QUATRIEME
MEMOIRE A CONSULTER
M. GOEZMA.N , juge , accusé de subornation et de faux ; madame GOEZMA.N et le sieur Bertrand, accusés ; les sieurs Marin, gazelier ; d'Arnaud-Baculard , conseiller d'ambassade; et consorts.
La jiisUce qu'on vous doit servira à purger la société d'une espèce aussi venimeuse.
( Lettre du comte de la Blache datée de Grenoble. )
ET REPONSE INGÉNUE A LEURS MÉMOIRES , GAZETTES, LETTRES COURANTES, INJURES, ET MILLE ET UNE DIFFAMATIONS.
.... Sunt quoque gaudia hictus.
( OviD. ) Et les chagrins aussi sont mêlés de plaisir.
Suivant la marche ordinaire-des procès, un homme accusé se défend sur les objets qui lui sont reprochés, et s'en tient là : pourvu qu'il sorte d'intrigue, qu'il ait bien ou mal dit, ses amis ne s'en soucient guère, ni lui non plus.
Il n'en est pas ainsi de ma cause, bizarre à l'excès dans toutes ses parties. Nou-soulemeut je
MÉMOIRES
âoy
suis forc« de plaider sur le fond des accusations , mais encore de défendre la nature même de mes défenses.
Beaucoup de gens graves, en s'expliquant sur mes écrits, ont trouvé que , dans une affaire où il allait du bonheur ou du malheur de ma vie , le sang-froid de ma conduite, la sérénité de mon âme, et la gaieté de mon ton , annonçaient un défaut de sensibilité , peu propre à leur eu inspirer pour mes malheurs. Tout sévère qu'est ce reproche, il a je ne sais quoi d'obligeant qui me touche, et m'engage à me justifier.
]\Iais qui a dit à ces personnes qu'il allait ici du bonheur ou du malheur de ma vie ? Comment saiton si je suis faible au point de confier mon bonheur à la fortune ; ou sage assez pour le faire dépendre uniquement de moi-même ? Parce qu'ils sont souvent tristes au sein de la joie , ils me reprochent d'être froid et tranquille au milieu du malheur! Pourquoi mettre sur le compte de l'insensibilité ce qui peut être en moi le résultat d'une philosophie aussi noble dans ses efforts que douce en ses effets ? Pour des gens très-graves , le reproche n'est-il pas un peu léger ? Te veux bien qu'ils sachent que le courage qui fait tout braver , l'activité qui fait parer à tout , et la patience qui fait tout supporter , ne rendent pas les outrages moins sensibles, ni les chagrins moins cuisants. Mais je me fais un plaisir de leur rappeler que l'habitude du mal suffit seule pour y résigner les créatures même les plus faibles en apparence.
Les femmes , dont le commerce est si charmant qu elles semblent n'avoir été destinées qu'à répau dre des fleurs sur notre vie, les femmes même nous donnent sans cesse la douce leçon de ce courage d'instinct , de cette philosophie pratique : formées par la nature , moins fortes que les hommes , et souffrant presque sans cesse , elles ont une patience, une douceur, une sérénité dans les maux , qui m'a toujours fait rougir de honte , moi créature indocile , irascible , et qui prétends à l'honneur de savoir me vaincre. Moins occupées de se plaindre que de nous plaire , on les voit oublier leurs souffrances pour ne songer qu'à nos plaisirs. Il semble que notre estime et notre amour les dédommagent de tous leurs sacrifices.
Objet de mon culte en tout temps, ce sexe aimable est ici mon modèle. Il est impossible d'être plus malheureux que moi sous toutes sortes d'aspects : mais en écrivant , je me sauve de moi-même pour m'occuper de ceux qui pourront m'estimer et me plaindre , si je parviens à les instruire de mes maux sans les ennuyer de leur récit.
Dès lors je suis comme Sosie; ce n'est plus le viol souffrant et malheureux qui prend la plume ; c'est un autre moi courageux , ardent à réparer les
pertes que la méchanceté m'a causées dans l'opinion de mes concitoyens , qui brûle d'intéresser les âmes sensibles, en peignant àgrands traits l'iniquité de mes ennemis ; qui s'efforce d'exciter la curiosité des indifférents , en égayant un sujet aride. J'aspire à m'envelopper de la bienveillance publique , à en opposer la protection tutélaire'à la haine de ceux qui me persécutent : enfin j'oublie mes maux en écrivant, et suis comme un esclave qui ne sent plus le poids de ses chaînes , à l'instant qu'il voit compter l'argent de sa rançon.
D'ailleurs je me donne les airs d'avoir aussi ma philosophie ; et comuie ce mémoire est moins l'examen sec et décharné d'uuequestion rebattue, qu'une suite de réflexions sur mon état d'accusé, peut-être ne me saura-t-on pas mauvais gré de montrer ici sur quel autre fondement j'établis la paix intérieure d'un homme si cruellement tourmenté, que cette paix paraît factice aux uns . et du moins fort extraordinaire aux autres.
Si l'I^tre bienfaisant qui veille à tout m'eut honoré de sa présence un jour , et m'eût dit : Je suis celui par qui tout est ; sans moi tu n'existerais point -, je te douai d'un corps sain et robuste; j'y plaçai l'âme la plus active ; tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton coeur, et la gaieté sur ton caractère: mais, pénétré que je te vois du bonheur de penser, de sentir , tu serais aussi trop heureux , si quelques chagrins ne balançaient pas cet état fortuné ; ainsi tu vas être accablé sous des calamités sans nombre; déchiré par mille ennemis; privé de la liberté , de tes biens; accusé de rapines, de faux , d'imposture, de corruption, de calomnie; gémissant sous l'opprobre d'un procès criminel ; garrotté dans les liens d'un décret ; attaqué sur tous les points de ton existence par les plus absurdes on dit ; et ballotté longtemps au scrutin de l'opinion publique, pour décider si tu n'es que le plus vil des hommes, ou seulement un honnête citoyen ;
Je me serais prosterné, et j'aurais répondu : Être des êtres, je te dois tout , le bonheur d'exister , de penser et de sentir : je crois que tu nous as donné les biens et les maux en mesure égale ; je crois que ta justice a tout sagement compensé pour nous , et que la variété des peines et des plaisirs , de^ craintes et des espérances , est le vent frais qui met le navire eu branle-, et le fait avancergaiementdanssa route.
S'il est écrit que je doive être exercé par toutes les traverses que ta rigueur m'annonce, tu ne veux pas apparemment que je succombe à ces chagrins ; donne-moi la force de les repousser , d'en soutenir l'excès par des compensations ; et , malgré tant de maux, je ne cesserai de chanter tes louanges in cithara et decachorda.
Si mes malheurs doivent commencer par l'attaque imprévue d'un lé.gataîre avide sur une créanc*? légi-
MEMOIRES
3fO
tiine , sur un acte appuyé de l'estime réciproque et (le l'équité des deux contractants, accorde-moi pour .idversaire un homme avare, injuste, et reconnu pour tel ; de sorte que les honnêtes gens puissent s'mdigner que celui qui , sans droit naturel , vient (l'hériter de quinze cent mille francs , m'intente un horrible procès, et veuille me dépouillerde cinquante mille écus , pour éviter de me payer quinze mille francs au nom et sur la foi de l'engagement de son bienfaiteur.
Fais qu aveuglé par la haine, il s'égare assez pour me supposer tous les crimes; et que, m'accusant faussement, au tribunal du public , cCavoir osé compromettre les noms les plus sacrés, il soit enfin couvert de honte , quand la nécessité de me justifier m'arrachera au silence le plus respectueux.
Fais qu'il soit assez maladroit pour prouver sa liaison secrète avec mes ennemis , en écrivant contre moi dans Paris des lettres de Grenoble à celui qui l'aura aidé à me dépouiller de mes biens ; de fac^on que je n'aie qu'à poser les faits dans leur ordre naturel , pour être vengé de ce riche légataire par lui-même.
S'il est écrit qu'au milieu de cet orage je doive être outragé dans ma personne , emprisonné pour une querelle particuhère;... s'il est écrit que l'usurpateur de mon bien profite de ma détention pour faire juger notre procès au parlement , et si je suis destiné de toute éternité à tomber à cette époque entre les mains d'un rapporteur inabordable ; j'oserais désirer que l'autorité, qui n'est jamais formaliste sur rien , le devînt assez contre moi pour qu'il me fût interdit de sortir de prison pour solliciter ce rapporteur, sans être suivi d'un homme public et sermenté, dont le témoignage pût servir un jour à me sauver des misérables embûches de mes ennemis, et de la fameuse listé du portier de l'hôtel Goëzman.
Si , pour les suites de ce procès , je dois être dénoncé au parlement comme ayant voulu corrompre un juge incorruptible', et calomnier un homme incalomniable ; suprême Providence, ton serviteur est prosterné devant toi : je me soumets ; fais que mon dénonciateur soit un homme de peu dé cervelle ; (ju'il soit faux et faussaire ; et puisque ce procès criminel doit être de toute iniquité comme le procès civil qui y a donné lieu , fais , ô mon maître, que celui qui veut me perdre se trompe sur moi , me croie un homme sans force , et s'abuse dans ses moyens !
S'il se donne un complice , que ce soit une femme de peu de sens : si elle est interrogée, qu'elle se coupe, avoue, nie ce qu'elle a avoué, y revienne encore ; et , pour augmenter sa confusion , fais qu'elle rejette enfin , sur des signes ordinaires de jeunesse et de Mnté, tous les égarements de son esprit malade.
Si mon dénonciateur suborne un témoin , que ce soit un homme simple et droit, que l'horreur des cachots n'empêche pas de revenir à la vérité , dont on l'aura un moment écarté.
Si V incorruptible fait faire une déclaration à ce pauvre honnête homme, qu'il en fabriquela minute , qu'il la confie à ce témoin , qu'il change le sens de la copie qui lui reste , en y commettant des faux très-grossiers; qu'il n'y ait ni suite, ni plan dans sa conduite, afin que tout puisse un jour ser\ ira le confondre dans ses vues iniques , comme mon ennemi son homme de lettres, et qui écrit d'une façon si modérée.
Telle eût été ma prière ardente ; et si tous ces points m'avaient été accordés , encouragé par tant de condescendance , j'aurais ajouté : Suprême bonté , s'il est encore écrit que quelque intrus doive s'im-» miscer dans cette horrible affaire et prétendre à l'honneur de l'arranger, en sacrifiant un innocent et me jetant moi-même dans des embarras inextricables, je désirerais quecet homme fût un esprit gauche et lourd ; que sa méchanceté maladroite l'eût depuis longtemps chargé de deux choses incompatibles jusqu'à lui , la haine et le mépris public. Je demanderais surtout qu'infidèle à ses amis, ingrat envers ses protecteurs , odieux aux auteurs dans ses censures , nauséabond aux lecteurs dans ses écritures , terrible aux emprunteurs dans ses usures , colportant les livres défendus, espionnant les gens qui l'admettent , écorchant les étrangers dont il fait les affaires, désolant, pour s'enrichir, les malheureux libraires , il fût tel enfln dans l'opiniondes hommes , qu'il suffît d'être accusé par lui , pour être présumé honnête ; son protégé , pour être à bon droit suspecté : donne-moi ÏMabin.
Que si cet intrus doit former le projet d'affaiblir un j our ma cause en subornant uii témoin dans cette affaire , j'oserais demander que cet autre argouzin fût un cerveau fumeux, uncapitan sans caractère , girouette àtous les vents delà cupidité, pauvre hère qui , voulant jouer dix rôles à la fois , dénué de sens pour en soutenir un seul, allât, dans la nuit d'une intrigue obscure , se brûler à toutes les chandelles , en croyant s'approcher du soleil ; et qui, livré, sur l'escarpolette de l'intérêt , à un balancement perpétuel , en eût la tête et le cœur étourdis au point de ne savoir ce qu'il affirme, ni 6e qu'il a dessein de nier : dx)nne-moi Bebtbatsd.
Et si quelque auteur infortuné doit servir un jour de conseiller à cette belle ambassade, j'oserais supplier ta divine providence de permettre qu'il y remplit un rôle si pitoyable , que , bouffi de colère et tout rouge de honte , il fût réduit à se faire à lui-même tous les reproches que la pitié me ferait supprimer. Heureux encore quand une expérience de soixante-quatre ans et demi ne lui aurait pas appris
à parler ,tiuecet événement lui apprît au moins à se taire ! donne-mol Baculard.
Que si , pour achever d'exercer ma patience et me mieux tourmenter, quelque magistrat dun beau nom doit se déclarer le protecteur, le conseil et le soutien de mou ennemi , j'oserais demander qu'il fût choisi entre mille, d'un caractère léger , et tel que ses imputations n'obtinssent pas plus créance contre moi que ses outrages publics ne doivent m'ébranler ni me nuire. Je sais que mon désir est difficile à satisfaire; mais rien n'est imposibleàta puissance ...
Enlin, si dans la foule des maux prêts à ni'accabler , si dans la nécessité d'un procès aussi bizarre , cet Être bienfaisant m'eût laissé le choix du tribunal je l'aurais supplié qu'il fut tel que , tout près encore de la naissance de ses augustes fonctions , il pût sentir que l'expulsion d'un membre vicié l'honorerait plus aux yeux de la nation que cent jugements particuliers , où les murmures des malheureux balancent toujours l'éloge que les heureux sont tentés de donner. Je l'aurais demandé ainsi , parce que j'aurais cru n'être point exposé à voir sortir de ce tribunal un jugement équivoque , sous les yeux d'un peuple éclairé, plein de sagacité , d'esprit et de feu , et qui , toujours plus prompt à blâmer qu'à prodiguer la louange , rendrait chaque magistrat attentif et sévère sur sa façon de prononcer.
Eh bien ! dans mon malheur , tout ce que j'aurais ardenunent désiré , ne l'ai-je pas obtenu ? L'acharnement de mes ennemis les a rendus peu redoutables ; leur nombre les a livrés au défaut de liaison si nécessaire en tout projet; la haine les a conduits à l'aveuglement ; chacun de leurs efforts pour m'arréter n'a fait qu'accélérer ma marche et hâter ma justification.
Combien de fois m'étais-je dit , pendant ces temps de trouble : Je n'aurai pas la faiblesse de me faire un besoin de l'estime universelle , plus que je n'ai l'orgueil de croire la mienne utile à tout le monde. Avouons-le de bonne foi , force n'est pas bonheur : il faut une vertu plus qu'humaine pour être heureux étant mésestimé ; mais je n'en ai que mieux goûté depuis combien l'estime publique est douce à recueillir. Aujourd'hui je sens toute la fermeté de mon coeur s'amollir , se fondre de reconnaissance et de plaisir, au plus léger éloge que j'entends faire de mon courage ou de mon honnêteté.
Si j'ajoute à cela les offres multipliées de secours et de services d'une foule d'honnêtes gens , et les consolations particulières de l'amitié , vous conviendrez que l'exemple vivant d'une heureuse compensation du mal par le bien est ici joint aux enseignements de la plus douce philosophie :
. . . Sunt quoque gaudia luctus. Ovide.
F.t les chagriùs aussi sont mêlés de plaisir.
Quantau procès que je défends, indépendamment de la justice de ma cause , sur laquelle se fonde ma sécurité , je ne vois ici qu'un événement qui , tout bizarre qu'il est, mériterait peu d'arrêter les regards, sans la qualité , la quantité de mes ennemis , et sans mon courage à repousserleurs traits. Mais pour obtenir la justice que j'attends , je ne dois pas me lasser de discuter, en présence de mes juges, la seule question qui me soit vraiment personnelle dans le procès soumis au jugement de la cour :
Suis-je un corrupteur^ ou ne le suis-je pan f
Dans sa dénonciation, IM. Goèzman a dit formellement que j'étais un corrupteur. Cette pièce est la seule contre laquelle j'aie à m' élever aujourd'hui , puisque c'est sur elle seule que le procès est établi : mais le dénonciateur y déclare positivement f[u'il n'est instruit du fait dont il m'accuse , que par le témoignage de sa femme.
Laissons donc la dénonciation de côté , pour ue plus nous occuper que de ce témoignage , unique et frêle appui d'un procès beaucoup trop fameux.
Mais la dame interrogée déclare , à son tour , (jue jamais le Jaij ne lui a laissé d'argent pour corrompre son mari , qu'on sait bien être vicorruptible ; et qu'il ne lui marchandait que des audiences. C'est ainsi qu'en donnant dans son récolement le démenti le plus ferme à sa déclaration concertée , et à la dénonciation qui en est le fruit , cette dame anéantit encore une fois l'accusation de corruption portée contre moi ; et tout est dit à cet égard , à moins qu'on ne trouve à la ranimer par les charges mêmes du procès.
Mais les interrogatoires de le Jay démentent la dénonciation du mari , et renforcent le récolement de la femme.
Mais les interrogatoires de Bertrand , mais ses mémoires , qu'il faut mettre eu ligne de compte aujourd'hui , parce que , sortant d'une plume ennemie, ils doivent en être crus toutes les fois qu'ils s'expliquent en ma faveur ; ces interrogatoires , ce^ mémoires , en un mot tout ce qui nous est venu de la part du sacristain , confirment que jamais je n'ai voulu corrompre INL Goëzman l'incorruptible , et qu'on n'a jamais parlé , à lui sacristain , que d'entrevues et d'audiences.
Enfin toutes les dépositions renforcent ces aveux non suspects ; tous les témoins conviennent que c'est avec la plus grande répugnance que je me suis prêté à payer des audiences , dans le temps de ma vie ou j'avais le plus besoin d'argent et le moins de facuhé.s pécuniaires.
Que reste-t-ii donc au soutien de cette corruption dont on a fait tant de bruit ? Plus rien qu'un adrainicule de présomption fondé sur l'énorme prix de deux mille écus pour une audience : mais le phis
lMÉMOIRES.
simple exposé va faire {'vaiiouir de nouveau ce fautôrne.
Je demanda Isa grands cris des audiences, etu'avais, comme je l'ai dit, pas plus d'espoir de les obtenir que d'argent pour les acheter. Un ami m'offre cent louis, et les confie à la in-udence de ma sœur, qui , parcimonieuse pour mes intérêts , parle d'abord de vingtcinq louis , finit par en livrer cinquante , et s'en fût tenue là , si le sieur Bertrand , très-magnifique afjent d'audience , à qui rien ne coûtait en fouillant dans ma bourse, pour me donner une preuve de zèle, n'eût été de son chef reprendre à le Jay les cinquante louis , ne fût revenu dire à ma sœur : Quand on fait un présent, il faut le faire honnête, et ne lui eût par cette phrase arraché les autres chiquante louis. D'où l'on voit que , sans Bertrand , le porteparole , et son zèle magnifique , le libraire eût peutêtre obtenu l'audience au prix des premiers cinquante louis , et que les autres cinquante m'eussent servi à on solliciter une seconde, en cas de besoin.
jMais la première audience acquise au prix de cent louis, il devint impossible d'aller au rabais pour la seconde. On n'offre pas une aigrette de verre à qui l'on a donné des boucles de brillants. Le prix des premières bontés d'une femme est au moins le taux de celles qui les suivent : c'est l'usage. Ainsi le défaut d'argent m'ayant forcé de recourir aux bijoux , comme c'est encore l'usage, le lendemain de l'audience je remis au capitan une montre valant cent autres louis , pour arracher une seconde audience.
Quant aux quinze louis exiges pour le secrétaire , ils ne sont en cette qualité sur le compte d'aucune audience; et l'on voit maintenant par quelle gradation d'incidents la seule audience que j'aie obtenue, estimée d'abord par mes amis moins de cinquante louis, peut avoir l'air, en embrouillant les choses, d'avoir été payée deux mille écus.
L'audience du rapporteur ainsi rappelée à sa première estimation, le soupçon de corruption, Ibudé sur l'énormité de son prix , tombe de soimême ; et remarquez que ce n'était encore là qu'une présomption, qui en affaire criminelle est sans force : il serait superflu de s'y arrêter plus longtemps.
INIais a-t ou fait de ma part une convention avec madame Goëzman de me rendre mes cent louis , si je ne gagnais pas ma cause? Personne au procès n'a déposé d'un pareil fait; l'unique madame Goëzman, en qualité de seul contradicteur, eût pu fonder ce reproche. Mais, loin d'articuler qu'elle ait fait aucun pacte à cet égard avec le Jay , le seul aussi qui lui ait parlé,toutes ses défenses se réduisent à nierqu'elle ait reçu l'argent , et à dire qu'on l'a glissé furtivement dans son carton de fleurs : ainsi le soupçon , qu'en donnant de l'or j'ai pu avoir l'intention de corrompre mon rapporteur , n'est ici qu'une Viibie
fumée, dissipée, connue on voit, par tous les vents de l'horizon : et c'est ainsi que dt'S détails insipidement nécessaires deviennent , malgré mes soins . nécessairement insipides , au grand dommage de l'indulgent lecteur.
