TROISIEME ÉPOQUE
Je me suis engagé, Lecointre , à vous bien éclairer sur tous les points de ma conduite : j'ai promis de tirer ma justiflcation publique de la série entière des choses dites , écrites et faites par nioi chaque journée des pénibles neuf mois dont je rends compte à la nation ; en sorte qu'on pût voir dans mes actions , mes conférences , mes lettres et mes déclarations, un rapport si exact, qu'elles frappassent les bons esprits par leur accord , leur suite et leur identité.
Le dénonciateur trompé, qui s'exaspère à la tribune, peut s'exempter de suivre une méthode aussi sévère. Soutenu par l'idée qu'on a de son patriotisme , il peut s'égarer dans le vague , et tout dire sans rien prouver. Ses auditeurs , s'en rapportant à lui, suivent penses raisonnements, ne relèvent point ses erreurs, ne combattent point ses injures; et l'on finit souvent par prononcer, ou de pure confiance eu sou zèle , ou de lassitude d'entendre accuser sans contradicteur.
Mais l'homme qui se défend ne peut sortir un moment de sa thèse : il faut qu'il ait six fois raison avant qu'on le lui accorde une ; car il a contre lui la prévention involontaire qui pèse sur un accusé , la répugnance que tout juge a de revenir sur lui-même après avoir émis son opinion , et contre un décret prononcé. C'est pour vous armer contre moi que je vous fais toutes ces remarques. Suivez-moi bien sévèrement, et surtout ne me passez rien. Mon espoir est de ramener , à force de preuves évidentes, l'équité de la convention sur un décret lancé contre un honnne innocent, un citoyen irréprochable. Et, de plus , j'ai juré de faire mon avocat de vous mon dénonciateur! YeiWez donc h'ien sur ce que je vais dire : c'est votre affaire, et non la mienne. Je continue mon exposé.
Nos ennemis du dehors de la France, après avoir suivi M. de la Uogue dans le dessein de nuire à l'affaire des fusils, en lui jouant un mauvais tour; après avoir usé tout leur crédit à nous faire dégoûter de ces armes en Hollande ; voyant qu'ils ne pouvaient ni me lasser ni me surprendre , ont pensé que ce qui leurrestait de mieux à faire était de traiter à l'amiable , de m'en offrir un prix fort attrayant.
Par toutes sortes d'agents , et sous toutes les formes , ils ont tenté de stimuler ma cupidité mercantile. La Hogue me l'avait écrit dix fois , pour me prouver que nous étions bien pourchassés par les vendeurs et les acheteurs. Au moins ceux du dehors se montraient-ils conséquents à leurs intérêts. Mais les obstacles de nos gens , de nos bureaux , de nos ministres !... cela me mettait en fureur. C'est ce que j'écrivais à la Hogue en réponse.
Le 29 juin , je suis fort étonné de le voir arriver chez moi. Vous devez croire , me dit-il , que c'est l'affaire des fusils qui m'amène. Certes il en sera bien question , mais elle ne marche ici qu'en seconde ligne. Je suis courrier extraordinaire, et chargé par M. de Maulde , notre ambassadeur à La Haye , de dépêches si importantes , qu'il n'a voulu les confier qu'à ma foi, qu'à ma probité.
A force de recherches, il a eu des notions certaines qu'il y avait dans J?nsterdam une fabrique d'assignats. Il a pu tout faire arrêter, avec l'espoir
MEMOIRES
d'avoir les ustensiles et les hommes, et peut-être , en les surprenant, de trouver dans leur nid d'autres pièces fort importantes ; mais , le dirai-je à notre îionte? pendant que les ambassadeurs nagent dans l'abondance à la Haye , qu'ils ont tous les plus iirands moyens pour faire de la politique, j'ai vu W. de Maulde ne pas avoir de quoi fournir aux frais de ces arrestations ; et les faussaires lui échappaient , si je ne lui eusse ^îs.% prêté six mille florins en votre nom!
