‹ Œuvres complètes; précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages et accompagnées des notes de Voltaire, Morellet, Fortia, SuaroChapitre 3 sur 34 · II. Jl · texte numérisé non relu

II. Jl

èo OE U V R E s ^

Nous courons quelquefois les hommes qui nous ont imposé par leurs dehors , comme de jeunes gens qui suivent amoureusement im masque, le prenant pour la pins belle femme du monde , et qui le harcèlent jusqu'à ce qu'ils l'obligent de se découvrir , el de leur faire voir qu'il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir.

Le sot s'assoupit et fait la sieste en bonne compagnie , comme un homme que la curiosité a tiré de son élément, et qui ne peut ni respirer ni vivre dans un air subtJ.

Le sot est comme le peuple , qui se croit riche de peu.

Lorsqu'on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit, on en diminue d'ordinaire la réputation.

Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par les agrémens , flattés de

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remplir l'intervalle de ces deux extrêmes , et d'embrasser toute la sphère de l'esprit humain. Le puhlic , au lieu d'applaudir à l'universalité de leurs talens, a cru qu'ils étaient incapables de se soutenir dans l'héroïque ; et on n'ose les égaler à ces grands hommes qui , s'étant renfermés dans un seul et beau caractère, paraissent avoir dédaigné de dire tout ce qu'ils ont tû , et abandonné aux génies subalternes les talens médiocres.

Ce qui paraît aux uns étendue d'esprit n'est , aux yeux des autres , que mémoire et légèreté.

Il est aisé de critiquer un auteur 5 mais il est difficile de l'apprécier.

Je n'ôte rien à l'illustre Racine, le plus sa^e et le plus élégant des poètes, pour n'avoir pas traité beaucoup de choses qu'il eût embellies, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit. Mais je me sens forcé de respecter un

génie hardi et fécond , élevé , pénétrant, facile , infatigable j aussi ingénieux et aussi aimable dans les ouvrages de pur agrément , que vrai et patliéiique dans les autres: d'une vaste imagination, qui a embrassé et pénétré rapidement toute l'économie des clioses humaines; à qui ni les sciences abstraites, ni les arts , ni la politique, ni les mœurs des peuples, ni leurs opinions, ni leurs histoires , ni leur langue même n'ont pu échapper; illustre, en sortant de l'enfance, par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et bientôt après par les charmes et par le caractère original et plein de raison de sa prose; philosophe et peintre sublime , qui a semé avec éclat, dans ses é,crits, tout ce qu'il y a de grand dans l'esprit des hommes; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et enrichi le théâtre de nouvelles grâces; savant à imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque nation par l'exti ême étendue de son génie , mais n'imitant rien d'ordinaire qu'il ne l'embellisse; éclatant jusque dans hs fautes qu'un a cru remarquer dans ses écrits , et lel que, malgré leurs dé auts et mali^ré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles

ses amis et ses ennemis , et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse, la répulalion de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes.

Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice , il faut tout lire.

II ne faut point juger des hommes par ce qu'ils ignorent , mais par ce qu'ils savent et par la manière dont ils le savent.

On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu^i's ne puissent -Uleindre. C'est faire trop d^honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irrégn] ers n'aient pas droit de lui plaire, sur-tout i ces ouvrages peignent les passions. Il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette, et pour îeus cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité qui manque aux auteurs, ne se trouve point dans nos propres conceptions. Le caractère naturel de

l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion. 11 s'en faut de beaucoup que noire goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit.

Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances que d'en bien posséder un petit nombre,

Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les esprits plus justes, tous les pas que l'on pourra faire dans la vérité n'empêcheront pas les hommes de raisonner faux j et plus on voudra les pousser au-delà des notions communes , plus on les mettra en péril de se tromper.

Il n'arrive jamais que la littérature et l'esprit de raisonnement deviennent le partage de toute une nation , qu'on ne voie aussitôt, dans la philosophie et dans les beaux arts, ce qu'on remarque dans les gouvernemens populaires , oii il n'y a point de puérilités et de

fantaisies qui ne se produisent et ne trouvent des partisans.

L'erreur ajoutée à la vérité ne l'augmente point. Ce n'est pas étendre la carrière des arts que d'admettre de mauvais genres; c'est gâter le goût ; c'est corrompre le jugement des hommes , qui se laisse aisément séduire par les nouveautés, et qui, mêlant ensuite le vrai et le faux , se détourne bientôt dans ses productions , de l'imitation de la nature , et s'appauvrit ainsi en peu de lems par la vaine ambition d'imaginer et de s'écarter des anciens modèles.