Reste enfin pour dernière ressource à la haine, eu faveur de la corruption, la misérable et fausse allégation de I\L Goëzman, qui prétend m'avoir donné deux audiences en un jour , et deux autres à deux de mes amis ; et qui s'essouffle à faire entendre que quatre audiences accordées sans intérêt en trois jours doivent faire soupçonner que mes sacrifices d'argent avaient un autre objet. En attendant qu'il prouve les quatre audiences, je lui soutiens, moi, queje n'eu aireçuqu'uue. Mais, malgréle témoignage d'un homme pubhc et sermenté , du sieur Santerre , mou gardien, qui ne me quittait pas, la contradiction sur un fait aussi grave étant positive entre M. Goëzman et moi , la cour n'a pas négligé d'acquérir les lumières qu'une confrontation indiquée par la loi devait répandre sur l'affaire en général, etsur ce point en particulier. Elle apprendra bientôt comment , à ceite occasion , mon digne rapporteur est sorti des mains de son humble client.
Les faits ainsi posés , discutés , approfondis, et les témoins , les accusés , les contradicteurs même détruisant à l'envi le sj'stème absurde de la corruption établi contre moi par M. Goëzman, il faut en revenir a cette autre question.
Lorsque le malheur des affaires jette un infortuné sous ladépendance d'un pareil juge, que doit-il faire .^ Refuser de l'or ! On ne l'aborde pas autrement. En donner, et se plaindre de la vexation ! On peut se voir à l'instant accusé , décrété , prêt à périr. Entre deux extrémités , quel parti prendre ? Voilà le vrai problème: mais, en bonne justice, jene me crois pas plus obligé de le résoudre, que de relever sérieusement le reproche singulier de séduction que me fait madame Goëzman, dans son supplément divisé par première, seconde et troisième atrocité; et le reproche plus singulier encore que beaucoup de gens me font do n'y avoir pas répondu dans mon dernier mémoire.
f'ous avezosé (c'est madame Goëzman qui parle, p. 10 ), en présence du commissaire , du greffier , etc., me dire que je vous aurais , si je voulais ^ l'obligation de n'être point enfermée par mon mari. Fous avez poussé l'impudence plus loin encore : VOUS avez osé ajouter ( pourquoi suis-je forcée de rapjjorter des propos aussi insolents qu'ils sont humiliants pour moif), vous avezosé ajouter, dis-je, que vous finiriez par vous faire écouter ^ que vos soins ne me déplairaient pas un jour ; que... Je n'ose achever, je n'ose vous qualijier.
Fi donc des points ! . . . 11 fallait oser , madame ; il fallait achever, il fallait me qualifier. Que voulezvous donc dire avec vos points ?, .. Vous mettez là de
MEMOIRES
jolies rt'ticeiices daus vos luemoiies... Je répondais a toutes vos injures par des conipliiuenls généraux , i]u'il paraît qu'un amour-propre éveillé vous a fait [irendre du bon ou du mauvais côté, comme il vous plaira l'entendre : mais des points... Vous me feriez une belle réputation! Quelle femme honnête voudrait jamais m'admettre , si je ne détruisais pas l'impression que vous donnez ici de mon cavalier respect pour les dames? Quelle femme oserait se croire en sûreté chez elle avec moi , quand elle penserait que la femme de mon ennemi même , agitée, furibonde, et, critique à part, dénuée de ces grâces touchantes , de cette douceur qui fait le charme de son sexe, en plein greffe et devant le juge et le grcffler, a couru des risques avec moi d'un genre à exiger des points... , et qu'elle se croit eu droit de me traduire aujourd'hui en justice comme un audacieux effronté, moi qui n'étais devant elle alors qu'un très, très, très-modeste confronté : je m'en souviens bien.
// est atroce (dites-vous, pag. 1) que ce séducteur préparé au combat (le joli choix d'expressions!) jette îm coup d'œil de compassion sur une femme timide; {la peste \ qUelle timidité!) qu'il triomphe de l'avoir Jait rougir, lui quï 7ie rougit jamais. Oh! pour cela, madame, c'est bien pure malice à vous de dire que je ne rougis jamais , moi qui , sans reproche , ai eu la bonté de bai.sser les yeux pour vous deux ou trois fois, pendant que le greffier lisait les décentes raisons que vous aviez données de votre défaut de mémoire ! A la vérité je ne rougissais pas ; mais je faisais plus ; je voulais rougir pour vous en donner l'exemple : et je ne doute pas que IM. de Chazal n'ait rendu compte à la cour du ton doux et poli dont j'ai répondu aux mâles injures (F une femme faible, et peu faite, par son inexpérience , pour entrer en lice avec un séducteur adroit.
En vérité, madame, vous avez de si singulières expressions, qu'on dirait que vous y entendez finesse. Une femme faible, et peu faite, par son inexpérience , pour entrer en lice avec un séducteur adroit ! Mais c'est que, loin d'être une femme faible , vous étiez, madame, à ces confrontations, la femme forte , la véritable femme forte , provoquant,, injuriant, maudissant, et parlant, parlant, parlant... Quant à votre inexpérience pour entrer en lice, voilà sur quoi, par exemple, il m'est impossible de prononcer , moi qui me suis toujours tenu dans le plus respectueux éloignement de la lice. Avec un séducteur adroit! II ne tiendrait qu'à moi de prendre encore cela pour un compliment , et de le rapporter à ce qu'on appelle proprement la séduction d'une femme : car si vous l'entendez du l'ôté de l'aigent que moi, séducteur adroit, vous ai envoyé par /'ûrf/7o?7 séducteur Bertrand , qui l'a re-
mis à l'adroit séducteur le Jay, qui l'a remis connue on sait, très-adroitement daus votre carton de fleurs, vous m'avouerez qu'il n'y a pas là de quoi se vanter d'une merveilleuse adresse en fait de séduction.
Quoi qu'il en soit, un seul exemple va mettre la courenétat de juger lequel des deux contendants est sorti de son caractère à ces confrontations. 11 était dix heures du soir , nous touchions à la fin de la première séance: Homme atroce , me dites-vous ( et j'en tremble encore ) , on vient défaire la lecture de mes interroqatoires , et vous remettez à demain à y répondre , pour avoir apparemment le temps de disposer vos méchancetés; mais je vous déclare, miséi'able, que si vous ne me faites pas sur-le-champ, et sans y être préparé, une interpellât io7i, vous n'y serez plus admis demain matin.
Aussi surpris de cette fière provocation que du ton brave qui l'accompagnait: «Eh! d'où savez-vous , « madame, que je suis un homme atroce, un misé- « rable ? .Te n'ai jamais eu l'honneur , avant ce mo- « ment-ci, de merencontrer avec vous. — Je le sais » d'où je le sais; je l'ai entendu dire... — A M. de « la Blache sans doute.' — A tout le monde : cet a hiver , au bal de r Opéra. — 11 était donc bien « mal composé : en vous voyant , madame , je sens « qu'il y avait mille choses plus agréables à dire : et « vous avouerez qu'on vous a tenu là de tristes pro- « pos de bal. Quoi qu'il en soit, vous voulez absolu- « ment une interpellation avant de nous quitter .'Il « faut vous satisfaire. Je vous interpelle donc , mada- » me , de nous dire à l'instant , sans réfléchir et « sans y être préparée, pourquoi vous accusez, dans « tous vos interrogatoires , être âgée de trente ans , « quand votre visage, qui vous contredit, n'enmon- « trc que dix-huit ? » Je vous fis alors une profonde révérence pour sortir.
Malgré la colère que vous en montrez aujourd'hui , avouez-le , madame , cette atrocité vous offensa si peu, que, prenant votre éventail et votre manteau, vous me priâtes de vous donner la main pour rejoindre votre voiture : sans y chercher d'autre conséquence , je vous la présentais poliment , lorsque M. Frémyu , le meilleur des hommes , mais le plus inexorable des greffiers , nous fit apercevoir que nous nedevions pas descendre du palais ensemble avec cet air d'intelligence peu décent pour l'occasion. Alors vous saluant de nouveaji , je vous dis : « Eh « bien! madame, suis-je aussi atroce qu'on a voulu « vous le faire entendre .' » — Eh mais ! vous êtes au moins bien malin. — « Laissez donc , madame , « les injures grossières aux honnnes; elles gâtent « toujours la jolie bouche des femmes. « Un doux sourire, à ce compliment, rendit à la vôtre sa forme
MEMOIRES
jigréable , que l'humeur avait un peu altérée : et uous nous quittâmes.
II fout pourtant convenir que tout cela n'est ni si meurtrier ni si atroce que madame Goëzman voudrait le faire entendre : et sur la vérité de ces faits, sur la frivolité des reproches de cette dame, j'invoque le témoignage du grave M. Frémyn : et, sans le peu d'importance du sujet, j'oserais bien invoquer celui de M. de Chazal lui-même.
Et comme il faut que la bizarrerie éclate dans toutes les parties de ce fameux procès , après avoir eu besoin de très-grands efforts en me défendant, pour détruire l'importance d'une corruption qui n'a jamais existé, pour atténuer celle d'une séduction à laquelle je n'ai jamais songé, je me vois forcé d'en emplover de plus grands encore pour établir l'importance du crime de faux dans l'acte de baptême, sur lequel j'ai dénoncé publiquement M. Goëzman , et pour montrer la liaison intime de cette dénonciation avec mes défenses.
A entendre quelques personnes , je suis un méchant homme, instrumentservilede je ne sais quelle haine qui veut, dit-on , perdre M. Goëzman : et pour accréditer ces bruits , on feint d'oublier que ce n'est pas moi qui ai fomenté la querelle, que je n'ai point attaqué M. Goëzman; ou feint d'oublier que je suis accusé de corruption , de ca.omnie , et décrété depuis huit mois sur le dénoncé de ce magistrat; que c'est lui qui m'a forcé de me défendre, quoique j'eusse dit à U. de Sartiues, à M. le premier président, et plus nettement encore au vertueux conciliateur Marin, que j'invitais mon rapporteur à me laisser tranquille , parce que , s'il s'obstinait à m'attaquer, je lui opposerais un courage sur lequel il ne comptait guère. On feint d'oublier que le propos de M. Goëzman, très-public alors, était qu'il me poursuivrait jusqu'aux enfers ; à quoi je répliquai : Puisqu'il le veut absolument, voyons donc lequel des deux y laissera l'autre.
Maintenant que l'action est bien engagée , ou me voit porter en parant, serrer la mesure, et gagner du terrain sur l'adversaire; pour m'inculper, on invoque à son secours la commisération publique : vexât censura columbas. Tout ce qu'il a fait n'est, dit-on , que peccadilles ; subornation de témoins , minutation d'écrits , faux dans les déclarations , dénonciation calomnieuse au parlement, tout cela n'est rien : dat veniam corvis.
Forcé de prouver à mou tour les faux de ses déclarations, ou de succomber, je montre que tel est son usage.
Eh! comment l'aurait-il négligé pour perdre un emiemi , lui qui n'a pas craint de commettre un faux au premier chef contre un malheureux enfant dont il s'était rendu le protecteur déclaré ! Telle estl'aualogic, la liaison intime et nécessaire entre le faux
de mou rapporteur dans l'acte baptistaire , et le faux de mou rapporteur dans notre procès.
Mais ce faux du baptême est , dit-on , purement matériel , une misère qui ne mérite pas qu'on s'y arrête un moment : dat veniam corvis.
Laissons de côté ces jugements légers, ces absolutions cavalières , et montrons aux citoyens, justement alarmés de voir au parlement un pareil magistrat, que le faux du baptême est un des plus graves qui puissent se commettre contre la société ' .
Quoique je le sente vivement , ma plume inégale et profane est peu propre à peindre l'irrévérence de celui qui, dans le saint lieu, se joue du premier et du plus grand des sacrements : j'aurai le respect de m'en taire : mais la double austérité d'une partie de mes juges, prêtres et magistrats , n'a pas besoin d'être inspirée pour s'armer contre une pareille profanation. Et le délit de M. Goëzman n'attaquant point le salut de l'enfant , mais sou état civil , c'est ce dernier point seulement que je me permettrai de discuter.
Pour rendre le baptême aussi utile à l'homme qu'il est indispensable au chrétien, la politique a joint à l'acte religieux le plus nécessaire au salut de tous l'acte civil le plus important à l'existence de chacun : le point de législation qui a confié au dépôt public le nom , l'âge et l'état des citoyens , est si utile et si grand, qu'il eût sans doute mérité d'appartenir au christianisme; mais, il faut être vrai, nous en devons la reconnaissance au plus sage des païens, au grand Marc-Aurèle, qui le premier ordonna que le nom, l'âge et l'état des citoyens, attestés par des témoins, auxquels répondent nos parrains et marraines , fussent inscrits à l'heure de la naissance sur un registre public ; qui fit déposer ce livre de vie dans le temple de Saturne ; et qui en confia la garde aux prêtres du père de tous les dieux, du dieu du temps et de la durée; du dieu enfin dont l'idée se rapproche le plus de la majesté que nous reconnaissons à l'Être suprême.
J'ignore en quel siècle l'Église chrétienne adopta cet usage précieux à l'humanité : mais il faut croire que ce fut assez tard , puisque le baptême ne se donna longtemps qu'aux adultes, suivant l'avis de TertuUien et de quelques Pères de l'Église ; et souvent même à l'heure de la mort , par la persuasion que ce sacrement , effaçant le péché originel , devait aussi laver de tous les autres péchés. Avant la réunion du procès-verbal au sacrement, chacun de ces actes séparés était également respectable aux
• Croirait-on qu'on a poussé la démence Jusqu'à faire
l'apologie de ce faux dans une misérable «azelle à la main ,
en date du 30 janvier dernier? Aucune peine ne peut être
prononcée contre un pareil nouvelliste, le bain froid de \\
1 saignée est le traitement qui lui convicnl-
MEMOIRES
3iS
hommes: la politique et la religion gagnèrent à les réunir, l'une (le la sûreté pour les citoyens, l'autre de la considération pour ses ministres. Il paraît même que la double utilité dont ces derniers se sont rendus aux hommes par cette réunion est le vrai fondement de la distance que l'opinion met entre les prêtres séculiers , chargés du dépôt de tous les actes importants de la vie , et les réguliers , qui ne sont chargés de rien.
Si donc l'utilité fait tout le mérite des hommes et des choses, qu'on juge de quelle majesté devint le baptême lorsque les deux points fondamentaux de tout bonheur furent rassemblés en un seul et même acte : sans le baptême on resta nul en ce monde, et l'on fut perdu pour jamais dans l'autre; et c'est de cet acte si saint , si grand , si révéré , si nécessaire , que M. Goëzman, homme éclairé, jurisconsulte, criminaliste , conseiller de grand'chambre du premier parlement de la nation , fait un badiuage perfide et sacrilège ; il s'avance au temple de Dieu pour présenter au christianisme unnouveauué, à la société un nouveau citoyen : il s'agit, pour ce magistrat, de constater légalement qu'un tel est fils d'un tel ; le père ne sait pas écrire , il ne peut rien pour assurer l'état civil de son enfant; la marraine est fille mineure , sa signature est sans force aux yeux de la loi; reste pour unique ressource au malheureux enfant l'attestation de son parrain ; lui seul peut donner la sanction à son état ; et ce faux protecteur ne rougit pas d'y signer un faux nom ; au double faux d'un faux domicile , il joint le triple faux d'un faux état ; et par cet acte également barbare et peu sensé , celui qui devait assurer l'existence d'un citoyen se fait un jeu de la compromettre. Dans l'état où il met les choses , si cet enfant veut un jour appartenir à quelqu'un, il faut qu'un arrêt de la cour, invoquant la notoriété , le réhabilite dans ses droits : sans cela, comment héritera-t-il? comment contractera-t-il ? comment signera-t-il en sûreté Un tel, fils d'un tel, puisque , grâce à l'honnêteté de Louis-Valentin Goëzman, conseiller au parlement, quai Saint-Paul, Louis Du Gravier, bourgeois de Paris, rue des Lions , n'est qu'un être idéal et fantastique, qui ne peut constater l'état civil d'aucun être existant et réel ?
Voilà le délit , voilà le crime ; voilà l'état de celui qui Ta commis. L'importance du cas, du lieu et de la personne est établie : en dénonçant le taux, j'en ai prouvé la liaison , l'intimité , l'identité , l'inhérence à la cause que je défends. J'ai montré de plus qu'il n'a pas tenu à ce funeste magistrat que je ne fusse écrasé sous le poids d'une accusation criminelle. J'ai démontré que la suggestion , la subornation, le faux , la cabale et lintrigue ont été, sans scrupule , eniployés contre moi. Et dans ce combat à outrance , où il faut qu'un des deux périsse, des
gens légers me blâment d'oser unir la dague à l'épée contre un ennemi sans pudeur qui nie poursuit avec la flamme et le fer !
Jugeurs aussi légers que tranchants , je voudrais vous voir au point de balancer le plus pressant intérêt par de petites considérations ; je voudrais vous voir en tête un adversaire aussi violemment soutenu que le mien; à sa puissance formidable opposant votre dénûment, et votre isolation à ses entours; n'ayant pour tout soutien que la bonté de votre cause, et votre courage à la défendre ; et ranimant votre cœur par le seul espoir que le pariement prononcera sur les choses , et non sur les personnes , qu'il jugera leur délit sans avoir égard a leur crédit.
Aucun autre homme ne pouvait dénoncer M. Goëzman pour ce fait, sans peut-être encourir le mépris qu'on garde aux vils délateurs ; mais moi , jeté loin de mon rang par la violence , n'ai-je pas dû le regagner à tout prix, même en expulsant du sien mon injuste adversaire.? Tel de vous ose me blâmer, qui frémirait d'être obligé de se défendre à ma place, etqui, pour perdrel'ennemi, peut-être accueillerait mille moyens offerts , que ma délicatesse m'a fait rejeter jusqu'à ce jour.
Mais quel intérêt ce magistrat avait-il à commettre un pareil délit ? Qui a pu le pousser à cet acte insensé ? — Faut-il l'avouer, messieurs ? sottise et défaut d'âme; deux vices également opposés à la dignité d'un magistrat.
La sottise nous jette en des embarras dont le défaut d'âme ne sait nous dégager que par des voies malhonnêtes.
Dans l'affaire qui me regarde, M. Goëzjiiau , instruit delà faiblesse de sa femme, n'avait qu'à remettre au libraire ou même garder les quinze louis , à son choix , mais se taire sur cet événement : peut-être aurait-on tenu quelques propos ; il n'en eût été ni plus ni moins pour sa réputation. Mais il ne sait , pour se tirer d'affaire, que suborner le Jay, fabriquer des déclarations, me dénoncer au parlement, entamer un procès ridicule , et le soutenir par des moyens infâmes : sottise et défaut d'âme.
Ce qui lui est arrivé là pour quinze louis lui fût également arrivé pour quinze francs. C'est justement l'histoire du baptême : il pouvait dire à cette petite fille Capelle, qu'il entretenait à huit louis par mois : Tu conçois bien , mon enfant , qu'il neconvient pas à un grave magistrat qui, pour te plaire, a mis un mur de séparation entre sa femme et lui ' , mais dont la liaison avec toi doit être ignorée , d'aller courir le risque de voir publier un pareil compérage à la fin de. 1772. Fais tenir cet enfant par qui tu voudras : j'en serai , pour l'obliger , le parrain honoraire : voilà
' Voyc/c 1,1 noie inipriincc ihi W. GoO^iuJii.
MÉMOIRES
flenx louis pour \(ts frais de gésine et de baptême, et je prendrai soin du fdlot. Tel est le manteau dont la prudence, au moins , devait couvrir sa faiblesse.
Au lieu de cela (voici la sottise ) , mon rapporteur ne sait autre chose que d'aller i?ifiocchi, habit noir boutonné, cheveux longs bien poudrés , gants blancs et bouquet à la main , menant sur le poing sa commère à l'église ; et là , pour accorder la décence et le plaisir (voici le défaut d'âme ), mon rapporteur signe un faux nom , prend un faux état , donne un faux domicile , ôte l'existence à son filleul , et s'en revient gaiement bourrer de bonbons sa commère, s'attabler au souper de famille , et faire à l'accouchée des promesses pour l'enfant , dont il est bien sûr d'éluder l'effet à sou gré quand sa fringale amoureuse sera passée. Et vous , ses bous amis , l'on est assez curieux de voir comment vous vous y prendrez pour excuser ses honnêtes plaisirs."