L'épisode de ces dépêches, dont mou ami fut le porteur, répandrait un beau jour sur l'affaire des fusils , honorerait notre civisme , et ferait connaître l'esprit qui animait tous ceux qui s'en mêlèrent ; mais cela jetterait quelque langueur sur mon narré; j'aime mieux me priver de l'avantage quej'en pourrais tirer. Je le réserve pour un autre moment '.
Je racontai à M. de la Hogue les mille et une angoisses que j'avais éprouvées, sans avoir avancé d'un pas l'extradition de nos fusils.
Ah! me dit-il, je viens, avec bien du regret, vous répéter que c'est partout de même ; qu'il faut tâcher de vous tirer de cette épouvantable affaire. I.a malveillance est telle en Hollande , comme ici, que votre fortune y passera, devant que vous obteniez l'extradition des armes de Tervère. La France vous dessert, et la Hollande sert F Autriche : comment voulez-vous, seul, sortir de ce fdet? Je vous apporte la grande requête que j'ai faite pour vous en réponse à une note du ministre de l'empereur, et fait remettre par M. deMaulde augreffier des états de Hollande , et la ridicule réponse qu'on nous a faite au nom de ces états: quand les ministres l'auront lue , ils connaîtront les vrais obstacles qui retiennent la cargaison.
— Mon ami , ils ne lisent rien , ne repondent à rien, ne font rien que d'intriguer dans leur parti, qui n'est point la chose publique. C'est un désordre ici qui fait frémir ! et l'on veut , à travers cela , marcher à une constitution .^ Je jure qu'ils ne le veu- IJent pas. Mais qu'est-ce que les états de Hollande ont répondu à la requête? — Des choses vagues , insignifiantes, fausses. Et tout est bon, pourvu qu'on gagne du temps contre vous. J'apporte leur réponse.
Si vous aviez voulu céder ces armes au plus haut prix , là-bas, vos embarras seraient finis. Votre argent vous serait rentré avec un bénéfice immense ; et le plus grand de tous, c'est qu'on les enlevait en
' Pendant qu'on imprime ceci, j'apprends que je viens d'être déroncé aux Jacobins comme ayant travaillé à Londres, avec M. Galonné (lequel est à lladrid ), à faire de faux assignats. Vous voyez, citoyens, avec quel!* rapidité toutes les infamies se succèdent! Ne perdez pas de vue que j'ai prêté l'argent qnijit arrêter les faussaires de Hollande; priez Lecointre de vous dire quel service je vous rendis, et portez \otre Jugement sur l'honnête homme qui me dénonce.
6/oc, comme vous les avez achetées , sans triage et sans embarras. M. de Maulde est bien instruit des offres que l'on nous a faites, car rien n'échappe en ce pays à ses vigilantes recherches.
Je sais , lui dis-je , ce qu'il a écrit là -dessus , et le peu qu'on a répondu. J'ai trouvé le moyen ici d'avoir des notices exactes : cela n'est pas à bon marché; mais comme c'est pour le bien de l'affaire, il faut que l'affaire porte tout. Car ce n'est plus une entreprise de commerce , c'est une affaire d'honneur et de patriotisme ; je vais plus loin , (Vobstination. Ils ont juré que les fusils n'arriveraient pas , moi j'ai juré qu'autre puissance que la nation ne les aurait. Mon premier motif est le besoin que nous en avons.
Or voici de nouveaux ministres , nous allons voir comme ils procéderont ; mais , quelque mal qu'ils puissent faire contre l'arrivée des fusils , je les défie de faire pis que ceux qui leur cèdent la place !
Sur ma simple demande, M. Chambonas nous fit dire que , le soir même, ]M. Lajard et lui nous recevraient chez eux . J'y allai , bien déterminé à montrer à ces deux ministres toute la fermeté qui m'avait attiré la disgrâce de M. Clavière.
