‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, SuaroChapitre 11 sur 34 · SUR LES MŒURS DU SIÈCLE · texte numérisé non relu

SUR LES MŒURS DU SIÈCLE

CiE qu'il y a de plus difficile lorsqu'on écrit contre les mœurs , c'est de bien convaincre les hommes de la vérité de leurs déréglemens^ Comme ils n'ont jamais manqué de censeurs à cet égard , ils sont persuadés que les désordres qu'on attaque ont été de tout tems les mêmes 5 que ce sont des vices attachés a la nature, et par cette raison inévitables ; des vices, s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocens.

On se moque d'un homme qui ose accuser des abus qu'on croit si anciens. Rarement les gens de bien même lui sont favorables ; et ceux qui sont nés modérés blâment jusqu'à la véhémence qu'on emploie contre les méchans. Renfermés dans un petit cercle d'amis vertueux , ils ne peuvent se persuader les emportemens dont on parle , ni comprendre îa vraie misère et l'abaissement de leur siècle.

Contens de n'avoir pas à redouter pendant la guerre les violences de l'ennemi, lorsque tant d'autres peuples sont la proie de ce fléau ; charmés du bel ordre qui règne dans tous les états, ils regrettent peu les vertus qui nous ont acquis ce bonheur, tant de grands personnages qui ont disparu , les arts qui dégénèrent et qui s'avilissent. Si on leur parle même de la gloire que nous négligeons , plus froids encore là-dessus que sur le reste , ils traitent toujours de chimère ce qui s'éloigne de leur caractère ou de leur tems.

Mon dessein n'est pas de dissimuler les avantages de ce siècle , ni de le peindre plus méchant qu'il est. J'avoue que nous ne portons pas le vice à ces extrémités furieuses que l'histoire nous fait connaître. Nous n'avons pas la force malheureuse qu'on dit que ces excès demandent , trop faibles pour passer la médiocrité , même dans le crime. Mais je dis que les vices bas, ceux qui témoignent le plus de faiblesse et méritent le plus de mépris , n'ont jamais été si osés , si multipliés , si puissans.

On ne saurait parler ouvertement de ces opprobres j on ne peut les découvrir tous. Que ce silence même les fasse connaître.

DE VAUVENARGUES. igt

Quand les maladies sont au point qu'on est obligé de s'en taire et de les cacher au malade , alors il y a peu d'espérance et le mal doit être bien grand. Tel est notre état. Les écrivains, qui semblent plus particulièrement chargés de nous reprendre , désespérant de guérir nos erreurs , ou corrompus peut-être par notre commerce et gâtés par nos préjugés, ces écrivains, dis-je, flattent le vice qu'ils pourraient confondre j couvrent le mensonge de fleurs ; s'attachent à orner l'esprit du monde , si vain dans son fonds. Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne compagnie , à persuader qu'ils la connaissent, qu'eux-mêmes en ont l'agrément , ils rendent leurs écrits aussi frivoles que les hommes pour qui ils travaillent.

On ne trouvera pas ici cette basse condescendance. Mon objet n'est pas de flatter les vices qui sont en crédit. Je ne crains ni la raillerie de ceux qui n'ont d'esprit que pour tourner en ridicule la raison , ni le goût dépravé des hommes qui n'estiment rien de solide. Je dis , sans détour et sans art , ce que je crois vrai et utile. J'espère que la sincérité de mes écrits leur ouvrira le cœur des jeunes gens j et puisque les ouvrages les

plus ridicules trouvent des lecteurs qu'ils corrompent parce qu'ils sont proportionnés à leur esprit , il serait étrange qu'un discours fait pour inspirer la vertu ne l'encourageât pas , au moins dans quelques hommes qui ne la conçoivent pas eux-mêmes avec plus de force. Il ne faut pas avoir beaucoup de connaissance de riiistoire , pour savoir que la barbarie et l'ignorance ont été le partage le plus ordinaire du genre humain. Dans cette longue suite de générations qui nous précèdent , oa compte peu de siècles éclairés, et peut-être encore moins de vertueux. Mais cela même prouve que les mœurs n'ont pas toujours été. les mêmes, comme on l'insinue. INi les allemands n'ont la férocité des germains leurs ancêtres, ni les italiens le mérite des anciens romains , ni les français d'aujourd'hui ne sont tels que sous Louis XIV, quoique nous touchions à son règne. On répond que nous n'avons fait que changer de vices. Quand cela serait, dira-l-on que les mœurs des italiens soient aussi estimables que celles des anciens romains , qui leur avaient soumis toute la terre ? et l'avilissement des grecs , esclaves d'un peuple barbare , sera-t-il égalé à la gloire , aux lalens , à la politesse de l'an-i