Ce que nous appelons une pensée brillante n'est ordinairement qu'une expression captieuse , qui , à l'aide d'un peu de vérité , nous impose une erreur qui nous étonne.

Qui a le plus , a , dit-on , le moins^: cela est faux. Le roi d'Espagne , tout puissant qu'il est, ne peut rien a Lucques. Les bornes dô nos talens sont encore plus inébranlables que celles des empires; et on usurperait plutôt toute la terre que la moiudre vertu.

La plupart des grands personnages ont élé les hommes de leur siècle les plus éloquens. Les auteurs des plus beaux systèmes , les chefs de partis et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les tems le plus d'empire sur l'esprit des peuples, n'ont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à l'éloquence vive et naturelle de leur ame. H ne paraît pas qu'ils aient cultivé îa poésie avec le même bonheur. C'est que la poésie ne permet guère que l'on se partage , et qu'un art si sublime et si pénible se peut rarement allier avec l'embarras des affaires, et les occupations tumultueuses de la vie: au lieu que l'éloquence se mêle par - tout , et qu'elle doit la plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiation et de manège , qui forme les hommes d'état et les politiques, etc.

C'est une erreur dans les grands de croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu'on leur ôle ce qu'ils se sont en quelque sorte approprié par l'espérance. On ne les trompe pas long-tcnis sur

leurs intérêts , et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes. C'est par celte raison qu'il est si rare que la fourberie réussisse ; il faut de la sincérité et de la droiture , même pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général , étaient fidèles aux particuliers. Ijcur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connait bien les hommes , et qu'on veut les faire servir à ses desseins , on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses. Ainsi les grands orateurs , s'il m'est permis de joindre ces deux choses , ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures , par une dissimulation continuelle , et par un langage purement ingénieux. S'ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal , ce n'est qu'à force de sincérité et de vérités de détail; car le mensonge «st faible par lui-même : il faut qu'il se cache avec soin j et s'il arrive qu'on persuade quelque chose par des discours captieux , ce n'est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d'eu conclure que ce soit en cela que consiste l'éloquence. Jugeons au contraire par ce pouvoir des simples apparences de la vérité , com-

Lien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à notre art.

Un menteur est un homme qui ne sait pas tromper ; un flatteur, celui qui ne trompe ordinairement que les sots. Celui qui sait se servir avec adresse de la vérité , et qui en connaît l'éloquence , peut seul se piquer d'clre habile.

Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres. Qui a plus d'imagination que Bossuet , Montaigne , Descaries , Pascal » tous grands philosophes ? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine , Boileau , La Fontaine , Molière , tous poètes pleins de génie ?

Descartes a pu se tromper dans quelquesuns de ses principes , et ne se point tromper dans ses conséquences , sinon rarement. On aurait donc tort , ce me semble , de conclure de ses erreurs que l'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse. La grande vanité de ceux qui n'ima-

taillent pas, est de se croire seuls judicieux. Us ne font pas atlenlioii que les erreurs de Descartes , génie créateur , ont été celles de trois ou quatre mille philosophes , tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreur en leur privé nom , parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant j mais ils sont toujours entraînés sans le savoir par l'errear d'autrui ; et lorsqu'ils se I rompent d'eux-mêmes , ce qui peut arriver souvent , c'est dans des détails et des conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses , ni assez importantes pour faire du bruit.

Ceux qui sont nés éloquens parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses , que la plupart des hommes n'imaginent pas qu'ils en parlent avec profondeur. Les esprits pesans , les sophistes ne reconnaissent pas la philosophie , lorsque l'éloquence la rend populaire , et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Us traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec ieile la preuve des grandes pensées. Us veur-

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lent des définitions, des discussions, des détails et lies argumens. Si Locke eût r; ndu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits , ils n'auraient osé le compter parmi les philosophes de son siècle.

C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'aijaisser les autres. S'ils ont la finesse , ils décrient la force ; s'ils sont géomètres ou pliysiciens , ils écrivent contre la poésie et l'éloquence ; et les gens du monde qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent , se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi , quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode , ce sont des métaphysiciens ou des ,'ilgébrisles qui font la réputation des poêles et des musiciens ; ou tout au contraire : l'esprit dominant assujétit les autres à son tribunal , et la plupart du tems à ses erreurs.