J'avais le portefeuille de mes correspondances : j'instruisis fort au long les ministres ; ils nous donnèrent audience complète , et telle qu'aucun prédécesseur ne m'en avait jamais donné. — Enfin , monsieur, me dirent-ils, résumez-vous. Que voulez-vous, et que demandez-vous?
Je ne demande plus, messieurs, leur dis-je, qu'on m'aide à faire arriver ces fusils , je sens trop qu'on ne le veut pas. Je demande seulement qu'on me dise qu'oM n''en a pas besoin ; qu'ils sont trop épineux , trop chers , ou trop embarrassés ; enfin tout ce qu'on voudra; mais qu'on le dise par écrit, afin que cet écrit fasse ma justification. Je n'ai cessé de le demander aux ministres vos prédécesseurs : non que je voie sans douleur la France privée de ces armes ■, mais je sais trop que le fond de ceci est qu'on veut m'abreuver de tant de dégoiîts à la fois, que, dépité , je vende les armes en Hollande, afin de crier dans Paris que mon patriotisme était une chimère, et que /ai créé les obstacles qui ont enfin porté ces armes chez nos ennemis.
Quand vous m'aurez rendu , messieurs , et mes paroles et mes fusils , j'irai à Y assemblée nationale, j'élèverai l'écrit que vous m'aurez donné , je prendrai l'a.ssemô/e'e à témoin de tout ce que j'ai fait pour nous procurer ce secours ; et si elle dit, comme les AUTRES , ou que la nation n'en veut pas , ou qu'elle n'en a pas besoin, je prendrai conseil de moi-mêrae pour savoir ce que j'en dois faire.
— ]N'ous savons bien ce que vous en ferez , dit en riant un des ministres : vous les vendrez à beaux deniers comptants. M. de Maulde nous écrit qu'on
MÉMOIRES
vous en iaii des offres maguifiques. — S'il écrit tout, messieurs, il doit vous dire aussi avec quel dédain j'ai refuse ces offres — Aussi, me dit M. de Chainbonas , le mande-t-il très-positivement.
— Oui , monsieur, on les fait depuis plus de deux mois. Je n'avais point cherché à m'en faire un mérite : mais puisque M. de Maulde l'écrit , elles sont telles, ces offres, que tout autre que moi les aurait dix fois acceptées; mon argent me serait rentré avec un très-fort bénéfice: mais je suis Français avant tout. Et cependant je ne puis soutenir l'état fâcheux où l'on me tient, qui détruit mon repos, et ma fortune, et ma santé, quand je puis d'un seul mot voir tout cela bien rétabli!
M. Lajard me répondit : Nous ne pouvons, de notre fait , rompre un traité û'armes si nécessaires , au moment où nous en manquons, sans consulter auparavant les trois comités réunis , diplomatique , inilitaireai des douze; nous les consulterons, et nous vous donnerons réponse.
Le lendemain, M. de Chambonas nous dit qu'il avait entamé l'affaire avec des membres des comités : que, par les difficultés survenues en Hollande, on regardait assez le traité de M. de Graves comme rompu de fait ; mais qu'on était loin de me dire qu'on ne voulait plus de ces armes, et moins encore de le signer, dans l'extrême besoin que l'on avait de mes fusils. — Monsieur, monsieur, répondis-je au ministre, ou vous voulez des armes, ou vous n'en voulez point. Je ne saurais prendre un parti sur les offres que l'on me fait qu'après une décision précise : cette décision, quelle qu'elle soit, je l'attends de votre honnêteté ; mais il me la faut par écrit.
— C'est qu'on craint , dit M. Lajard ( en me regardant dans les yeux) , que vous ne vouliez en user pour nous monter le prix des armes au taux , avantageux pour vous , des offres qu'on vous fait làbas.
