fausses ou enchâssées d'une manière étrangère à notre langue. Il faut que ce livre soit excellent d'un bout à l'autre. Je vous conjure de faire cet honneur à notre nation et à vous-même , et de rendre ce service à l'esprit humain. Je me garde bien d'insister sur mes critiques ; je les soumets à voire raison , à votre goût , et j'exclus l'a-
" Introduction à la connaissance de Pespril humain, principal ouvrafîc fie Vanvenargucs, imprime pour la première fois en 174^.
mour-proprc de noire tribunal. J'ai la plus grande impatience de vous embrasser. Je vous supplie de dire à notre ami Marmontel qu'il m'envoie sui'-le-champ ce qu'il sait bien. Il n'a qu'à l'adresser par la poste chez M. d'Argenson , ministre des affaires étrangères , à Versailles. Il faut deux enveloppes, la première à moi , la dernièï-e à M. d'Ar- £;enson.
Adieu belle amc et beau génie '.
Voltaire.