ESSAI SUR LE GENEE
«serait adVeux qu'un pareil genre prtt; outre qu'U ne « convient point du tout à notre nation, chacun sait ce .< qu'en ont pensé des auteurs célèbres, dont l'opinion « fait autorité. Ils l'ont proscrit comuie un genre égale- « ment désavoué de Melponiène et de Tlialie. Faudra-t-il « créer une Muse nouvelle pour présider à ce cothurne .. trivial, à ce comique échassé? Tragi-comédie, tragédie .. bourgeoise, comédie larmoyante, on ne sait quel nom « donner à ces productions monstrueuses! Et qu'un chétif .. auteur ne vienne pas se taiguer des suffrages momen- » tanés du public, juste salahe du travail et du talent des ... comédiens :.... Le public!... Qu'est-ce encore que le .< public? Lorsque cet être collectif vient à se dissoudre, .. que les parties s'en dispersent , que reste-t il pour fon- .: dément de l'opmion générale, sinon celle de chaque « individu , dont les plus éclairés ont sur les autres une « influence naturelle , qui les ramène tôt ou tard à leur u avis? D'où l'on voit que c'est au jugement du petit « nombre , et non à celui de la multitude, qu'il faut s'en « rapporter. »
C'est assez : osons répondre à ce torrent d'objections , que je n'ai affaiblies ni fardées en les rapportant. Commençons par nous rendre notre juge favorable, en défendant ses droits. Quoi qu'en disent les censeurs , le public assemblé n'en est pas moins le seul juge des ouvrages <lestinés à l'amuser ; tous lui sont également soumis ; et vouloir arrêter les efforts du génie dans la création d'un nouveau genre de spectacle, ou dans l'extension de ceux qu'il connaît déjà, est un attentat contre ses droits , une entreprise contre ses plaisirs. Je conviens qu'une vérité difficile sera plutôt rencontrée , mieux saisie, plus sainement jugée par un petit nombre de personnes éclairées, que par la multitude en rumeur, puisque sans cela cette vérité ne devrait pas être appelée difficile ; mais les objets de goût , de sentiment, de pur effet, en im mot de spectacle , n'étant jamais admis que sur la sensation puissante et subite qu'ils produisent dans tous les spectateurs , doivent-ils être jugés sur les mêmes règles? Lorsqu'il est moins question de discuter et d'approfondir, que de sentir, de s'amuser ou d'être touché , n'est-il pas aussi hasardé de soutenir que le jugement du public ém i est faux et mal porté, qu'il le serait de prétendre qu'un genre de spectacle dont toute une nation aurait été vivement affectée , et qui lui plairait généralement, n'aurait pas le degré de bonté convenable à cette nation ? De quel poids seront contre le goût du public les .satires de quelques auteurs sur le drame sérieux , surtout lorsque leurs ])laisanteries calomnient des ouvrages charmants en ce genre , sortis de leur plume. Outre qu'il faut être conséquent , c'est que l'arme légère et badine du sarcasme n'a jamais décidé d'affaires ; elle est seulement propre à le-s engager, et tout au plus permise contre ces poltrons d'adversaires qui , retranchés derrière des monceaux d'autorités, refusent de prêter le collet aux raisonneurs en rase c^impagne. Elle convient encore à nos beaux esprits de société, qui ne l'ont qu'effleurer ce qu'ils jugent, et sont comme les troupes légères ou les enfants perdus de la littérature. Mais ici , par un renversement singuliei-, les graves auteurs plaisantent, et le.s gens du monde discutent. J'entend.-» citer partout de grands mots, et mettre en avant , contre le genre sérieux , .\ristote , les anciens , les poétiques, l'usage du théâtre, les règles, et surfont
les règles, cet éternel lieu commun des critiques, c«t épouvantait des esprits ordinaires. En quel genre a-t-on vu les règles produire des chefs-d'œuvre? >''est-ce pas au contraire les grands exemples qui de tout temps ont servi de base et de fondement à ces règles , dont on fait une entrave au génie en iutenertissant l'ordre des choses? Les hommes eussent-ils jamais avancé dans les arts et les sciences, s'ils avaient servilement respecté les bornes trompeuses que leurs prédécesseurs y avaient prescrites? Le Nouveau-Monde serait encore dans le néant pour nous, si le hardi navigateur génois n'eût pas foulé aux pieds ce Nec plus ultra des colonnes d'Alcide, aussi menteur qu'orgueilleux. Le génie curieux, impatient, toujours à l'étroit dans le cercle des connaissances acquises, soupçonne quelque chose de plus que ce qu'on sait ; agité par le sentiment qui le presse , il se tourmente, entreprend , s'agrandit; et, rompant enfin la barrière du préjugé, il s'élance au delà des bornes connues. Il s'égare quelquefois , mais c'est lui seul qui porte au loin , dans la nuit du possible, le fanal vers lequel on s'empresse de le suivre.
