JS
MEMOIRES
(lu'ileoniKiissMil bien les feiiuiies, douces et sensibles créatures, qu'un peu d'audace , mêlée de repentir, trouble à coup sûr étrangement, mais dont le cœur ému n'en reste pas moins disposé en faveur de l'humble audacieux qui gémit à leurs pieds.
Depuis mon retour d'Aranjuez, ce Clavijo désira me voir tous les jours, me rechercha , m'enchanta par son esprit , ses coiinaissances , et surtout par la noble confiance qu'il paraissait avoir en ma médiation. Je le servais de bonne foi ; nos amis se joignaient à moi ; mais le profond respect que ma pauvre sœur paraissait avoir pour mes décisions me rendait très-circonspect à son égard: c'était son bonheur et non sa fortune que je désirais; c'était son cœur et non sa main que je voulais forcer.
Le 25 mai, Clavijo se retira brusquement du logis delM. Portuguès, et fut se réfugier au quartier des Invalides , chez un officier de sa connaissance. Cette retraite précipitée ne m'inspira d'abord aucun ombrage, quoiqu'elle me parût singulière. .le courus au quartier; il allégua pour motif de cette retraite que M. Portuguès , étant un des plus opposés à son mariage , il comptait me donner la plus haute preuve de la sincérité de son retour, en quittant la maison (l'un si puissant ennemi de ma sœur. Cela me parut si probable et si délicat, que je lui sus un gré infini de M retraite aux Invalides.
Le 26 mai , j'en reçus la lettre suivante :
Copie de la lettre de Clavico , dont j'ai l'original.
«Je me suis expliqué, monsieur, d'une manière
« très-précise, sur la ferme intention où je suis de ré •
« parer les chagrins que j'ai causés involontairement
'■ à mademoiselle Coron ; je lui offre de nouveau de
' l'épouser , si les malentendus passés ne lui ont
<■ pas donné trop d'éloignement pour moi. Mes pro-
<> positions sont très-sincères. Toute ma conduite et
« mes démarches tendent uniquement à regagner son
« cœur, et mon bonheur dépendra du succès de mes
« soins ; je prends donc la liberté de vous sommer
" de la parole que vous m'avez donnée, devons ren-
« dre le médiateur de cette heureuse réconciliation.
« Je sais qu'un galant homme s'honore ens'humiliant
« devant une femme qu'il a offensée ; et que tel qui
<- croit s'avilir en demandant excuse à un homme, a
« bonne grâce de reconnaître ses torts aux yeux d'une
« personne de l'autre sexe. C'est donc en connais-
'< sancede cause que j'agis dans toute cette affaire.
« L'assurance libre et franche que je vous ai donnée,
« monsieur, et la démarche que j'ai faite pendant
« votre voyage d'Aranjuez auprès de mademoiselle
n votre sœur, peuvent me faire un certain tort dans
.< l'esprit des personnes qui ignorent la pureté de
« mes intentions : mais j'espère que par un exposé
<c fidèle de la vérité , vous me ferez la grâce d'ins-
<• truire convenablement tous ceux que l'ignorance
" ou la malignité ûntfait tomber dansTerreurà mou << égard. S'il m'était possible de quitter Madrid sans « un ordre exprès de mon chef, je partirais sur-le- « champ , pour aller à Aranjuez lui demander son « approbation; mais j'attends encore devotre amitié « que vous prendrez le soin vous-même de lui faire « part des vues légitimes et honnêtes que j'ai sur « mademoiselle votre sœur, et dont cette lettre vous « réitère l'assurance ; la promptitude de cette démar- « che est , selon mon cœur , la plus grande marque « que vous puissiez me donner du retour que je « vous demande pour l'estime parfaite et le vérita- « ble attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, « monsieur, votre, etc.
« Signé Clavlto.
« 26 mai |7G4. »
A la lecture de cette lettre , que je faisais devant mes sœurs, la plus jeune fondit en larmes. Je l'embrassai de toute mon âme : « Eh bien ! mon enfant, « tu l'aimes encore; tu en es bien honteuse , n'est-ce « pas ? je le vois. Mais va , tu n'en es pas moins une « honnête, inie excellente fille; et puisque ton ressen- « timent tire à sa fin , laisse-le s'éteindre dans les lar- « mes du pardon ; elles sont bien douces après celles « de la colère. C'est un monstre (ajoutai-jeen riant) « que ce Clavijo , comme la plupart des hommes ; « mais , mon enfant , tel qu'il est, je me joins à « M. le marquis d'Ossun pour te conseiller de lui « pardonner. J'aimerais mieux pour lui qu'il se fût « battu ; j'aime mieux pour toi qu'il ne l'ait pas « fait. »
Mon bavardage la lit sourire au milieu de ses larmes ; et je pris ce charmant conflit pour un consentement tacite aux vues de M. l'ambassadeur. Je courus chercher mon homme, à quije dis bien qu'il était cent fois plus heureux qu'il ne le méritait ; il en convint avec une bonne foi qui finit par nous charmer tous : il arriva tremblant chez ma sœur. On enveloppa la pauvre troublée, qui, rougissant moitié honte et moitié plaisir , laissa échapper enfin avec un soupir son consentement à tout ce que nous allions faire pour l'enchaîner de nouveau.
Dans son enchantement, Clavijo prit la clef de mon secrétaire, et fut écrire le papier suivant, qu'il signa , et qu'il apporta , le genou en terre , à signer à sa maîtresse, devant MM. Laugier, secrétaire d'ambassade de Pologne; Gazan, consul d'Espagne à Bayonne; Devignes, chanoine de Perpignan; Durocher, premier chirurgien de la reine-mère ; Durand et Perrier, négociants français; don Firniin de Salsedo, contador de la trésorerie du roi; de Bievardi, gentilhomme italien; Boca , officier des gardes naiiiandes, et autres. Chacun joignit ses instances aux miennes , et l'on arracha , par-dessus le consentement verbal , la signature de ma pauvre
M KM 01 RE s.
sœur, qui ue sacliant plus où mettre sa lète, de confusion , vint se jeter dans mes bras en pleurant , etm'assurant tout bas qu'en vérité j'étais un homme dur et sans pitié pour elle.