— Monsieur, lui dis-je avec chaleur, si l'on m'aide «le bonne foi à lever l'injuste embargo que les Hollandais nous ont xnïs, {en fournissant le cautionnement que mon vendeur exige avec justice ) , je donne ma parole d'honneur que dans ce cas nul acheteur n'aura les armes que la France, à qui je les ai destinées, quelque prix qu'on m'en offre ailleurs. Je donne ma parole d'honneur que je n'augmenterai point le prix de mon premier marché, quoique je pusse en avoir à l'instant plus de douz-e florins en or, au lieu de huit que je tiendrai de vous en assignats, foulez-vous ma déclaration, pour la montrer aux trois comités réunis'? Je ne demande autre justice que de me trouver délivré de la fâcheuse incertitude qui m'a tant tourmenté depuis trois mois sur Y éventualité du prix des assignats à époque incertaine; au point que j'ai sou-
BtAL MARCHAIS.
vent pensé , en suivant la conduite impolitique , impatriote, injuste des ministres passés, que 1 on voulait traîner les choses jusqu'au moment où , Vassignat tombant à une perte excessive , on me ferait offre réelle, en exigeant de moi la livraison subite : et j'en ai vu assez pour m'attendre à ce beau procès. Et tout cela pour n'avoir pas pu gagner sur la timidité de M. de Graves la justice de traiter en florins avec moi , parce que ce n'était point l'usage dans les fiers bureaux de la guerre : mais ils ont cent moyens de se dédommager, quand moi je n'eu veux pas un seul.
— Mais qui nous assurera , me dit l'un des ministres, que, fatigué par les obstacles qui retiennent ces armes en Zélande, vous ne les vendrez pas à d'autres , quoique nous ayons vos paroles ? car enfin vous êtes négociant, et ne faites de grandes affaires que pour gagner beaucoup d'argent ?
— J'entends votre objection, monsieur; elle pourrait être un peu plus obligeante : quoi qu'il en soit , je vais vous délivrer de toute inquiétude à cet égard. Pour vous bien assurer qu'aucune autre offre ne pourra me séduire , faites recevoir à l'instant mou expropriation et la livraison à Tervére, par qui vous jugerez à propos ; la chose étant devenue vôtre , vous aurez seuls le droit d'en disposer. Puis-je aller plus loin avec vous .^ daignez me l'indiquer, messieurs. Pour purger mon patriotisme des soupçons dont on l'a couvert , il n'est rien , rien à quoi je ne me soumette.
A l'air étonné des ministres , je vis qu'ils étaient prévenus. — Quoi ! monsieur Beaumarchais , vous parlez sérieusement } Quoi ! si nous vous prenions au mot, vous auriez le courage de ne pas reculer? — Le courage, messieurs ! c'est de ma pleine volonté que j'en fais l'offre et la déclaration. — Eh bien ! me dit M. Lajard, mettez-nous cela par écrit : nous consulterons sérieusement les trois comités réunis.
Le lendemain 9 juillet, les ministres recurent de moi le net résumé que voici ;
BEAUMARCHAIS
A MM. DE LAJARD ET CHAMBONAS, MINISTEES DB LA GUEBRE ET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
" n juillet 1792.
« Messieurs , « Vous le savez , il faut en toute affaire simphfier pour éclaircir. Permettez-moi de rappeler les principes que j'ai posés dans la conférence d'hier, et que vous parûtes adopter. — Comme négociant , aije dit, je n'aurais nul besoin que le gouvernement français se substituât à moi dans l'affaire des fusils de Hollande, si je rompais mon traité avec lui (à Dieu ne plaise !). Et vous avez, messieurs, la prouve
,ians vos mains que la meilleure et la plus courte façon pour moi de terminer l'affaire à mon grand avantage est certes bien en mon pouvoir, si je veux nie borner aux vues commerciales , puisqu'on ne cesse de m'offrir (avec promesse et même avec menace ) de me rembourser sur-le-champ , en ducats cor donnés et sous le bénéfice qu'il me conviendra d'imposer, le soixante mille fusils que j'ai achetés en Hollande : votre ambassadeur votis l'écrit.
