ESSA[ SUR LE GENRE
en tlévtloppei les causes de cet fftel aussi constant que naturel , et d'examiner l'objet moral dans la comparaison des deux genres.
La gaieté légère nous distrait ; elle tire, en quelque façon , notre âme hors d'elle-même , et la répand autour de nous : on ne rit bien qu'en compagnie. Mais si le tableau gai du ridicule amuse un moment l'esprit ati spectacle, l'expérience nous apprend que le rire qu'excite en nous un trait lancé meurt absolument sur sa victime, sans jamais réfléc'nir jusqu'à notre cœur. L'amour-propre, soigneux de se soustraire à l'application , se sauve à la faveur des e<.lats de l'assemblée, et profile du tumulte général pour écarter tout ce qui pourrait nous convenir dans l'épigramme. Jusque là le mal n'est pas grand , pourvu qu'on n'ait livré j la risée publique qu'un pédant , un fat , une coquette, un extravagant, un imbécile, «ne bamboche, en un mot tous les ridicules de la société. Mais la moquerie qui les i.unit est-elle l'arme avec laquelle on doit attaquer le vice? i'St-ce en plaisantant qu'on croit l'attérer? Non-seulement «n manquerait son but, inais on ferait précisément le contraiie de ce qu'on s'était proposé. Nous le voyons arriver dansla plupart des pièces comiques; à la honte de la morale , le spectateur se surprend trop souvent à s'intéresser pour le fripon contre l'honnête homme, parce que celui-ci e'^t toujours le moins plaisant des deux. Mais si la gaieté des scènes a pu m'entraîner un moment , bientôt , humilié de m'ètre laissé prendre au piège des bons mots ou du jeu théâtral , je me retire mécontent de l'auteur, de l'ou\rage et de moi-même. La moralité du genre plaisant est donc ou peu profonde, ou nulle, ou même inverse de ce qu'elle devrait être au théâtre.
Il n'en est pas ainsi de l'effet d'un drame touchant, puisé dans nos mœurs. Si le rire bruyant est ennemi de la réflexion, l'attendrissement au contraire est silencieux : il nous recueille , il nous isole de tout. Celui qui pleure au spectacle est seul ; et plus il le sent , plus il pleure avec délices, et surtout dans les pièces du genre honnête et sérieux , qui remuent le cœur par des moyens si vrais, si naturels. Souvent , au milieu d'une scène agiéable , une émotion charmante fait tomber des yeux des larmes abondantes et faciles, qui se mêlent aux grâces du sourire, et peignent sur le visage l'attendrissement et la joie. Un conllit 8i touchant n'est-il pas le plus beau triomphe de l'art, et l'état le plus doux pour l'âme sensible qui l'éprouve?
L'attendrissement a de plus cet avantage moral sur le rire , qu'il ne se porte sur aucun objet sans agir en même temps sur nous par une réaction puissante.
Le tableau du malheur d'un honnête homme frappe au tœur, l'ouvre doucement, s'en empare, et le force bientôt à s'examiner soi-même. Lorsque je vois la vertu persécutée, victime de la méchanceté , mais toujours belle, toujours tilorieuse , et préférable à tout , même au sein du malheur, l'effet du drame n'est point équivoque, c'est à elle seule que je m'intéresse; et alors si je ne suis pas heureux moi-même, si la basse envie fiùt ses efforts pour me noircir, si elle m'attaque dans ma personne , mon honneur ou ma fortune, combien je me plais à ce genre de spectacle! et quel beau sens moral je puis en tirer! Le sujet m'y porte naturellement ; comme je ne m'intéresse qu'au malheureux qui souffre injustement , j'examine si par légèreté de caractère , défaut de conduite, ambition dé- /liosurée, ou concurrence malhonnête , je me suis attiré la
haine qui me poursuit , et ma couclusion est si^s'iment de chercher à me corriger : ainsi je sors du spectacle meilleur que je n'y suis entré, par cela seul que j'ai été attendri.
Si l'injure qu'on me fait est criante, et vient plus du fait d'autrui que du mien , la moralité du drame attendrissant sera plus douce encore pour moi. Je descendrai dans mon cœur avec plaisir ; et là, si j'ai rempli tous mes devoirs envers la société, si je suis bon parent, maître équitable, ami bienfaisant , homme juste et citoyen utile, le sentiment intérieur me consolant de l'injure étrangère , je chérirai le spectacle qui m'aura rappelé que je tire de l'exercice de la vertu , la plus grande douceur à laquelle un homme sage puisse prétendre , celle d'être content de soi , et je retournerai pleurer avec délices au tableau de l'innocence ou de la vertu persécutée.