Sera-ce sur sa jeunesse ? il a quarante- quatre ans passés ; sur son ignorance? il se dit le Du Caiige du siècle ; sur la frivolité de son état ? il est conseiller de grand'chambre; sur la considération due a sa place? il l'a dégradée publiquement ; sur la légèreté d'un pareil faux ? je viens de prouver qu'il n'en est point de plus grave ; sera-ce sur son crédit ? il s'est trop mal conduit pour en conserver; sur le scandale de sa condamnation ? il l'a provoquée lui-même à grands cris ; enfin sur l'honneur de la magistrature ? il est bien prouvé que cet honneur consiste à se défaire d'un homme qui l'a déshonorée.
Vous serez sans doute assez embarrassés à le tirer de là, à moins que le comte de la Blache n'ait encore une lettre de Grenoble toute prête au service de son rapporteur : car ce n'est pas assez de parler ici ; la parole se perd avec l'haleine et se dissipe dans l'air : mais la plume! la plume légère du comte de la Blache serait, je l'avoue, d'un très-grand poids dans cette affaire. Ce juge , dirait-on , a fort bien jugépour ce plaideur; à son tour ce plaideur a fort bien plaidé pour ce juge ; tout cela est dans l'ordre ; entre les gens vertueux , la vie n'est qu'un commerce de bienfaits et de gratitude le plus touchant du monde.
Mais si vous êtes embarrassés , voici quelqu'un qui ne l'est pas moins que vous. C'est le grand Bertrand , qui depuis une heure est là , le cou tendu , l'œil en arrêt, la bouche ouverte , attendant son article, inquiet s'il arrivera bientôt ; et ce n'est pas sans sujet : en bonne guerre il est dû réponse ferme et franche à son dernier mémoire : il ne l'attendra plus.
J'ai beau vouloir garder mon sérieux en parcourant ses écrits, le rire me prend dès la preuiière page, et voilà ma gravité partie. N'est-ce pas aussi la plus plaisante chose du monde que ce grand
sacristain, qui ne prend jamais ses épigraphes que dans son bréviaire à deux colonnes , parce que le français est à côté du latin; n'est-il pas, dis-je, bien plaisant qu'oubliant sa qualité de défenseur de M. Goëzman , le jour même que ce magistrat éprouve un second décret d'ajournement personnel , il s'avise de choisir, pour épigraphe à son supplément, un verset de psaume finissant par ces mots : Comprehensus est peccator , enfin le coupable EST PRIS?
Puisqu'il n'y a pas moyen de travailler sérieusement en prenant ce mémoire par le commencement , essayons de nous remonter au grave en comuiençant à le lire par la fin. Le voilà retourné. Le premier objet qui me frappe à sa dernière page est un cartel bien imprimé, bien public, bien ridicule, et bien lâche ; mais le plus risible est que le grand cousin, craignant que son nom ne m'imprimât pas assez de terreur, a fait choix d'un compagnon d'armes qui prend le nom de Donnadieu. L'envoi d'un cartel signé Donnadieu / ily a de quoi faire expirer d'angoisses.
Mais consolez-vous , mes amis ; ce n'est pas le véritable Donnadieu tenant une académie d'armes à Paris , homme estimable qui a trop de sens pour signer une bêtise, et trop d'honneur pour être le second d'une lâcheté. Cet autre Donnadieu, mes amis, est une espèce d'avocat, sauf l'honneur de la profession.
Deux chiens , dit-on , naquirent d'une même lice , et furent nommés César. En grandissant , l'un devint chasseur valeureux , élancé , giboyant , guerroyant , et retint le nom de César par excellence. L'autre, écourté, trapu, fidèle au garde-manger, toujours sale, aboyant, écornifflant, avalant; et notre maître la Fontaine nous apprend que ce César de chien fut surnommé Laridon par les cuisiniers. Ainsi le second de Bertrand le duelliste s'appelle Donnadieu de Noppbat, pour le distinguer du Donnadieu par excellence.
Mais ce cartel m'a moins étonné qu'il ne m'a réjoui; je m'y attendais. Madame Goëzman , dans la première page de son supplément, chaussant l'éperon, pas sant le baudrier de son suisse au sacristain, et lui donnant l'accolade , en avait fait son chevalier Bertrand. Unbrasvigoureux,A\sd>\t'û\e. en me menaçant, y«e«^ d'arracher son masque, un homme lient de déchirer le voile. Je me repose sur so7i courage...YAenRn elle nous apprend que ce chevalier de bal, qui rarache des masques et déchire des voiles , est le sieur Dairolles. Étonnez-vous, après cela, de le voir, le jour du décret dumari, prendre pour devise : Comprehensus est peccator, porter les couleurs de sa dame , imprimer le placard et jeter la mitaine !
Si tout cartel imprime u'était pas une lâche forfan-
MÉMOIRKS
t«n"ie, et si làcîie que le parlement, qui a lu comme inoiceluiducousin, n'a pas seulement daigné charger le ministère public d'en informer, si lâche que M. le procureur général a bien voulu me faire la grâce de ne mettre aucune importance à cette Bertr a ndade renforcée ; si ce cartel , dis-je , eût mérité quelque réponse, voici quelle eut été la mienne: Quand un guerrier a le courage de sauter seul à bord dune galère pleine de chevaliers , ce n'est pas pour s'amuser à y faire le coup de poing avec les lépreux de la chiourme. De même ici, me trouvant en tête une foule d'ennemis croisés, fourrés , dignitaires ; ayant le choix des combattants , irai-je exprès me commettre avec les argousins de la troupe , ou brûler une amorce de préférence avec le sacristain de la compagnie, tant eu son nom que comme trompette de Marin-la-Gazette , et chevalier de la dame aux quinze louis ?
Mais de quoi s'agit-il enfln? car il faut faire justice à tout le monde.
Dans mon troisième mémoire j'avais répondu (p. 41 ), à la demande de quelques avances que le sieur Bertrand avait malhonnêtement réclamées ; «' Vous avez depuis un an à moi deux effets de cent « louis chacun , vous vous payerez dessus , etc. »
Le sieur Bertrand , faisant de l'indigné dans son supplément , commence par nier mes deux effets de cent louis, en répondant (page 8): Peut-on ■pousser V impudence plus loin , le cœur serré par rinspedion de ces lignes , etc. Sa réponse est fort longue, on y reviendra : puis, soutenant sa dénégation de la provocation la plus généreuse, il rappelle la page 50 de mon second mémoire, où j'ai dit :
Si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère , que celui que j'ai pu offenser dise de moi que je suis un homme malàoniitie , fij consens; mais qu'il ne dise pas que je suis un malhonnête homme! car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir, et le forcerai par la voie la plus courte à prouver son dire ou à se rétracter publiquement , A quoi il répond sans hésiter, page dernière : Eh bien ! M. de Beaumarchais , vous êtes un homme malhonnête et un malhonnête homme , et certainement vous ne prendrez pas la voie la plus courte. — Eh pourquoi donc, cousin, ne la prendrai-je pas? C'est pourtant ce que je vais faire à l'instant. Il est vrai que, pour forcer Bertrand llionnête homme à se rétracter, je n'ai pas fait battre la caisse à sa porte pour effets égarés, comme un gaillard ressentiment eût pu me l'inspirer. Il est vrai que je n'ai pas dénoncé le cartel de Bertrand le généreux , au ministère public, comme beaucoup d'honnêtes gens , qui ne voient pas si clair que moi dans mes affaires, s'empressaient de me le conseiller. Il est encore vrai que jen'ai pas sangléun coupd'épée dans
la cuisse à Bertrand le raillant, faute d'avoir trouvé chez lui du creur à percer, comme quelques plaisants l'ont répandu dans le monde. Mais il n'en a pas marché plus roide un instant pour cela ; car dès le lendemain, prenant pour héraut d'armes le brave huissier qui défend mes meubles , j'ai fait sommer à mon tour le capitan , par un cartel timbré, dese rendreencltami) clos dans la salle des consuls de Paris, oùmaitre Benoist, mon procureur, et le sieur Mention, qui lui avait remis mes deux effets de cent louis, il y a plus d'un an, l'ont vainement attendu deux jours de suite.
En ennemi prudent, le chevalier Bertrand a laissé prendre deux défauts contre lui; mais au troisième cartel, sentant bien que faute de répondre on allait le condamner à me payer la somme de deux cents louis , il est venu enlin aux consuls en haute personne; et là, le sieur Mention ayant réclamé les deux effets de cent louis qu'il lui avait remis de ma part, en tel temps, pour en poursuivre le payement, et maître Benoistl'ayant sommé de déclarer s'il convenait avoir reçu lesdits effets , ou s'il persistait à les nier comme il l'avait fait dans son mémoire ; alors , de ce ton de confrérie avec lequel, en mentant le jour de son interrogatoire aux pieds de la cour, il avait pris le ciel et le crucijix à témoin de la vérité de ses discours, emporté par l'enthousiasme de sa dernière production, il dit (p. r^de son supplément) : Ennemi du mensonge et de l'artiftce. . . puissent ma candeur et ma sincérité me faire des protecteurs de mes juges ! (P. 8.) Qu'un homme de bien est malheureux, d'être livré à la fureur d'un pervers! Mais les deux cents louis de 1\I. de Beaumarchais? —(P. 9.) Un homme audacieux marche à la lueur d'un flambeau qui régare, il court après une chimère et veut entraîner un {grand) innocent dans l'abîme où sa haine va le plonger. — Entendez-vous par là que le sieur de Beaumarchais ne vous ait pas remis les deux effets qu'il redemande? — (P. 10.) // n'a connu ni la honte ni les périls des moyens dont il se servait; et sa méchanceté a ressemblé au tonnerre,qxii ne cesse d' être àcraindre que lorsqu'il est tombé. — Oui ; mais tout cela ne nous apprend pas si vous avez ou non les deux effets de cent louis ? — (P. 13.) Le plus lâche des- hommes ose, avec un front d'airain, attaquer et mon cœur, et mon esprit, et inon âme... Il assure avec impudence des faits faux et défigurés. — Quoi! monsieur, vous niez que vous ayez les deux effets de cent louis ? — ( P. U . ) Comment juge-t-on des motifs des hommes par leurs actions? {V. 17.) Prenez le flambeau de la haine, et portez-le dans tous les replis de ma vie , je vous défte de me trouver endéJaut.—W n'est ici besoin de haine ni de flambeau pour prouver que vous retenez deux effets
3fS
MEMOIRES
de cent louis qui ue vous appaitieiiueiu pas. — (P. 9.) Est-ce là la marche de l'innocence? agit-elle ainsi par des souterrains et des détours, et se permet-elle d'aussi bas artifices'? (Et p. 1.5): La vérité n'a-t-elle pas toujours présidé à tout ce que f ai dit; la probité a tout ce que j'ai fait? — Mais il n'y a pas plus de vérité à nier des billets au porteur, quand on les a reçus , qu'il n'y a de probité à les garder. — (P. 17.) Jinsi les méchants rejettent sur le compte d'un homme de bien les perfidies dont ils se rendent coupables. — Vous voudriez faire croire à ces messieurs que je ne les ai pas remis? Quel homme êtes- vous donc ? — (P. 17. ) Me voici, en peu de mots, tel que je suis. Je m'abandonne à la pente naturelle de mon caractère ; la droiture en est la base... et je sais que la candeur de mon âme est incorruptible.
Alors le sieur iMention, se fâchant tout de bon, rappelant tous les faits et discours relatifs à la remise (les deux effets, lui dit : C'est moi-même qui vous les ai portés che-z vous; et si vous les niez, je vous accuse en mon nom d'en imposer à la justice. —(P. 13. ) Les magistrats que vous outragez , par l'audace avec laquelle vous comptez sur leur indulgence , respectent les lois , les mœurs , l'intérêt public ; ils puniront le fa/oA««/a/e?ir. — Calomniateur vousmême; et jesaisbien le moyen de vous forcer à nous rendre nos deux effets de cent louis. — ( P. IG. ) Écoutez , monsieur , votre façon de penser e.-<t celle d'un homme qui ne connaît pas le prix de la candeur, de l'honnêteté et de la pudeur ; de cette pureté, de cette innocence, de cette droiture d'intention enjin, qui toutes réunies forment u)i .si bel ensemble, qu'il ne peut s'e.rprimer que par le mot de vertu : ainsi ce que vous dites ne me fait aucune .sen.sation.
Alors M*^ Gornaut, procureur du sieur Bertrand, prenant la parole, dit tout haut : Messieurs, mon client embrouille les choses fort mal à propos ; j'ai les deux billets au porteur, appartenant au sieur de Hcaumarciiais , qui m'ont été reuiis par ledit sieur Bertrand" ; et j'offre de les rendre à l'instant, si l'on me paye les frais de poursuites que j'ai faites sur ces billets contre leur débiteur , au nom et par ordre dudit sieur Bertrand. — Mais pourquoi donc, dit le sieur ÏMpntion , les a-t-il niés si crûment , si malhonnêtement dans sou dernier mémoire ? — Messieurs , reprit Bertrand , je ne les ai pas niés tout à fait dans ce mémoire ; il est vrai que je me suis écrié sur leur demande(p. 18): Peut-on pousser C impudence plus /o/w.'Mais cen'estpaslà une négation formel le ; et si vous vous donr.ez la peine de lire vous-mêmes , messieurs , vous verrez que non-seulement ma réponse est équivoque , mais encore amphigourique.
Voici l'équivoque : Peut-on pousser l'impudence plu.'; loin ! le cœur serré par la seule insppctian de
ces lignes , je suis forcé à en détourner Us yeux pour conserver la présence d'esprit nécessaire à la continuation de mon récit.
Voici l'amphigouri : O vérité! tout se tait à ton nom ;je tV entends que ta voix : c'est une satisfaction , une sérénité dont l'âme jouit après t'avoir prononcé. Sauve-moi, pendant le cours de ma vif, les occasions de feindre et de dissimuler... Il me semble qu'on ne peut pas être malheureux lorsqu'on a toujours été vrai. — Vous avez raison, cela est très-amphigourique ; mais tout le monde n'en a pas moins cru qu'une pareille logomachie était un démenti formel donné par un esprit tortu , mais compagnon d'un cœur droit et indigné. Pourquoi donc avez-vous induit le public en erreur sur ce fait important.^ — (Page 17.) Messieurs, j'ai cru que fous les hommes aimaient le bien , qu'ils ne se défiaient point du mal, et qu'ils ne soupçonnaient jamais le vice. — Mais si la demande juridique n'eut pas été appuyée de preuves testimoniales aussi fortes , le sieur de Beaumarchais n'ayant pas de reconnaissance de vous, non-seulement on croirait encore que je ne vous avais pas reuiis les deux effets de cent louis, mais il y a grande apparence que vous les auriez gardés , puisque vous avez laissé prendre deux défauts, avant de répondre à la demande qu'il vous eu faisait juridiquement. — ( P. 17.) Je sais, messieurs, que je ne suis pas exempt de faiblesses ; mais jamais je ne serai ni fourbe , nifau.v, ni vicieux; et puisque je suis convaincu devant la justice, par mon procureur même , d'avoir reçu les deux billets au porteur, je vais les rendre , en faisant mes petites réserves pour les petites sommes , petits frais , petits courtages, etautres menus gains qui peuvent m'êîre dus par le sieur de Beaumarchais. Et à l'instant est sorti le jugement dont voici l'extrait :
n Les juges et consuls, etc., salut... Savoir faisons qu'entre le sieur Caron de Beaumarchais, etc. . demandeur et comparant par Benoist , fondé de procuration, et assisté de Jacques-Pierre Mention, d'une part ; et le sieur Bertrand DairoUes , etc. , défendeur et comparant en personne, de l'autre. Parle demandeur ( /^ea^^ma/T/wis) a été dit qu'il aurait fait assigner le défendeur à comparoir , etc. , pour se voir condamner , et par corps , à rendre et remettre au demandeur deux effets de 2,333 livres chacun , à lui confiés par le demandeur pour lui en procurer le payement... sinon, etc. Et par le défendeur {Bet'trand ) a été dit. .. qu'il nous représente lesdits billets . etc. A quoi, par ledit demandeur, a été répliqué qu'il requiert acte de ce qu'encore que le défendeur ayant , dans le supplément de son mémoire (p. 18 ) , répondu , en éludant le point défait de la remise et de la possession desdits billets ; il convient actuellement dorant nous que lesdits billets lui ont
MÉMOIRES
de remis; en conséquence, il requiert que iesdits lùllets lui soient rendus, etc. Nous, parties ouïes, lecture faite, avons donné et donnons acte... de la remise à l'instant faite au demandeur, ès-mains du sieur Mention , son secrétaire , des deux billets dont est question , etc. Mandons à nos huissiers , audienc'iers, etc. Donné a Paris, le mercredi 12'^ jour de janvier 1774. Signé, scellé, etc.
Voilà comment , pr^enant à partie celui qui m'avait dit que j'étais un mallionnêle homme, je fat forcé par la voie la plus courte à se réfracter publiquement : voilà comment , sans coup férir , j'ai mis à lin, par ma sagesse et prudhomie, la fameuse aventure du cartel du grand Bertrand , trompette de Marin-la-Gazette, et soi-disant chevalier de la dame ;uix quinze louis.
Parturient montes, nascetiir rklicultis mus.
Ces deux maudits effets de cent louis étaient précisément nichés dans la moitié paralysée de la cervelle du grand cousin ; il ne s'en souvenait plus. Je ne parlerai pas ici de quelques autres oublis du même genre , parce qu'ils me sont étrangers , et ne sont encore livrés qu'à l'œil vigilant de la police.
Il est certain que toutes les affaires d'éclat connnen cent par être dites à l'oreille de M. de Sartines . juge et conseil de paix dans la capitale ; mais lorsque Tespcce de dictature, qu'il exerce toujours avec succès sur les objets pressants a cessé, lorsque le ministère de confiance a fait place à la rigueur des formes juridiques , bien des gens vont citant à tort et à travers ce que M. de Sartine a dit et fait pour arrêter les progrès du mal : certains de n'être pas démentis par ce magistrat, que des considérations majeures ou l'intérêt des familles empêchent toujours de s'expliquer, et dont la discrétion reconnue serait la première vertu , si son zèle pour le bien public ne méritait pas un éloge encore plus distingué : ce qui rend toutes ces citations indécentes et malhonnêtes. Et c'est moins l'oubli de Bertrand qui me suggère cette observation , que l'interrogatoire de M. Goëzman , où cet autre accusé , pour se couvrir d"un nom respecté, cite sans cesse M. de Sartines. iMais quel rapport peut-il y avoir entre le magistrat vigilant dont le cabinet est ouvert à toute la France, et M. Goëzman, qui renfermait la clef du sien au fond de la bourse de sa femme. ^ J'aurai lieu de relever vertement cette licence de citer , lorsque je rendrai compte de ma confrontation avec M. Goëzman'.
Quant au sieur Bertrand, je n'ai plus à le poursuivre que comme faux témoin , alimenté , suborné , soudoyé par IVIarin , et autres personnes respectables, pour oublier la vérité; car s'il ne se souve-
' CcUe confrontation eut été le sujet d'un cinquième mémoire, l^ jugement intervint Iroptot; ce mémoire ne fui Ijoiiit lait.
nait pas qu'il eût à moi deux billets très-réels , en revanche il se souvient fort bien que j'ai reçu de M. Goëzman , le samedi 3 avril au matin, une audience qui n'a jamaisexisté, sur laquelle il a offert son faux témoignage à ce magistrat, chez lui, chez Marin, et chez M. le président de Nicolaï, s'il en faut croire M. Goëzman à son interrogatoire. Ce qui prouve de plus en plus que la conduite du cousin tient à l'état singulier de son cerveau, miroir fidèle de tout ce qui lui sert, faux ou vrai , mais absorbant parfait de tout ce qui peut lui nuire.
L'interrogatoire de IM. Goëzman prouve encore ce que j'ai dit plusieurs fois , que ces messieurs s'assemblent très-souvent pour aviser aux moyens de me perdre. Pour le seul faux témoignage de Bertrand , je vois déjà trois assemblées : chez M. Goëzman, oiJ était Bertrand etautrespersonnes respectables; chez jMarin , où se trouvèrent IM. Goëzman , Bertrand, et autres personnes respectables , chez M. de Nicolaï, où se trouvèrent Bertrand , M. Goëzman, et autres personnes respectables ; tous lesquels ont fait preuve de leur bonne intention pour moi.
Le jour même que le supplément du sieur Bertrand parut, le hasard nous rassembla au greffe criminel , lui, moi , le .lay et madame Goëzman. que j'aurais dd nommer la première : mais en ce moment aucun de nous ne songeait à rire de la mine de son voisin. Occupés tous de l'interrogatoire que nous allions subir aux pieds delà cour, chacun pensaità son affaire; et ce n'était pas sans raison.