« Ce n'est donc point comme négociant , ce n'est point comme spéculateur que j'ai traité cette question avec MM. Lajard et Chambonas, mais en patriote français qui veut le bien de son pays avant tout , et le' préfère à son propre avantage. Faitesmoi la justice de vous en souvenir.
« Je vous ai proposé , messieurs , de vous substituer à moi , en recevant la livraison de toutes mes armes à Tervère , la subite déclaration de la guerre ayant apporté un obstacle invincible pour moi à les livrer en France , et le ministère français ayant des moyens qui me manquent de faire lever l'injuste embargo hollandais , et d'amener ces fusils à Dunkerque. Je vous ai fait sentir, messieurs, que votre premier avantage était , en ceci , d'empêcher nos ennemis de s'en emparer par la force , comme on m'en menace aujourd'hui , les Hollandais ne pouvant hasarder de laisser faire contre un gouvernement ce qu'ils protégeront peut-être contre un simple particulier.
« En vous expliquant bien ceci , messieurs , je n'ai fait que renouveler ce que j'ai dit vingt fois aux ministres vos prédécesseurs.
« Ne pouvant amener au Havre une cargaison d'armes que l'on me retient en Zélande, contre justice et droit des gens, je vous pose ainsi la question :
« Quand le ministère m'a pressé d'acheter ces fusils pour le service de la France , les sacrifices d'argent 7ie m'ont pas arrêté : depuis trois mois je tiens ces armes en magasin , mais je ne les tiens qu'en Zélande ; et vous savez que le gouvernement d'Autriche engage celui de Hollande à les empêcher d'en sortir, sans aucun prétexte plausible , uniquement parce qu'ils sont les plus forts , et peuvent être impunément injustes à l'égard d'un particulier. Ces fusils sont donc à Tervère. Ils y sont pour votre service , et voici mon dilemme unique.
« La France a-t-elle besoin des armes ; et surtout vous importe-t-il qu'elles ne passent point dans les mains de nos ennemis, qui les demandent à tout prix , ce qui doublerait le dommage ? Recevez-en la livraison à Tervère, en place du Havre où je ne puis plus vous la faire. C'est le seul changement que je propose à mon traité; car je ne vous dis point : Messieurs, rompez le traité de ces armes entre M, de Graves et moi ; au contraire, je vous propose
MÉMOIRES
d'accélérer sa conclusion, pour vous assurer quil Faura , en faisant faire la réception des armes dans ce port , où elles sont encore. Alors , vous agirez de couronne à couronne ; et l'on aura bientôt raison , parce qu'on vous respectera , quand on n'a nul égard pour moi.
« Ne voulez-vous pas à l'instant vous mettre en possession des fusils? moyen qui peut seul empêcher peut-être qu'on ne s'en empare par la force , si je m'obstine à ne pas les leur vendre; alors (et je le dis avec un grand regret ) déclarez-moi , messieurs , que vous ne voidez plus des armes , et que vous renoncez à les avoir à vous par ma livraison à Tervère, m' autorisant à m'en défaire à moins de perte et de risque possible.
« Obligé de céder à l'empire des circonstances, je porterai sur le bureau de V assemblée nationale tous mes marchés et correspondances, enfin les détails bien prouvés de mes efforts patriotiques pour procurer ces armes à la France. Alors, bien affligé, mais dégagé de prendre une peine inutile pour servir mon pays en ce point quand je n'y suis aidé par aucun des pouvoirs , et quand depuis trois mois mes capitaux sont loin de moi, engagés, arrêtés avec des pertes incalculables , j'écrirai en Hollande - .Laissez- aller ces malheureux fusils aux conditions qu'on vous en offre., plutôt que de les voir enlever par la force , et de n'avoir après tout pour espoir que l'aperçu d'un éternel procès dont je ne sortirais jamais , contre mon vendeur et rEtat, pour cause de violence, d'une part, et de non-livraison, de l' au tre .