Copie exacte de l'écrit de la main de Clavijo , signé de lui et de ma sœur, dont j'ai l'original.
« Nous soussignés Joseph Clavijo , et IMarie- « Louise Caron , avons renouvelé , par ce présent « écrit , les promesses mille et mille fois réitérées '< que nous nous sommes faites de n'être jamais l'un « qu'à l'autre , et nous nous engageons de sanctitier " ces promesses par le sacrement de mariage le plus « tôt qu'il sera possible : en foi de quoi nous avons " fait et signé cet écrit entre nous.
« A Madrid, ce 2fi mai l7Ci
« Signé Marie-Louise Caron , « et Joseph Clavijo. »
Tout le monde passa la soirée avec nous dans la joie d'un si heureux changement, et je partis pour Aranjuez à onze heures du soir; car dans un pays aussi chaud, la nuit est le temps le plus agréable pour voyager.
Je supplie le lecteur de suspendre encore son jugement sur la futilité de ces détails ; il verra bientôt s'ils étaient importants.
En arrivant à Aranjuez , je rendis un compte exact à M. l'ambassadeur, qui eut la bonté de donner plus d'éloges à toutes les parties de ma conduite qu'elles n'en méritaient, mais qui me conseilla de ne rien dire à M. de Grimaldi de ce qui s'était passé, de peur de nuire à mon futur beau-frère.
Je me rendis chez ce ministre; il me reçut avec bonté, lut la lettre de Clavijo, donna son consentement au mariage, et souhaita toute sorte de bonheur à ma sœur, en remarquant seulement que don Joseph Clavijo eût pu m'éparguer le voyage, la forme usitée en pareil cas étant d'écrire au ministre. Je rejetai tout sur l'empressement que j'avais montré moi-même de venirlui faire ma cour avant le temps où je le prierais dem'honorer de quelques audiences pour l'entretenir d'objets très-importants.
A mon retour à Madrid , je trouvai chez moi la lettre suivante du seigneur Clavijo :
Copie de la lettre dont j'ai l'original.
Voici, monsieur, l'indigne billet qui s'est répandu « dans le public, tant à la cour qu'à la ville : mon « honneur y est outragé de la manière la plus « sanglante , et je n'ose pas voir même la lumière , » tandis qu'on aura de si basses idées de mon K caractère et de mon honneur. Je vous prie , « monsieur, très instamment de faire voir le billet a quejai signé, et d'en donner des copies. En " attendant que le n^oude se désabuse, pendant
•< quelques jours il n'est pas convenable de non.-i « voir : au contraire c«la pourrait produire un « mauvais effet , et l'on croirait que ce malheureux « papier est le véritable , et que celui qui paraîtrait « à sa place n'était qu'une composition faite après « coup. Imaginez, ^monsieur, dans quelle désolation « doit me mettre un pareil outrage , et croyez-moi , « monsieur , votre', etc.
« Signé clavijo. »
Il avait joint à sa lettre une déclaration fausse , gigantesque, abominable, et qui était tout entière de sou écriture.
Je pris un peu d'humeur de la conclusion que tirait Clavijo de cet indigne papier. Je courus lui en faire les plus tendres reproches; je le trouvai couché. Partie de ses effets étant restée chez M. Portuguès , je lui envoyai sur-le-champ du linge de toute espèce à changer, et pour le consoler du chagrin où cet écrit fabriqué paraissait le plonger , je lui promis qu'à son rétablissement je le mènerais partout avec moi comme mon frère et counne un homme honorable , en l'assurant que je voyais dans les dispositions de tout le monde , qu'on se plairait à m'en croire à ma parole.
Nous convînmes de tous les préparatifs du mariage de ma sœur : et le lendemain plusieurs de ses amis me menèrent, à son invitation , chez le grand vicaire, chez le notaire apostolique , etc. Cela fait, je revins chez lui très-content : « Mon ami, lui « dis-je en l'embrassant , l'état où nous sommes à « l'égard l'un de l'autre me permet de prendre « quelques libertés avec vous ; si vous n'êtes pas en <^ argent comptant, vous ferez fort bien d'accepter « ma bourse, dans laquelle j'ai mis cent quadruples « cordonnées et autre pièces d'or; le tout valant en « viron neuf mille livres argent de France , sur quoi « vous enverrez vingt-cinq quadruples à ma sœur « pour avoir des rubans : et voici des bijoux et des « dentelles de France; si vous voulez lui en faire «présent, elle les recevra de votre main plus « agréablement encore que de la mienne. >
Mon ami accepta les bijoux et dentelles, ayant de la peine à croire, dit-il, qu'on en trouvât d'aussi bon goût à Madrid ; mais quelques instances que je lui fisse, il refusa rar,":ent que je remportai.
Le lendemain, jour de l'Ascension, un valet métis ou quart d'Espagnol indien que j'avais pris à Bayonne, et qui la veille avait été me chercher de l'or cordonné chez mon banquier, me vola mes cent quadruples , ma bourse, toutes les pièces d'argenterie de mon nécessaire qui n'étaient pas apparentes, un carton de dentelles à mon usage, tous mes bas de soie , et quelques vestes d'étoffe d'or , le tout valant à peu près quinze mille francs , et prit la fuite.
Je fus sur-le-champ chez le commandant de Ms-
no
MEMUlllES.
tlrid faire ma plainte, et je denieunii iiu iioii surpris de l'air glacé dont elle fut accueillie. On sera moins étonné dans un moment que je ne le fus alors moimême ; rénigme va bientôt se débrouiller.
Cet accident ne m'empécba pas de donner tous mes soins à mon ami malade; je lui reprocliai doucement ma perte, en lui disant , que s'il eût accepté mes offres la veille ausoir , il m'eiU faitgrand plaisir, et m'eilt empêché d'être volé Mou ami m'assura que ce petit malheur était irréparable, parce que ce valet , qui avait sûrement pris la route de Cadix , serait parti avec la flotte avant qu'on l'eût attrapé. J'en écrivis à M. l'ambassadeur , et ne m'en occupai plus.
Les jours suivants se passèrent en soins assidus de ma part, et en témoignages de la plus tendre reconnaissance de celle de Clavijo. Mais le 5 juin , étant venu pour le voir à Fordinaire au quartier des Invalides, j'appris avec surprise que mon ami avait encore brusquement délogé.