Quelques personnes regardent cet acte important comme une chose de forme , uniquement autorisée par l'usage; mais donner l'usage pour motif d'une action est bien expliquer comment on a continué , mais non pourquoi l'on a commencé à l'adopter.
Ce seul mot /'»5r/(/e annonce que le motif qui fait interroger le millième accusé devant la cour est le même par lequel on interrogea le premier qui le fut ainsi : reste donc toujours pour base de cet interrogatoire l'importance dont il est dans une instruction criminelle , et son influence majeure sur le jugement qui le suit de près ; et cette importance est telle, qu'un des premiers magistrats du parlement m'a confié que, dans une affaire aussi grave que dificile, son opinion ne s'était décidée qu'à cette époque du procès.
Si donc la publicité d'un tel interrogatoire devant tous les juges estunbien;en quel sens une plus grande publicité pourrait-elle être un mal ? IN'estil pas égal aux magistrats, qui sont froids sur la question à juger, qu'on ignore ou connaisse ce qu'ils ont demandé.' L'accusé seul est intéressé qu'on sache ou ne sache pas ce qu'il a répondu. Mais comme il n'y a que la sottise ou l'hypocrisie qui aient intérêt à cacher leurs démarches , et que je
MEMOIRES
lâche iréviter Tune autant que je déteste l'autre, je dirai comment on m'a interrogé, comment j'ai répondu , tout ce que j'ai dit, bien ou mal; ne voulant pas plus déguiser mes torts dans ce procès , que ce qui peut paraître louable dans ma conduite. Le gazetier d'Utrccht, qui se donne des libertés en tout genre sur cette affaire , et qui tient ses articles Paris de :\Iarin , suppose, dans sa gazette du 17 janvier, une conversation entre M. le premier président et moi , et croit me donner pour un audacieux personnage, en publiant une de mes prétendues réponses à ce magistrat.
Certainement si quelque homme en place m'honoraiit de ses conseils m'avait dit (ce que le gazetier met dans la bouche de M. le premier président) : « Quel besoin avez-vous d'instruire le « public en cette affaire ? est-il votre juge ? Et quel « autre intérêt met-il à tout ceci que celui d'une '- vaine curiosité? » je n'aurais pas cru m'écarter de mon devoir en lui répondant avec modestie : Cette affaire , monsieur, intéresse un membre du parlement; et je ne ferai point à mon siècle l'injure de le croire assez a\ili pour être indifférent sur ce qui touche ses magistrats. La nation, à la vérité, n'est pas assise sur les bancs de ceux qui prononceront; mais son œil majestueux plane sur l'assemblée. Cestdonc toujours un très-grand bien de l'instruire ; car si elle n'est jamais le juge des particuliers, elle est en tout temps le juge des juges : et loin que cette assertion, que j'ai déjà osé imprimer en d'autres termes, soit un manque de respect à la magistrature, je sens vivement qu'elle doit être aussi chère aux bons magistrats que redoutable aux mauvais.
Eh! quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le métier cruel de se lever à cinq heures pour aller au palais tous les jours s'occuper, sous des formes prescrites, d'intérêts qui ne sont jamais les siens; d'éprouver sans cesse l'ennui de l'importunité , le dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs , la monotonie des audiences, la fatigue des délibérations, et la contention d'esprit nécessaire aux prononcés des arrêts, s'il ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse et pénible par l'estime et la considération publique? Et cette estime, monsieur, est-elle autre chose qu'un jugement qui n'estmême aussi flatteur pour les bons magistrats qu'en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais?
Peut-être serait-il à désirer que la jurisprudence criminelle de France eût adopté l'usage anglais d'instruire publiquement les procès criminels.
Le seul mal qui pût en résulter serait de soustraire quelquefois un coupable au châtiment mérité ; mais combien d'innocents l'usage contraire a-t-il fait périr! Dans l'ordre civil, sauver un
coupable est un léger inconvénient ; supplicier un innocent fait frémir la nature : c'est le plus effrayant des malheurs.
Je ne pousserai pas plus loin ce parallèle : il n'est pas de mon ressort. Peut-être un jour oserai-je exposer avec respect le fruit de mes réflexions à cet égard , persuadé que chaque citoyen doit à l'État le tribut de ses vues patriotiques , en échange de la protection que le prince lui accorde , et des agréments dont la société le fait jouir.
Voilà quelle eût été ma réponse. Le gazetier Marin peut bien envenimer, engourdir tout ce qu'il touche ; c'est une torpille : mon devoir à moi , c'est de rendre à mes idées le vrai sens , quand l'ignorance ou la malignité les ont défigurées.
Posant donc pour principe que le plus ou moins de publicité de l'interrogatoire aux pieds de la cour importe à l'accusé seulement , deux autres considérations d'un grand poids à mes yeux me déterminent à suivre mon projet à cet égard.
1° Je dois aux officiers qui ont assisté à l'instruction de ce procès , d'anéantir l'imputatior. que mes adversaires leur ont faite dans leurs défenses, de m'en avoir communiqué les pièces pour écrire les miennes. Et rien n'y est plus propre que de donner au parlement qui m'a interrogé cette preuve de la fidélité de ma mémoire.
2° J'aime à rendre à la cour l'hommage public de l'étonnement où cet interrogatoire m'a jeté. IMilie bruits scandaleux et relatifs à des affaires antérieures m'avaient fait croire que ces interrogatoires se faisaient avec un éclat, un tumulte, un désordre capables d'effrayer l'innocent le plus intrépide. Si l'on eu croyait ces bruits , il semblait que la cabale et l'intrigue attendissent ce moment pour triompher de la froide équité des bons juges, et du trouble d'esprit des malheureux opprimés. Jamais, je dois le dire , la religion , tout auguste qu'elle est dans ses cérémonies , ne m'a rien présenté de plus noble , mais en même temps de plus consolant, que le ton, la forme et l'ensemble de ce majestueux interrogatoire.
Le 22 décembre donc, vers les 7 heures du soir, toutes les chambres assemblées , je fus appelé pour être interrogé à la barre de la cour. En ce moment je travaillais au greffe à un précis de l'affaire , que je voulais présenter le lendemain à tous les magistrats , lorsqu'ils entreraient au palais pour méjuger. I\Ion travail avait encore un objet plus intérieur .. celui d'examiner le soir chez moi ce que j'avais écrit au greffe, pour juger si, dans une position si nonvelle, j'avais conservé le sang-froid nécessaire à un résumé aussi sérieux. Une des choses que j'ai le plus constamment étudiées est de maîtriser mon âme dans les occasions fortes : le courage de se rompre ainsi m'a toujours paru l'un des plus nobles efforts
MKMOIRES.
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dont un lioniine de sens pilt se glorifier à ses yeux.
Mais qu'il y a loin encore d'attendre un événement , à se voir forcé d'en soutenir le spectacle, ou d'y figurer soi-iuême ! En approciiant du lieu de la séance , un grand bruit de voix confuses me frappait sans m'émouvoir ; mais j'avoue qu'en y entrant , un mot latin prononcé plusieurs fois à haute voix par le greffier qui me devançait , et le profond silence qui suivit oe mot, m'en imposa excessivement : //(lest , adest : Il est présent , voici l'accusé , renfermez vos sentiments sur son compte Adest! ce mot me sonnera longtemps à l'oreille. A l'instant je fus conduit à la barre de la cour.
A l'aspect d'une salle qui ressemble à un temple , au peu de lumières qui la rendaient auguste et sombre, à la majesté d'une assemblée de soixante magistrats uniformément vêtus , et tous les yeux fixés sur moi , je fus saisi du plus profond respect, et (faut il avouer une faiblesse ? ) la seule bougie qui fdt sur une table où s'appuyait M. Doë de Combault, rapporteur , éclairant le visage d'un conseiller au parlement accoté sur la même table, de M. Gin, en un mot, je le crus , par la place où je le voyais , chargé spécialenient de m'interroger , et je me sentis le cœur subitement resserré, comme si une goutte de sang figé fût tombée dessus , et en eût arrêté le mouvement. Je me rappelle bien que , surmontant cette faiblesse par une secousse interne assez violente, je crus n'avoir porté mon âme qu'au degré de l'équilibre ; mais j'ai eu lieu de juger depuis , en m'examinant mieux , qu'elle avait été jetée fort loin au delà du but. Mais je m'étais trompé sur M. Gin : ce fut ^I. le premier président qui m'interrogea sur mon nom , sur mon âge et mes qualités ; son air de bonté , ieson d'une voix qui jusqu'alors ne m'avait fait entendre que des choses obligeantes , me rendit une partie de ma sérénité.
« N'avez-vous pas eu , continua-t-il , un procès con- « tre le comte de la Blache, sur le délibéré duquel « M. Goëzman étant nommé votre rapporteur, vous « avez cherché à le voir chez lui, par plusieurs cour- « ses réitérées ? »
Ma réponse ayant un peu d'étendue, M. le premier président me dit : « Soyez concis, monsieur; ré- <« pondez o?<î ou nonh. tout ce qu'on vous demande. » Alors il me fit deux ou trois questions fort simples , qui n'exigeaient de moi aucune explication, et je me renfermai dans l'ordre qu'il m'avait prescrit; mais ce magistrat m'ayant interrogé d'une manière plus composée , et l'ardeur de répondre m' écartant du profond respect du à !M. le premier président , et plus occupé du fond de mes idées que de la manière de les rendre, j'articulai vivement : « Monsieur, la « question n'est pas bien posée pour que je ré|;oi!de " oui ou non. »
l»EAtM\R(;HAIS.
A l'instant il s'éleva \\n murmure de dtlaveur contre moi, qui me punit de mon indiscrétion ; je sentis ma faute ; et voulant m'en relever sur-lechamp : « Si mon expression, messieurs, paraît déplacée à la cour, je la supplie de considérer que je ne puis avoir ici l'intention de manquer de respect a IVI.le premier président : je la supplie d'avoirla bonté de s'arrêter uniquement au sens que je donne à mou idée , peut-être mal rendue. Je ne puis répondre par oui ou «o/i, comme on me l'a ordonné, qu'à une quesîionfortsimple, et non lorsqu'elle est complexe comme celle-ci. M. le premier président me demande :
N'avez-voits pas remis ou fait remetlre à le Jaij une somme de cent louis, pour être présentée a madame (ioezman, dans la vue de gayner le suffrage de son mari ?
Si je dis oui, j'avoue la corruption ; si je dis non , je nie le sacrifice. Or, je supplie la cour de me pardonner si j'observe que sur des interrogats de cette nature il m'est impossible de me renfermer dans la concision qui m'est recommandée ; une réponse obscure tournerait contre moi, et la cour n'a pas intention de me tendre des pièges. »
Il est certain qu'en ce moment je n'eus que des grâcesà rendre à la cour, et surtout à M le premier président , de la bonté d'oublier l'espèce de roideur que contenait ma première réponse ; et je saisis cette nouvelle occasion d'en témoigner aujourd'hui ma reconnaissance à tous les magistrats qui m'ecoutaient alors.
Je divisai donc la demande ; et ramenant la question à son principe : L'accusation de corruption sur laquelle je me défends , messieurs', n'est fondée que sur la dénonciation de M. Goëzman, qui n'est ellemême appuyée que sur un ouï-dire de sa femme ; mais cette accusée n"a-t-elle pas déclaré, dans ses récolement et supplément , que le Jay ne lui avait jamais demandé que desaMf/«e«fe5? Le Jay n'a-t-il pas toujours dit li ses interrogatoires que Bertrand ne l'avait chargé que de solliciter des audiences .' Celuici n'est-il pas convenu partout que ma sœur ne lui avait parlé que d'entrevues et d'audiences? l\Ies deux sœurs, les sieurs de la Châteigneraie, de Miron et Santerre n'ont-ils pas tous déposé que l'impatience qui m'avait porté malgré mes répugnances à faireuu sacrifice d'argent ne venait que de l'impossibilité d'avoir autrement des audiences? Or, quand je me fonde avec droit sur la dénonciation de l\. Goëzman pour l'accuser de ni'avoir calomnié , eu me taxant de corruption , pourrait-on user de cette même pièce contre moi pour établir que j'ai voUhi le corrompre .^
Les deux propositions contraires ne pouvant être vraies en même temps, prouver par toutes les pièces du procès que M. Goëzoïnn a suborné le .Tay , eu
suggéraut, minutant et dictant ses déclarations, et m'a calomnié dans sa dénonciation , n'est-ce pas détruire le fantôme absurde, insoutenable, d'une intention de corrompre, qui, quand elle eût existé, devient nulle au procè's , puisque rien au monde n'en peut fournir de preuve légale , et qu'en affaire criminelle tout est de fait, et rien de présomption? Ramenant ensuite ce plaidoyer à la question qui m'a été faite par ^î. le premier président, je réponds : Oui,} ai donnéde l'argent pour obtenir des audiences de M. Goëzmnn ; et .\on , je n'en ai pas donné pour le corrompre. C'est aussi trop l'avilir que de supposer que j'aie cru ce magistrat corruptible, et corruptible au misérable prix de vingt-cinq ou cinquante louis, que ma sœur avait jugés suffisants pour le soin dont elle était chargée. Je supplie la cour de ne point perdre de vue cette réflexion en jugeant le procès. Lorsque je finissais ma réponse, je me sentis violemment tiraillé par une crampe à la jambe, qui ne me permit pas de poursuivre. Je suppliai la cour de vouloir bien suspendre un moment la séance , forcé de convenir que je souffrais incroyablement. A l'instant le ton de l'humanité, de la bonté , de lintérêt, succéda, dans la bouche de tout le monde , à l'austère majesté d'un interrogatoire ; et je fus vivement touché de l'indulgence avec laquelle Messieurs m'ordonnèrent unanimement de m'asseoir sur un banc des avocats, et me permirent d'étendre ma jambe douloureuse sur un autre banc. Je ne rapporte ici cette légère circonstance que pour détruire, par l'exposé le plus vrai , les bruits qui se répandirent le soir mêmedans Paris , qu'on m'avait fait au palais des questions si foudroyantes , que je m'en étais trouvé mal , et avais été longtemps sans connaissance. Après un peu d'intervalle, M. le premier président reprit la parole , et me dit :
— " Vous convenez donc que vous avez donné cent « louis pour avoir audience? »
— Oui , monseigneur.
— <c Vous convenez qu'une audience vous a été <> accordée? »
— Oui , monseigneur.
— Vous convenez que madame Goèzman vous « a fait remettre volontairement les cent louis ? »
— Oui , monseigneur. A toutes ces questions , comme on voit , les réponses les plus simples de ma part.
— « Mais si madame Goëzman ne vous eût pas .. fait rendre vos cent louis , les eussiez-vous exigés .. d'elle ? ..
— Pardon, monseigneur, si j'observe que ce que j'aurais fait est étranger à la cause , et que c'est seulement de ce que j'ai fait qu'il s'agit. Cependant voici ma réponse. Je crois fermement que j'aurais eu le droit de me plaindre ; car je n'avais pas demandé une audience, mais des audiences; et j'espère que
la cour, en rendant M. Goèzman partie au procès . voudra bien medonner l'occasion de le confondre sur lafausseté des audiences qu'il prétend que mes amis ou moi avons reçues de lui. Je n'avais donc pas demandé une seule audience, mais des audiences ; et le prix de cent louis , dans mon idée, ayant plus de rapporta l'état de la personne qui m'obligeait qu'à la nature du service qui m'était rendu, je me serais sans doute plaint à la dame du peu de délicatesse de son procédé; mais je crois pourtant que j'aurais fir.i par lui laisser les cent louis.
— » Puisque vous lui auriez laissé les cent louis , « pourquoi donc lui avez-vous redemandé les quinze « louis ? Il y a ici contradiction dans votre con- « duite. »
— Il n'y en a point , monseigneur ; j'aurais pu laisser les centlouis à madame Goëzman, quoiqu'elle les eût mal acquis: parce que j'avais consenti qu'on les lui remît pour elle-même: et j'ai cru devoir lui redemander les quinze louis , parce qu'elle les avait exigés pour un secrétaire auquel ils n'ont pas é'é remis. L'argent manquant sa destination doit être rendu à celui qui ne l'adonné que pour un usage indiqué. Hors de cet usage prescrit, toute autre destination à lui inconnue est uu vol, une escroquerie; aussi la malhonnêteté du moyen que cette dame avait employé pour s'approprier mes quinze louis me parutelle mériter la petite leçon que je lui donnai par ma lettre du 2t avril, mais lettre secrète, et tournée de façon à ôtcr à la dame l'envie de la publier ; aussi n'est-ce pas ma faute si, par l'imprudence de mes ennemis, la leçon est devenue publique. En un mot, tel homme veut bien donner cent louis, qui ne veut pas être dupé de quinze ; et j'avoue à la cour que je suis cet homme-là.
Après ma réponse, M. le premier président réfléchit un moment ; puis il me demanda:
— n Commentée Bertrand Dairolles, qui était « votre ami, est-il devenu subitement votre cn- « nemi? »
— Monseigneur , il me semble que ceci ne touche pas le fond delà question sur laquelle je subis interrogatoire.
— « J'ai droit , monsieur , de vous interroger « sur la fin , sur le commencement , le fond ou les « accessoires du procès , à ma volonté. »
Ce n'est pas, monseigneur, pour contester un droit très-respecté, que j'observe ; mais seulement pour faire remarquer à la cour que, dans la partie de l'interrogatoire qui se rapporte à la corruption , je suis accusé , et qu'en tout le reste je suis accusateur ; ce qui doit mettre une très-grande différence dans ma façon de répondre, et me faire sortir , pour éclaircirles faits, delà concision qui m'a été prescrite, sans que la cour s'en trouve offwisée
MEMOIRES
— " Répondez comme vous rcntendrez ; mais « soyez bref. »
— Messieurs , je n'étais point l'ami de ce Bertrand Dairolles, mais seulement sa connaissance : aujourd'hui je ne suis point son ennemi , mais seulement son accusateur. L'amitié et rinimitié supposent dans leur objet une importance qu'on ne peut pas attacher à l'homme dont il s'agit; créature faible, et toujours entraînée par le plus misérable intérêt; froid à mon égard tant qu'il n'a pas cédé à l'impulsion de Marin ; ayant fait depuis le mal sans scrupule, quand cette impulsion s'est fortifiée par je ne sais quel espoir de fortune. Avec les esprits de cette trempe on n'y fait pas tant de façon ; l'appât le plus grossier les fait mordre, et les tire de leur élément. Je prouverais bien, si je voulais, comment en très-peu de temps ce Bertrand est devenu un fort malhonnête homme; mais je déclare que je n'ai pas contre lui la moindre animosité. Il n'y a dans tout cela que !\Iarin qui en mérite.
— « Pourquoi donc étes-vous devenu l'ennemi « de Marin, dont vous aviez été l'ami jusqu'alors ?»
— iMonseigneur, tant que Marin ne m'a pas fait de mal , je me suis tenu à son égard dans les termes de la politesse ordinaire. Il censurait mes pièces de théâtre ; il prétend aujourd'hui qu'il les corrigeait , qu'il les faisait niême ; il n'y a que mes mémoires sur lesquels il ne prétend rien. Mais il n'y a pas là de quoi se brouiller ; cela prouve seulement que le censeur Marin veut avoir en tout l'air d'une importance au delà de ses pouvoirs : son bonheur est de paraître tout savoir , tout faire et tout arranger. Il conseille la magistrature , il dirige les opérations du ministère , il refait les ouvrages des auteurs , il est de tous les conseils, entre dans tous les cabinets ; sa fureur est d'être pour quelque chose dans tout ce qui se fait : c'est l'omnis homo , la mouche du coche ; il bourdonne et tourne et sue pour les chevaux qui tirent , et se donne la gloire de tous les événements où il n'est pas prouvé qu'on l'a forcé de se taire. Dans cette querelle il a jugé qu'il y aurait pour lui plus de profit à servir le magi.strat qu'à défendre le particulier. Le parti pris par un tel homme, on sent que les moyens sont comptés pour rien. L'habitude de mal faire lui a peut-être même ôté la conscience du mal qu'il me faisait. Je ne le hais pas non plus ; et si tout le monde l'estimait aussi juste que moi, il y a longtemps que pour toute peine on l'aurait réduit à l'inaction et au silence, seul \Tai tourment des gens de son caractère.
Il s'éleva dans l'assemblée un murmure qui me parut être celui d'un sourire universel.