« Ne croyez pas , messieurs , qu'un transport fictif envers vous pût me tirer de l'embarras où je me trouve! au contraire, il me ferait perdre le seul temps qui me reste pour retirer mes capitaux , engagés si longtemps pour le service de la patrie. Il m'enlèverait tout pouvoir d'échanger contre des ducats ces armes dont vos ennemis ont bien autant besoin que vous, et qu'ils ne cessent de demander, en s'offensant de mes refus constants.
« Quel serait notre sort, messieurs, si, par un traité simulé, vous plaidiez ma cause en Hollande, au lieu d'y débattre la vôtre, et ne réussissiez pas à conduire les armes à Dunkerque dans un temps utile pour vous? Il vous resterait l'avantage d'avoir au moins empêché l'ennemi de s'en servir contre vousmêmes , pendant toute la guerre actuelle : et moi , privé de tous mes fonds, je n'obtiendrais pour récompense d'avoir bien servi mon pays , que le désespoir de me voir mie horrible quantité d'armes que je ne vendrais à personne , persoime n'en ayant plus besoin ! je serais ruiné , abîmé ; sans doute vous ne le voulez pas.
« On m'objecte , messieurs, que votre responsabilité s'expose, si vous annulez le traité de M de
M ÉMOI RK s.
Grâces avec moi ! Oui , messieurs , elle est exposée si vous annulez ce marché pour laisser vendre aux ennemis les fusils achetés pour vous ; mais non pas si ^ous l'échangez contre un traité délinitif qui vous assure que l'ennemi ne s'emparera point des armes, puisque, étant reconnues propriété nationale, les Hollandais ne peuvent plus , à moins de déclarer la guerre , souffrir ouvertement chez eux que l'on viole leur territoire, pour vous faire une grave insulte dont ils deviendraient les complices ! Voilà la question bien posée sur ce qui tient , messieurs , à la responsabilité des jninistres dans cette affaire.
« Quant à la conférence d'hier , en voici le court résumé. Je vous ai proposé, messieurs, de vous faire la livraison des armes réellement, et non fictivement. Cl Tervère , en place du Havre, sur les motifs que vous venez de lire ; ou que vous déclariez , en annulant le traité de M. de Graves, que vous ne voulez plus des armes pour la Fiance , et me rendez l'entière liberté de faire recouvrer mes fonds où, quand et comme je pourrai, sauf les justes indemnités l Je vous supplie, messieurs, de m'accorder la faveur d'une prompte réponse ; car je cours d'imminents dangers, que mon ardent patriotisme est bien loin d'avoir mérités ! vous-mêmes avez eu la bonté de me le dire hier matin.
« Recevez , messieurs , les respects d'un bon citoyen affligé.
« Signé Caron de Beaumarchais. •-
Je fus trois jours sans avoir de nouvelles. Je priai M. de la Hogue de passer aux affaires étrangères. Il me rapporta pour réponse qu'il avait rendez- vous le soir même aux trois comités réunis, diplomatique, militaire et des douze. Eh J)ien! nous allons voir, lui dis-je , si les ministres sont de bonne foi : car enfin les trois comités ont, comme moi , les yeux ouverts sur eux. La Hogue fut aux comités ; il y plaida ( au grand étonnement de tous ) la nature des obstacles//'««çais et hollandais qui arrêtaient ces fusils à Tervère. Le fond de son discours, tiré de ma lettre aux ministres , de ma requête aux états de Hollande , de leur pitoyable réponse , qui étaient là sur le bureau, et jetaient sur toute l'affaire un jour lumineux et pressant ; son discours , sa conclusion , furent : qu'il y avait un avantage immense pour moi (comme négociant) que l'on me rendit maître de disposer de mes fusils ; que sous huit jours alors je remettrais les cinq cent mille francs d'assignats comme je les avais reçus, parce que je recevrais dans quatre jours, au prix de plus de douze florins, les ducats bien comptés de la masse entière des fusils. Il ajouta qu'on lui avait offert, à lui, mille louis et plus, pour qu'il tentât de m'y déterminer. Mais il assura bien messieurs des comités que ( comme patriote) je les laissais les maîtres déjuger, non
dans mon intérêt, mais dalns celui de la nation , si ce parti convetiait à la France.