Changer de gîte une seconde fois sans m'en donner avis me parut, je l'avoue, très-extraordinaire. .le le fis chercher dans tous les hôtels garnis de Madrid, et l'ayant enfin trouvé rue Saint-Louis, je lui témoignai mon étonnement avec un peu moins de don peur que la première fois; mais il m'avoua qu'ayant été instruit qu'on avait reproché à son ami de partager avec un étranger un logement de quartier que le roi ne lui donnait que pour lui seul , sans consulter l'embarras, ni sa santé, ni l'heure indue, il avait cru devoir quitter à l'instant l'appartement de son ami. 11 fallut bien approuver sa délicatesse , mais je le grondai obligeamment de n'être pas venu prendre un logement dans la maison de ma soeur; je voulais même l'y conduire à l'instant. Il me serra les mains avec reconnaissance, et m'objecta que, venant de prendre médecine , il ne s'exposerait pas à sortir de chez lui, cet usage étant celui de tous les Espat;nols.
Le lendemain il refusa , sous le même prétexte, mes offres réitérées de venir chez ma soeur. Alors nos amis connnencérent à secouer la tête , à concevoir des soupçons ; mais ils me paraissaient encore plus absurdes que malhonnêtes. A quoi bon des feintes avec moi? Le contrat était fait ; il ne put être signé de plusieursjours, à cause de ces impatientantes /)«rgerles. En Espagne, me disait-on , tout acte est nul lorsqu'il se trouve daté du jour qu'un des contractants a pris médecine : chaque pays, chaque usage.
Ma sœur tremblait de nouveau ; c'était par de semblables délais que cet homme les avait déjà deux fois conduites à des dénouements affreux. Je luiimposais silence avecamertume ; cependant le soupçon se glissait dans mon cœur. Pour m'en délivrer tout à fait , le 7 juin , jour pris enfin pour signer le contrat , j'envoyai chercher d'autorité le notaire apostolique.
Mais quelle fut ma surprise lorsque cet homme
meditqu'il allait faire signerausoigneur Clavijo une déclaration bien contraireà mes vues ! qu'il avaitreçu la veille une opposition au mariage de ma sœur , par une jeune personne qui prétendait avoir une prome.ssede Clavijo, datée de 1755; deneuf annéesavant l'époque où nous étions, 1761!
Je m'informe vite du nom de l'opposante. Le notaire m'apprend que c'étaituna due/ia[i\\\e de chambre). Humilié, furieux, je cours chez l'indigne Clavijo.
« Cette promesse de mariage vient de vous, lui « dis-je; elle a été fabriquée hier. Vous êtes un « honnne abominable, auquel je ne voudrais pas « donner ma sœur pour tous les trésors de l'Inde. « Maiscesoirje pars pour Aranjuez ; je rends compte " à M. de Grimaldi de votre infamie ; et loin de m'op- •' poser pour ma sœur, à la prétention de votre " dae/la, je demande pour unique vengeance qu'on « vous la fasse épouser sur-lechainp. .le lui servi- « rai de père , je lui payerai sa dot , et lui prodiguerai " tous mes secours pour qu'elle vous poursuive jus- >■ qu'à l'autel. Alors, pris dans votre piège, vous serez « deshonoré, et je serai vengé. «
— « Mon cher frère, mon ami, me dit-il, suspen- « dez vos ressentiments et votre voyage jusqu'à « demain , je n'ai nulle part à cette noirceur. A la « vérité , dans un délire amoureux , je fis cette pro- <■ messe autrefois à la dueiîa de madame Portuguès , « qui était jolie, mais qui depuis notre rupture ne « m'en a jamais reparlé. Ce sontles ennemis de dona « Maria votre sœur , qui font agir cette fille : mais « croyez , mon ami , que le désistement de la mal- « heureuse est l'affaire de quelques pistoles d'or. Je " vous conduirai ce soir chez un célèbre avocat , que « j'engagerai même à vous accompagner à Aranjuez, « et nous aviserons ensemble, avant que vous par- " liez , aux moyens de parer à ce nouvel obstacle , « beaucoup moins important que votre vivacité ne » vous le faitcraindre. Mettez-moi aux pieds de dona » Maria votre sœur, que je fais vœu d'aimer toute " ma vie, ainsi que vous , et ne manquez pas de vous a rendre ici ce soir à huit heures précises. »
L'amertume était dans mon cœur et l'indécision dans ma tête. Je n'écoutais pourtant pas encore les pronostics affreux que l'on répandait : il était |)0ssible que j'eusse été joué par un fripon ; mais quel était son but? Ne pouvant le deviner, n'en voyant même aucun qui fut raisonnable , je suspendais mon jugement, quoicpie l'effroi eût déjà gagné tout ce qui m'environnait. Je me rends à huit heures chez cet étrange mortel , accompagné des sieurs Perrier et Durand. A peine étions-nous descendus de voiture, que la maîtresse de la maison vint au-devant de nous , et me dit : Le seigneur Clavijo est délogé depuis une heure, on ignore où il est allé.
Frappé de cette nouvelle, et voulant en douter eu-
iMEMOlRES.
coie , i(! iiioute a la eluniiltre qu'il avait occupée ; je ne trouve plus aucuns de ses effets : mon cœur se serra de nouveau. De retour chez moi, j'eavo3'ai six personnes courir toute la ville pour me découvrir le traître , à quelque prix que ce tut ; mais convaincu de sa trahison, je m'écriais encore : A quoi bon ces noirceurs? Je n'y concevais rien, lorsqu'un courrier de IM. l'ambassadeur, arrivant d'Aranjuez, me remit une lettre de son excellence, en me disant qu'elle était très-pressée. Je l'ai conservée, et vais la transcrire ici.
Lettre de M l'ambassadeur de France, dont j'ai foriginal.
A Aranjue/, le 7. juin l7Gi.