M. le premier président, s'adressant alors à la cour, demanda si quelqu'un avait des questions à me faire; et M. Doc de Combnult, rapporteur, prit la parole ;
« Quel jour avez-vous remisa le Jay la montre enri- " chie de diamants ? »
— Monsieur , c'est le dimanche 4 avril , lendemain du jour où j'ai obtenu la seule audience qui m'ait été donnée.
— <• Prenez garde, monsieur, si ce n'est pasphi- « tôt le samedi 3 , avant l'audience obtenue : rappe- « lez-vous bien. »
Je sens , monsieur , toute l'importance de votre question. Si j'ai donné la montre avant l'audience, ou peut croire que j'ai plutôt eu dessein, en accumulant les présents, d'exciter la cupidité de ceux dont je voulais gagner le suffrage , que de payer successivement des audiences : mais j'ai la mémoire trèsfraîche sur ce fait, La montre n'a été par moi remise à Bertrand pour être remise à le Jay pour être remise à madame Goëzman, que le dimanche 4 avril, à dé. faut décent autres louis que je n'avais pas, et sur les difficultés que mes amis et moi aperçûmes d'obtenir une autre audience sans de nouveaux sacrifices.
— « Mais le libraire déclare qu'il a reçu la mou- » tre le samedi; qu'elle a passé une nuit chez lui. »
— Monsieur , le libraire a tort. Si cette montre est restée chezlui (ce que j'ignore), cène peut être à la rigueur que la nuit du dimanche au lundi. Je ne sais pas ce qui s'est dit de la part d'autrui ; mais de la mienne , messieurs , vous ne trouverez jamais d'obsairitédans mes réponses, ni de Contradiction dans ma conduite. Je déclare que je n'ai remis la montre à Bertrand que le dimanche au matin.
Alors , il se fit un bruit dans l'assemblée ; chacun disait: Oui, oui, c'est le dimanche; et telle est la dernière déclaration de le Jay.
La séance paraissait finie, lorsqu'un des Messieurs des enquêtes , élevant la voix , me dit de la manière du monde la plus polie :
— « M. de Beaumarchais , répondez à ce que je « vais vous dire : Vous êtes un homme instruit, et « vous connaissez les lois de la morale. ^
— Monsieur , la morale est le principe de toutes les actions de l'honnne en société ; il n'est permis à personne de les ignorer.
— «Répondez donc exactement. Dans la persua- « sion où vous paraissez être que votre rapporteur « était d'accord avec sa femme sur les sommes qui « devaient vous acquérir son suffrage , si sou rapport « en votre faveur eût fait sortirun arrêt à volreavan- « tage, auriez-vous cru en homme délicat pouvoir « profiter du bénéfice de cet arrêt .^ »
— Je vous demande pardon , monsieur, si j'observe que votre question, étrangère à la cause, me parait seulement un cas de conscience. Ce n'est |)as pour éluder d'y répondre que je fais cette remarque , mais seulement pour que la cour ne soit pas étonnée si je divise la question , et ne la fais rentrer dans l'espèce de celles auxquelles je dois répondre comme
MÉMOIRES
accusé, qunprès y avoir répondu comme moraliste.
Si j'avais eu , monsieur, l'intention de corrompre M. Goëzman, en faisant un sacrifice d'argent, il est certain que son suffrage acheté m"a\ ant rendu l'arrêt favorable , jen'aurais pas pu délicatement profiter du bénéfice d'un arrêt qui neût été , dans ce cas-là , que Je fruit de ma propre séduction.
Mais voici pourquoi la question me paraît hors de la cause : c'est qu'un homme assez délicat pour refuser le bénéfice d'un arrêt obtenu par des voies malhonnêtes n'aurait pu l'être en même temps assez peu pour tenter de corrompre un rapporteur ; et que celui qui aurait acheté le samedi le suffrage du rapporteur ne serait pas devenu subitement assez scrupuleux pour restituer le lundi le produit de cet arrêt. iMais si vous me demandez: » Monsieur, lorsque « vous avez payé des audiences de votre rapporteur , « si vous aviez su que le mari fût du secret, auriez- « vous cru le gain du procès légitime ? '> En qualité d'accusé, je réponds à cette question toute simple , et qui a un rapport direct au procès, que n'ayant en effet jamais entendu payer que des audiences, quand j'aurais été convaincu que M. Goëzman était d'accord avec sa femme , et quand ces audiences m'auraient coûté trois , quatre , cinq cents louis, j'aurais sans scrupule profité du bénéfice d'un arrêt qui ne m'eîlt adjugé que le prix du plus légitime arrêté de compte , et ne m'ei\t fait gagner qu'un procès imperdable. J'auraisseulement trouvé les audiences du rapporteur un peu chères.
— « Mais puisque vous croyiez votre cause si sim- « pie qu'elle était absolument imperdable, que « besoin peusiez-vous donc tant avoir d'instruire « votre rapporteur? »
— Le voici , monsieur : si j'avais pu me flatter que l'on s'occupât uniquement au palais du fond de la question , qui , dégagée de tous les accessoires dont mon adversaire la chargeait , n'eût jamais mérité d'en former une , je n'aurais pas fait au parlement et à mon rapporteur l'injure de croire qu'on s'arrêtât une minute aux misérables défenses de mou adversaire ; mais j'avais trop éprouvé qu'en feignant de plaider au civil la discussion d'un arrêté de compte , son avocat ne plaidait en effet que des moyens d'inscription de faux : de sorte que , par cette ruse odieuse , mon ennemi gagnait de me rendre odieux , sans courir le risque des terribles condamnations à quoi s'exposent ceux qui usent de l'inscription de faux contre un acte légitime. Aussi n'était-ce pas le fond du procès que je voulais instruire chez le rapporteur , c'était les horribles impressions du comte de la Blache et de M^ Gaillard que je voulais détruire ■ .
• M. Gaillard , avocat , qu'il faut l)ien se garder de confondre avec M. Gaillard, de r.\cadémie française, de qui
uou;- a\otis des morceaux de liUératiiie Ires-élôquents.
Gar que faisait à ma cause qu'il parût étonnant à IM. Goëzman, comme il me le dit, que M. Duveruey m'eût prêté 200,000 livres en ses billets au porteur, puisquedans l'acte quiles attesteje n'en demande pas le payement, et qu'ils ont été rendus et reçus en nature ? Ce n'étaitdonc que pouren tirer des inductions défavorables contre moi qu'on faisait ces objections. Et pourquoi ? répondis-je à M, Goëzman : «^ Vous serez bien plus surpris , monsieur , si je vous prouve légalement que M. Duverneym'a prêté en un seul jour 560,000 livres ; de pareils services supposent un attachementsans bornes , ou de grands intérêts à ménager-, et l'homme qui en oblige un autre avec de tels moyens croit sans doute avoir d'excellentes raisons pour le faire ? » Je n'avais pas besoin non plus de prouver au procès ce prêt de 560,000 livres, puisqu'il n'en est pas question dans notre acte, et qu'ils ont été rendus longtemps avant qu'il fût rédigé.
De quoi donc s'agissait-il pour moi chez le rapporteur ? De prouver qu'il y avait eu des liaisons d'intérêt et d'amitié, aussi longues qu'intimes, entre M. Du verney et moi, etque l'arrêté de compte le plus exact avait le fondement le plus légitime : il me fallait plaider l'historique de ces liaisons, que mon ennemi s'efforçait de fairepasser pour des chimères ; il m'importait de les établir par des instructions, que mon respect pour la mémoire du plus honorable citoyen ne m'avait pas permis de mettre dans la bouche de mon avocat ; non qu'elles ne fussent à la gloire de mon ami , mais parcequ' elles tenaient à des considérations majeures , et qui exigeaient de ma part la plus grande circonspection ; de sorte que, sans inquiétude sur la vraie question à juger (/« validUé d'un acte entre majeurs), '\e ne l'étais pas sur l'opinion que mon adversaire avait donnée de moi, qui présentais cet acte : et voilà pourquoi , monsieur, il m'était aussi important d'instruire mon rapporteur qu'inutile de le corrompre ; voilà pourquoi j'ai payé des audiences qu'on me refusait, et n'ai pas acheté un suffrage qui m'était dû à toute sorte de titres : tel a été le principe de ma conduite en cette affaire.
Il semblait alors que la cour n'eût plus rien à m e demander, lorsqu'un autre de Messieurs des enquêtes me dit du ton le plus grave, et même un peu austère :
— « M . de Be^marchais , êtes-vous l'auteur « d'un écrit intitulé Supplément au Mémoire à <c consulter, etc. ? »
— .le pense , monsieur, que mon aveu ne fait rien du tout pour ou contre le parti que la cour entend prendre relativement à ces mémoires.
— « Répondez-moi , monsieur de Beaumarchais, « d'une façon nette et sans biaiser. »
— Messieurs , la cour sait bien !a peine que j'ai journellement à faire signer la plus simple requête : forcé d'iiboid de présenter à M. le premier président
ime requête extnijiulieiaire pour obtenir uu ordre exprès à uu avocat titulaire de in'eu signer uue juridique, tous me refusant leur ministère contre un conseiller de la cour; l'on m'a vu souvent levenir jusqu'à quatre fois à la charge sans rien obtenir : et cela est au point que ma requête d'atténuation a été envoyée à tous ^Messieurs sans qu'elle fiU signée; ce dont je leur ai demandé pardon, dans une note à la (in de mon dernier mémoire. Cette difficulté de trouver des défenseurs , sur laquelle il serait à désirer que la cour prit un parti certain (car enfin je ne suis pas ce qu'on appelle en \ng\eterre ex-t'ex , hors la loi); cette difficulté , je Tai éprouvée de même sur mes écrits: de sorte qu'à défaut de conseils , de consultants, et surtout d'une bonne plume pour me défendre , je me suis trouvé forcé d'en employer une mauvaise, qui est la mienne.
— « Monsieur de Beaumarciiais , ëtes-vous Tau- " teur d'un écrit intitulé AddUioii au Supplénieni " du Mémoire à consulter, etc..^ ».
— Monsieur, si c'est uu nouveau crime , vous voyez le coupable : il n'y a pas trente heures que j'y travaillais encore.
Le magistrat cessa de parler, et M. le premier président m'ordonna de me retirer; je demandai la permission de faire une observation à la cour.
— « Vous êtes ici pour répondre, et non pour ob- « server, me dit i\I. le premier président.
— Monseigneur, je crois avoir rempli le vœu de la cour à cet égard , puisqu'elle cesse de m'interroger; mais cet interrogatoire lui-même étant destiné à éclaircir quelques faits du procès sur lesquels la cx)ur était incertaine, ne puis-je eu profiter pour porter la lumière sur un fait des plus graves? C'est en quoi consiste l'observation que je demande la liberté de faire à la oour.
— « Je vous ai déjà dit qu'un accusé n'avait pas « le droit d'observer. »
— Aussi, monseigneur, n'est-ce pas comme accusé que je désire observer, mais eu qualité d'accusateur; et j'ose assurer la cour que mon observation est d'une telle importance , que, si l'on passait au jugement définitif de l'affaire avant de m'avoir entendu, l'arrêt ne serait peut-être pas injuste au fond ; mais au moins serait-il irrégulier dans la forme.
La cour eut la bonté de me permettre de parler.
Mon observation avait pour objet l'histoire d'un dîner, pendant lequel, selon le sieiu" Bertrand, quatre conseillers avaient trahi devant lui le secret du parlement , en s'expliquant sur le parti violent (lue la cour entendait prendre contre le Jay, ledit Bertrand et moi , qui avions, ajoutait-on , voulu flétiir la vertu du plus intègre magistrat, M. Goëzman. J'essayai d'établir qu'il importait à l'honneur de la
magistrature, autant qu'a ma propre sùrete , que ce fait fût éclairci, chaque magistrat pouvant craindre , à bon droit, qu'on ne le soupçonnât d'être un des quatre ennemis qui s'étaient expliqués aussi indiscrètement sur moncouipîe, et dont les voix pouvaient faire pencher contre moi la balance d'u:i jugement formidable. " VA cet indigne soupi'on , messieurs , qui doit blesser tous les inenibres de c«tte auguste assemblée , ne peut cesser que par une addition d'mformation, dans laquelle le sieur Bertrand, interrogé de nouveau , sera forcé de s'expliquer : car si tout ce procès m'a été intenté sur le seul soupçon (lu'un magistrat était compromis piir des bruiîs vagues et publics , avec combien plus de raison la cour doit-elle ordonner d'informer sur une grave imputation faite devant dix témoins, contre quatre de ses membres qu'on refuse de nonnner ! Dans le cas où cette imputation serait cal.oumieuse de la part de ce Bertrand, ce qui me paraît à moi très-probable , il est essentiel que la cour apprenne par l'instigation de quel fourbe adroit un fouibe maladroit est venu calonniier devant moi quatre magistrats, uniquement pour lâcher de m'effrayer, et me portera quelques fausses démarches. »
Mou plaidoyer s'étendit à d'autres branches de l'affaire, et je conclus, tant sur le fait de l'audience que M. Goëzman prétend m'avoir donnée le samedi malin 3 avril, que sur celui du dîuer des quatre conseillers, à ce qu'il plût à la cour me permettre de lui présenter requête tendante à obtenir une addition d'information.
1\L le premier président me demanda > pourquoi « le n'avais pas parlé de ces objets dans ma requête » d'atténuation ? »
— Par la raison, monseigneur, que dans cette requête j'agissais comme accusé, dont je dépouille en ce moment le caractère , pour revêtir à la barre de la cour celui d'accu.sateur.
M. le premier président me dit alors , avec la plus grande bonté, que la cour verrait le cas qu'elle devait faire de mes observations; et qu'elle me permettait de lui présenter requête à ce sujet. Je témoignai ma reconnaissance , et je n\e, retirai , soutenu par le digne M*^ Fremyn , l'un des greffiers criminels ; car ma jambe me faisait un mal excessif.
Bien persuadé que la cour ne rendrait le lendemaiii qu'un arrêt interlocutoire, qui mettrait M. Goëzman en cause, j'abandonnai le précis que j'avais fait au greffe, pour m'occuper toute la nuit de ma nouvelle requête ; et j'attendis le jour avec autant de sécurité que d'impatienc«. Continuons mou récit : il n'y a rien de petit dans celte affaire.
Dès le matin je fus au parquet solliciter M. le procureur général de me nonmier un avocat titulaire. Tant d'importunités me paraissent fatiguer excessivement ce magistrat ; mais je lui demande pardon si
MEMOIRES
je ue me lasse point (l'invoquer sa louuble exactitude en une affaire où tout le monde me parle beaucoup de prudence , et semble n'avancer que malgré soi. Enîin, je le suppliai si instamment d'enjoindre à un titulaire de signer cette nouvelle requête , que je réussis à la faire présenter aux chambres assemblées, pendant qu'on était aux opinions.
Bien des gens me trouvaient imprudent de rester au palaisle jour qu'il devait sortir un jugement dans mon affaire ; mais j'en appelle à tous les bons esprits , la confiance avec laquelle j'attendais ce jugement n'est-elle pas la plus haute marque de respect que je pusse donner à la cour ? et plus les gens peu éclairés supposaient de cabale et d'intrigue en ce moment au palais , plus ma confiance dans le tribunal qui me jugeait démontrait quelle opinion j'avais de son intégrité.
L'événement n'a pas tardé à justifier mes espérances. Mon adversaire M. Goëzman, qui, la veille, <Vtaitété décrété d'ajournement personnel, pour le faux commis par lui sur les registres de baptême , a été unesecondefois décrété d'ajournement personnel relativement à notre procès ; et j'ai pu goûter d'avance la joie que j'aurais un jour de confondre, à la confrontation, celui qui n'a pas craint d'imprimer qu'il m'avait donné quatre audiences, lorsqu'il est prouvé que je n'en aurais pas même obtenu une seule, sans l'or que j'y sacrifiai. Et quelle audience encore !
Mon premier soin fut de suivre M. le premier président , pour lui rendre mes actions de grâces. Je revenais, plein de mon objet, chercher mon avocat, lorsqu'à la croisière des quatre galeries du palais je vis venir de loin une file de magistrats , entourés de gardes : je me rangeai sur le côté, laissant entre ces messieurs et moi assez d'espace pour qu'il fût à l 'instant rempli de gens de toute espèce, attirés par la curiosité du spectacle. J'étais confondu dans la foule et sur les derniers rangs, mon chapeau' à la main, très-modestement , et tellement occupé de l'arrêt qui venait d'être rendu , que je ne vis aucun des magistrats qui passaient: aussi fus-je très-surpris lorsque M. le président de Nicolaï, qui marchait à la tête , et déjà en avant de plus de dix pas, se retournant, dit à quelqu'un de sa suite, en me montrant du doigt et me désignant par mon nom : « Exempt, faites sortir « cet homme , Beaumarchais , là ; faites-le retirer : il « n'est ici que pour me braver. » On sait assez avec quelle ardeur les subalternes exécutent de pareils ordres. « Retirez-vous; sortez; point de raisons; << M. le président l'ordonne. » Un second accourt à l'appui du premier ; je me vois durement poussé , pressé de sortir , du geste et de la voix , et toujours au nom de INI. le président : le public m'entourait. <• .Te ne sortirai point (dis-je aux hommes bleus); je « suis ici dans une salle appartenante au roi, des-
« tinée à servir de refuge aux plaideurs ; j'y suis à « ma place le jour de mon jugement, et M. le prési- « dent sort de la sienne pour m'en chasser. Mais « je prends la nation à témoin de l'outrage qui m'est « fait devant elle, et dont je vais à l'instant porter « ma plainte au ministère public. »
Au lieu de me retirer je remonte au parquet, où , suivi par la foule et tout chaud d'indignation , je dis a M. le procureur général : Je vous supplie, monsieur, de recevoir ma plainte. M. le président de Nicolaï , oubliant le respect qu'il doit au roi, à son propre état , au droit des citoyens, à l'auguste compagnie à la tête de laquelle il avait l'honneur de marcher , sans égard pour le temps , le lieu ni les personnes , vient de me faire outrager par les gardes de sa suite, au milieu du public, que son action scandalise. IMon plaidoyer fut aussi bouillant que rapide ; et M. le procureur général, ne pouvant refuser de m'entendre , me dit , après avoir un peu rêvé : Avezvous des témoins d'un fait aussi extraordinaire ? — Mille, monsieur. — Je ne puis vous empêcher de présenter votre requête à la cour : mais surtout soyez prudent. — Monsieur, il y a huit mois que je le suis ; il y a huit mois que je dévore par respect les insultes publiques que me fait en toute occasion M. le président de Psicolaï; mais mou silence le fait enfin aller si loin à mon égard , qu'il n'y a plus moyen de m'en taire.
A l'instant je rentre dans la grand'salle , où , m'a dressant à toutes les personnes qui m'environnaient, je dis : « Messieurs , il n'y a pas un de vous qui n'ait vu ce qui vient de m'arriver; j'espère que vous ne me refuserez pas d'en déposer lorsqu'il en sera question. » Plusieurs voix s'élevèrent à la fois : « Allez, allez chez vous, monsieur ; vous y trou- « verez une liste de cent témoins. » Dès le même jour, en effet, je reçus le nom d'une foule d'honnêtes gens.
Mais M. le président de Nicolaï, pour rejeter sur moi le blâme de sa vivacité , répand , dit-on , que je lui ai tiré la langue en lui faisant la grimace.
Eh ! monsieur le président , il me semble que dans mes défenses je n'ai pas trop l'air d'un grimacier, et que leur dure franchise annonce plutôt un caractère trop ferme, que celui d'un plat saltimbanque. Est-ce donc entre nous une guerre de collège, où des grimaces se payent par des coups de poings .^ Et des intérêts si graves se traitent-ils avec d'aussi puérils moyens que ceux que vous me prêtez?
Dites, dites, monsieur, qu'outré de l'arrêt du parlement, qui venait de décréter une seconde fois votre ami M. Goëzuian, et vous eu prenant à moi de n'avoir pu rester dans l'assemblée pour vous y opposer, vous avez fait tomber sur un innocent toute la colère que vous causait le décret d'un coupable : et s'il faut tout avouer, monsieur, lorsque
vous avez donné l'ordre à l'exempt de me chasser du palais, où je voudrais n'être jamais entré, votre pliysiononiie, assez douce pour l'ordinaire, était en feu ; les yeux hors la tête , et les cheveux hérissés comme Calchas , vous aviez plutôt l'air d'un prêtre emporté qui ordonne un sacriQce, que du chef d'une compagnie respectable allant faire un acte de bienfaisance en faveur des prisonniers.
Depuis ce moment , comptant pour peu cet outrage non mérité, je ne me pressais point de récla- (nermon droit de citoyen offensé, lorsque j'ai appris pourquel insolent et grimacier personnage vous vouiez encore me faire passer.