Pouvait-ils'expliquer plus généreusement en mon nom ?
Là M. de la Hogue entendit la lecture de la lettre honorable de notre ministre à la Haye , que 1\I . Chambonas avait eu l'équité d'envoyer aux trois comités. Oui , honorable à mon patriotisme! et qui me valut de leur part les grands éloges dont j'ai parlé dans ma pétition de défense. Or, cette lettre, la A'oici; je m'en suis fait donner une bonne expédition ^diX les affaires étrangères, quaud elles n'étaient pas si étranges à mon égard qu'elles le sont devenues depuis que M.. Lehrim^n fait son patrimoine :
Monsieur de Maulde à monsieur Dumouriez , ministre des affaires étrangères.
" A La Haj'e , le 2 juin 1792 , l'an IV de la liberté.
« Monsieur ,
« La présente vous sera remise par M de la Hogue, associé Ae M. Beatimar chais pour l'acquisition des armes qui sont à Tervère. Les tentatives qu'il a faites jusqu'à présent, n'ayant pu en obtenir l'exportation , ont été infructueuses , malgré tout le zèle qu'il a pu y mettre. Mais je dois rendre justice à son patriotisme ainsi qu*à celui de M. Beaumarchais, en disant qu'ils ont refusé des offres infiniment avantageuses , et au moyen desquelles ils auraient recouvré , même avec un fort bénéfice , tous leurs capitaux , par la seule raison que c'étaient des ENNEMIS DE l'État qui Icur faisaient ces propositions.
« Je m'empresse , monsieur, de leur rendre cette justice, ne doutant pas que vous la prendrez en d'autant plus grande considération , qu'en éprouvant un retard pour la rentrée de leurs fonds , ils ont , par leur refus constant , rendu à la nation un service essentiel, en empêchant au moins ces armes d'être dans les mains des ennemis.
« Le ministre plénipotentiaire de France à la
Haye,
« Signé Emm. de Maulde. »
J'ai demandé aussi aux affaires étrangères expédition de la lettre que le ministre Chambonas avait écrite au président des comités, en leur envoyant mon mémoire ; et je la joins ici pour établir mon corps de preuve, à votre gré, Lecointre, et sans lacune , la voici :
Le ministre des affaires étrangères aux trois comités réunis.
« Du M juillet 1702.
« Monsieur le président, « Le moment où les troi.s comité.'?, militaire , di-
3fi
MÉMOIRES
(domalique et des douze, sont réunis pour aviser à tous les moyens d'augmenter les forces intérieures de l'empire, me paraît propre à leur soumettre une question aussi difficile qu'essentielle , et sur laquelle le ministère prononcerait avec plus de confiance , s'il connaissait l'avis des membres qui composent ces comités,
« En vous adressant , monsieur le président , le olair et court mémoire qui a été remis à M. Lajard et à moi par M. Beaumarchais^ négociant et propriétaire des soixante mille fusils qui font l'objet de ce mémoire, et dont l'extradition est devenue trèsdifficile depuis la déclaration de guerre, je crois pouvoir me dispenser d'entrer dans tout autre détait que celui de vous assurer que tous les efforts patriotiques du négociant à ce sujet sont, depuis trois grands mois, absolument infructueux^ et qu'il les a portés aussi loin qu'un particulier peut le faire par le sacrifice de ses propres intérêts. Il demande avec raison une prompte décision : la lecture du mémoire suffira ; et tous les éclaircissements que l'officier par qui j'ai l'honneur de vous l'envoyer est seul en état de donner , ne laisseront 1 iiMi à désirer aux trois comités réunis sur cette importante affaire. Cet officier a traité lui-même celte affaire en Hollande , au nom de M. Beaumarchais , son ami , tant avec le vendeur, le gouvernement et l'amirauté , qu'avec notre ministre à la Haye , lequel a été spécialement chargé par mon prédécesseur de réclamer ces armes comme la propriété d'un négociant français , injustement retenue en Hollande; grief dont il demandait à grands cris le redressement a la France. L'objet est capital, sous le double point de vue de faire entrer enfin ces armes en les réclamant comme une propriété devenue nationale, et d'empêcher surtout que nos ennemis ne parviennent à s'en emparer avec force , si eiles restent plus longtemps celle d'un simple négociant, comme il en paraît menacé.