« M. de Robiou , monsieur, commandant de Ma- » drid , vient de passer chez nioi pour m'apprendre « que le sieur Clavijo s'était retiré dans un quar- " tier des Invalides , et avait déclaré qu'il y prenait « asile contre les violences qu'il craignait de votre <' part; attendu que vous l' aviez Jorcé dans sa pro- « pretnaison , ily a quelques jours , lepistoletsur « la gorge , à signer un billet par lequel il s'était « engagé à épouser mademoiselle votre sœur. Il «serait inutile que je vous communiquasse ici ce " que je pense sur un aussi mauvais procédé. Mais « vous concevrez aisément que , quelque honnête « et droite quait été votre conduite dans cette afi^ faire , on pourrait y donner une tournure dont « les conséquences seraient aussi désagréables que « fâcheuses pour vous. Ainsi je vous conseille de de- ■> meurer entièrement tranquille en paroles, eu écrits » et eu actions, jusqu'à ce que je vous aie vu, ou ici, ". si vous revenez promptement , ou à INIadrid , ou « je retournerai le 12.
n J'ai l'honneur d'être avec une parfaite considé- « ration , monsieur , votre , etc.
« Signé OssuN. »
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour moi.
Quoi ! cet homme qui depuis quinze jours me pressait dans ses bras, ce monstre qui m'avait écrit dix lettres pleines de tendresse, m'avait sollicité pu bliquement de lui donner ma sœur, était venu dix fois manger chez elle à la face de tout Madrid ; il avait fait une plainte au criminel contre moi pour cause de violence, et me poursuivait sourdement! Je ne me connaissais plus.
Un officier des gardes Wallonnes entreà l'instant^ et me dit: M. de Beaumarchais , vous n'avez pas un moment à perdre : sauvez- vous , ou demain matin vous serez arrêté dans votre lit; l'ordre est donné; je viens vous en prévenir. Votre homme est un monstre ; il a soulevé contre vous tous les esprits , et vous a conduit de promesses en promesses pour se rendre votre accusateur public. Fuyez, fuyez à l'instant ;
ou, renfermé dans un cachot, vous n'avez plus ni protection ni défense.
Moi, fuir! me sauver! plutôt périr. Ke me parle/, plus, mes amis; ayez-moi seulement une voiture de route à six nulles, pour demain quatre heures du matin , et laissez-moi me recueillir jusqu'à mon départ pour Aranjuez.
Je me renfermai : j'avais l'esprit troublé , le cœur dans un étau ; rien ne pouvait calmer cette agitation. Je me jetai dans un fauteuil, où je restai près de deux heures dans un vide absolu d'idées et de résolutions.
Ce repos fatigant m' ayant enfin rendu a moimène , je me rappelai que cet homme, depuis la date de sa plainte pour fait de violence, s'était promené publiquement avec moi dans mon carrosse , m'avait écrit dix lettres tendres, m'avait charge spécialement de sa demande auprès du ministre devant vingt personnes. Je me jette à mon bureau, j'y broche , avec toute la rapidité d'un homme eu pleine fièvre, le journal exact de ma conduite depuis mon arrivée à Madrid: noms, dates, discours, tout se peint à ma mémoire , tout est fixé sous ma plume. J'écrivais encore à cinq heures du matin , lorsqu'on m'avertit que ma voiture m'attend , et que l'inquiétude de mes amis ne leur permet pas de me laisser plus longtemps à moi-même. Je monte en cai'rosse sans m'informer si quelqu'un me suit, sans savoir si j'étais présentable : une espèce d'ivresse me rendait sourd à tout ce qui n'était pas mon objet ; maison avait pourvu, sans me le dire, au nécessaire de mon voyage. Quelques amis m'offrent de m'accompagner. Je veux être seul , leur dis-je ; je n'ai pas trop de douze heures de solitude pour calmer mes sens. Et je partis pour Aranjuez.
M. l'ambassadeurétait au palais quand j'arrivai au Sitioreal;']QnG.\e vis qu'à onze heures du soir, à son retour. « Vous avez bien fait de venir sur-le-champ , « me dit-il ; je n'étais rien moins que tranquille sur « vous : depuis quinze jours votre homme a gagné « toutes les avenues du palais. Sans moi, vous étiez « perdu, arrêté, et peut-être conduit au Fresidio'. « J'ai couru chez M. de Grimaldi : je réponde « (luiai-jedit) de la sagesse et de la bonne conduite « de M. de Beaumarchais en toute affaire, comme « delà mienne propre. C'est un homme d'honneur, « qui n'a fait que ce que vous et moi eussions fait « à sa place : je l'ai suivi depuis son arrivée. Faites » retirer l'ordre de l'arrêter, je vous prie : ceci est le « comble de l'atrocité de la part de son adversaire. > /evoî<s crois, m'a répondu M. de Grimaldi, ?«ff/.sje ne suis le maître que de suspendre un moment : tout le monde est armé contre lui; qu'il
Prison perpétuelle à Oran ou Ceula, sur les rotes d'Afrir
que.
iMÉMOIRES.
parte à l'instant pour la France, on fermera les yeux sur sa fuite.
« Ainsi , monsieur , partez , il n'y a pas un nio- « ment à perdre ; on vous enverra vos effets en .< France : vous avez six mules à vos ordres. A tout « prix , dès deniam matin reprenez la route de « France : je ne pourrais vous servir contre le sou- » lèvement général , contre des ordres si précis , et « je serais désolé qu'il vous arrivât malheur en ce « pays : partez. »
En l'écoutant je ne pleurais pas , mais par intervalle il metombaitdesyeux de grosses gouttes d'eau que le resserrement universel y amassait. J'étais stupide et muet. M. l'ambassadeur , attendri , plein de bonté, prévenant toutes mes objections par l'aveu libre et franc que j'avais raison, ne m'en disait pas moins qu'il fallait céder à la nécessité, et fuir un malheur certain.