Et parce que le hasard m'a fait, peu de temps après me rencontrer à quelques places de vous au parquet de la Comédie italienne, vous avez dit tout haut , à la buvette du palais , que je vous avais de nouveau provoqué de dignolemenis et de grimaces, et que vous en aviez demandé justice au roi. Mais il sera prouvé , par le témoignage de tous ceux qui m'ont vu ce jour même au spectacle, que je n'y ai pas levé les yeux sur vous; et qu'à l'instant du ballet , où les bancs de devant se sont dégarnis de monde, j'ai passé sur l'un d'eux , dans la crainte que mou voisinage ne vous déplut, ou mit quelque embarras à votre sortie.
Et comme si un homme en valait moins parce que vous l'avez beaucoup outragé, j'apprends que vous comblez par vos discours la multitude d'insultes publiques que vous m'avez faites depuis un an. Tant de partiahté, de procédés si offensants, me forcent de revenir à la charge , et de supplier encore une fois le parlement qu'il me commette un avocat titulaire , pour signer ma requête en forme de plainte contre vous.
On m'assure que je ne l'obtiendrai pas; mais cela ne peut être. En posant ainsi des bornes arbitraires à tout, en étendant ou resserrant les droits de chacun au gré des considérations particulières, que resteraitil de certain.' Les tribunaux ne connaîtraient plus l'étendue de leur ressort, ni les citoyens celle de leur liberté. Le désordre et la confusion servant de base à tout, ledespotisme oriental serait moins dangereux qu'une pareille anarchie. Si, au lieu d'être froids sur les contestations , comme la loi dont ils sont les organes , les magistrats , plus animés de l'esprit de corps que de celui de justice qu'ils nous doivent, foulaient aux pie/ls le droit des citoyens ; ou le système d'une telle législation serait mauvais , ou il faudrait un tribunal supérieur aux cours souveraines, auquel chaque citoyen eût droit de porter sa juste plainte.
Je mets ici de côté mon ressentiment particulier. Toute cette affaire est devenue trop grave pour la renfermer dans les bornes individuelles. IMais estil donc indifférent à la nation que , sous le règne
d'un prince équitable, il puisse tomber dans l'esprit d'un magistrat qu'un pouvoir sans bornes est le premier droit de sa place ? qu'il a celui de cabaler , d'intriguer , de solliciter ouvertement pour un de ses confrères, au mépris des ordonnances, et d'abuser du respect qu'on porte à sa simarre, pour déchirer partout l'adversaire de son a mi ? et parce que le plus juste arrêt viendrait de décréter une seconde fois cet ami, qu'il peut abuser du moment de la plus auguste fonction, pour faire outrager publiquement un citoyen par ses gardes ? Et surtout comment ce magistrat, à qui l'on doit supposer un cœur doux, un esprit pacifique ( puisqu'il a déposé l'étendard de la guerre, qui tire son droit de la force, pour arborer le drapeau de la justice , qui ne tient sou pouvoir que des lois ) , se trompe au point de croire qu'il peut traiter les sujets du roi , étant président , comme il dut traiter ses ennemis, étant colonel; porter l'esprit militaire au barreau, les abus du commandement jusque dans l'administration de la justice ; enfin abuser , pour troubler l'ordre public , des moyens même établis par la loi pour la faire respecter ?
Mais posons la thèse en sens contraire, et supposons un moment qu'un citoyen eût été assez fou pour insulter ce magistrat dans ses fonctions. A l'mstant une punition rigoureuse eût fait un exemple éclatant du malheureux insensé. Cependant son action isolée importait-elle à la chose publique, comme la conduite d'un magistrat , entre les mains duquel sont tous les jours l'honneur, la fortune, ou la vie des citoyens.' Eh! comment espérer du respect pour les droits d'autrui , de celui qui ne saurait pas respecter l'auguste emploi dont il serait lui-même honoré ?
L'outrage du citoyen au magistrat puni sur-lechamp, ne peut donc tirer à conséqueDce pour personne ; au lieu que l'outrage public du magistrat au citoyen importe à toute la nation : car, ou cette licence est l'effet de la corruption générale , ou rien n'est plus propre à l'engendrer bientôt; et si l'offense faite à un particulier parait un petit mal en soi , l'oubh de l'ordre et de la justice, de la part d'un magistrat , peut devenir la source de mille abus effrayants. La nation n'est pas juge en cette affaire; mais elle s'y rend partie dans ma personne ; et ma cause est celle de tous les citoyens.
•Te prends avec autant de justice que de plaisir le nom de citoyen partout où je parle de moi dans cette affaire ; ce nom est doux à ma bouche et flatteur a mon oreille. Hommes simples dans la société, sujet* heureux d'un excellent monarque , chacun de nous. Français , a l'honneur d'être citoyen dans les tribunaux ; c'est là seulement où nous pouvons soutenir les droits de l'égalité. Ils y sont même tellement respectés , que le souverain ne croit pas au-dessous
de lui d'y souDU'llro les siens contre uous , el de s'y laisser condamner à notre avantage sar tous les points qui lui seraient justement contestés. Ainsi le Dieu terrible , enveloppé d'un nuage et tempérant sou éclat, ne dédaigna pas autrefois de disputer contre îMoïse, et de céder même *à son serviteur.
Et lorsque mon souverain, mon seul maître, mon roi , permet qu'on plaide contre lui dans les tribunaux établis par lui-même, je ne pourrais obtenir, contre un officier de ces mêmes tribunaux , la permission d'informer et d'y poursuivre la juste réparation d'un outrage [)ub!ic et non mérité! Oui, je l'obtiendrai par la seule force de mon droit et de mes raisons. Nous ne sommes plus dans ce siècle où l'on lit un crime à la maréchale d'Ancre d'avoir bien raisonné ; dans ces temps superstitieux où l'empire de Galigaï conduisait une àme forte au bûcher. .!e suis soumis aux lois de mon pays ; je paye avec ]oie le tribut de mes facultés à mon prince : en revanche il ue refusera pas sa protection pour ma personne , et sa justice pour mes droits offensés.
En tout ceci, monsieur, je suis bien loin d'attaquer la noblesse et les dignités qui sont en vous l'enseigne des vertus de vos ancêtres; j'ose au contraire vous demander* compte de cette vertu ({ui doit être en vous l'enseigne de la noblesse et des dignités qu'ils vous ont transmises.
Mais je m'aperçois que tant d'ardeur à vous poursuivre afiligerait tout un corps respectable, et désobligerait les chefs du parlement. Est-ce égard pour votre famille, et noble et toujours chère à la nation? je partage avec eux cette honorable considération. Est-ce attachement pour votre personne ? je déclare volontiers que mon respect pour vous marche à côté de ce tendre intérêt. Est-ce inquiétude pour le désagrément qui peut résulter de ma poursuite.^ Eh bien! monsieur, j'y renonce, persuade que la haine qui vous égare en ce moment fera place à des sentiments plus justes , quand l'événement vous aura convaincu que je ne fais ici que soutenir les droits d'une défense légitime.
/V la vérité, si j'avais l'honneur d'être IM. de ^lcoIaï , je serais bien mécontent de ue devoir ma tranquillité qu'aux respectueux égards d'un offensé |)our ma famille ou pour le vœu de ma compagnie; et j'aurais la hauteur de vouloir réparer un tel outrage, uc fût-ce que pour enlever à mon inférieur l'honneur de l'oublier ou de me le pardonner. Charnu a de l'amour-propreàsa manière; et pour moi , if'ileeùtété ma llerté.
Pour conserver l'avantage que vous voulez bien I n'abandonner, monsienr, je renonce doucavecplaisir ama poursuite, eu vous assurantqu'il n'ajamais entré un seul mouvement de haine ou de vengeance dans tout w que j'ai fait contre vous.
Je vais plus loin a votre égard ; je trouve, dans un excès que vous blâmez sûrement vous-même, sinon sa propre excuse, au moins l'apologie du sentiment qui vous y a conduit : et si j'ai désiré que vous ne fussiez pas mon juge , c'est qu'un ami ardent et passionné est rarement un juge impartial, et que votre amitié pour M. Goèzman pouvait tourner contre moi dans l'acte important d'un jugement, où toute abnégation de soi-même est la première loi qu'un magistrat doit s'iniposer.
Si la fermeté de cet article est prise en mauvaise part, et si mes ennemis donnent ce courage de publier mes sentiments sur des points aussi délicats, pour un dessein formé de dépriser pied à pied le tribunal qui doit me juger, j'opposerai ma confiance et mon respect reconnus à l'odieuse intention qui m'est ici prêtée.
•l'ojjposerai l'éloge public que j'ai constaunnent foit de MM. Doé de Combault et de Chazal, commissaires rapporteurs de ce procès , que je ne connais que par la marche exacte et pure de leur instruction , au blâme public que je n'ai pas craint de répandre sur M. Goèzman en une occasion semblable.
A la nécessité de relever uu trait peu réfléchi de M. le président de Nicola'ï , j'opposerai l'action magnanime et généreuse de M. le président de la Briffe, qui, sans aucun autre motif que l'amour du bien , sacrifie sans faste , à la délivrance des |)risouniers, les 12,000 francs dont la grandeur du roi couvre les dépenses du président qui tient la chambre des vacations. On me crierait cent fois : M. de la Briffe est l'ami de M. Goèzman, que je le supplierais encore de rester au rang de mes juges : l'amour des hommes , celui de l'ordre et celui de la justice ont tous la même base dans le cœur d'un homme vertueux.
A l'obstination que je ne puis approuver dans quelques magistrats , de vouloir absolument rester parmi mes juges avec un cœur trop plein d'atta chement pour mon adversaire et de haine pour moi , j'opposerai la pureté délicate avec laquelle MM. Quirot, Désirât, et plusieurs autres conseillers, se sont récusés volontairement, sur le léger soupçon que l'opinion qu'ils ont de M. Goèzman avait pu percer dans le public.
Enfin , à la chaleur avec laquelle on dit que quelques membres du parlement voudraient disculper M. Goèzman, j'opposerai le nombre infini de magistrats généreux (pii , ne faisant point consister la gloire d'un corps illustre dans le soutien d'un membre gangrené, préféreront d'en purger leur conipagnie, sous le risque de quelque inconvénient pas.sager, à la faiblesse de le supporter au milieu d'eux , s'il n'est pas jugé digne d'y rester.
\ oilà !iia profession de foi relatnomenl a me3
iMK MOIRES.
juges; el je ne tais point parade ici de seiiliiiients OîHiivoques : j'ai pesé tout , avant de m'expiiquer. Tout magistrat, dit-on , doit être jugé par ses pairs. ;>îais les oflieiers d'un autre parlement sont également les pairs delM. Goézman ; mais ses amis n'auraient pas la douleur de le condamner, et les miens peut-être auraient quelques inquiétudes de moins. l>oin de moi toute frayeur insultante! je fais profession ouverte de la plus grande confiance dans le parlement de Paris; jamais respect ne fut plus entier, ni plus sainement moîi\é : les opinions pour et contre ici ne font rien. Voilà des faits : je leur dois la sécurité de mon attente, et le courage d'un travail aussi pénible que celui que j'ai entrepris ; je leur (lois la force de vaincre mes dégoiîts en passant d'un objet dont la discussion élevait mon cœur, à de ini.sérables tracasseries qui le font soulever. De tous les travaux d'Hercule, celui de nettoyer les étables (l'Augias était le plus aisé sans doute, et n'en fut pas moins celui qui l'irrita davantage. Ramenons les clioses à des comparaisons plus justes , plus voisines de ma faiblesse.
Apres avoir détourné la tête et les yeux d'une médecine, repoussé vingt fois la main qui la présente, un enfant , malgré sa répugnance, finit pourtant par l'avaler, et même à grands Ilots , pour en être plus tôt quille : et moi aussi je suis un grand enfant ; voilà je ne sais combien de fois que je prends la plume pour faire l'article Marin, et la remets dans l'encrier. A quoi bon ces délais.' Malgré la nausée, il faut toujours y venir. Allons donc , une bonne résolution, et finissons, quitte à se rincer la bouche après en avoir parlé.
— Mais à quoi donc répliquez-vous ? il n'a pas répondu à voire addition. — A quoi je réplique? JN'est-ce donc rien que ses requêtes au parlement , et ses gazettes à la main, et ses gazettes a la bouche, et les lettres infâmes qu'il fait trotter parla ville, et les articles Pai-is de fa gazette d'Utrecht ? — Mais ces nouvelles à la main, cette gazette étrangère, ne sont pas de lui. — Elles en sont; et voici mes preuves.
Premièrement, l'articlede ce procès y est toujours mal fait , lourdement ruminé , pesannnent écrit : vous conviendrez que c'est là déjà une forte présomption contre Marin. Deuxièmement , cet article dit toujours beaucoup de mal de moi : tua preuve se renforce contre JMarin. Troisièmement , l'article dit toujours du bien de ^larin, vante à l'excès la noblesse et la beauté de son style, la distinction avec ln(juelle il remplit les places qui lui ont été confiées : la preuve est complète; il n'y a plus moyen d'en douter : c'est Marin qui fait l'article , puisque l'article dit du bien de ^larin.
Ressassons donc un peu. eclni de l;> gazette ÛV-
trecht du 4 janvier, puisqu'il sert de supplément aux mémoires de Marin.
<' Le sieur de Beaumarchais , en attendant la scn « tenceque le parlement lui prépare. » Une sentence du parlement! c'est Marin , vous dis-je. Si notre affaire eiil été consulaire, comme celle du grand cousin , il n'eût pas manque d'écrire : en at fendant l'arrêt que les consuls, etc. C'est Marin, c'est IMarin, comme ce n'est pas moi.
Mais qui a dit au sieur Marin que le parlement me préparait une sentence? pendant qu il est de notoriété (jue je poursuis un jugement contre M. et madame Goëzman , concussionnaires et calomniateurs , contre Marin la Bourse, et Bertrand la Main-d'œuvre, l'un suborneur, et l'autre suborné. « Le .sieur « de B... vient de publier un troisième mémoire qui , « parle fiel qui y est mêlé , mérite le nom de libelle. » Remarquez, en passant, que ce n'est point du tout sur les reproches mérités que je fais à RL et madame Goëzman, au comte de la Blache, à Bertrand, Baculard et consorts , que ÎMarin se fâche contre mes mémoires : regardant le mal d'autrui comme un songe , et ne s'occupant dans la gazette que de l'intcrct du gazetier , voyez comment il s'explique ici : " Ses mémoires méritent le nom de libelle, puis- « qu'il s'efforce d'y diffamer un homme de lettres « (j\I. Marin). » Marin le gazetier, homme de lettres!... comme un facteur de la petite poste : « qui » a toujours rempli a;;ef <//i7//u'/;/oM les places quilui " ont été confiées par le gouvernement. » Avec distinction! cette distinction de Marin me rappelle un propos que le jacobin Affinati, dans sou bouquin intitulé le Monde sens dessus dessous par les menées du diable , fait tenir à Dieu , parlant au pécheur Adam : « De toutes mes créatures, vous seul avez » forfait. Avancez, maraud, que je vous timbre au « front , que je vous distingue. »
Avancez , Marin ; suivons voire article. « Quoique « l'on puisse iireles mémoires du sieur de Beaumar- « chais qu'avec mépris , il s'en est cependant vendu « plus de dix mille exemplaires en deux jours. « .Te n'entends pas cette phrase ; elle sera toujours louche, à moins d'y restituer quelques mots oubliés à l'impression. Pour qu'elle ail le sens commun , voici comment elle a dû être faite : « Quoique l'on » (ne) puisse lire les mémoires du sieur de Beau- " marchais qu'avec mépris {pour Marin)., il s'en « est cependant vendu plus de dix mille exemplaires « en deux jours. « Cela est clair, voilà qui s'entend ; car le mépris que mes mémoires auraient inspiré pour moi les eût laissés moisir au grenier du libraire , au lieu que le mépris dont ils ont couvert Marin a rendu tout le inonde avide de les lire : // s'en est venduplus de dix mille endeux jours , ou bien : Malgré ledégoût qu'on avait d'entendr- parler de Marin
MEMOIRES
dans ces mémoires, // soi est cependant vendu, etc. Cette version est bonne aussi , mais les gens de lettres préfèrent la première, comme plus sûre et plus naturelle : « Quoiqu'on ne puisse lire les mé- « moires du sieur de Beaumarchais qu'avec mépris " pour Marin , il s'en est cependant vendu dix mille « exemplaires en deux jours. « On y révérait cent ans, que voilà le vrai sens de la phrase, ou elle n'eu a aucun. Mais pourquoi répètent-ils tous sans cesse que je fais vendre mes mémoires , et m'entends à ce sujet avec Ruault, libraire, rue de la Harpe, pour débiter mes sottises ? Les ingrats qu'ils sont ! ils décrient mon affaire de finance , comme s'ils n'y avaient pas un bon intérêt. Et si je ne faisais pas vendre mes mémoires, qui donc ferait vendre les leurs .^ Mais le sieur Marin étant irréprochable... Vous voyez bien , lecteur, qu'il n'y a que Marin au monde qui puisse écrire de pareils contes sur jMarin. « Il va le poursuivre au criminel, pour obtenir « une réparation éclatante de toutes les calomnies du « sieur de Beaumarchais. »
Cela va bien. Marin avait déjà dit , dans sa requête imprimée, qu'en le montrant au doigt j'avais insulté la majesté du trône , berné le gouvernement , injurié la magistrature , bravé les tribunaux , outragé les citoyens : car
Qui méprise Marin n'estime point son roi , El n'a, selon Marin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
Mais gardez-vous bien d'en croire ce monsieur-là ; à son compte, il n'y aurait pas un seul bon Français dans la capitale.
Puis ayant rappelé , d'après moi , toutes ses friperies de mémoires, de littérature , de censures de nouvelles, d'affaires, de courtage (condamnation passée sur l'espionnage , puisqu'il n'en dit mot ) , cFusure ,cr intrigue, etc., quatre pages (Fet cxtera , il avait prié la cour de lui permettre de faire informer des faits énoncés dans mes mémoires. Biais trouvant bientôt qu'il était trop dangereux pour lui de laisser informer, il s'était retranché à demander à la cour que , sans autre examen , et attendu , disaitil , que ce ne sont que des calomnies atroces , elle ordonnât que mes mémoires fussent déclarés faux et calomnieux, défenses de récidiver, et dommagesintérêts applicables à œuvres pies, etc.
Mais moi qui prétends à l'honneur de soutenir tout ce que j'ai avancé , de ces deux manières de conclure imaginées par Marin , j'ai adopté la première ; et. par ma requête en réponse à la sienne , j'ai supplié la cour, avec lui ou sans lui , d'ordonner qu'il fût informé sur les faits et les imputations contenus dans mon mémoire contre ledit Marin.
Pour réclamer à cet égard la vigilance du ministère public, il me suffirait de mon intérêt personnel ; mais ici l'mtérêtdel'Étatetde la société doiventfixer
encore plus l'attention de messieurs les gens du roi. La police, aussi exacte que patriotique en cette grave occasion , n'aura certainement point de secrets pour la cour, elle lui ouvrira ses registres; et c'est à la faveur des renseignements qu'on y puisera , que le parlement et la nation seront en état de prononcer si l'intérêt public et particulier ne sont pas ici combinés le plus heureusement du mondepour démasquer le précepteur Marin, et pour renvoyer ledit précepteur à l'orgue de la Ciotat ', d'oîi il est descendu si mal a propos.
Et si dans les informations qu'onferait contre l'ami Marin, qui m'a voulu faire passer pour l'auteur de la ... , on découvrait par hasard que l'ami était un zélé distributeur de la ... ! Au reste, ce n'aurait été qu'une des branches ordinaires de son commerce ; car il faut savoir que l'ami, confisquant par état tous les livres défendus , ne les en a toujours vendus que plus cher aux amateurs.
Quelqu'un m'arrête ici, qui me dit : Prenez garde, ce n'est pas Marin , c'est Bertrand qui, dans son mémoire , a voulu vous faire passer pour l'auteur de la ... Eh' messieurs , ne savez-vous pas que les mémoires du grand cousin ne sont que des enveloppes de gazettes , et qu'ici le sacristain et l'organiste s'entendent comme larrons pour sauver le publiciste .^
Ah! monsieur Marin, que vous êtes loin aujourd'hui de cet heureux temps où, la tête rase et nue, en long habit de lin, symbole de votre innocence , vous enchantiez toute la Ciotat par la gentillesse de vos fredons sur lorgue, ou la claire mélodie de vos chants au luti'in ! Si quelque prophète arabe abordant sur la côte, et vous voyant un si joli enfant... de chœur, vous eût dit : « Petit abbé, prenez bien garde à vous, mon ami ; ayez toujours la crainte de Dieu devant les yeux , mon enfant ; sinon, vous deviendrez un jour... » tout ce que vous êtes devenu enfin ; ne vous seriez-vous pas écrié , dans votre tunique de lin , comme un autre Joas :
Dieu, qui voyez mon trouble et mon affliction,
Détournez loin de moi sa malédiction ;
El ne souffrez jamais qu'elle soit accomplie!