Qui peut se vanter de jnger , ou d'inventer , ou d'entendre à toutes les heures du

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jour ? Les hommes n'ont qu'une petite portion d'esprit , de goût, de talent, de vertu , de gaî'é , de santé , de force , etc. ; et ce peu qu'ils ont en partage , ils ne le possèdent point à leur volonté ni dans le besoin , ni dans tous les âges.

C'est une maxime inventée par l'envie , et trop légèrement adoptée par les philosophes , qu'il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis au contraire que c'est pendant leur vie qu'il faut les louer lorsqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie , animés contre leur vertu ou leuis talens , s'efforcent de les dégrader , qu'il faut oser leur rendre lésnoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder , et non les louanges sincères.

L'envie ne saurait se cacher. Elle accuse et juge sans preuves ; elle grossit les défauts j elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes. Son langage est rempli de fiel, d'exagération et d'injure. Elle s'achnrue ,avec opiniâtreté et avec fureur contre le

mérite éclatant. Elle est aveugle , emportée , insensée, brutale.

Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force , si on veut élever leur génie. Ceux qui , par leurs discours ou leurs écrits , ne s'attachent qu'à relever les ridicules et les faiblesses d'' l'iiumanilé , sans distinction ni égards, éclairent bien moins la raison et les jugemens du public qu'ils ne dépravent ses inclinations.

Je n'admire point un sophiste qui réclame contre la gloire et contre l'esprit des grands hommes. En ouvrant mes veux sur le faible des plus beaux génies , il m'apprend à l'apprécier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier que je raie du tableau des hommes illustres.

Nous avons grand tort de penser que quelqjie défaut que ce soit puisse exclure toute vertu , ou de regarder l'alliance du bien et du mal comme un monstre et comme une

énigme. C'est faute de pénétration que nous concilions si peu de choses.

Les faux philosophes s'efforcent d'attirer l'attention des hommes , en faisant remarquer dans notre esprit des contrariétés et des difficultés qu'ils forment eux-mêmes ; comme d'autres amusent les enfans par des tours de cartes qui confondent leur jugement , quoique naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses pour avoir le mérite de les dénouer^ sont des charlatans de morale.

Il n'y a point de contradictions dans la nature.

Est-il contre la raison ou la justice de s'aimer soi-même ? Et pourquoi voulons-nous que l'amour-propre soit toujours un vice ?

S'il y a un amour de nous-même naturellement officieux et compatissant , et un autre amour -propre sans humanité , sans équité,

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sans bornes , sans raison , faut - il les confondre ?

Quand il serait vrai que les hommes ne seraient vertueux que par par raison , que s'ensuivrait-il ? Pourquoi , si on nous loue avec justice de nos sentimens , ne nous louerait-on pas encore de notre raison ? Est-elle moins nôtre que la volonté ?

On suppose que ceux qui servent la vertu par réflexion , la trahiraient pour le vice utile. Oui , si le vice pouvait être tel aux yeux d'uu esprit raisonnable.

Il y a des semences de bonté et de justice dans le cœur de l'homme , si l'intérêt propre y domine. J'ose dire que cela est non-seulement selon la nature , mais aussi selon la justice , pourvu que personne ne souflVe de cet amour-propre , ou que la société y perde moins qu'elle n'y gagne.

Celui qui recherche la gloire par la vertu lae demande que ce qu'il mérite.

J'ai toujours trouve ridicule que les pîiî-» losopbes aient fait une vertu incompatible avec la nalure de l'homme , et qu'après l'avoir ainsi feinte , ils aient prononcé froidement qu'il n'y avait aucune vertu. Qu'ils parlent du fantôme de leur imagination , ils peuvent à leur gré l'abandonner ou le détruire , puisqu'ils l'ont créé j mais la véritable vertu , celle qu'ils ne veulent pas nommer de ce nom parce qu'elle n'est pas conforme à leurs définitions , celle qui est l'ouvrage de la nature , non le leur , et qui consiste principalement dans la bonté et la vigueur de l'ame , celle-ci n'est point dépendante de leur fantaisie, et subsistera à jamais avec des ca* vactères ineffaçables.