« Je crois qu'il y aurait du danger que cette question fût agitée dans le sein de l'assemblée nationale, à cause de la publicité : mais si vous voulez bien , monsieur le président , me faire connaître l'avis des comités , je ferai repartir sur-le-champ M. de la Ilogne , qui a été porteur des dépêches de notre ministre à la Ilaije , pour que ce dernier fasse à l'instant ce qui sera nécessaire pour faire cesser une injustice qui nous est si préjudiciable.
« Signé Chambonas. »
11 était impossible que des ministres , quels qu'ils fussent, se comportassent plus honorahlement.
Le soir j'appris, par M. de la Hogue, qu'en général on convenait aux comités qu'il fallait accepter «•e qu'on nommait mes offres généreuses , qui , de ni;i part , n'étaient que l'expression d'un vrai patrio-
tisme , sûrement dans le cœur de tous. On dit à M. de la Hogue qu'on enverrait aux deux ministres l'avis des trois comités réunis. En l'écoutant, je fis un soupir de soulagement. Dieu soit béni! me disje : tous les hommes ne sont ni injustes ni atroces ! et la France aura les fusils.
Dans la crainte qu'on n'oubliât l'affaire, j'écrivis sur-le-champ cette lettre en forme de mémoire :
J messieurs des trois comités réunis , diplomatique , militaire et des douze , en assemblée avec les deux ministres de la guerre et des affaires étrangères.
« 16 juillet 1792.
« Messieubs,
« Si , dans l'affaire des fusils détenus en Hollande, ma conduite vous a paru telle , que chacun de vous se fût honoré d'en tenir une semblable, en bons patriotes que vous êtes , je vous demande , pour toute récompense , de ne pas me laisser exposé à l'affreuse nécessité de céder aux demandes des ennemis de VÈtat !
« Je mourrais de chagrin, après ce que j'ai fait pour les priver de ces ressources , si votre décision me forçait à la honte de les laisser se mettre en possession des armes destitiées à nos braises soldats.
« J'irai, pour les en empêcher, au dernier terme de mon pouvoir : c'est à vous à faire le reste.
« Agréez , etc.
« ^/j/ïié Beaumarchais. »
Le lendemain au soir , les ministres me dirent que mes offres étaient acceptées par les comités réunis , avec beaucoup de gratitude. Ils eurent même l'honnêteté, sur ma demande instante , de me connnuniquer l'avis particulier des trois comités réunis , dont je les suppliai de me faire donner copie , pour l'étudier , et tâcher de m'y conformer , touché de voir que l'on commençait à m' entendre. La voici :
« 16 juillet 1792.
« L'avis de la commJs5«o/i des douze et des comités réunis ,
« 1° Pour conserver à la nation tous ses avantages , et les moyens de retirer les fusils; 2" pour rendre toute justice au négociant , dont le marché doit être considéré comme rompu par force majeure, et qui cependant, pour conserver à la nation la possibilité d'avoir ces armes , n'use pas de ses droits, et refuse nnfort bénéfice ,