‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, SuaroChapitre 10 sur 34 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Sur les effets de l'art et du savoir , et sur la prévention que nous avons pour notre siècle et contre l'antiquité.

Cjeux qui croient prouver l'avantage de ce siècle en disant qu'il a hérite des connaissances et des inventions de tous les tems, ne font pas peut-être attention à la faiblesse de l'esprit humain. Il peut être douteux qu'un grand, savoir conduise à Tesprit de justesse. Trop d'objets confondent la vue ; trop de connaissances étrangères accablent notre propre jugement. En quelque genre que ce puisse être , l'opulence apporte toujours plus d'erreurs que la pauvreté. Peu de gens savent se servir utilement de l'esprit d'autrui. Les con-

• L'homme de lettres qui a publie' l'e'dition de I797 , croit que dans l'ouvrage suivant , l'auteur s'était propose' de refaire et de perfectionner le pre'cedent , dont il copie d'assez longs passages sans y rien changer. II a cru devoir les conserver tous deux : le premier , parce qu'il e'tait plus complet ) le second , parce qu'il est plus travaille' , et qu'il renferme des additions importantes.

naissances se multiplient , mais le bon sens est toujours rare. Ni les dons de l'esprit, ni ceux de la fortune ne peuvent devenir le partage du vulgaire. Dans le monde intelligent comme dans le monde politique, le plus grand nombre des hommes a été destiné par la nature à être peuple.

A la vérité on ne croira plus aux sorciers ni au sabbat dans un siècle tel que le nôtre ; mais on croira encore à Calvin. On parlera de beaucoup de choses , comme si elles avaient des principes évidens , et on disputera en même tems de toutes choses , comme si toutes étaient incertaines. On blâmera un homme de ses vices, et on ne saura pas s'il y a des vices. On dira d'un poëte qu'il est sublime , parce qu'il aura peint un grand personnage ; et ces sentimens héroïques, qui font la grandeur da tableau, on ne les estimera point dans l'original. L'effet des opinions, multipliées au-delk des forces de l'esprit , est de produire des contradictions et d'ébranler la certitude des principes. Les objets présentés sous trop de fac s ne peuvent se ranger, ni se développer , ni se peindre distinctement dans l'esprit des hommes. Incapables de concilier toutes leurs idées , ils prennent les divers côtés d'une

même chose pour des contradictions de sa nature. Leur vue se trouble et s'égare dans cette multitude de rapports que les moindres objets leur ofïrent. Cette pluralité de relations détruit à leurs yeux l'unité des sujets. Les disputes des philosophes achèvent de décourager leur ignorance. Dans ce combat opiniâtre de tant de sectes , ils n'examinent point si quelqu'une a vaincu et a fait pencher la balance 5 il suffit qu'on ait contesté tous les principes pour qu'ils les croient généralement problématiques; et ils se jettent dans un doute universel qui sappe par le fondement toutes les sciences.

De là vient que quelques personnes appellent ce savoir mal entendu , et notre politesse même , barbarie ; car , disent-elles , n'y a-t-il de barbare que 1 extrême férocité ou une grossière ignorance ? S'il était ainsi , ce reproche ne pourrait toucher notre siècle ; mais si la corruption de l'art , si les conséquences mal tirées des bons principes , si les fausses applications , si l'incertitude des opinions , si l'affectation , si la vanité , si les mœurs frivoles ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance , qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons ?

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Ce n'est pas la pure nature qui est barbare , c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût ; elles témoignent seulement qu'ils manquaient de science. Mais lorsqu'on eut connu les règles de l'architecture , et qu'au lieu de les suivre exactement on voulut enchérir sur leur noblesse , charger d'ornemens superflus les bâtimens , et à force d'art faire disparaître la simplicité , alors ce fut , à mon sens, la preuve du mauvais goût et une véritable barbarie. Suivant ces principes , les dieux et les héros d'Homère , peints naïvement par le poëte d'après les hommes de son siècle , ne font pas que l'Iliade soit un poëme barbare ; car elle est un tableau passionné , sinon de la belle nature , du moins de la nature. Mais un ouvrage véritablement barbare, c'est un poëme oii l'on n'aperçoit que de l'art, oli le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images, oîi les sentimens sont guindés et les ornemens inutiles.

