‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 6 sur 630 · ESSAI SUR LE GENRE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LE GENRE

«te tout. Voilà pourquoi la tragédie séciit avec succès en vers, et la comédie indifféremment de l'une ou de l'antre manière. Mais le genre sérieux, qui lient le milieu entre les deux autres , devant nous montrer les hommes absolument tels qu'ils sont , ne peut pas se permettre la plus légère liberté contre le langage , les mœurs ou le costume de ceux qu'il met en scène. « Mais, direz-vous, le langage de la .. tragédie esl très-différent de celui de l'épopée : plus uni , .. moins ciiargé de métaphores , et se rapprochant davan- > tage de la nature , qui empêche qu'il ne s'adapte avec c succès au genre sérieux? .' C'6.st bien dit. Faites seulement un pas de plus , el concluez avec moi que plus ce langage s'en rapprochera , mieux il conviendra au genre ; (6 qui ramène tout naturellement à préférer la prose , et c'est ce qu'a sous-entendu M. Diderot. En effet, si l'art du comédien consiste à me faire oublier le travail que l'auteur s'est donné d'écrire son ouvrage en vers, autant valait-il qu'il ne prît pas une peine dont tout le mérite est dans la difficulté vaincue . genre de beauté qui fait peut-être honneur au talent, mais qui n'intéresse jamais personne en faveur du fond de l'ouvrage. Qu'on ne perde pas de we cependant que c'est relativement au drame sérieux que je raisonne ainsi. Si je traitais un drame comique, peut-être voudrais-je à la gaieté du sujet joindre encore le charme de la poésie. Son coloris, moins vrai, mais plus biillant que celui de la prose , donne à l'ouvrage l'air riche et fleuri d'un parterre. Si l'haimonie des vers ôte un peu de naturel aux choses fortes, en revanche elle échauffe les endroits faibles, et surtout est très-propre à embellir les détails badins d'une pièce sans intérêt. Je ne sais point mauvais gré à l'homme qui me conduit à la promenade , de me faire admirei toutes les beautés (pii ornent son parc , et d'éloigner le terme de mon plaisir par l'agrément des détails et la variété des objets : mais celui qui m'arrache à ma tranquiUité pour m'entraîuer avec lui dans une poursuite pénible ; celui dont on enlève la femme , la fille , l'honneur ou le bien, peut-il s'amuser en chemin? ^"ous ne marchons que pour arriver; s'il s'arrête en une carrière douloureuse, s'il me laisse entrevoir qu'il est moins pressé que moi de sortir des cruels embarras que ma compassion seule me fait partager, j'abandonne l'insensé , ou je fuis un barbare qui se joue de ma sensibilité.

Le genre sérieux n'admet donc qii'im style simple, sans (leurs ni guirlandes; il doit tirer toute sa beauté du fond, de la texture, de l'intérêt et de la marche du sujet. Comme il est aussi vrai que la nature même, les sentences et les plumes du tragique, les pointes el les cocardes du comique lui sont absolument interdites; jamais de maximes, a moins qu'elles ne soient mises en action. Ses personnages doivent tmijours y paraître sous un tel aspect , qu'ils aient a r>eine besoin de parler pour intéresser. Sa véritahle éloquence est celle des situations ; et le seul coloris qui lui soif permis est le langage vif, pressé, coupé, tumultueux et vrai des passions , si éloigné du compas de la cé- .sure et de l'alTectation de la rime, que tous les soin'^ du poète ne peuvent empêcher d'apercevoir dans son drame s'il est en vers. Pour que le genre sérieux ait toute la vérité qu'on a droit d'exiger de lui , le premier objet de l'auleur doit être de me transporter si loin des coulisses, et de faire si bien disparaître à mes yeux tout l<? liadinage d'acteurs, l'appareil théâtral , que leur souvenir ne puisse pas m'atleindre une scide fois dans toul le cour^ de son

drame. Oi le premier effet de la conversation rimée , qni Ji'a qu'une vérité de convention , n'est -il pas de me ramener au théâtre, et de détruire par conséquent toute l'illusion qu'on a prétendu me faire? C'est dans le salon de Vanderk que j'ai tout à fait perdu de vue Préville etBrizard , pourne voir que le bon Antoine et son excellent maître , et m'attendrir véritablement avec eux. Croyez-vous que cela me fût arrive de même, s'ils m'eussent récité des vers ? >'on-seuIeraent j'aurais retrouvé les acteurs dans les personnages , m;us , qui pis est , à chaque rime j'aurais aperçu le poète dans les acteurs. Alors toute la vérité si précieuse de cette pièce s'évanouissait; et cet Antoine si vrai , si pathétique, m'eût paru aussi gauche et maussade avec son langage emprunté , qu'un naïf paysan qu'on affublerait d'un riche habit ('c livrée , avec la prétention de me le montrer au naturel. Je pense donc , comme M. Diderot, que le genre sérieux doit s'écrire en prose. Je pense qu'il ne faut pas que cette prose soit chargée d'ornements, et que l'élégaace doit toujours y être sacrifiée à l'énergie, lorsqu'on est forcé de choisir entre elles.

Mon ouvrage est fort avancé , si j'ai réussi à convaincre mes lecteurs que le genre sérieux existe, qu'il est bon, qu'il offre un intérêt très vif, une moralité directe et profonde, et ne peut avoir qu'un langage, qui est celui de la nature; qu'outre les avantages communs avec les autres genres , il a de grandes beautés propres à lui seul; que c'est une carrière neuve, où le génie peut prendre un essor étendu , puisqu'elle embrasse tous les états de la vie et toutes les situations de chaque état , où l'on peut de nouveau s'emparer avec succès des grands caractères de la comédie , qui sont à peu près épuisés sous leur titre propre ; enfin qu'il peut sortir de ce genre de spectacle une source abondante de plaisirs et de leçons pour la société. Reste à savoir si j'ai rempli dans le drame d'Eugénie tout œ que cet essai semble exiger de son auteur; je suis loin de m'en flatter. La théorie de l'art peut être le fruit de l'étude et des réflexions; mais l'exécution appartient au génie, qui ne s'apprend point.

Je n'ajouterais pas un mot de plus, si je n'avais aujourd'hui qu'à venger de sa chute un ouvrage tombé que j'aurais eu la faiblesse de croire bon. Mais il n'est peut-être pas indifférent d'assigner ici les véritables causes du succès d'une pièce, dont on a dit tant de mal en y pleurant de bonne grâce. Cette contradiction apparente a cela de bon , qu'elle ne peut faire la critique du drame sans faire en même temps l'éloge du gem-e , et c'est ce que je voulais surtout établir.

Un intérêt vif et soutenu, dit-on, a fait seul le succès d'Eugénie. D'accord ; mais cet intérêt n'est ni l'effet du hasard, ni celui d'une boutade heureuse, comme on m'a fait l'honneur de le penser; il est la conséquence naturelle de principes vrais, qui n'ont pas besoin, comme les modèle-s de convention , d'être aperçus pour être sentis, parce qu'ils sont puisés dans la nature, qui ne trompe pas plus les ignorants que les savants. En les analysant avec moi, le lecteur verra bien que si mon drame n'est pas mieux fait , c'est moins parce que j'ai marché en aveugle dans un pays perdu ,que pour avoir mal exécutée*' que j'avais beaucoup combiné. Le drame lui-même suivra cette analyse; ainsi mes moyens et mes fautes étant sous les yeux de tout le monde , el montrant que le bien appartient à la chose et le mal a moi seul , serviront également à ceux qui voudront

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