Et de quoi me punirait-on , monsieur, puisque vous-même convenez que j'ai raison sur tous les points? Le roi fera-t- il arrêter un homme innocent et grièvementoutragé? Comment imaginer que celui qui peut tout préférera le mal quand il connaît le bien ? — « Eh! monsieur, l'ordre du roi s'obtient , s'exécute, « et le mal est fait avant qu'on soit détrompé. Les « rois sont justes ; mais on intrigue autour d'eux « sans qu'ils le sachent ; et de vils intérêts , des res- " sentiments qu'on n'ose avouer, n'en sont pas « moins souvent la source de tout le mal qui se fait. « Partez , monsieur ; une fois arrêté , personne ici ne « prenant intérêt à vous , on finirait par conclure que , « puisqu'on vous punit, il se peut que vous ayez « tort; et bientôt d'autres événements feraient ou- « blier le vôtre : car la légèreté du public est parc tout un des plus fermes appuis de l'injustice. Par- ^ tez , vous dis-je , partez. » — Mais , monsieur , dans l'état où je suis, où voulez- vous que j'aille ? — " Votretête se trouble à l'excès, monsieur de Beau- « marchais ; évitez un mal présent , et songez que « vous ne rencontrerez peut-être pas deux fois envo- » tre vie l'occasion de placer des réflexions si doulou- " reuses pour l'humanité ; vous ne serez peut-être ja- « mais indignement outragé par un homme plus puis- " sant que vous; vous ne courrez peut-êtrejamais une « seconde fois le risque d'aller eu prison pour avoir ■< été, contre un fou , prudent, ferme et raisonua- « ble ; ou si un pareil malheur vous arrivait eu « France, un homme au milieu de sa patrie a mille « moyens défaire valoir son droit qui lui manquent « ailleurs. On traite moins bien un étranger sans « appui qu'un citoyen domicilié , qu'un père de fa- -< mille, comme vous l'êtes, au milieu de tousses « parents. '^ — Eh, monsieur! que diront les miens! Que penseront en France mes augustes protectrices, qui, m'ayant vu constamment persécuté autour d'elles , ont pu juger au moins que je ne méritais
pas le mal qu'on disait de moi ? Elles croiront q«e mon honnêteté n'était qu'un masque tombé à la première occasion que j'ai cru trouver de mal faire impunément.— « Allez, monsieur; j'écrirai en France, » et l'on m'en croira sur ma parole. » — Et ma sœur, monsieur ! ma malheureuse sœur ! ma sœur qui n'est pas plus coupable que moi ? — " Songez à «vous, l'on pourvoira au reste. » — Ah! dieux! dieux ! Ce serait là le fruit de mon voyage en Espagne! Mais partez-, partez, était le mot dont M. d'Ossun ne sortait plus. Si j'avais besoin d'argent , il m'en offrait avec toute la générosité de son caractère — Monsieur , j'en ai : mille louis dans ma bourse , et deux cent mille francs dans mon portefeuille me donneront le moyen de poursuivre un si sanglant outrage. — « Non , monsieur , je n'y con- « sens pas ; vous m'êtes recommandé ; partez, je vous « en prie; je vous le conseille; et j'irai plus loin même « s'il le faut. » —.Te ne vous entends plus , monsieur; pardon, je ne vous entends plus. Et dans le trouble où j'étais, je courus m'enfoncer dans les allées sombres du parc d'Aranjuez. J'y passai la nuit dans une agitation inexprimable.
Le lendemain matin, bien raffermi, bien obstiné, bien résolu de périr ou d'être vengé, je vais au lever de M. de Grimaldi , ministre d'État. J'attendais dans son salon , lorsque j'entendis prononcer plusieurs fois le nom de M. Whal. Cet homme respectable , qui n'avait quitté le ministère que pour mettre un intervalle de repos entre la vie et la mort , était logé dans la maison de M. de Grimaldi. Je l'apprends, et sur-le-champ je me fais annoncer chez lui , comme un étranger qui a les choses les plus importantes à lui communiquer. Il me fait entrer : et la plus noble figure rassurant mon cœur agité : ^Monsieur , lui dis-je , je n'ai point d'autre titre à vos bienfaits que celui d'être Français et outragé : vous êtes né vous-même en France , où vous eûtes du service ; depuis vous avez passé dans ce pays par tous les grades de l'illustration militaire et politique; mais tous ces titres me donnent moins la confiance de recourir à vous , que la véritable grandeur avec laquelle vous avez remis volontairement au roi le dangereux ministère des Indes , dont vous êtes sorti les mains pures,lorsqu'un autre eût pu y entasser des milliards. Avec l'estime de la nation, vous êtes resté l'ami du roi: c'est le nom dont il vous honore sans cesse. Eh bien ! monsieur , il vous reste une belle action à faire , elle est digne de vous ; et c'est un Français au désespoir qui compte sur le secours d'un homme aussi vertueux.
— Vous êtes Français , monsieur , me dit-il : c'est un beau titre auprès de moi, j'ai toujours chéri la France, et voudrais pouvoir reconnaître en vous tous les bons traitements que j'y ai reçus. !\Iais vous tremblez, votre àme est hors d'elle, asseyez- vous
MEMOIRES
et dites-moi vos peines ; elles sont affreuses, sans doute, si elles égalent le trouble où je vous vois. Il défend à l'instant sa porte; et moi, dans un état inexprimable de crainte et d'espérance , je lui demande la permission de lire le journal exact de ma conduite depuis le jour de mon arrivée à Madrid : vous y suivrez mieux , monsieur , le fil des événements , que dans une narration désordonnée , que j'entreprendrais vainement de vous faire.