Il a fait un pas de géant, et l'art s'est étendu Arr.'"-
tons-nous. Il ne s'agit point ici de disputer avec feu , ma'S de discuter froidement. Réduisons donc à des termes .simples une question qui n'a jamais été bien posée. Pour la porter au tribunal de la raison, voici comment je l'énoncerais. .^5^*/ permis d'essayer d'intéresser un peuple au théâtre, et défaire couler ses lannes sur un événement tel, qu'en le supposant véritable et passé sous ses yeux entre des citoyens, il ne manquerait janmix de produire cet effet sur lui ? Car tel est l'objet du genre honnête et sérieux. Si quelqu'un est assez barbare, assez classique, pour oser soutenir la négative, il faut lui demander si ce qu'il entend par le mot drame , ou pièce de théâtre , n'est pas le tableau fidèle des actions des hommes? Il faut lui lire les romans de Richardson , qui sont de viais drames, de même que le drame est la conclusion et l'instant le plus intéressant d'un roman quelconque; il faut lui apprendre, s'il l'ignore, que plu.sieurs scènes de l'Enfant jwodi(jue, Nanine toute entière, Mélanide, Cénie,le Père de FoMiille , V Écossaise, le Philosophe sans le savoir, ont déjà fait connaître de quelles beautés le genre sérieux est susceptible , et nous ont accoutumés à nous plaire à la peinture touchante d'un malheur domestique, d'autant plus puissante sur nos cœurs, qu'il semble no\is menacer de plus près : effet qu'on ne peut jamais espérer, au même degré, de tous les grands tableaux de la tragédie héroïque.
Avant d'aller plus loin , j'avertis que c^ qui me reste à dire est étranger à nos fameux tragiques. Ils auraient également brillé dans toute autre carrière; le génie natt de lui-même, il ne doit rien aux sujets, et s'applique à tous. Je disserte sur le fond des choses, en respectant le mérite des auteurs. Je compare les genres , et ne discute point les talents. Voici donc mon assertion.
Il est de l'essence du genre sérieux d'offrir un intérêt plus pres.sant, une moralité plus directe que la tragédie héroïque, et plus profonde que la comédie plaisante, toutes choses égales d'ailleurs.
J'entends déjà mille voix s'élever, et criera l'impie! mais je demande pour toute giâce qu'on m'écoute avant de prononcer l'anathème. Ces idées sont trop neuves pour n'avoir pas besoin d'être développées.
DKAMATIQUK SERIEUX.
Dans la tragAlie des anciens, une indij^nalion involontaire contre leurs dieux cruels est le sentiment qui me saisit à la vue des maux dont ils permettent qii'une innocente victime soit accablée. Œdipe, Jocask , Phèdre, Ariane, Philoctète, OrcA/c, et tant d'autres, nrinspirent moins d'intérêt que de terreur. Êtres dévoués et passifs , aveugles instruments de la colère ou de la fantaisie de ces dieux , je suis effrayé bien plus qu'atlcndii sur leur sort. Tout est ënoime dans ces drames : les passions toujours pffréi.ces, les crimes loujouis atroces, y sont aussi loin de la nature qu'inouïs dans nos mœurs; on n'y marche que parmi des décombres , à travers .des Ilots de sang, sur des monceaux de morts; et l'on n'arrive à la catastrophe que par l'empoisonnement, l'assassinat, l'inceste ou le parricide. Les larmes qu'on y répand quelquefois sont pénibles, rares, brûlantes; elles serrent le front longtemps avant de couler. 11 faut des efforts incroyables pour nous les arracher, et fout le génie d'un sublime auteur y suffit à peine.
D'ailleurs les coups inévitables du destin n'offient aucun sens moi al à l'esprit. Quand on ne peut que tiembler et se taire , le pire n'est-il pas de réfléchir ? Si l'on tirait une moralité d'un p.'.reil genre de spectacle, elle serait affreuse, et porterait au crime autant d'âmes, à qui la fatalité servirait d'excuse , qu'elle en décourageraitde suivre le chemin de la vertu , dont tous les efforts dans ce système ivi garantissent de lien. S'il n'y a pas de vertus sanssacri- Iic.es, il n'y a point aussi de sacrifices sans espoir de récompense. Toute croyance de fatalité dégrade l'honinie en lui ôtant la liberté, hors laquelle il n'y a nulle moralité dans ses actions.
D'autre part , examinons quelle espèce d'intérêt les héros et les rois , proprement dits, excitent en nous dans la tragédie héroïque; et nous reconnaîtrons peut être que ces grands événements , ces personnages fastueux qu'elle nous présente , ne sont que des pièges tendus à notre amourpropre, auxquels le cœur se prend rarement. C'est notre vanité qui trouve son compte à être initiée dans les secrets d'une cour superbe , à entrer dans un conseil qui va changer la face d'un État , à percer jusqu'au cabinet d'une reine dont la vue nous serait permise à peine.