Le corps a ses grâces , l'esprit ses talens; Le cœur n'aurait-il que des vices ? Et l'homme capable de raison serait-il incapable de vertu ?,

Nous sommes susceptibles d'amitié , de justice , d'humanité, de compassion et de raison* O mes amis ! qu'est-ce donc que la vertu ? 11. 5

Si l'illustre auteur des Maximes eût été tel qu'il a tàclié de peindre tous les liommes , mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes ?

5oo.

Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides et que leurs auteurs ne sont pas sincères, c'est que , faibles échos les uns des autres , ils n'oseraient produire leurs propres maximes et leurs secrets sentimens. Ainsi , non -seulement dans la morale , mais en quelque sujet que ce puisse être , presque tous les hommes passent leur vie à dire et à écrire ce qu'ils ne pensent point ; et ceux qui conservent encore quelque amour de la vérité , excitent contr'eux la colère et les préventions du public.

Il n'y a guères d'esprits qui soient capables d'embrasser à-la-fois toutes les faces de chaque sujet ; et c'est-là , à ce qu'il me semble , la source la plus ordinaire des erreurs des hommes. Pendant que la plus grande partie d'une nation languit dans la pauvreté ,

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l'opprobre et le travail , l'autre qui abonde en honneurs , en commodités , en plaisirs , ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique, qui fait fleurir les arts et le commerce et rend les états redoutables.

Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très - assurément les moins parfaits. Les lois, qui sont la plus belle invention de la raison , n'ont pu assurer le repos des peuples sans diminuer leur liberté.

Quelle est quelquefois la faiblesse et l'inconséquence des hommes ! Nous nous étonnons de la grossièreté de nos pères, qui règne cependant encore dans le peuple , la plus nombreuse partie de la nation ; et nous méprisons en même lems les belles-lettres et la culture de l'esprit , le seul avantage qui nous distingue du peuple et de nos ancêtres.

Le plaisir et l'ostentation l'emportent dans le cœur des grands sur l'intérêt. Nos passions se règlent ordinairement sur nos besoins.

Le peuple et les grands n'ont ni les mêmes vertus ni les mêmes vices.

C'est à notre cœur à régler le rang de nosiulcrêts, et à noire raison de les conduire.

La médiocrité d'esprit et la paresse font plus de philosophes que la réflexion,

Nul n'est ambitieux par raison , ni vicie uic par défaut d'esprit.

Tous les hommes sont clairvoyans sur leurs intérêts ; et il n'arrive guères qu'on les en détache par la ruse. On a admiré dans les négociations la supériorité delà maison d'Autriche , mais pendant l'énorme puissance de cette famille , non après. Les traités ies mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort.

Le commerce est l'école de la tromperie.

DE VAUVENARGUES. % 5ll.

A voir comme en usent les hommes , on serait porté quelquefois à penser que la vie liumaine et ks affaires du monde sont un jeu sérieux , eût toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d'autrui à nos périls et fortunes , et oii l'heureux dépouille en tout honneur le plus malheureux ou le moins habile.

C'est un grand spectacle de considérer les tommes méditant en secret de s'entre-nuire , et forcés néanmoins de s'entr'aider contre leur inclination et leur dessein.

Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que ;qous projetons.

Nos actions ne sont ni si bonnes , ni si vicieuses que nos volontés.

Dès que l'on peut faire du bien , on est à même de faire des ^i^^^^* ï^^ seul homme

en nniuse alors une infinité d'autres , tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi il exi coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs; mais il est mal aisé à des misérables d'imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres , les avertit de se défier de lui ; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne.

L'indifférence oii nous sommes pour la vé^nté dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre nos passions , quoi qu'il en puisse être : et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions. Peu m'importe, disent les hommes , de savoir oii est la vérité , sachant oii est le plaisir.

Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition dé leurs ancêtres que de leur raison.

La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre courage que de nos lumières. Tous ceux qui se moquent des au-

gures n'ont pas toujours plus d'esprit que ceux qui y croient.

Il est aisé de tromper les plus habiles , en leur proposant des choses qui passent leur esprit, et qui intéressent leur cœur.

11 n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes.

Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité, s'il considère qu'encore aujourd'hui, dans le plus philosophe de tous les siècles, bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient se trouver à une table de treize couverts.