Je lus mon mémoire. M. \\ha\ me calmait de temps en temps , en me recommandant de lire moins vite pour qu'il m'entendît mieux , et m'assurant qu'il prenait le plus vif intérêt à ma narration. A mesure que les événements passaient, je lui mettais à la main les écrits, les lettres , toutes les pièces justificatives. Mais lorsque je vins à la plainte criminelle, à l'ordre de me mettre au cachot, suspendu seulement par M. de Grinialdi , à la prière de notre ambassadeur , au conseil qu'il m'avait donné de partir, auquel je ne lui cachais pas que je résistais , déterminé à périr ou à obtenir justice du roi, il fait un cri, se lève, et m'embrassant tendrement: — o Sans doute le roi vous fera justice , et vous avez « raison d'y compter. M. l'ambassadeur , malgré sa «bonté pour vous, est forcé de consulter ici la n prudence de son état ; mais moi je vais servir « votre vengeance de toute l'influence du mien. Non , « monsieur, il ne sera pas dit qu'un brave Français « ait quitté sa patrie , ses protecteurs , ses affaires , « ses plaisirs , qu'il ait fait quatre cents lieues pour « secourir une sœur honnête et malheureuse, et « qu'en fuyant de ce pays il remporte dans son cœur , « de la généreuse nation espagnole , l'abominable « idée que les étrangers n'obtiennent chez elle aucune « justice. Je vous servirai de père en cette occasion « comme vous en avez servi à votre sœur. C'est moi « qui ai donné au roi ce Clavijo : je suis coupable « de tous ses crimes. Eh ! dieux ! que les gens en « place sont malheureux de ne pouvoir scruter avec « assez de soin tous les hommes qu'ils emploient , « et de s'entourer , sans le savoir, de fripons , dont « les infamies leur sont trop souvent imputées ! « Ceci , monsieur , est d'autant plus injportant « pour moi que ce Clavijo, ayant commencé par a faire une espèce de feuille ou gazette, et se trouvant, « par ses fonctions , rapproché du ministère, eut « pu parvenir un jour à des emplois plus cousi- « dérables ; et moi je n'aurais fait présent à mon « roi que d'un scélérat ! On excuse un ministre de « s'être trompé sur le choix d'un indigne sujet ; mais » sitôt qu'il le voit marqué du sceau de la réproba- « tion publique , il se doit à lui-même de le chasser « à l'instant. J'en vais donner l'exemple à tous les « ministres qui me suivront. »
Il sonne. Il fait mettre des chevaux , il me conduit au palais ; en attendant M. de Grimaldi , qu'il
avait fait prévenir, ce généreux protecteur entre chez le roi, s'accuse du crime de mon lâche adversaire, a la générosité d'en demander pardon. Il avait sollicité sou avancement avec ardeur, il met plus d'ardeur encore à solliciter sa chute. M. de Grimaldi arrive ; les deux ministres me font entrer , je me prosterne. Lisez votre mémoire , me dit M. Wlial avec chaleur, il n'y a pas d'âme honnête qui n'en doive être touchée comme je l'ai été moi-même. J'avais le cœur élevé à sa plus haute région ; je le sentais battre avec force dans ma poitrine , et me livrant à ce qu'on pourrait appeler l'éloquence du moment, je rendis avec force et rapidité tout ce qu'on vient de lire. Alors le roi , suffisamment instruit, ordonna que Clavijo perdît son emploi , et fiît à jamais chassé de ses bureaux.
Ames honnêtes et sensibles , croyez-vous qu'il y eût des expressions pour l'état où je me trouvais. Je balbutiais les mots de respect , de reconnaissance ; et cette âme, entraînée naguère presqu"au degré de la férocité contre son ennemi, passant à l'extrémité opposée, alla jusqu'à bénir le malheureux dont la noirceur lui avait procuré le noble et précieux avantage qu'il venait d'obtenir aux pieds du trône.
Pour comble de bontés, le monarque envoya chez M. l'ambassadeur de France, où je dînais, donner l'ordre au Français à qui il venait de rendre une justice si éclatante, de lui faire parvenir le journal exact de ce qui avait été lu et jugé au palais. M. l'ambassadeur, aussi touché que moi, me donna trois de ses secrétaires , qui, de leur part , y mettant une bienveillance patriotique , copièrent en peu d heures mon journal avec les pièces justificatives ; et le tout fut porté par M. l'ambassadeur au roi , qui ne dédaigna pas de dire qu'il garderait cet ouvrage, et même de s'informer avec bonté si le Français était satisfait.
Telle est la justice que j'ai obtenue en Espagne dans une querelle où j'étais en quelque façon l'agresseur. Mon cœur se serre en pensant que depuis , en France, étant offensé... Telles sont les preuves authentiques et respectables sur lesquelles s'appuie le compte exact que l'animosité vient de me forcer de rendre de ma conduite en cette occasion, l'une des plus importantes de ma vie. J'ai osé nommer, sans leur aveu , le prince magnanime qui s'est plu à me fairejustice, les généreux ministres qui y ont coopéré, le très-respecté marquis d'Ossun, notre ambassadeur, mon inestimable protecteur M. Whal, et toutes les personnes qui ont contribué à ma justification.
Au milieu d'une nation étrangère , je n'ai rencontré que grandeur, générosité , noble intérêt, service ardent, justice éclatante ; et je n'aurais pas at- ^ tendu dix ans à publier la reconnaissance que je ' garderai tonte ma vie à la généreuse nation espa-
.ii4
MEMOIRES
gnole, si j'avais pu la faire éclater saus y mêler le récit d'un événement personnel qui ne pouvait intéresser que mes parents et moi.
Je revins à îMadrid , où tous les Français s'empressèrent de renouveler h ma pauvre sœur les léinoignagesde leur ancienne amitié. A la nouvelle de la perte de son emploi, qui se répandit partout , mon lâche ennemi, certain d'être arrêté, se sauva chez les capucins, d'où il m'écrivit une longue lettre pour implorer ma commisération. Il avait raison d'y compter, je ne le haïssais plus , je n'ai même jamais haï personne. Mais dans cette lettre , ce qui m'étonna davantage fut l'assurance avec laquelle il se tait sur sa plainte criminelle contre moi, se flattant apparemment que je l'ignorais encore. Il s' y défend seulement d'avoir provoqué l'opposition de la duena , à laquelle il attribue mon ressentiment. Voici sa lettre avec ma réponse en notes , telle que je la lui envoyai.
Copie delà lettre de Clacljo.