clenne Athènes ? S'il y a des vices qui rendent les peuples plus heureux , plus estimés , et plus craints , ne méritent - ils pas qu'on les préfère à tous les autres ? Que sera-ce si ces prétendus vices , qui soutiennent les empires et les font fleurir , sont de véritables vertus ? Je n'outrerai rien , si je puis. Les hommes n'ont jamais échappé à la misère de leur condition. Composés de mauvaises et de bonnes qualités, ils portent toujours dans leur fonds les semences du bien et du mal. Qui fait donc prévaloir les unes sur les autres? Qui fait que le vice l'emporte ou la vertu ? l'opinion. Nos passions , en partie mauvaises , en partie trèsbonnes , nous tiendraient peut-être en suspens, si l'opinion, en se rangeant d'un côté, ne faisait pencher la balance. Ainsi dès qu'on pourra nous persuader que c'est une duperie d'être bon ou juste , dès-lors il est à craindre que le vice, devenu plus fort, n'achevé d'étouffer les sentimens qui nous sollicitent au bien : et voilà l'état oii nous sommes. Nous ne sommes pas nés si faibles et si frivoles qu'on nous le reproche 5 mais l'opinion nous a fait tels. On ne sera donc pas surpris si j'emploie beaucoup de raisonnemens dans ce discours : car , puisque notre plus grand mal est II. 1 3

dans l'esprit, il faut bien commencer par le

guérir.

Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les choses , objectent le progrès des scieii€€s , et l'esprit de raisonnement répandu dans tous les états , la politesse , la délicatesse , la subtilité de ce siècle , comme des fails qui contrarient et qui détruisent ce que j'établis.

Je réponds à l'égard des sciences : comme elles sont encore fort imparfaites, si l'on en croit les maîtres , leur progrès ne peut nous surprendre j quoiqu'il n'y ait peut-être plus d'hommes en Europe comme Descartes et ÎVewton , cela n'empêche pas que l'édifice ne s'élève sur des fondemens déjà posés. Mais qui peut ignorer que les sciences et la morale n'ont aucun rapport parmi nous ?

Et quant à la délicatesse et à la politesse que nous croyons porter si loin , j'ose dire que nous avons changé en artifices cette imitation de la belle nature qui en était l'objet. Nous abusons de même du raisonnement. En subtilisant sans justesse, nous nous écartons plus peut-être de la vérité par le savoir , que l'on n'a jamais fait par l'ignorance.

En uii mot je me borjje à dire que la corruption des principes est cause de celle des

DE VAUVENARGUES. igS mœurs. Pour juger de ce qne j'avance, il suffit de connaître les maximes qui régnent aujourd'hui dans le grand monde , et qui , de là se répandant jusque dans le peuple, infectent également toutes les conditions ; ces maximes qui nous présentant toutes choses comme incertaines , nous laissent les maîtres absolus de nos actions ; ces maximes qui anéantissant le mérite de la vertu, et n'admettant parmi les hommes que des apparences , égalent le bien et le mal; ces maximes qui avilissant la gloire comme la plus insensée des vanités , justifient l'intérêt et la bassesse , et une brutale indolence.

Des principes si corrompus entraînent infailliblement la ruine des plus grands empires. Car , si l'on y fait attention , qui peut rendre un peuple puissant , si ce n'est l'amour de la gloire ? Qui peut le rendre heureux et redoutable , sinon la vertu ? l'esprit , l'intérêt , la finesse , n'ont jamais tenu lieu de ces nobles motifs. Quel peuple plus ingénieux et plus raffiné que les grecs dans l'esclavage, et quel autre plus malheureux ? Quel peuple plus raisonneur et en un sens plus éclairé que les romains ? et dans la décadence de l'empire , quel autre plus avili ?

îgô OEUVRES

Ce n'est donc ni par l'intérêt, ni par la licence des opinions ou l'esprit de raisonnement , que les états fleurissent et se maintiennent , mais par les qualités mêmes que nous méprisons , par l'estime de la vertu et de la gloire. Ne serait - il pas bien étrange qu'un peuple frivole, bassement partagé entre l'intérêt et les plaisirs , fût capable de grandes choses ? Et si ce même peuple méprisait la gloire , s'en rendrait-il digne ?

Qu'il me soit permis d'appliquer ces réflexions. On ne saurait nier que la paresse , l'intérêt , la dissipation , ne soient ce qui domine parmi nous : et à l'égard des opinions qui favorisent ces penchans honteux , je m'en rapporte à ceux qui connaissent le monde et qui ont de la bonne-foi : qu'ils disent si c'est faussement que je les attribue à notre siècle. En vérité il est difficile de le justifier à cet égard. Jamais le mépris de la gloire et la bassesse ne se sont produits avec tant d'audace. Jusqu'à ceux qui se piquent de bien danser, et qui attachent ainsi l'honneur aux choses les moins honorables , traitent toutes les grandes de folie j et persuadés que l'amour de la gloire est au-dessus d'eux , ils sont le jouet ridicule de leur vanité.

Mais faut - il s'étonner qu'on dégrade la gloire , si on nie jusqu'à la vertu ? Il n'est guère possible de rendre raison d'une erreur aussi insensée ; j'avoue que j'ai peine à comprendre sur quoi elle a pu se fonder.

DISCOURSr

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