L'intrépidité d'un homme incrédule , mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble,s'il raisonne ainsi : jeme suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts , et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or je n'ai plus le tems ni la force de l'approfondir, et je meurs

«f-j OE U V R E S

La foi est la consolation des misérables y el la terreur des heureux.

La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs , ni nous consoler dot ses peines.

Ceux qui combattent les préjugés du peuple^ croient n'être pas peuple. Un homme qni avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés, se regardait peut-être comme un philosophe^

Lorsqu'on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées, et qu'on ne s'attache à aucune , il semble qu'on s'élève en quelque sorte au-dessus de tous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres, qu'ils choisissent une opinion , ou qu'ils établissent d'eux - mêmes quelque chose j vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d'esprits froids , qui n'étant pas capables par eux-

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îYiêmes d'inventer, s'en consolent en rejetant toutes les inventions d'autrui , et qui méprisant au-dehors beaucoup de choses croient se faire estimer^

Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vicieux? je les crois sans peine. L'ambition, la gloire, l'amour, en un mot toutes les passions des premiers âges ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois 5 c'est parce qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard, qui conserve tous les désirs de la jeunesse , mais qui en est honteux et s'en cache , soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses , soit parce qu'il veut le paraître.

Les hommes dissimulent par faiblesse et par la crainte d'être méprisés , leurs plus chères , leurs plus constantes, et quelquefois leiu's plus vertueuses inclinations.

L'art de plaire est Fart de tromper.

Nous sommes trop inattentifs ou trop occupés de nous-mêmes pour nous approfondir les uns les autres. Quiconque a vu des masques dans un bal , danser amicalement ensemble , et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d'après , et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde.

DE l'art et du GOUT d' ECRIRE.

Les premiers écrivains travaillaient sans modèle, et n'empruntaient rien que d'euxmêmes; ce qui fait qu'ils sont inégaux , et mêlés de mille endroits faibles , avec un génie tout divin. Ceux qui ont réussi après eux ont puisé dans leurs inventions, et par-là sont plus soutenus; nul ne trouve tout dans son propre fonds.

Qui saura penser de lui-même et former de nobles idées, qu'il prenne, s'il peut, la manière et le tour élevé des maîtres. Toutes les richesses de l'expression appartiennent de

DE VAUVEN ARGUES. 7^ droit à ceux qui savent les mettre à leur place.

Il ne faut pas craindre non plus de redire une vérité ancienne, lorsqu'on peut la rendre plus sensible par un meilleur tour , ou la joindre à une autre vérité qui l'éclaircisse , et former un corps de raison. C'est le propre des inventeurs de saisir le rapport des choses , et de savoir les rassembler 5 et les découvertes anciennes sont moins à leurs premiers auteurs qu'à ceux qui les rendent utiles.

On fait un ridicule à un homme du monde du talent et du goût d'écrire. Je demande aux gens raisonnables : que font ceux qui n'écrivent pas ?

On ne peut avoir l'ame grande ou l'esprit un peu pénétrant , sans quelque passion pour les lettres. Les arts sont consacrés à peindre les traifs de la belle nature ; les sciences à la vérité. Les arts ou les sciences embrassent tout ce qu'il y a, dans les objets de la pensée , de noble ou d'utile j de sorte qu'il ne

reste a cenx qui les rejettent , que ce qui est indigne d'être peint ou enseigné.

Youlez-vons démèlerj rassembler vos ide'èsv ïes mettre sous un même point de vue , et les réduire en principes ?]elez-îcs d'abord sur le papier. Quand vous n'auriez rien à gagner pas cet usage du côté de la réflexion , ce qui est faux manifestement, que n'acquerriez - vous pas du côté de l'expressiou ? Laissez dire à ceux qui regardent cette étude comme audessous d'eux. Qui peut croire avoir plus d'esprit, un génie plus grand et plus noble que le cardinal de Richelieu ? Qui a été chai*gé de plus d'affaires et de plus importantes? Cependant nous avons des Co?itroveî^ses de ce grand ministre , et un Testament politique : on sait même qu'il n'a pas dédaigné la poésie. Un esprit si ambitieux ne pouvait mépriser la gloire la plus empruntée et la plus à nous, qu'on connaisse. Il n'est pas besoin de citer, après un si grand nom , d'autres exemples 5 le duc de la Rochefoucault , l'homme de son siècle le plus poli et le plus capable d'intrigues, auteur du livre des Maximes ; le fameux cardinal de Retz j le cardinal d'Ossat ,

Je clievslier Guillaume Temple , et une infinité d'aulroi qni sont aussi connus pav leurs écrits que par leurs actions immortelles. Si nous ne sommes pas à même d'exécuter de si grandes choses que ces hommes illustres, qu'il paraissedu moins par l'expression de nos pensées et par ce qui dépend de nous , que nous n'étions pas incapables de les concevoir.