Depuis mercredi que j'ai reçu , monsieur , la nouvelle de la privation de mon emploi ' , j'ai été dans des accès de lièvre les plus violents jusqu'à ce moment, où, malgré ma faiblesse et mon abattement, je prends la plume pour vous remercier des Iwntés que vous avez eues pour moi. Non, je n'aurais jamais cru cela de vous. Vous aviez raison de ne pas répondre à mes lettres ; on n'a rien à dire aux gens que l'on veut perdre sans ressource ^. Eh bien ! monsieur, étes-vous satisfait.^ Ces dames le sont elles ? Jouissez, jouissez tous de votre vengeance. Mais surqui tombe-t-elle cette vengeance? Sur im homme que vous aimiez, qui a suivi en tout aveuglément vos volontés , sur un homme enfin qui vous aime encore malgré tout ce qui s'est passé^. Ah! monsieur, j'en appelle à votre cœur : ou il m'a trompé , ou il est incapable d'un procédé pareil. Mais comment pouvez-vous avoir sévi contre moi sans constater )noncrime? Et quel est-il ce crimes? Une fille, par elle-même ou à !a persuasion de quelque furieux et à mon insu, se présente contre moi. .fe n'ai pas la moindre part à cette affaire, et l'on me croit l'auteur de cette nouvelle scène ^ ! On paraît en fureur contre moi ; on m'accable d'injures, malgré ma faiblesse et ma maladie; et quand le chagrin de cet événement laisse à mon cerveau déjà affaibli par plus de trente jours de fièvre et de diète, à peine la faculté de penser , on me tourmente , on ne croit pas a ma justification; on ne veut pas même m'écouter, ni convenir des moyens que je propose pour
' C'est un niallieiir que vous vous êtes attiré.
- De quelles lettres parlez-vous?
^ Vous m'aimez, monstre que vous êtes! Et vos lâches impostures? et votre plainte furlive et calomnieuse?
* Une plainte d'assassinat.
^ Il s'aRil bien de cette ftlle! quand il existe une plainte atroce depuis trois semaines.
arranger cette cruelle affaire. Au contraire on part pour Aranjuez, pour aller déshonorer et perdre entièrement un homme que l'on dit aimer avec passion ' ; coupable ou non , n'importe. Eli ' se donne-t-on la peine de l'exaiuineravec loisir !
Cependant cet homme accablé sous le poids de sa maladie et de ses violents chagrins, abandonné àluimême, dans ce cruel état vous écrit à Aranjuez, et pour vous prouver son innocence ' , fait faire des démarches auprès de l'opposante pour la faire désister de sa prétention. Il n'y avait que ce moyeu pour finir tout d'un coup ; il vous répète à ce sujet cl' qu'il vous avait dit ici lui-mêitie; il vous prie surtout de suspendre les démarches que pouvait vous dicter le ressentiment qui vous conduisait ^. Chaque pas que vous alliez faire était un poignard que vous lui enfonciez dans le cœur, et chaque blessure éta it incurable <.
Moi , victime des caprices du sort , et comptant sur votre prudence et sur la bonté de votre cœur, quoique sans réponse de votre part, je n'attribuais votre silence qu'au hasard , et je m'empressai par une seconde lettre de vous rendre compte des espérances dont on me flattait au sujet de l'opposante, lesquelles sont justes ^.
Malgré votre silence , j'allais , monsieur , vous récrire , quand la nouvelle de la privation de mon emploi me replongea tout de suite dans les accès de fièvre dont je ne sors qu'à présent 6.
Ah! monsieur, qu'avez-vous fait? N'aurez-vous pas à vous reprocher éternellement d'avoir sacrifié légèrement un homme qui vous appartenait, et dans le temps même qu'il allait devenir votre frère i ? Quelques égarements passés pouvaient-ils vous faire croire aussi légèrement, et sur des apparences ? Mais dans quelles circonstances encore se présentait-il ce prétendu crime? Oui , monsieur, je le répète et je le dirai à la face de l'univers , je n'ai aucune part à la démarche de l'opposante ; et depuis ma réconciliation avec vos dames , je n'ai point changé *, et je défie qui que ce soit au monde de me prouver que depuis cette époque j'aie rien dit ni écrit de contraire à l'intention où j'étais et où je suis encore , malgré tout ce qui m'est arrivé, de terminer mon mariage avec mademoiselle votre sœur ».
La privation de mon emploi n'y fait rien. Le roi et le ministre , mieux informés , me rendront la
' Oui, malheureux, je vous aimais, et c'est ma honte.
' Et la plainte! la plainte!
3 Oui, le plus juste ressentiment.
* Le poignard qui vous perce est le désespoir de ne ro'avoir pas fait périr.
'> Des R't très a Aranjuez? à moi? Imposteur maladroit!
<> Je le crois ; mais c'est de honte qu'il faut mourir.
" Vous ! mon frère ! Je la tuerais plutôt.
*■ Peul-on pousser la fourberie plus loin ! Et mes violences ! et ce pistolet qu€ je vous ai présenté ! et celte plainte que vous oubliez !
' Que je vous ai forcé de contracter le pistolet à la maiiv.
MEMOIRES
juslice qui in'osl due '. l'crsoime au monde n'a rien à me reprocher. Si j"ai eu des torts vis-à-vis modeinoiselle Carou , je les ai réparés par mon retour ^ : hors de là je n'ai à rougir d'aucune action de ma vie. Or j'espère de la clémence de mon souverain qu'il daignera me faire rendre mon emploi quand il saura mon innocence ^. Puis-je espérer de vous , monsieur , à qui elle constera parfaitement quand vous le voudrez , que vous ne vous opposerez point à ma justification? Elle doit vous intéresser autant que moi-même •*.
Je vous remets ci-joint copie des deux lettres que je vous écrivis à Araujuez. Je commence même à douter que vous les ayiez reçues *. Oui, je crois connaître votre cœur; il ne m'aurait pas sacrifié si cruellement s'il avait pu seulement se douter de mon innocence. Je sens encore de la satisfaction à vous justifier dans mon cœur ''. Et dans la fatalité de mou sort je ne murmure point contre la main qui l'a cond-uit. Non, je ne renoncerai jamais au bonheur d'appartenir à votre chère famille:. Hélas! depuis la dernière promesse mutuelle entre mademoiselle Caron et moi , j'ai bien souffert ! Je compte assez sur la générosité de vos âmes pour croire que vous voudrez bien m'aidera me relever*. Mes supérieurs et mes protecteurs , instruits de mon innocence , me tendront aussi une main secourable ; je l'espère avec d'autant plus d'empressement que je n'ai point mérité leur colère -'.
J'ai l'honneur d'être aussi véritablement que jamais ,
INlonsieur ,
Votre très-humble et trèsobéissant serviteur , Signé Clxyijo .
Madrid, 17 juin I77i.
P. 5. On vient de me dire que mademoiselle Caron doit se marier '" ; je ne puis pas le croire. D'ailleurs voudrait-on donner à Madrid une nouvelle scène à nos dépens , et m' obliger à ni'opposer à ce mariage pour authentiquer la droiture de mes intentions ? Non , cela ne peut pas être • • .