Faites que Marin meure avant qu'il vous oublie! 11 a bien changé le Marin ! Et voyez comme le mal gagne et se propage, quand on néglige de l'arrêter dans son principe ! Ce Marin qui d'abord , pour toute volupté ,
Quelquefois à l'autel Présentait au vicaire ou Vojfrande ou le sel ,
quitte la jacquette et les galoches , ne fait qu'un saut de l'orgue au préceptorat , à la censure , au
' La Ciotat, petite ville de Provence, où le petit Marin fredonnait, pour de petits gages , sur un petit orgue daais une petite paroisse.
iMEiMOlKES.
secrétariat , eiirin a la gazette; et voilà mon Marin les bras retroussés jusqu'au coude, et pêcliant le uial en eau trouble : il en dit bautemeut tant qu'il veut , il en fait sourdement tant qu'il peut ; il arrête d'un côtelés réputationsqu'ildécbiredel'autre : censures, gazettes étrangères , nouvelles à la main, à la bouche, à la presse -.journaux, petites feuilles, lettres courantes, fabriquées, supposées, distribuées, etc., etc., encore quatre pages iVetcœfera; tout est a son usage. Écrivain éloquent , censeur habile , gazetier véridique, journalier de pamphlets; s'il marche, il rampe comme un serpent ; s'il s'élève , il tombe comme un crapaud. Enfin , se traînant , gravissant, et par sauts et par bonds , toujours le ventre à terre , il a tant fait par ses journées , qu'enfin nous avons vu de nos jours le corsaire allant à Versailles , tiré à quatre chevaux sur la route, portant pour armoiries aux panneaux de son carrosse , dans un cartel eu forme de buffet d'orgues, une Renommée en cliamp de gueules , les ailes coupées , la tête en bas, raclant de la trompette marine ; et pour support une figure dégoûtée, représentant l'Europe : le tout embrasséd'uue souîanelle doublés de gazettes, et surmontée d'un bonnet carré, avec cette légende à la houpe : Ques-a-co, Mariîv ?
Mais , entraîné par mon sujet, je m'aperçois que j'oublie cette gazette d'Utrecht que je commentais; puis eny songeant mieux , je m'aperçois que j'ai fort bien fait de l'oublier : tout cela est si mal pensé , si mal écrit , qu'on me saura gré de l'avoir laissé là. .lai quelque chose de mieux sous la main : toute espèce de gazette n'est que du Marin ordinaire , au lieu que voici du Marin superflu, pour les amateurs do noirceurs.
Depuis douze ou quinze jours. Marin fait courir par la ville une lettre d'un soi-disant ambassadeur adressée à lui, dans laquelle ou suppose que j'ai commis en pays étranger des crimes dignes du dernier supplice. Les uns mettent la scène en ltalie,'d'autres la portent en Angleterre ; les comuîis (ie Marin, lessieurs Adam et Mercier , eu racontant ce prétendu délit, ont attesté devant neuf ou dix témoins , qui le certifieront , qu'à son occasion mon procès m'avait été commencé; que si je n'eusse pris promptement la fuite , j'aurais été pendu.
Le fameux Bertrand , en faisant circuler la lettre, prétend qu'elle est signée d'un ambassadeur d'Espagne et de cinq ou six personnes de considération; c'est un triomphe , une joie , une liesse parmi ces messieurs, qui ne se conçoit pas. Chacun court, s'évertue, se rend chez Marin, qui régale tout l'enfer, taille des plumes empoisonnées, remplit les cornets de lie! , échauffe les esprits par un verre de bitume , et met les démons au travail : et de tout cela doit sortir un long et superbe article pour le mémoire de Marin, qui, à ce sujet, a déjà pris, dit-on,
cent rames de papier chez Botigy , eî les a envoyées à son Imprimeur.
Et voilà encore les pauvres honnêtes gens de la ville qui disent, connne à la liste de la portière : -< Janiais , jamais Beaumarchais ne se tirera de « la lettre d'Espagne. Cela est sans réplique; voilà « des faits, des témoignages , des signatures : on a « écrit pour avoir les pièces justificatives , et cette « anecdote est son coup de grâce. »
iMes amis s'inquiètent pour moi, s'agitent, cherchent la lettre de toute part. Enfin hier au soir, 12 janvier 1774 , on m'en a remis une copie , et je tiens dans mes mains ce chef-d'œuvre. Avant de l'imprimer, j'ai commencé par déposer au greffe de la cour cette copie telle qu'on me l'a remise ; et , par ma requête au parlement en réponse à celle de Marin, je supplie la cour d'ordonner qu'il soit informé sur la lettre , ainsi que sur autres faits et gestes du gazetier.
Copie exacte de récrit soi-disant envoyé à Marin, et qui m'a été remis de la part d'un de ses amis, qui le certifiera s'il est entendu sur ce fait.
Après toutes les horreurs que le sieur Caron a vomies contre vous, monsieur, et contre tout le uionde , je crois que vous voulez le faire repentir ; il a l'insolence de vous défier déparier; il faut qu'il soit, connne on dit, fou : cela m'a plus révolté que tout le reste; et comme en vous vengeant vous nous vengerez aussi, et autant pour punir un scélérat que pour faire plaisir à tant d'offensés, il faut le prendre par où il ne s'attend pas. Il croit être en sûreté, parce qu'il a pu dans ce pays ici cacher sa irîéchanceté sous des apparences qui le tireraient toujours de nos reproches ; il dit partout qu'il fera repentir le premier qui l'attaquera dans sa conduite : peut-être a-t-il raison pour ce qui regarde la France ; mais le misérable , il ne croit pas qu'il y a des gens instruits de ses coquineries en Espagne. Mais moi j'y étais, tous mes amis et mes parents y sont encore, et la preuve est au bout ici. Il avait sa sœur, maîtresse du seigneur Joseph Clavio, à IMadrid , garde des archives de la couronne , mon parent , qui s'en dégoûta par mauvaise conduite. Son frère vint dans l'espérance de faire épouser malgré lui sa sœur à mon parent, qui, le 24 mai 1764, rendit une plainte que le sieur Carou, dit Beaumarchais, était venu à six heures du matin, s'était fait introduire sous un faux nom chez IM. Portugais, chef des bureaux d'État, où il logeait; et qu'ayant fermé la porte et présenté un pistolet , lui avait fait signer une promesse de mariage dans son lit, sous peine de le tuer s'il bronchait : c'est bien pis que ce qu'il dit de M. Goëzman. Et comme chez nous ies présents sont une preuve qu'on veut
.M E.MO m ES.
épouser, il s'ctait fait eu même temps donner des bijoux, des pièces d'or étrangères, euûn pour près (le 8,000 liv. comme présents de noces faits de bon .^ré. Là-dessus il y eut ordre, sur la plainte de mou parent à M. le marquis de Robion , commandant de Madrid , de faire mettre le fripon au cachot , qui se sauva chez l'ambassadeur de France : mais quand il fallut rendre les bijoux, il dit que son laquais les avait volés, et garda tout comme un gueux , déshonoré par cette friponnerie; et puis après, pour rendre au seigneur Clavio le tour qu'il lui avait joué , il fut chercher une femme de chambre, que Clavio avait entretenu avant sa sœur ; il donne de l'argent à cette fille, pour présentera la justice des lettres de mon parent. Il prétendit que c'était des promesses de mariage; et comme ou est très-rigoureux chez nous sur ce cas, en attendant que tout fût flair, on arrêta mon parent, qui eut bientôt prouvé et fait avouer à la fille que le fripon avait remué cette corde. Enfin, pour couronner tout, il finit par tenir la banque un soir chez l'ambassadeur de Russie , avec des cartes arrangées , et gagna près de cent mille livres la nuit : l'ambassadeur le fit chasser; on se plaignit à i\I. d'Ossun, qui lui ordonna de sortir d'Espagne vite , où il laissa tout , habit, linge, pour s'en aller bien vite à cheval; il aurait été pourrir en cachot, et ce n'est pas là des contes. J'ai écrit pour avoir la preuve, et lever la plainte de mon parent, qui est puMique pour faits de violence et friponnerie ; il a fait un conte différent du vrai en France ; mais vous aurez plus de témoins qu'il en faut , parce qu'ayant chez lui le vrai , dans le temps qu'on a fait inventaire chez lui , il a voulu arracher les papiers à la justice, qui les a lus malgré lui , et tous l'ont connu pour ce qu'il est; faites-en ce qu'il vous plaira, vous ou M. Goëzman. Voilà pour le payer du baptême , qui est une chose trèsinnocente. Une femme qui était son amie, vous entendez , là-bas , veut bien conter les choses comme lui , quand ils en parlent ; mais nous avons, ijieu merci, toutes les preuves, les lettres, et tout. Il vous défie ; eh bien ! défiez-le de se justifier sur sa coquinerie d'Espagne, sur sa sœur; et s'il ose parler, comme il ne dira que des mensonges, il sera pris ; nous fondrons tous sur lui , comme pour instruire de tout contre un si grand imposteur; et une fois bien démasque là-dessus , il faut qu'il s'enfuie tout le reste de sa vie. Il n'y a rien qui vaille ça ; et M. Portugais et M. Liauos et M. Pachico , et autres personnes du conseil du roi, à Madrid, tous amis de m an parent , donneront leur attestation , et on fournira tout au parlement, on peut en être sûr. S'il n'avait pas été protégé par ]\1. d'Ossun avant que l'ambassadeur sût la vérité, jamais il n'aurait revu le jour; M. d'Ossun s'en est bien repenti après l'af- ".aii'edu jeu. 11 Ta écrit omo^' Daines, c'est la vraie
cause secrète qu'elles n'ont plus voulu que le frii)oii approchât d'elles à Versailles ; mais voilà ce qu'on ne dit pas tout haut. Encore un petit moment, je suis avec bien de l'empressement et à votre service et celui de tous les honnêtes gens qui sont les ennemis de ce fripon-là ,
Votre très-humble et obéissant serviteur.
Voulez vous m'envoyer votre mémoire et autres par mon laquais? Je les ferai passer à Madrid par le premier courrier: ça fera plaisir à tout le monde.
Cette misérable lettre n'est point signée , ou parce que l'original lui-même est anonyme, ou parce qu'on n'a pas voulu, en me l'envoyant , mettre le nom de celui qui l'avait écrite, dans la crainte de mes recherches. Les uns disent qu'elle est d'un ambassadeur , les autres d'un homme venu d'Espagne avec M. le comte d'Aranda ; d'autres , qu'elle est signée d'un gentilhomme arrivé depuis peu. Jamais gentilhomme n'a écrit de ce style. Quoi qu'il eu soit , en attendant que ce gentilhomme de cuisine ou de gazette fasse venir ses preuves d'Espagne, et les fournisse à I\Iarin pour en guirlander son mémoire ; voici ma réponse à la lettre échappée du tripot.
Quelques notions confuses d'un querelle d'éclat que j'eus en 1764 à Madrid ont fait sans doute espérer à mes ennemis qu'ils pou iraient établir une nouvelle diffamation sur cette a\ enture ignorée en France , et sur laquelle il resterait au moins des soupçons affreux contre moi, de quelque façon que j'entreprisse de m'en justifier après dix ans de silence, et à quatre cents lieues de l'endroit de la scène.
Et moi , pressé de relever des faits aussi graves , je vais tout uniment ouvrir les mémoires de mon voyage d'Espagne en 1764, et donner en 1774 à ce fragment de ma vie , une publicité qu'il ne devait janiais avoir.
Dans un événement aussi exlraoruinaire que celui dont je vais rendre compte, tout ne peut être à mon avantage; et, quoi que je fasse , il me sera toujours reproché par les uns d'avoir mis trop de fierté dans ma conduite ; par les autres cette fierté sera peut-être appelée arrogance : mais un jour mieux connu, et toutes mes actions se servant d'appui , l'on finira par trouver que je n'ai mis à celle-ci ni dureté ni arrogance, mais seulement une fermeté d'âme que l'orgueil de bien faire a quelquefois exaltée.
S'il se mêle, un peu d'amour-propre à faire le bien, cet amour-propre est de la plus noble espèce. Loin de le regarder coir.me un mal , et sans nous donner pour meilleurs que nous ne sommes en effet , il faut avouer que le bonheur d'être estimable tien t beaucoui) à Ihonucur d'être estimé. Rois , sujet.s
MKMOIUKS.
grands el petits, tous sont affamés de lacoiisidéraliou publique. Heureux celui qui ne Ta jamais perdue ! plus heureux mille fois celui qui , n'ayant pas mérité de la perdre, a pu eulîn la recouvrer! C'est à quoi je travaille nuit et jour.
Je remercie mes ennemis de la sévère inquisition qu'ils établissent sur ma vie. Cette liberté dans les procès a au moins cela de bon , que la crainte d'être tiiifamé à la première querelle peut retenir dans le devoir nombre de gens dont les principes ne sont pas assez certains, ,1e rends grâces à ces messieurs des occasions qu'ils me Iburnisseut sans cesse de me justifier; mais je prie le lecteur de se souvenir que , quelque extraordinaire que lui paraisse ce qu'il va lire, ma précédente réponse au comte de la Filache . sur l'incroyable fait des lettres supposées <le Mesdames, n'offre rien de plus évident ni de plus respectable que les preuves dont j'appuierai cette étonnante narration.
ANKÉE 17G4.
Fiacjment de mon voyage d'Espagne.
Depuis quelques années j'avais eu le bonheur de m'envelopper de toute ma famille. L'union, la joie, la reconnaissance étaient la récompense continuelle des sacrifices que cet entour exigeait , et me consolaient de l'injure extérieure que des méchants faisaient dès lors à mes sentiments.
De cinq sœurs que j'avais , deux , confiées dès leur jeunesse par mon père à l'uu de ses correspondants d'Espagne, ne m'avaient laissé d'elles qu'un souvenir faible et doux, quelquefois ranimé par leur correspondance.
En février 1764 , mon père reçoit de sa fille aînée une lettre pleine d'amertume , dont voici la substance :
« Ma sœur vient d'être outragée par un homme aussi accrédité que dangereux. Deux fois , à l'instant de l'épouser , il a manqué de parole et s'est brusquement retiré, sans daigner même excuser sa conduite. I,a sensibilité de ma sœur offensée l'a jetée dans un état de mort dont il y a beaucoup d'apparence que nous ne la sauverons pas ; tous ses nerfs se sont retirés , et depuis six jours elle ne parle plus,
« Le déshonneur que cetévénement verse sur elle nous a plongés dans une retraite profonde , où je pleure nuit et jour, en prodiguant à cette infortunée des consolationsquejene suis pas en état de prendre pour moi-même.
« Tout Madrid sait que ma sœur n'a rien à se reprocher.
« Si mon frère avait assez de crédit pour nous faire recommander h. M. l'ambassadeur de France , son e\cellonce mettrait à nous protéger une bonté
de prédilection qui arrêterait tout le mal qu'un perfide nous fait et par sa conduite et par ses menaces, etc.... »
Mon père vient me trouver à Versailles, et me remet, en pleurant, la lettre de sa fille. « Voyez, mou- « fils, ce que vous pouvez pour ces deux infortunées ; « elles ne sont pas moins vos sœurs que les « autres. »
Je me sentis aussi ému que lui au récit de la terrible situation de ma sœur. Hélas ! mon père , lui dis-je , quelle espèce de recommandation puis-je obtenir pour elles? qu'irai-je demander.' Qui sait si elles n'ont pas donné lieu , par quelques fautes qu'elles nous cachent , à la honte qui les couvre aujourd'hui ? J'oubliais, reprit mon père, de vous montrer plusieurs lettres de notre ambassadeur à votre sœur aînée, qui annoncent la plus haute estime pour l'une et pour l'autre.
Je lisais ces lettres , elles me rassuraient ; et la phrase , - elles ne sont pas moins vos sœurs que les « autres , » me frappant jusqu'au fond du cœur : Ne pleurez point, dis-je à mon père; je prends un parti qui peut vous étonner , mais qui me i>araît le plus certain, comme le plus sage.
Ma sœur aînée indique plusieurs personnes respectables qui déposeront, dit-elle, à son frère à Paris, de la bonne conduite et de la vertude sa sœur. Je veux les voir; et si leur témoignage est aussi honorable que celui de M l'ambassadeur de France, je demande un congé , je pars ; et, ne prenant conseil que de la prudence et de ma sensibilité, je les vengerai d'un traître , ou je les ramène à Paris partager avec vous ma modique fortune.
Le succès de mes informations m'échauffe le cœur ; alors sans autre délai je reviens à Versailles apprendre à mes augustes protectrices qu'une affaire aussi douloureuse que pressée exige ma présence à Madrid , et me force de suspendre toute espèce de service auprès d'elles.
Étonnées d'un départ aussi brusque , leur bonté respectable va jusqu'à vouloir être instruites de la nature de ce nouveau malheur. Je montre la lettre de ma sœur aînée : ■< Partez, et soyez sage, » fut l'honorable encouragement que je reçus des princesses. « Ce que vous entreprenez est bien , et vous ne « manquerez pas d'appui en Espagne, si votre con- <• duite est raisonnable. »
Mes apprêts furent bientôt faits, le craignais de ne pas arriver assez tôt pour sauver la vie à ma pauvre sœur. Les plus fortes recommandations auprès de notre ambassadeur me furent prodiguées, et devinrent l'inestimable prix de quatre ans de soins employés à l'amusement de Mesdames.
A l'instant de mon départ je reçois la commission de négocier en Espagne ime affaire irès-intére^ssanle au commerce de France. ^I. Duvernev, louché du
MEMOIRES
motif de mon voyage , m'embrasse , et me dit : « Allez, mon flls, sauvez la vie à votre sœur. Quant « à l'aftaire dout vous êtes chargé, quelque intérêt « que vous y preniez , souvenez-vous que je suis « votre appui : je l'ai promis publiquement à la « famille royale, et je ne manquerai jamais à un eu- « gagement aussi sacré. Je m'en rapporte à vos lu- «» mières ; voilà pour deux cent mille francs de billets « au porteur que je vous remets pour augmenter votre «• consistance personnelle par un crédit de cette éten- « due sur moi. »
Je pars, et vais nuit et jour de Paris à Madrid. Un négociant français , feignant d'avoir affaire à Bayonne , mais engagé secrètement par ma famille de m'accompagueret de veiller à ma sûreté , m'avait demandé une place dans ma chaise.
J'arrive à Madrid le 18 mai 1764, à onze heures du matin. J'étais attendu depuis quelques jours ; je trouvai mes sœurs entourées de leurs amis, à qui la chaleur de ma résolution avait donné le désir de me connaître.
A peine les premières larmes sont-elles épanchées, quem'adressautà mes sœurs : Nesoyez pasétonaées, leur dis-je , si j'emploie ce premier moment pour apprendre l'exacte vérité de votre malheureuse aventure; je prie les honnêtes gens qui m'environnent, et que je regarde comme mes amis , puisqu'ils sont les vôtres , de ne pas vous passer la plus légère inexactitude Pour vous servir avec succès , il faut que je sois fidèlement instruit.
Le compte fut exact et long. A ce récit , la sensibilité de tout le monde justifiant la mienne , j'embrassai ma jeune sœur , et lui dis : A présent que je sais tout , mon enfant, sois en repos; je vois avec plaisir que tu n'aimes plus cet homme-là ; ma conduite en devient plus aisée ; dites-moi seulement où je puis le trouver à Madrid. Chacun élève sa voix , et me conseille de commencer par aller à Aranjuez voir M. l'ambassadeur, dont la prudence consommée devait diriger mes démarches dans une affaire aussi épineuse , notre ennemi étant excessivement soutenu parles relations que sa place lui donnait avec des gens fort puissants. Je ne devais rien hasarder à INIadrid avant d'avoir eu l'honneur d'entretenir son excellence à Aranjuez.
Cela va bien, mes amis , car je vous regarde tous comme tels; procurez-moi seulement une voiture de route , et demain je vais saluer M. l'ambassadeur à la cour. ÎNIais ne trouvez pas mauvais que je prenne , avant de le voir, quelques instructions essentielles à mon projet ; la seule chose en laquelle vous puissiez tous me servir, est de garder le secret sur mon arrivée jusqu'à mon retour d'Aranjuez.