Fatigué quelquefois de l'artifice qui domine dans tous les genres , je me représente ces. tenis fabuleux , oîi l'on suppose que le genre humain ignorait ce fard de nos mœurs. Je ne

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croirais pas aisément que leur simpîicîlé ait été telle que nous la peignons. Les hommes ont aimé l'art dans tous les tems. Leur esprit s'est toujours flatté de perfectionner la nature. C'est la première prétention de la raison et la plus ancienne promesse de la vanité. Toutefois je pardonne aux premiers hommes d'avoir trop attendu de l'art. Ce serait proprement à nous, qui en connaissons par expérience la faiblesse , d'en être moins amoureux ', mais l'esprit humain a trop peu de fonds pour se contenir dans ses propres bornes. Il tâche d'étendre sa sphère et de se donner plus d'essor. La nature a mis elle-même au cœur des hommes ce désir ambitieux de la polir. Nous fardons notre pauvreté j mais nous ne pouvons la couvrir : les moindres occasions font tomber ces couleurs et cette parure étrangère. Nos plaisirs sur -tout nous décèlent. Un sauteur , un bon pantomime attirent tout Paris à leur théâtre. Le peuple de la terre le plus éclairé, oublie son savoir est ses règles à la vue d'un combat de chiens ou des contorsions d'un farceur. La nature , qui n'a pas fait les hommes philosophes , les désavoue ainsi du personnage qu'ils osent jouer. Leur goût ne peut suivre les progrès

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de la raison ; car on peut emprunter des jugemens non des sentimens : de sorte qu'il est rare que les hommes s'élèvent du côté du cœur. Ils apprennent a admirer les grandes choses j mais ils sont toujours idolâtres des petites.

Ainsi , quand quelqu'un vient me dire : croyez -vous que les Anglais, qui ont tant d'esprit, s'accommodassent des tragédies de Shakespear , si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous le paraissent? Je ne suis pas la dupe de cette objection : je sais trop qu'un siècle savant peut aimer de grandes sottises , sur - tout quand elles sont accompagnées de l^eautés sublimes qui servent de prétexte au mauvais goût. Un peuple poli n'en est pas moins peuple.

Si nous pouvions voir à quel point nous sommes engagés dans l'erreur, et combien peut sur nous encore ce que nous nommons préjugé ,ni nous ne serions prévenus du mérite de notre siècle, ni nous n'oserions mépriser d'autres mœurs et d'autres faiblesses. Le reproche le plus souvent renouvelé contre l'ignorance des anciens , est l'extravagance de leurs religions. J'ose dire qu'il n'en est aucun de plus injuste. Il n'y a point de supers-.

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lition qui ne porte avec elle son excuse. Les grands sujets sont pour les hommes \p cliamp des grandes erreurs. Il n'appartenait pas à l'esprit humain d'imaginer sagement une si haute matière que la religion. C'était une assez fière démarche pour la raison d'avoir conçu un pouvoir invisible et hors de l'atteinte des sens. Le premier homme qui s'est fait des dieux avait l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui les ont rejetés.

Qu'on ait donc adopté de grandes fables dans des siècles pleins d'ignorance ; que ce qu'un génie audacieux faisait imaginer aux âmes fortes, le tems, l'espérance, la crainte l'aient enfin persuadé aux autres hommes j qu'ils aient trop respecté des opinions qu'on reçoit de l'autorité de la coutume , du pouvoir de l'exemple et de l'amour des lois , ni cela ne me semble étrange, ni je n'en conclus que ces peuples aient été plus faibles que nous. Ils se sont trompés sur des choses qu'on n'a pas toujours la hardiesse et même les moyens d'examiner. Est-ce à nous de les en réprendre , nous qui prenons le change de tant de manières sur des bagatelles , nous qui même sur les sujets les plus discutés et les plus connus ne saurions d'ordinaire avoir une

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heure de conversation sans nous tromper ou nous contredire ?