Sur la vérité et l'éloquence.

Deux études sont importantes : l'éloquence et la vérité ; la vérité , pour donner un fondement solide à l'éloquence et bien disposer ïîotre vie j" l'éloquence , pour diriger la conduite des autres hommes et défendre la vérité.

La plupart des grandes affaires se traitent par écrit. Il ne suffit donc pas de savoir parler î tous les intérêts subalternes, les engagemenS) les plaisirs , les devoirs de la vie civile , demandent qu'on sache parler j c'est donc peu de savoir écrire. Nous aurions besoin tous les jours d'unir l'une et l'autre éloquence ; mais nulle ne peut s'acquérir, si d'abord on ne

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sait penser; et on ne sait guère penser si Ton n'a des principes fixes et paisé.-' dans la vérité. Tout confirme notre maxime : l'étude du vrai la première , l'éloquence après.

C'est un mauvais parti pour une femme , que d'être coquette. Il est rare que celles de ce caractère allument de grandes passions, et ce n'est pas à cause qu'elles sont légères, comme on croit communément, mais parce que personne ne veut être dupe. La vertu nous fait mépriser la fausseté, et l'amour-propre nous la fait haïr.

Pensées diverses.

Est-ce force dans les hommes d'avoir des passions , ou insuffisance et faiblesse ? Est-ce grandeur d'être exempt de passion, ou médiocrité de génie ? Ou tout est-il mêlé de faiblesse et de force , de grandeur et de petitesse ?

Qui est plus nécessaire au maintien d'une société d'hommes faibles , et que leur faiblesse

DE VAUVENARGUES. 79 a unis, la douceur ou l'austérité? il faut employer l'une et l'autre. Que la loi soit sévère, et les hommes indulgens.

La sévérité dans les lois est humanité pour les peuples. Dans les hommes, elle fsi la marque d'un génie étroit et cruel ; il n'y a que la nécessité qui puisse la rendre innocente.

Les faibles veulent quelquefois qu'on les croie méchans j mais les niéchans veulent passer pour bons.

Le projet de rapprocher les conditions a toujours été un beau songe -, la loi ne saurait égaler les hommes malgré la nature.

S'il n'y avait de domination légitime que celle qui s'exerce avec justice , nous ne devrions rien aux mauvais rois.

Comptez rarement sur l'estime et sur la,

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confiance d'un homme qui etitre flnns tous vos intérêts, sil ne vous parie aussitôt des siens,

Nous haïssons les dévofs qui font professîoa de mépriser tout ce dont nous nous piquons , et se piquent souvent eux-mêmes de choses encore plus méprisables.

Nous nous formons, sans y penser, une idée de notre figure , sur l'idée que nous avons de notre esprit, ou sur le sentiment qui nous domine j et c'est pour cela qu'un fat se croit toujours si bien fait.

C'est par la conviction manifeste de notre incapacité que le hasard dispose si universellement et si absolument de tout. Il n'y à rien de plus rare dans le monde que les grands talens et que le mérite des emplois : la fortune est plus partiale qu'elle n'est injuste.

Les hommes Gont si sensibles à la flatterie que lors même qu'ils pensent que c'est flatterie , ils ne laissent pas d'en être les dupes.

DE VAUVENARGUES. Bi

Nous découvrons en nous-mêmes ce que îes autres nous cachent, et nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons nous -mêmes 5 il faut donc allier ces deux études.

Le mystère dont on enveloppe ses desseins, marque quelquefois plus de faiblesse que l'indiscréliou , et souvent nous fait plus de tort.

Ceux qui font des métiers infâmes, comme ies voleurs, les femmes perdues, s'honorent de leurs crimes , et regardent les honnêtes gens comme des dupes. La plupart des hommes , dans le fond du cœur, méprisent la vertu , peu la gloire.

La Fontaine était persuadé , comme il le dit, que l'apologue était un art divin. Jamais peutêtre de véritablement grands hommes ne se sont amusés à tourner des fables.

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