Ma situation est-elle heureuse au point que le diame ne puisse m'offrir aucune application personnelle, ce qui est pourtant assez rare, alors la moralité tournant toute a>i profit de ma sensibilité , je me saurai gré d'être capable, de m'attendrir sur des maux qui ne peuvent me menacer ni m'atteindre : cela me prouvera que mon âme est bonne , et ne s'éloigne pas de la pratique des vertus bienfaisantes. Je sortirai satisfait, ému, et aussi content du théâtre que de moi-même.
Quoique ces réflexions soient sensiblement vraies , je ne les adresse pas indistinctement atout le monde. L'honuue qui craint de pleurer, celui qui refuse de s attendrir, a un vice dans le cœur, ou de fortes raisons de n'oser y renlrei pour compter avec lui-même : ce n'est pas à lui que je paile, il est étranger à tout ce que je viens de dire. Je parle à l'homme sensible, à qui il est souvent arrivé de s'en aller aussitôt après un drame attendrissant. Je m'adresse à celui qui préfère l'utile et douce émotion où le spectacle l'a jeté, à la diversion des plaisanteries de la petite pièce, qui, la toile baissée, ne laissent rien dans le cœiH'.
Pour moi, lorsqu'un sujet tragique m'a vivement affecté, mon âme s'en occupe délicieusement pendant l'intervalle des deux pièces , et je sens longtemps que je me prête à regret à la seconde. Il me semble alors que mon cœur se referme par degrés, comme une fleur, ouverte aux premiers soleils du printemps , se resserre le soir, à mesure que le froid de la nuit succède à la chaleur du jour.
Quelqu'un a prétondu que le genre sérieux devait avoir plus de succès dans les provinces qu'à Paris, parce que, disait-il , on vaut mieux là qu'ici , et que plus on est corrompu , moins on se plaît à être touché. 11 est certain que celui qui fit interdire son père , enfermer son fils, qui vit dans le divorce avec sa femme, qui dédaigne son obscure famille, qui n'aime personne, et qui fait, en un mot, profession publique de mauvais cœur, ne peut voir dans ( e genre de spectacle qu'une censure amère de sa conduite, un reproche public de sa dineté; il faut qu'il fuie ou qu'il se corrige, et le premier lui convient toujours davantage. Son visage le trahirait , sou maintien accu.serait sa conscience : Heu, quam difficile est crimen non prodere vidtu ! dit Ovide. El l'on ne peut s'empêcher d'avouei que ces désordres sont plus sensibles dans la capitale que partout ailleurs. Mais cette réflexion est aussi trop affligeante pour être poussée plus loin; j'aime mieux tourner sou propre argument contre mon observateur, etlesuccèa
DIUMATIQUE SEKJEUX.
d'L'uyénkm'y servira d'autant mieux, que celte pièce, faiblement travaillée, fait peut-être moins d'honneur à l'esprit qu'au cœur de son auteur. Puisque c'est en faveur du sentiment et de l'iionnêtelé de la morale qu'on a fait grâce aux défauts de l'ouvrage, il en Huit conclure que Paris ne le cède point en sensibilité aux provinces du royaume; et |M)ur moi , je crois que si les vices qui frappent mon censeur y semblent plus communs, c'est seulement en raison composée du plus grand nombre d'hommes que cette ville rassemble , et de l'élévation du théâtre sur lequel ils sont placés.
Ou reproche au genre noble et sérieux de manquer de nerf, de chaleur, de force, ou de sel comique. Car le vis comica des Latins renferme toutes ces choses : voyons si ce reproche est fondé. Tout objet trop neuf pour présenter en soi des règles positives de discussion, se juge par analogie à-des objets de même nature, mais plus connus. Appliquons cette méthode à la question présente. Le drame sérieux et touchant tient le milieu entre la tragédie héroïiiue et la comédie plaisante. Si je l'examine par le côté où il s'élève au tragique, je me demande ; La chaleur et la force d'un être théâtral se tirent-elles de son état civil ou du fond de sou caractère.' Un coup d'œil sur les modèles que la nature fournit à l'art imitateur m'apprend que la vigueur de caractère n'appartient pas plus au prince qu'au particulier. Tiois hommes s'élèvent du sein de Rome, et se partagent l'empire du monde. Le premier est lâche et pusillanime ; le second , vaillant , présomptueux et féroce ; et le troisième, un fourbe adroit, qui dépouille les deux autres. Mais Lépide, .Antoine et Octave montèrent au triumvirat avec un caractère qui décida seul de la différence de leur sort dans la jouissance de l'usurpation commune. Et la mollesse de l'un , la violence de l'autre , et l'adresse du dernier, auraient eu également leur effet, quand il ne se fût agi entre eux que du partage d'une succession privée. Tout homme est lui-môme par son caractère; il est ce qu'il plaît au sort par son état, sur lequel ce caractère influe beaucoup; d'où il suit que le drame sérieux qui me présente des hommes vivement alfectés par un événement