‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 170 sur 630 · LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO · texte numérisé non relu

LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO

ROSINE , avec une colère simulée.

Tout ce que vous direz est inutile , monsieur, j'ai pris mon parti ; je ne veux plus entendre parler de musique.

BARTHOLO

Écoute donc, mon enfant; cest le seigneur Alonzo , l'élève et l'ami de don Basile , choisi par lui pour être un de nos témoins. — La musique te calmera , je t'assure.

ROSINE

Oh ! pour cela , vous pouvez vous en détacher : si je chante ce soir ! ... Où donc est-il ce maître que vous craignez de renvoyer ? je vais , en deux mots , lui donner son compte , et celui de Basile. {Elle aperçoit son amant : elle fait un cri.) Ah !...

Qu'avez-vous ?

ROSINE , les deux mains sur son cœur, avec un grand trouble.

Ah, mon Dieu! monsieur... Ah ! mon Dieu! mousieur...

BARTHOLO

Elle se trouve encore mal ! Seigneur Alonzo !

ROSINE

Non, je ne me trouve pas mal... mais c'est qu'en me tournant... Ah!...

Le pied vous a tourné , madame ?

ROSINE

Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait \\n mal horrible.

Je m'en suis bien aperçu.

ROSINE , regardant le comte.

Le coup m'a porté au cœur.

BARTHOLO

Un siège , un siège. Et pas un fauteuil ici !

(Il va le chercher.) LE COMTE.

Ah , Rosine !

ROSINE

Quelle imprudence !

J'ai mille choses essentielles à vous dire.

ROSINE

Il ne nous quittera pas.

Figaro va venir nous aider.

BARTHOLO apporte un fauteuil.

Tiens, mignonne, assieds-toi. — Il n'y a pas d'apparence , bachelier, qu'elle prenne de leçon ce soir ; ce sera pour un autre jour. Adieu.

ROSINE , au comte.

Non , attendez ; ma douleur est un peu apaisée. {J Bartholo.) Je sens que j'ai eu tort avec vous, monsieur : je veux vous imiter, en réparant sur-lechamp...

BARTHOLO

Oh ! le bon petit naturel de femme ! Mais après une pareille émotion , mon enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu , adieu , bachelier.

ROSINE , au comte.

Un moment, de grâce! {A Bartholo.) Je croirai , monsieur, que vous n'aimez pas à m' obliger, si vous m'empêchez de vous prouver mes regrets , en prenant nia leçon.

LE COMTE, à part, à Bartholo.

Ne la contrariez pas , si vous m'en croyez.

Voilà qui est fini , mon amoureuse. Je suis si loin

LE BARBIER DE SÉVILLE, ACTE ITI, SCÈiNE IV.

de chercher à te déplaire , que je veux rester là tout

le temps que tu vas étudier.

ROSINE

Non, monsieur : je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.

BARTHOLO

Je t'assure que ce soir elle m'enchantera. fiosm^, au comte, à part.

Je suis au supplice.

LE COMTE , prenant un papier de musique sur le pupitre.

.JEstrce là ce que vous voulez chanter, madame ? saci^-iô; ROSINE.

Oui, c'est un morceau très-agréahle de la Précaution inutile.

BARTHOLO

Toujours la Précaution inutile?

C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du printemps , d'un genre assez vif. Si madame veut l'essayer...

ROSINE , regardant le comte.

Avec grand plaisir : un tableau du printemps me ravit; c'est la jeunesse de la nature. Au sortir de ri'uy.er, if semble que le cœur acquiert un plus haut degré de sensibilité : comme un esclave enfermé depuis longtemps goûte, avec plus de plaisir, .le charme de la liberté qui vient de lui être offerte. hx^THOLO, bas au comte.

Toujours des idées romanesques en tête.

LE COMTE , lias.

En sentez-vous l'application.'

BARTHOLO

Parbleu!

(Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupe Rosine. j

ROSINE chante.

' Quand dans la plaine L'amour ramène Le printemps, Si ciiéri des amants ; Tout reprend l'être , Son feu pénètre Dans les ileurs Et dans les jeunes cœurs.

On voit les troupeaux Sortir des hameaux ;

' Cette ariette, dans le goût espagnol, fut chantée le premier joui- à Paris , malgré les huées , les rumeurs et le train usité* au parterre en ces jours de crise et de combat. La timidité de Tactrice l'a depuis empêchée û'onet la redire, et les jeunes rigoristes du théâtre l'ont fort louée de celle réticence. Mais si la dignité de la ComécUerFrançaise y a gagné q'uelque"chose , il faut convenir que le Barbier de SévilTé y a beaucoup perdii. CTist pourquoi, sur les théâtres où quelque peu de; nuisi(jue ne tirera pas tant à conséquence , nous invllôhs tous directeurs à la restituer, tous actéurf ,à l.a chanter, tous spectateurs à l'écouter, et tous critiques à nous la pardonner, en faveur du g+'nre de la pièce et du plaisir que leur fera le, morceau.

Dans tous les coteaux, Les cris des agneaux Retentissent ; Ils bondissent; Tout fermente, Tout augmente ; Les brebis paissent Les ileurs qui naissent ; Les chiens fidèles Veillent sur elles ; Mais Lindor, enilammé,

Ne songe guère Qu'au bonheur d'être aimé De sa bergère.

Mêtne air :

Loin de sa mère , Cette bergère Va chantant Oii son amant l'attend.

Par cette ruse, L'amour l'abuse; Mais chanter Sanve-t-il du danger.' Les doux chahimeaux , Les chants des oiseaux , Ses charmes naissants , Ses quinze ou seize ans, Tout l'excite , Tout l'agite ; La pauvrette S'inquiète ; De sa retraite , Lindor la guette ; Elle s'avance , Lindor s'élance , 11 vient de l'embrasser :

Elle , bien aise , Feint de se courroucer, Pour qu'on l'apaise.

Petite reprise.

Les soupirs , Les soins , les promesses , Les vives tendresses ,

Les plaisirs , Le fin badinage , Sont mis en usage ; Et bientôt la bergère Ne sent plus de colère.

Si quelque jaloux Trouble un bien si doux , Nos amants d'accord Ont un soin extrême...

...De voiler leur transport;

Mais quand on s'aime , La gène ajoute eiicor Au plaisir même.

(En l'écoutant, Bartholo s'est assoupi. Le comte, pendant la petite reprise, se hasarde à prendre une main, qu'il couvre de baisers. L'émotion rataitil le chant de Rosine, l'affaiblit , et finit même par lui couper la voix au n iliru de la cadence , au mot rxlrâmn. L'orclie.'-tre suit \r mou-

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