A M. de Beaumarchais, etc., etc.
> Us vous l'ont rendue en vous cliassant.
' En la meUant à la pjortune troisième fois.
•^ Son innocence! l'innocence de Clavijo !
' Lâche adversaire ! et c'est à moi que vous vous adressez !
'• Je le crois bien, elles n'ont jamais été écrites.
« J'étais perdu par vous, homme indigne, sans la grandeur, sans la justice du roi.
' M'apparlenir! misérable!
s Je suis vengé. Je ne vous hais plus : j'irai même implorer M. de Grimaldi pour vous obtenir du pain , si je puis, dans un coin du monde; mais jamais à Madrid.
'^ Aussi n'a-t-on mis que de la justice à votre punition . M. Whal seul a eu la générosité d'y mettre de la colère.
'" Que vous importe?
" Qu'elle se marie ou non , vous n'avez plus rien ù y voir. Votre femme à vous, ce sera la Ditena. Je borne a cela ma vengeance.
Je fus eu effet demander grâce a M. le marquis de Grimaldi pour ce misérable homme; mais ce ministre mit à ses refus une indignation si obligeante pour moi, que je n'osai pas insister. J'écrivis le même jour à plusieurs protecteurs de Clavijo, pour les prier de joindre leurs instances aux miennes. « M. le « marquis de Grimaldi n'a pas voulu m'entendre , « leurdisais-je ; il est révolté de l'indignité du sujet. « Mais un homme malheureux par sa faute l'est « doublement ; et d'après cette terrible vérité , « Clavijo doit être bien près du désespoir. Voir « mon ennemi même dans cet affreux état, trouble « la pureté de ma joie, dans l'heureux dénouement « de mon aventure avec lui , etc. «
Rien ne put fléchir l'équitable et rigoureux ministre.
La suite de mon voyage d'Espagne est étrangère à ma justification. Quant à l'infamie qu'on m'impute, d'avoir frauduleusement gagné cent mille francs en une nuit chez l'ambassadeur de Russie , et pour laquelle le sieur Marin fait dire à son écrivain que j'ai été chassé de partout, et forcé de fuir d' Espagne avec déshonneur , \q m^ contenterai de répondre que ce même ambassadeur de Russie ; milord Rocheford, alors ambassadeur d'Angleterre en Espagne ; M. le comte de Creitz, actuellement ambassadeur de Suède en France ; MM. les duc et comte de Grillon , et beaucoup d'autres personnes qualifiées avec lesquelles je jouais tous les jours, et qui m'honoraient d'une bienveillance particulière à Madrid , me l'ont conservée en France ; j'ajouterai même que, dans le séjour que ces divers ambassadeurs ont fait depuis à Paris, ils m'ont tous fait l'honneur de manger chez moi, et d'y agréer les témoignages de ma reconnaissance.
Enfin , après un an passé en Espagne à suivre les plus importantes affaires , lorsque les miennes me rappelèrent en France , et qu'après avoir pris congé verbalement de M. le marquis de Grimaldi , j'eus l'honneur de lui demander par écrit ses derniers ordres , voici la lettre qu'il m'écrivit du Pardo , où était la cour la veille de mon départ :
Copie de la lettre de M. le marquis de Grimaldi, dont j'ai [original.
Au Pardo, le 14 mars 1775 " Monsieur , « Quelle que soit la réussite des propositions que « vous m'avez faites pour l'établissement d'une « compagnie de la Louisiane , elles font infiniment « d'honneur à vos talents, et ne sauraient qu'affer- « mir la bonne opinion que j'en ai conçue. J'ai été, « monsieur, fort aise de vous connaître, et je le suis < de pouvoir rendrece témoignage à votre capacité.
• Si vos projets eussent été compatibles avec la cons-
• titution de l'Amérique espagnole, je pense que
MÉMOIRES
'< leur succès vous en eût encore mieux convaincu ; « mais on a dû céder à des difficultés insurmonta- « blés qui s'opposaient à leur exécution.
« Je serai charmé de pouvoir vous rendre service « en toute occasion : en attendant , j'ai le plaisir de « vous souhaiter un bon voyage, et de vous prier de « me croire très-parfaitement , monsieur , votre très- « humble et très-obéissant serviteur ,
« Signé le marquis de Geimaldi. y.
Et plus bas est écrit : A M. de Beaumarchais.
J'en ai trop dit pour moi, et je crois en avoir dit assez pour mes lecteurs. Encore un mot, et je me tais. On assure que MM. Goëzman , Marin , Bertrand , Bacùlard , et autres per sommes respectables, ont chacun un beau mémoire tout prêt contre moi , qu'ils réservent pour la veille du jugement de ce procès. S'ils en usent ainsi pour que je n'aie pas le temps d'y répliquer , cela c'est pas de bonne guerre, et j'agis plus franchement avec eux. ]\Iais Sur quelque point de ma vie , sous quelque forme , en quelque temps que ces messieurs me fassent l'honneur de me dénigrer ensemble ou séparément , j'ai celui de les prévenir que je réserve à chacun d'eiLx un grand cornet bien plein de bonne encre indélébile , et que la génération présente ne passera point avant qu'il soit épuisé à leur service.
Eu attendant, je vais, pour me reposer, écrire un extrait fidèle de mes confrontations avec IM. Goëzman, et l'opposer à l'infidèle extrait que ce magistrat présente dans la ridicule plainte qu'il vient de faire au parlement contre moi. On sent bien que tout cela n'est qu'un jeu pour reculer le jugement du procès que mes nobles adversaires voudraient éterniser. Mais ne craignent -ils pas que la nation ne les rende enfin comptables du temps précieux qu'ils dérobent à la cour ? Le service public souffre du retard que cette odieuse affaire apporte à toutes les autres. Et moi, qui perds ici mes forces à leur répondre , j'oublie que j'ai à finir , et à présenter au conseil du roi l'important mémoire de mes défenses contre le comte de La Blache, premier auteur de tous mes maux.
Signé Gabon de Beaumarchais.
M. DoÉ DE COMBAULT, rapporteur ; MM. DE Chazal, Reymond, commissaires.