II
Une mauvaise préface alonge considérablement un mauvais iivre 5 mais ce qui est Lien pensé est bien pensé , et ce qui est bien éci'it est bien écrit.
Ce sont les ouvrages médiocres qu'il faut abréger. Je n'ai jamais vu de préface ennuyeuse à la tête d'un bon livre.
Toute bauteur affectée est puérile ; si elle se fonde sur des titres supposés, elle est ridicule 3 et si ces litres sont frivoles, elle est basse : le caractère de la vraie hauteur est d'être toujours à sa place.
Nous n'attendons pas d'un malade qu'il ail l'enjouement de la santé et la même force de corps 5 s'il conserve même sa raison jusqu'à ,îa fin, nous nous en étonnons: et s'il fait paraître quelque fermelé, nous disons qu'il y a de l'affectation dans cette mort, tant cela est rare et difficile. Cependant s'il arrive qu'un autre homme démente en mourant, ou la
DE VAUVENARGUES. 85 fermeté , ou les principes qu'il a professés pendant sa vie ; si dans l'état du monde le plus faible, il donne quelque marque de faiblesse ô aveugle malice de l'esprit hu*
main ! il n'y a pas de contradictions si manifestes que l'envie n'assemble pour nuire,
On n'est pas appelé à la conduite des grandes affaires , ni aux sciences , ni aux beaux arts , ni à la vertu , quand on n'aime pas ces choses pour elles-mêmes , indépendamment de la considération qu'elles attirent. On les cultiverait donc inutilement dans ces dispositions : ni l'esprit , ni la vanité , ne peuvent donner le génie.
Il y a peu de passions constantes ; il y en a beaucoup de sincères ; cela a toujours été ainsi: mais les hommes se piquent d'être constans ou indifférens , selon la mode , qui excède toujours la nature.
Les femmes ne peuvent comprendre qu^il y ait des hommes désintéressés à leur égard.
84 OEUVPtES
Il n'est pas libre à un homme qui vil dans le monde , de n'être pas galant.
Quels que soient ordinairement les avantages de la jeunesse , un jeune homme n'est pas bien venu auprès des femmes jusqu'à ce qu'elles en aient fait un fat.
Il est plaisant qu'on ait fait une loi de la pudeur aux femmes , qui n'estiment dans les hommes que l'effronterie.
Les femmes et les jeunes gens ne séparent pas leur estime de leurs goûts.
On ne loue point une femme ni un auteur médiocre , comme eux-mêmes se louent.
11 est difficile d'estimer quelqu'un comme il veut l'être.
Une femme qui croit se bien mettre , ne
soupçonne pas, dit un auteur, que son ajustement deviendra un jour aussi ridicule que la coiffure de CalliCrine de Médicis. Toules les modes dont nous sommes prévenus , vieilliront peut - être ayant nous , et même le bon ton.
Il y a peu de choses que nous sachions Lien.
Si on n'écrit point parce qu'on pense , il est inutile de penser pour écrii>e.
Tout ce qu'on n'a pensé que pour les autres est ordinairement peu naturel.
La clarté est la bonne foi des philosophes.
OJO, La netteté est le vernis des maîtres.
La netteté épargne les longueurs, et sert de preuves aux idées.
La marque d'une expression propre , est que , même dans les équivoques , on ne puisse lui donner qu'un sens.
II semble que la raison , qui se communique aisément et se perfectionne quelquefois ^ devrait perdre d'autant plus vite tout son lustre et le mérite de la nouveauté ; cependant les ouvrages des grands hommes, copiés avec tant de soin par d'autres mains , conservent, malgré le tems, on caractère toujonrs original 5 car il n'appartient pas aux autres hommes de concevoir et d'exprimer aussi parfaitement les choses qu'ils savent le mieux. C'est cette manière de concevoir, si vive et si parfaite , qui distingue dans tous les genres le génie , et qui fait que les idées les plus simples et les plus connues ne peuvent vieillir.
Les grands philosophes sont les génies de b raison.
Pour savoir si une pensée est nouvelle , il n'y a qivà l'exprimer bien simplement.
Il y a peu de pensées synonymes, mais beaucoup d'approchantes.
Lorsqu'un bon esprit ne voit pas qu'une pensée puisse être utile , il y a grande apparence qu'elle est fausse.
Nous recevons de grandes louanges avant d'en mériter de raisonnables.
Les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire.
Les réputations mal acquises se changent «n mépris.
L'espérance est le plus utile on le plus pernicieux des biens.
L'adversité fait l)eaueoug de coupables û* d'imprudeas.
' La raison est presque impuissante pour les faibles.
Le courage est la lumière de l'adversité.
L'erreur est la nuit des esprits , et le piège de l'innooence.
Les demi - pliilosoplies ne louent l'erreur que pour faire les honneurs de la vérité.
C'est être bien impertinent de vouloir faire croire qu'on n'a pas assez d'erreurs pour être heureux.
Celui qui souhaiterait sérieusement des illusions aurait au-delà de ses vœux.
Les corps politiques ont leurs défauts inévitables, comme les divers âges de la vie huaiaine. Qui peut garantir la vieillesse des infirmités, hors la mort?
La sagesse est le tyran des faibles,
Les regards affables ornent le visage des
rois.
La licence étend toutes les vertus et tous les vices.
La paix rend les peuples plus heureux et les hommes plus faibles.
Le premier soupir de l'enfance est pour la liberté.