.Te fais tirer promptementun habit de mes malles,, et m'iijustant à la hâte, je me fais indiquer la de-
meure de don Joseph Clavico ■ , garde des archives de la couronne , et j'y cours ; il était sorti : l'on m'apprend l'endroit où je puis le rencontrer : et dans le salon même d'une dame chez laquelle il était, je lui dis, sans me faire connaître, qu'arrivé de France le jour même, et chargé de quelques commissions pour lui , je lui demandais la permission de l'entretenir le plus tôt possible. Il me remit au lendemain matin à neuf heures, en m'invitant au chocolat, que j'acceptai pour moi et pour le négociant français qui m'accompagnait.
Le lendemain 19 mai, j'étais chez lui à huit heures et demie ; je le trouvai dans une maison splendide qu'il me dit appartenir à don Antonio Portuguès , l'un des chefs les plus estimés des bureaux du ministère, et tellement son ami , qu'en son absence il usait librement de sa maison comme de la sienne propre.
« Je suischargé, monsieur , lui dis-je , par une so- « ciété de gens de lettres, d'établir , dans toutes les « villes où je passerai, une correspondance litté- « raire avee les hommes les plus savants du pays. « Comme aucun Espagnol n'écrit mieux que l'auteur « des feuilles appelées le Pensador ï, à qui j'ai Thon- « neur de parler, et que son mérite littéraire a fait » même assez distinguer du roi pour qu'il lui confiât « la garde d'une de ses archives , j'ai cru ne pouvoir « mieux servir mes amis qu'en les liant avec un « homme de votre mérite. »
Je le vis enchanté de ma proposition. Pour mieux connaître à quel homme j'avais affaire , je le laissai longtemps discourir sur les avantages que les diverses nations pouvaient tirer de pareilles correspondances, lime caressait de l'œil, il avait le ton affectueux : il parlait comme un ange, et rayonnait de gloire et de plaisir.
Au milieu de sa joie, il me demande à mon tour quelle affaire me conduisait en Espagne ; heureux , disait-il, s'il pouvait m'y être de quelque utilité. - '< J'accepte avecreconnaissancedes offres aussi fiat- « teuses , et n'aurai point, monsieur, de secrets pour « vous. >'
Alors, voulantle jeter dans un embarras dont la fin seule de mon discours devait le tirer, je lui présentai de nouveau mon ami. Monsieur , lui dis-je , n'e.st pas tout à fait étranger à ce que je vais vous dire, et ne sera pas de trop à notre conversation. Cetexorde le fit regarder mon ami avec beaucoup de cui'iosité. « Un négociautfrançais , chargédefamille etd'une a fortune assez bornée, avait beaucoup de correspon « dants en Espagne. Un des plus riches , passant à « Paris il y a neuf ou dix ans , lui fit cette proposi- « tion : Donnez-moi deux de vos filles, que je lea
' Ce mot, qui s'écrit Clavijo, se prononce à peu près Clavico : je le fais imprimer ainsi pour la facilite de la leciure. 2 En françui.s , le Ptifictir.
MÉMOIRES
» eininene à Madrid ; elles s'étal)liront chez moi , n garçen âge, sans famille; elles feront le bonheur <- de mes vieux jours , et succéderont au plus riche « établissement de l'Espagne.
n L'aînée, déjà mariée, et une de ses sœurs, lui « furent confiées. En faveur de cet établissement , « leur père se chargea d'entretenir cette nouvelle « maison de Madrid de toutes les marchandises de " France qu'on lui demanderait.
« Deux ans après , le correspondant mourut , et « laissa les Françaises sans aucun bienfait, dans « l'embarras de soutenir toutes seules une maison » de commerce. Malgré ce peu d'aisance , une bonne « conduite et les grâces de leur esprit leur conservè- « rent une foule d'amis qui s'empressèrent à augmeu- « ter leur crédit et leurs affaires. » ( Ici je vis Clavico redoubler d'attention.)
« A peu près dans ce même temps , un jeune iiomme , <. natif des îles Canaries, s'était fait présenter dans la « maison »( toute sa gaieté s'évanouit à ces mots, qui le désignaient). «Malgré son peu de fortune, les da- » mes lui voyant une grande ardeur pour l'étude de « la langue française et des sciences , lui avaient fa- » cilité les moyens d'y faire des i)rogrès rapides.
« Plein du désir de se faire connaître , il forme en- « fin le projet de donner à la ville de IVIadrid le plain sir, tout nouveau pour la nation , délire unefeuille « périodique dans le genre du Spectateur anglais ; il « reçoit de ses amies des encouragements et des se- « cours de toute nature. On ne doute point qu'une « pareille entreprise n'ait le plus grand succès : alors , <i animé par l'espérance de réussir à se faire un nom , << il ose se proposer ouvertement pourépouser la plus » jeune des Françaises.
<< Connnencez , lui dit l'aînée , par réussir; et lors- « que quelque emploi, faveur de la cour, ou tel autre « moyen de subsister honorablement,vous aura donné « le droit de songer à ma sœur, si elle vous préfère à « d'autres prétendants, je ne vous refuserai pas mon « consentement. » ( Il s'agitait étrangement sur son siège en m'écoutant; et moi , sans faire semblant de m'en apercevoir, je poursuivis ainsi : )
o La plus jeune, touchée du mérite de l'homme " qui la recherchait, refuse divers partis avantageux «( qui s'offraient pour elle ; et, préférant d'attendre « que celui qui l'aimait depuis quatre ans eût rempli " les vues de fortune que tous ses amis osaient espérer « pour lui, l'encourage à donner sa première feuille « philosophique, sous le titre imposant du Pen- « sador. » (Ici je vis mon homme prêt à se trouver mal. )
« T-'ouVrage (continuai-je avec un froid glacé ) eut " un succès prodigieux : le roi même, amusé de cette '■ charmante production, donna des marques pnbli- « ques de bienveillance à l'auteur. On lui promit le pre- « mier emploi lionorable qui vaquerait. Alors il écarta
« tous les prétendants h sa maîtresse par unerecher- « che absolument publique. Le'mariagene se relar- <i dait que par l'attente de l'emploi qu'on avait « promis à l'auteur des feuilles. Enfin, au bout de " six ans d'attente d'une part, de soins et d'assi « duités de l'autre, l'emploi parut, et l'homme n s'enfuit. » (Ici l'homme fit un soupir involontaire; et s'en apercevant lui-même , il en rougit de confusion. Je remarquais tout sans cesser de parler. )
<- L'affaire avait trop éclaté pour qu'on pût en « voir le dénoûment avec indifférence. Les dames << avaient pris une maison capable de contenir deux « ménages; les bans étaient publiés. L'outrage « indignait tous les amis communs qui s'employèrent « efficacement à venger cette insulte : M. l'ambas- <- sadeur de France s'en mêla : mais lorsque cet « homme apprit que les Françaises employaient les « protections majeures contre lui , craignant un « crédit qui pouvait renverser le sien , et détruire « en un moment sa fortune naissante, il vint se jeter « aux pieds de sa maîtresse irritée. A son tour il << employa tous ses amis pour la ramener ; etcomme « la colère d'une femme trahie n'est presque jamais « que de l'amour déguisé , tout se raccommoda , « les préparatifs d'hymen recommencèrent, les bans « se pubhèrent de nouveau , l'on devait s'épouser « dans trois jours. La réconciliation avait fait autant « de bruit que la rupture. En partant pour Saint- « lldefonse , où il allait demander à son ministre la » permission de se marier : Mes amis, dit-il, conser- <• vez-moi le cœur chancelant de ma niaîtresse « jusqu'à ce que je revienne du Sitio real ; et disa posez toutes choses de façon qu'en arrivant je " puisse aller au temple avec elle. »
Malgré l'horrible état où mon récit le mettait , incertain encore si je racontais une histoire étrangère à moi , ce Clavico regardait de temps en temps mon ami, dont le sang-froid ne l'instruisait pas plus que le mien. Ici je renforçai ma voix en le fixant , et je continuai :
« Il revient en effet de la cour le surlendemain ; « mais, au lieu de conduire sa victime à l'autel, il « fait dire à l'infortunée qu'il change d'avis une « seconde fois, et ne l'épousera point. Les amis <c indignés courent à l'instant chez lui ; l'insolent « ne garde plus aucun ménagement , et les défie « tous de lui nuire , en leur disant que si les Fran- « çaises cherchaient à le tourmenter , elles prissent « garde à leur tour qu'il ne les perdît pour toujours « dans un pays où elles étaient sans appui.
<■ A cette nouvelle, la jeune Française tomba dans « un état de convulsions qui fit craindre pour sa « vie. Au fort de leur désolation , l'aînée écrivit en <■ France l'outrage public qui leur avait été fait ; ce « récit émut le cœur de leur frère au point que, de- « mandant aussitôt un congé pour venir éclaircir une
MEMOIRES
n affaire aussi l'aibrouillâ' , il u'a l'ait ijirua saut tl p « Paris à Madrid ; et ce frère , c'est moi, qui ai tout « quitté , patrie, devoirs , famille , état , plaisirs , « pour venir venger en Espagne une sœur innocente « et malheureuse; c'est moi qui viens, armé du bon « droit et de la fermeté , démasquer un traître , '■ écrire en traits de sang son âme sur son visage ; et « ce traître , c'est vous. »
Qu'on se forme le tableau de cet homme étonné , stupéfait de ma harangue , à qui la surprise ouvre la bouche et y fait expirer la parole glacée; qu'on voie cette physionomie radieuse , épanouie sous mes éloges, se rembrunir par degrés, ses yeux s'éteindre , ses traits s'alonger , son teint se plomber.
Il voulut balbutier quelques justifications. — «Ne « m'interrompez pas , mousieui- ; vous n'avez rien à « me dire , et beaucoup à entendre de moi. Pour « commencer , ayez la bonté de déclarer devant <> monsieur , qui est exprès venu de France avec « moi , si par quelque manque de foi , légèreté , '■■ faiblesse, aigreur ou quelque autre vice (j|.ie ce soit, " ma sœur a mérité le double outrage que vous avez » eu la cruauté de lui faire publiquement. —Non., « mo?isleur; je reconnais doua Maria votre sœur " pour imedemoisellepleine cl' esprit, de grâces et de •<■ vertus. — Vous a-t-elle donné quelque sujet de " vous plaindre d'elle depuis que vous la con- » nai.ssez ? — Jamais, jamais.— Eh! pourquoi <- donc , monstre que vous êtes (lui dis-je en me " levant) , avez-vous eu la barbarie de la traîner à la « mort, uniquement parce que son cœur vous préfé- " rait à dix autres plus honnêtes et plus riches que " vous ? — y^h ! monsieur, ce sont des instigalions, « des conseils : si vous saviez.. . — Cela sufflt.
Alors me retournant vers mon ami : « Vous avez « entendu la justification de ma sœur, allez la « publier. Ce qui me reste à dire à monsieur n'exige " plus de témoins. » INIon ami sort ; Clavico , bien plus étonné, se lève à sou tour ; je le fais rasseoir.
— « A présent, monsieur, que nous sommes seuls, •< voici quel est mon l'rojet , et j'espère que vous « l'approuverez.
« Ilconvientégalementà vos arrangements et aux « miens que vous n'épousiez pas ma sœur; et vous << sentez que je ne viens pas ici faire le personnage « d'un frère de comédie, qui veut que sa sœur se " marie : mais vous avez outragé à plaisir une « femme d'honneur , parce que vous l'avez crue sans " soutien en pays étranger ; ce procédé est celui d'un >< malhonnête homme et d'un lâche. Vous allez donc «commencer par reconnaître, de votre main, en " pleine liberté , toutes vos portes ouvertes et vos " gens dans cette salle, qui ne nous entendront " point parce que nous parlerons français, que
- vous êtes un homme abominable qui avez trompé,
- trahi, outragé ma sœur sans aucun sujet; et, vo-
« tre déclaration dans mes mains, je par.s pour « Aranjuez, où est mon ainba.ssadeur; je lui mon- « tre récrit , je le fais ensuite imprimer; après-de- « main la cour et la ville en seront inondées : j'ai des « appuis considérables ici , du temps et de l'argent , « tout sera employé à vous faire perdre votre place , « à vous poursuivre de toute manière et sans relâ- « che, jusqu'à ce que le ressentiment de ma .sœur " apaisé m'arrête, et me dise : Holà. .>
Je ne ferai point une telle déclaration, me dit Clavico d'une voix altérée. — « Je le crois , car « peut-être, à votre place, ne la ferais-je pas non « plus. Mais voici le revers de la médaille : Écrivez « ou n'écrivez pas; de ce moment je reste avec vous , « je ne vousquitte plus ; je vais partout où vous irez, « jusqu'à ce que, impatienté d'un pareil voisinage, « vous soyez venu vous délivrer de moi derrièie « Buen Retira'. Si je suis plus heureux que vous , « monsieur, sans voir mon ambassadeur , sans par- « 1er à personne ici , je prends ma sœur mourante « entre mes bras, je la mets dans ma voiture, et je « m'en retourne en France avec elle. Si au contraire « le sort vous favorise, tout est dit pour moi , j'ai fait « mon testament avant de partir ; vous aurez eu « tous les avantages sur nous : permis à vous alors de « rire à nos dépens. Faites monter le déjeuner. >-
Je sonne librement ; un laquais entre , apporte le ciiocolat. Pendant que je prends ma tasse , mou homme absorbé se promène en silence , rêve profondément , prend sou parti tout de suite , et me dit :
« Monsieur de Beaumarchais , écoutez-moi. Rien « au monde ne peut excuser ma conduite envers ma- » demoiselle votre sœur. L'ambition m'a perdu; « mais si j'eusse prévu que dona Maria eût un frère « comme vous , loin de la regarder comme une étran- « gère isolée , j'aurais conclu que les plus grands " avantages devaient suivre notre union. Vous venez « de me pénétrer de la plus haute estime, et je me « mets à vos pieds pour vous supplier de travailler à « réparer, s'il est possible, tous les maux que j'ai « faits àvotre sœur. Rendez-la-moi , monsieur ; et Je « me croirai trop heureux d'obtenir de vous ma « femme et le pardon de tous mes crimes. — Il n'est « plus temps, ma sœur ne vous aime plus : faites seun lementla déclaration, c'est tout ce que j'exigede « vous ; et trouvez bon après qu'en ennemi déclaré « je venge ma sœur au gré de son ressentiment. ^
Il fit beaucoup de façons , et sur le style dont je l'exigeais , et sur ce que je voulais qu'elle fut toute de sa main, et sur ce que j'insistais à ce que les domestiques fussent présents pendant qu'il écrirait : mais connue l'alternative était pressante, et qu'il lui restait encore je ne sais quel espoir de ramener une femme qui l'avait aimé, sa lierté se soumit à écrire la déclaration suivante , que je lui dictais en me pro-
■ L'ancien palais des rois d'F.spngnf', a Mailrkl.
MEMOIKKS.
menant dans l'espèce de galerie où nous étions.
Déclaration dont j'ai l'original.
« Je soussigné Joseph Clavijo, garde d'une des ar- « chives de la couronne , reconnais qu'après avoir o été reçu avec bonté dans la maison de madame « Guilbert , j'ai trompé mademoiselle Carou , sa « sœur, par la promesse d'honneur, mille fois réi- « térée, de l'épouser, à laquelle j'ai manqué, sans « qu'aucune faute ou faiblesse de sa part ait pu ser- " vir de prétexte ou d'excuse à mon manque de foi ; « qu'au contraire la sagesse de cette demoiselle , « pour qui j'ai le plus profond respect, a toujours « été pure et sans tache. Je reconnais que par ma « conduite , la légèreté de mes discours, et par l'in- « terprétation qu'on a pu y donner , j'ai ouvertement « outragé cette vertueuse demoiselle , à laquelle je « demande pardon par cet écrit fait librement et de « ma pleine volonté, quoique je me reconnaisse tout « à fait indigne de l'obtenir ; lui promettant toute « autre espèce de réparation qu'elle pourra désirer , « si celle-ci ne lui convient pas. Fait à Madrid , et « écrit tout de ma main, en présence de son frère, «le 19 mai t764.
« Signé Joseph Clavijo. »
Je prends le papier, et lui dis en iequittant: je ne suis point un lâche ennemi, monsieur: c'est sans ménagement que je vais venger ma sœur , je vous en ai prévenu. Tenez-vous bien pour averti de l'usage cruel que je vais faire de l'arme que vous m'avez fournie. — Slonsieur , je crois parler au plus offensé , mais au plus généreux des hommes: avant de me diffamer , accordez-moi le moment de tenter un effort pour ramener encore une fois doua Maria; c'est dans cet unique espoir que j'ai écrit la réparation que vous emportez : mais avant de me présenter , j'ai résolu de charger quelqu'un de plaider ma cause auprès d'elle ; et ce quelqu'un , c'est vous. — .Te n'en ferai rien. — Au moins vous lui direz le repentir amer que vous avez aperçu en moi. Je borne à cela toutes mes sollicitations. A votre refus, jechargerai quelque autre de me mettre à ses pieds. .Te le lui promis.
Le retour de mon ami chez ma sœur avait porté l'alarme dans tous les esprits. En arrivant, je trouvai les femmes éplorées et les hommes très-inquiets ; mais au compte que je rendis de ma séance , à la vue de la déclaration , les cris de joie , les embrassements succédèrent aux larmes ; chacun ouvrait un avis différent : les uns opinaient à perdre Clavijo , les autres penchaient à lui pardonner; d'autres s'en rapportaient à ma prudence, et tout le monde parlait à la fois. Mais ma sœur de s'écrier : Non jamais , jamais je 71'en entendrai parler. Courez, mon frère, à Aranjuez : allez voir M. ramhaxsadeur,
BEAUMARCHAIS
et dans tout ceci ijouci'rnez- vous parues consei/s.
Avant de partir pour la cour , j'écrivis à Clavijo que ma sœur n'avait pas voulu entendre un seul mot en sa faveur, et queje m'en tenais au projet de la venger et de le perdre. Il me lit prier de le voir avant mondépartetje me rendis librement chez lui. Après mille imprécations contre lui-même , toutes .ses prières se bornèrent à obtenir de moi qu'il allât pendant mon absence, avec un ami conmnm , parlera ma sœur aînée, et queje ne rendisse son déshonneur public qu'à mon retour, s'il n'avait pas obtenu son pardon. Je partis pour Aranjuez.
M. le marquis d'Ossun , notre ambassadeur, aussi respectable qu'obhgeant , après m'avoir marqué tout l'intérêt qu'il prenait'à moi, en faveur des augustes recommandations qui lui étaient parvenues de France , me dit : — La première preuve de mon amitié, monsieur, est de vous prévenir que votre voyage en Espagne est de la dernière inutilité quant à l'objet de venger votre sœur; l'homme qui l'a insultée deux fois par sa retraite inopinét^, n'eût jamais osé se rendre aussi coupable , s'il ne se fut pas cru puissannnent soutenu. Quel est votre de.sseh» ? espérez-vous lui faire épouser votre sœur.' — Non, monsieur, je ne le veux pas : mais je prétends le déshonorer. — Et connnent ? — Je lui fis le récit de mon entrevue avec Clavijo, qu'il ne crut qu'en lisant son écrit queje lui présentai.
Eh bien! monsieur, me dit cet homme respectable, un peu étonné de mon action , je change d'avis à l'instant. Celui qui a tellement avancé les affaires en deux heures, est fait pour les terminer heureusement. I^'ambition avait éloigné Clavijo de mademoiselle votre sœur; l'ambition, la terreur ou l'amour le lui ramènent. Mais à quelque titre qu'il revienne, le moins d'éclat qu'on puisse faire en pareille occasion est toujours le mieux. Je ne vous cache pas que cet homme est fait pour aller loin , et, sous ce point de vue, c'est peut-être un parti trèsavantageux. A votre place, je vaincrais ma sœur sur ses répugnances , et prolitant du repentir de Clavijo, je les marierais promptement. — Comment, monsieur , un lâche ? — Il n'est un lâche que s'il ne revient pas de bonne foi. IMais ce point accordé , ce n'est qu'un amant repentant. Au reste , voilà mon avis; je vous invite à le suivre, et même je vous eu saurai gré, par des considérations que je ne puis vous expliquer.
Je revins à Madrid un peu troublé des conseils de M. le marquis d'Ossun. A mon arrivée j'appris que Clavijo était venu, accompagné de quelques amis communs, se jeter aux pieds de mes sœurs ; que la plus jeune , à son arrivée , s'était enfuie dans sa chambre, et n'avait plus voulu reparaître, et l'on médit qu'il avait conçu beaucoup d'espérance de cette colère fugitive, .l'en conclus à mon tour