est susceptible d'autant de nei f, de force ou d'élévation , que la tragédie héroïque, qui me montie aussi des hommes vivement affectés , dans des conditions seulement plus relevées. Si j'observe le drame noble et grave pai- le point où il touche au comique , je ne puis disconvenir que le vis comica ne soit un moyen indispensable de la bonne comédie : mais alors je demanderai pourquoi l'on imputerait au genre sérieux un défaut de chaleur qui, s'il existe, ne peut provenir que de la maladresse de l'auteur' Puisque ce genre prend ses personnages au sein de la société, comme la comédie gaie, les caractères qu'il leur suppose doivent-ils avoir moins de vigueur, sortir avec moins de force, dans la douleur ou la colère d'un événement qui engage l'honneur et la vie , que lorsque ces caractères sont employés à démêler des intérêts moins pressants, dans de simples embarras, ou dans des sujets purement comiques.' Aussi , quand tous les drames que j'ai ci-devant cités manqueraient de force comique, ce que je suis bien loin dépenser; quand même Eugénie, dont j'ose à peine parler après tous ces modèles , serait encore plus faible , la question ne devrait jamais rouler que sur le plus ou le moins de capacité des auteurs , et non sur un genre qui de sa nature est le moins boursouflé, mais le |)lus nerveux
de tous : de même qu'il serait imprudent de dire du mal de l'épopée, quand V Iliade et la llenriade n'existeraient pas, et encore que nous n'eussions à citer pour tout exemple en ce genre que le Clovis ou la Pucelle ( j'entonOi celle de Chapelain).
11 s'élève une autre question, sur laquelle je dirai mon sentiment avec d'autant plus de liberté qu'elle n'est point formée en objection contre le genre que je défends. On demande si le drame sérieux ou tragédie domestique doit s'écrire eu prose ou en vers.' Par cette question, je vois déjà qu'il n'est point indifférent de l'écrire d'une ou d'autre manière, et c'est beaucoup. Mais il n'y a pas moyen d'appliquer à ce fait la méthode analogique comme au précédent : ici toutes raisons de préférence manquent, Uon celles qui peuvent se tirer de la nature même des choses. Établissons-les donc avec soin : l'exemple de M. de laMothe, quoiqu'un pou étranger à la question , ne servira iws moins à y répandre un grand jour. L'essai malheureux qu'il fit de la prose dans son Œdipe entraine beaucoup d'esprits, et les porte à se décider en faveur des vers. D'un autre côté, M. Diderot, dans sou estimable ouvrage sui l'art dramatique , se décide pour la prose ; mais seulement par sentiment , et sans entrer dans les raisons qu'il a de la préférer. Les partisansdes vers, dans le fait de M. de la Mothe, avaient aussi jugé par sentiment; les uns et le.s autres ont également raison, parce qu'ils sont d'accord au fond. Ce n'est que faute d'explication qu'ils semblent divisés, et cette opposition apparente est précisément co qui juge la question.
Puisque M. de la Mothe voulait rapprociier son langage de celui de la nature, il ne devait pas choisir le sujet tragique de son drame dans les familles de Cadmus, de Tantale, ou des Atrides. Ces temps héroïques et fabuleux, 011 l'on voit agir pêle-mêle et se confondre partout les dieux et les héros, grossissent à notre imagination les objets qu'ils nous présentent, et portent avec eux un merveilleux pour lequel le rhythme pompeux et cadencé de la versification semble avoir été inventé, et auquel il s'amalgame parfaitement. Ainsi les héros d'Homère, ^qui ne paraissent que grands et superbes dans l'épopée, seraient gigantesques dans l'histoire en prose. Son langage, trop vrai et trop voisin de nous, est comme l'atelier du sculpteur, où tout est colossal. La poésie est le vrai piédestal qui met ces groupes énormes au point d'optique favorable à l'œil ; et il en est de la tragédie héroïque comme du poëine éi>ique. On eut donc raison de blâ. mer M. de la Mothe d'avoir traité le sujet héroïque d'Œdipe en langage familier. Peut-être eùtil fait une faute non moins grande contre la vérité, la vraisemblance et le bon goût , s'il eût traité en vers magnifiques un événement malheureux, arrivé parmi nous entre des citoyens. Car, suivant cette règle de la poétique d'Aristote : Comœdia eiiim détériores, (rngœdia meliores quam 7iunc sunt , imilari conaniur. Si la tragédie doit nous représenter les hommes plus giands, et la comédie moindres qu'ils ne sont réellement, l'imitation de l'un et l'autre genre n'ayant pas une exacte vérité , leur langage n'a pas besoin d'être rigoureusement asservi aux règles de la nature. On fait faire à l'esprit humain autant de [las qu'on veut vers le merveilleux , dès qu'on lui a fait une fois franchir les barrières du naturel; les sujets n'ayant plus alors qu'une vérité poétique ou de convention , il s'accommode aisément