‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 3 sur 630 · LE GENRE DRAMATIQUE SÉRIEUX · texte numérisé non relu

LE GENRE DRAMATIQUE SÉRIEUX

Je n'ai point le mérite dctre auteur; le temps elles talents m'ont également manqué pour le devenir ; mais il y a environ huit ans que je m'amusai à jeter sur le papier quelques idées sur le drame sérieux ou intermédiaire entre la tragédie héroïque et la comédie plaisante. De plusieurs genres de liltéralure, sur lesquels j'avais le choix d'essayer mes forces , le moins important peut-être était celui-ci; ce fut par là même qu'il obtint la préférenee. J'ai toujours été trop séiieusement occupé pour chercher antre chose quun délassement honnête dans les lettres. .Vcque semper arcum fendit ApoHo. Le sujet me plaisait , il m'entraîna; mais je ne tardai pas à seutii' que j'a\ais tort de vouloir convaincre par le raisonnement, dans un i;enre où il ne faut que {)ersuader par le sentimcut. Alors je désirai avec passion de pouvoir suhsliluci' l'exemple au précepte : moyen infaillible de faire des prosélytes lorsqu'on réussit , mais qui expose le malheureux qui échoue au double chagrin de manquer son but , et de rester chargé du ridicule d'avoir présumé de ses fo)ces.

Trop échauffé pour être capable de cette dernière réflexion, je composai le drame que je donne aujourd'hui. Miss Fanny , miss Jenny, miss Polly , etc...., charmantes productions! Eugénie eut gagné sans doute à vous avoir pour modèles; mais elle était avant que vous eussiez vous-mêmes l'existence , sans laquelle on ne sert de modèle à personne. Je renvoie vos auteurs à la petite nouvelle espagnole du Comte de Belflor, dans le Diable boiteux : elle fut la source oii j'en puisai l'idée. Le faible parti que j'en ai tiré leur laissera peu de regrets de n'avoir pu m'être bons à quelque chose.

La fabrique du plan , ce travail rapide, qui ne fait que jeter des masses, indiquer des situations , dounei' l'ébauche aux caractères, marchant avec chaleur, ne vit point ralentir mon courage ; mais lorsqu'il fallut couper Je sujet, l'étendre, le mettre en œuvre, ma tête , refroidie par les détails de l'exécution, connut la difficulté, s'eifraya de l'entreprise, abandonna drame et dissertation ; et, tel qu'un enfant rebuté des efforts qu'il a faits pour dérober des fruits trop élevés , se dépite , et finit par se consoler en cueillant des fleurs au pied de l'arbre même, nne chanson ou des vers à Thémire me firent oublier la peine inutile que j'avais prise.

Peu de temps après, M. Diderot donna son Père de/amille. Le génie de ce poète , sa manière forte , le ton mâle et vigoureux de son ouvrage, devaient m'arracher le pinceau de la main; mais la route qu'il venait de frayer avait

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tant de charmes pour moi , que je consultai mohis ma faiblesse que mon goût. Je repris mon drame avec une nouvelle aideur. J'y mis la dernière main , et je l'ai depuis donné aux comédiens. Aiusi l'enfant que le succès d'un honmie rend opiniAtre, atteint (juelquefois aux fruits qu'il avait désirés. Heureux, en les goûtant, s'il ne les trouve pas remplis d'amertume! Voilà l'histoire de l.i pièce.

Maintenant qu'elle est jouée, je vais examiner toutes les clameins et les censures qu'elle a occasionnées ; mais je ne relèverai que celles (pii frappent directement sur le genre dans lequel je me sni; plu à travailler, parce que c'est le seul point qui puisse inlcre.çser aujourd'hui le public. Je m'impose à jamais silence sur les personnalités. Jam dolor in morcm venitmeus (0\1d.). Je laisserai d.même sans réponse tout ce qu'on a dit contre l'ouvrage ; persuadé que le plus grand honneur qu'on ait pu lui faire , après celui de s'en aimiser au théAire, a été de ne pas le juger indigne de fou («critique.

Et que l'on ne croie pa,s que je me pare ici d'une fausse modestie. Mon sang-froid sur la censure rigoureuse de la première leprésentation ne partait ni d'indifférence, ni d'orgueil ; il fut le fruit de ce raisonnement , qui me parut net et sans répli(jue. Si la critique est judicieuse , l'ouvrage n'a donc pu l'éviter : ce n'est point le cas de m'en plaindre, mais celui de le rectifier au gré des censeurs , ou de l'abandonner tout à fait. Si quelque animosite secrète écliauffe les esprits, j'ai deux motifs de tranquillité poiw un. Voudrais-je avoir moins bien fait, au piix de fermer la bouche à l'envie i' et pourrais-je me (lafler de la désarmer quand je ferais mieux ?

J'ai vu des gens se fâcher de bonne foi, de voir que le genre dramatique sérieux se faisait des partisans, k Un '< genre équivoque! disaient-ils ; on ne sait ce que c'est : « qu'est-ce qu'une pièce dans laquelle il n'y a pa.s le mut « pour rire ? où cinq mortels actes de prose traînante , « sans sel comique, sans maximes, sans caractères, nous « tiennent suspendus au fil d'un événement romanesque , « qui n'a souvent pas plus de vraisemblance que de réa- " lité? N'est-ce pas ouvrir la porle à la licence, et favo- « riser la paresse, que de souffrir de tels ouvrages.^ La " facilité de la prose dégoûtera nos jeunes gens du travail » pénible des vers, et notre théâtre retombera bientôt « dans la barbarie , d'où nos poëtC/S ont eu tajit de peine " à le tirer. Ce n'est p.as que quelques-unes de ces pièces " ne m'aient attendri , je ne sais comment; mais c'esl qu'il

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