La liberté est incompatible avec la faiblesse.
L'indolence est le sommeil des esprits.
Les passions plus vives sont celles dont l'objet est plus prochain, comme dans le jeu et l'amour , elc.
Lorsque la beauté règne sur les yeux , il €sl probable (Qu'elle règne encore ailleurs.
Tous les sujets de la beauté ne connaissent pas leur souveraine.
Si les faiblesses de l'amour sont pardonnables , c'est principalement aux femmes qui: régnent par luic
La raison rougit des inclinations de la nature , parce qu'elle n'a pas de quoi connaître la perfection de ses plaisirs.
Notre intempérance loue les plaisirs.
40 5, La constance est la chimère de l'amour.
C'e»t une preuve de peu d'esprit et de mauvais goût, lorsqu'on distingue toujours ce qui est estimable de ce qui est aimable : rien n'est
si aimable qae la vertu pour les cœurs bien
faits*
Les hommes simples et vertueux mêlent de la délicatesse et de la probité jusq^ue dans leurs plaisirs^
Ceux qui ne sont plus en état de plaire aux femmes s'en corrigent.
Les premiers jours du printems ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme.
L'utilité de la vertu est si manifeste que les méchans la pratiquent par intérêt.
Kîeil n'est si utile que la réputation, et rien ne donne la réputation si sûrement que le Klérite.
La gloire est îa preuve de la vertu.
La trop grande économie fait plus de dupes que la profusion.
La prafusion avilit ceux qu'elle n'illustre pas.
Si un homme obéré et sans enfans se fait quelques rentes viagères , et jouit par celte conduite des commodités de la vie , nous disons que c'est un fou qui a mangé son bien.
Les sots admirent qu'un homme a lalens ne soit pas une bête sur ses intérêts.
La libéralité et l'amour des lettres ne ruinent personne; mais les esclaves de la forlune trouvent toujours la vertu trop achetée.
■ On fait bon marché d'une médaille lorsqu'on n'est pas curieux d'antiquités ; ainsi ceux qui n'ont pas de senlimens pour le mérite, ne tiennent presque pas de compte des plus grands talens.
DE VAUVENARGUES. gS
Le grand avantage des talens paraît , en ce que la fortune sans mérite est presque inutile-
On tente d'ordinaire sa fortune par des talens qu'on n'a pas.
Il vaut mieux déroger à sa qualité qu'à son génie. Ce serait être fou de conserver un état médiocre au prix d'une grande fortune ou da la gloire.
Il n'y a point de vice qui ne soit nuisible , dénué d'esprit.
J'ai cherché s'il n'y avait point de moyen de faire sa fortune sans mérite, et je n'en ai trouvé aucun.
Moins on veut mériter sa fortune , plus il faut se donner de peine pour la faire.
Les beaux esprits ont une place dans la bonne compagnie , mais la dernière.
94 OEUVRÇ^
Les sots usent des gon«i d'esprit oomme les petits hommes portent de grands laloas.
Il y a des hommes dont il vaut mieux se taire que de les louer selon leur mérite.
Il ne faut pas tenter de contenter les envieux.
L'avarice ne s'assouvit pas par les richesses , ni l'intempérance par la volupté, ni la paresse par l'oisiveté , ni l'ambition par la fortune ; mais si la vertu même et si la gloire ne nous rendent heureux, ce que l'on appelle bonheur vaut-il nos regrets ?
Il y a plus de faiblesse que de raison a être humilié de ce qui nous manque , et c'est la source de toute faiblesse.
Le mépris de notre nature est une erreur de notre raison.
DE VAUVENARGUES. gS
Un peu de café après le repas fait qu'on îî'estime. Il ne faut aussi quelquefois qu'une petite plaisanterie pour abattre une grande présomption.
On oblige les jeunes gens à user de leurs biens , comme s'il était sûr qu'ils dussent vieillir.
A mesure que l'âge multiplie les besoins de la nature, il réserve ceux de l'imagination.
Tout le monde empiète sur un malade ; prêtres , médecins , domestiques , étrangers , amis ; et il n'y a pas jusqu'à sa garde qui ne se croie en droit de le gouverner.
Quand on devient vieux il faut se parer.
L'avarice annonce le déclin de l'âge et la fuite précipitée des plaisirs.
f)6 OEUVRES
L'avarice est la dernière et la plus absolue de nos passions.
Personne ne peut mieux prétendre aux grandes places que ceux qui ont les talens.
Les plus grands ministres ont été ceux que la fortune avait placés plus loin du ministère.
La science des projets consiste à prévenir les difficultés de l'exécution.
La timidité dans l'exécution fait échouer les entreprises téméraires.
Le plus grand de tous les projets est celui de prendre un parti.
On promet beaucoup pour se dispenser de * donner peu.
L'intérêt et la paresse ane'an tissent les pror messes quelquefois sincères de la vanité.
Il ne faut pas trop craindre d'être dupe.
La patience obtient quelquefois des hom-» mes ce qu'ils n'ont jamais eu intention d'accorder. L'occasion peut même obliger les plus trompeurs à effectuer de fausses promesses.
Les dons intéressés sont importuns.
S'il était possible de donner sans perdre , il se trouverait encore des hommes inaccessibles.
L'impie endurci dit à Dieu : pourquoi as-tu fait des misérables ?
Les avares ne se piquent pas ordinairement de beaucoup de choses.