Nous aimons à nous croire les confidents d'un prince malheureux , parce que ses chagrins, ses larmes, ses faiblesses, semblent rapprocher sa condition de la nôtre, ou nous consolent de son élévation ; sans nous en apercevoir, chacun de nous cherche à agrandir sa sphère , et notre orgueil se nourrit du plaisir de juger au théâtre ces maîtres du monde qui, partout ailleurs, peuvent nous fouler aux pieds. Les hommes sont plus dupes d'eux-mêmes qu'ils ne le croient : le plus sage est souvent mu par des motifs dont il rougirait s'il s'en était mieux rendu compte. Mais si notre cœur entre pour quelque chose dans l'intérêt que nous prenons aux personnages de la tragédie, c'est moins parce qu'ils sont héros ou rois, que parce qu'ils sont hommes et malheureux : est-ce la reine de Mcssène qui me touche en Mérope 7 C'est la mère d'Égiste : la seule nature a des droits sur notre cœur.
Si le théâtre est le tableau fidèle de ce qui se passe dans le monde , l'intérêt qu'il excite en nous a donc un rapport nécessaire à notre manière d'envisager les objets réels. Or, je vois que souvent un grand prince, au faîte du bonheur, couvert de gloire et tout brillant de succès, n'obtient de nous que le sentiment stérile de l'admiration, qui
est étranger à noire ro'ur. Xous ne sentons peut-être jamais si bien qu'il n(tus est cher, que lorsqu'il tombe dans quelque disgrâce; cet enthousiasme si touchant du peuple, qui fait l'éloge et la récompense des bons rois, ne le saisit guère qu'au moment qu'il les voit malheureux , ou qu'il craint de les perdre. Alors sa compassion pour l'homme souffrant est un sentiment si vrai, si profond, qu'on dirait qu'il peut acquitter tous les bienfaits du monarque heureux. Le véritable intérêt du cœur, sa vraie relation , est donc toujours d'un homme à unhonnne, et non d'un homme à un roi. Aussi, bien loin que l'éclat du rang augmente en moi l'intérêt que je prends aux personnages tragiques, il y nuit au contraire. Plus l'homme qui pâtit est d'un état qui se rapproche du mien, plus son malheur a de piise sur mon âme. « Ne serait-il pas à désirer (dit M. « Rousseau ) que nos sublimes auteurs daignassent descen- '< dre un peu de leur continuelle élévation, et nous atten- '< drir quelquefois pour l'humanité souffrante, de peur « que n'ayant de la pitié que pour des héros malheureux, ■' nous n'en ayons jamais pour personne :■ ■
Que me font à moi , sujet paisible d'un État monarchique du dix-huitième siècle, les révolutions d'Athènes et de Rome? Quel véritable intérêt puis- je prendre à la mort d'un tyran du Péloponnèse? au sacrilice d"une jeune princesse en Aulide? Il n'y a dans tout cela rieu à voir pour moi, aucune moralité qui me convienne. Car qu'est-ce que moralité? C'est le résultat fructueux et Tapplicalion personnelle des réflexions qu'un événement nous arrache. Qu'est-ce que l'intérêt ? C'est le sentiment involontaire par lequel nous nous adaptons cet événement , sentiment qui nous met en la place de celui qui souffre , au milieu de sa situation. Une comparaison , prise au hasard dans la nature, achèvera de rendre mon idée sensible à tout le monde.
Pourquoi la relation du tremblement de terre qui engloutit Lima et ses habitants, à trois mille lieues de moi , me trouble-t-elle , lorsque celle du meurtre juridique de Charles P% commis à Londres , ne fait que m'indigner ? C'est que le volcan ouvert au Pérou pouvait faire son explosion à Paris, m'ensevelir sous .ses ruines, et peut-être me menace encore ; au lieu que je ne puis jamais appréhender rien d'absolument semblable au malheur inouï du roi d'Angleterre : ce sentiment est dans le cœur de tous les hommes; il sert de base à ce princi[)e certain de l'art, qu'il n'y a moralité, ni intérêt au théâtre, sans un secret rapport du sujet dramatique à nous. Il reste donc pour constant que la tragédie héroïque ne nous touche que par le point où elle se rapproche du genre sérieux , en nous peignant des hommes , et non des rois ; et que les sujets qu'elle met en action étant si loin de nos mœurs, et les personnages si étrangers à notre état civil , l'intérêt en est moins pressant que celui d'un drame sérieux, et la moralité moins directe , plus aride , souvent nulle et perdue pour nous , à moins qu'elle ne serve à nous consoler do notre médiocrité, en nous montrant que les grands crimes et les grands malheurs .sont l'ordinaire partage de ceux qui se mêlent de gouverner le monde.
Après ce qu'on vient de lire, je ne crois pas avorr besoin de prouver qu'il y a plus d'intérêt dans un drame sérieux que dans une pièce comique. Tout le monde sait que les sujets touchants nous affectent beaucoup plus que les sujets plaisants , à égal degré de mérite. I! suffira seulement