Je clierche quelquefois parmi le peuple l'imase de cette ignorance et de ces mœurs sans politesse , que nous méprisons dans les anciens ; j'écoute ces hommes grossiers ; je vois qu'ils s'entretiennent de choses communes; qu'ils n'ont point de principes réfléchis; qu'ils vivent sans science et sans règles. Cependant je ne trouve pas qu'en cet état ils fassent plus de faux raisonnemcns que les gens du monde. Il me semble au contraire qu'à tout prendre, leurs pensées sont plus naturelles, et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de l'affectation.

Ainsi , jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple, qui me représente les premiers tems , je crois que je me serais fort accommodé de vivre à Thèbes , à Memphis et à Babylone. Je me serais passé de nos manufactures, de la poudre à canon , de la boussole et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je ne pense pas que ces peuples privés d'une partie de nos arts et des superfluités de notre

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commerce, aient été par là plus à plaindre, Xénopliou n'a jamais joui de nos délicatesses, et il ne m'en paraît ni moins heureux , ni moins honnête homme, ni moins grand homme. Nous attribuons trop à l'art : ni nos biens , ni nos maux essentiels n'ont reçu leur être de lui. Comme il ne nous a pas donné la santé , la beauté , les grâces , la vigueur d'esprit et de corps, il ne peut non plus nous soustraire aux maladies , aux guerres, au vice , à la mort. Serait -il plus parfait que la nature dont il tient ses règles? L'effet vaut-il mieux que la cause ? La nature , qui est l'inventrice et la législatrice de tous les arts, aurait-elle attendu des arts sa maturité et sa gloire?

Je ne produirai point ici le témoignage de tant d'historiens qui vantent les mœurs des sauvages, leur simplicité , leur sagesse, leur bonheur et leur innocence. Les histoires des peuples barbares me sont également suspectes dans leurs reproches et dans leurs éloges , et je ne veux rien établir sur des fondemens si ruineux. Mais à ne consulter que la seule raison , est - il probable que la condition des hommes ait été si différente que nous le croyons, selon les divers usages et les divers tems ? Quel si prodigieux changement ont

apporté les arls à la vie humaine ? Qu'a produit, par exemple, l'art de se vêtir? A-t-il rendu les hommes plus ou moins robustes, plus ou moins sains , plus ou moins beaux , plus ou moins chastes? Les a-t-il dérobés ou rendus plus sensibles à la rigueur des saisons ? Nus , ils ne souffriraient pas faute d'habits ; habillés , ils ne souffrent point de n'être pas nus. Ne pourrait-on pas dire à-peu-près la même chose de tous les arts ? Ils ne sont ni si pernicieux , ni si utiles que nous voulons croire. Ils exercent l'activité de la nature , qu'on ne peut empêcher ni ralentir 5 ils réparent par quelques biens les maux qu'ils causent : cela ne se peut contester. Mais remédient-ils aux grands vices des choses humaines ? Que peut notre imagination pour nous soustraire à nos sujétions naturelles ? Pour nous dérober au joug des hommes , nous sommes forcés de subir celui des lois. Pour résister aux passions, il nous faut fléchir sous la raison , maîtresse encore plus tjrannique j en sorte que notre plus grande indépendance est une servitude volontaire. Tout ce que nous imaginons pour obvier à nos maux, ne fait quelquefois que les aggraver. Les lois n'ont été établies que pour prévenir les

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guerres, et toutes les guerres naissent des lois. Les contrats pulDlics et particuliers sont le fondement de tous les procès de citoyeu à citoyen , et de peuple à peuple. 11 est vrai que les guerres sont moins cruelles lorsqu'elles se font selon les lois ; mais aussi sont-elles plus longues. Les procès des particuliers durent quelquefois davantage que les querelles des nations. Ainsi tout ce que les hommes ont pu gagner en voulant éteindre les guerres , a été de changer ou les prétextes, ou la manière de la faire. N'en est-il pas de même de la médecine ? Les remèdes ne sont-ils pas souvent pires que les maux ? Qu'on examine toutes les inventions des hommes , on verra qu'ils n'ont réussi qu'aux petites choses. La nature s'est réservé le secret des grandes , et ne souffre pas que ses lois soient anéanties par les nôtres.

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