‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 542 sur 630 · LA NATION · texte numérisé non relu

LA NATION

Kl si la convention eut daigné me mander, j'aurais pressé l'accusateur ; le débat eût tout éclaire! ; l'on eût jugéL'Jiommeet la chose; tous nos fusils seraient en France ; nos ennemis ne riraient pas de nous, des tromperies que l'on vous fait , de la façon dont on vous mène; on n'eut point ruiné le crédit d'une bonne maison de commerce , et mis au désespoir une famille entière , dont nulle justice aujourd'hui ne peut réparer le malheur! Voilà ce qui fût arrivé.

Di-scutons le décret dicté au citoyen Lecointre: c'est ainsi qu'on éclaire la religion de ses juges.

LE DÉCRET ( préambule ).

La convention, considérant que le traité du IS juillet est le fruit de la collusion et de lajraude...

l'accusé.

La collusion , de quoi? et la fraude, de qui .' des trois comités réunis, diplomatique, militaire et des douz-e, dont j'ai cité l'avis entier dans la troisième époque de ce compte rendu ; lequel avis seul a guidé deux timides ministres, qui n'osaient rien prendre sur eux; traité dont pas une clause ne s'écarte de cet avis, sinon à moti désavantoQe , puisque les comités prescrivent qu'on me donne toutes sûretés pour la rentrée de mes deniers , et même exigent que les armes me soient payées sansnul délai, SI LES ENNEMIS LES ENLEVENT dans Une

<iuerre contre notre commerce! Or, ces sûretés convenues étaient bien le dépôt de la somme chez mon notaire. Le traité fait , ma sûreté a été retranchée de l'acte par une collusion bien prouvée contre mol ( c'est ici que ce mot s'applique), sous prétexte de pénurie au département de la guerre. (Lisez la fin de ma troisième époque.)

LE DÉCHET (préambule).

Que ce traité, en anéantissant celui du 3 avril précédent, a enlevé au gouvernement français toutes les sûretés qui pourraient répondre de l'achat et de Tar rivée des armes...

l'accusé.

11 y a ici une profonde ignorance des faits : ce fut le contraire qui arriva; car le premier traité ne m'imposait qu'un dédit de cinquante mille francs , si, par obstacles de mon fait , partie des armes n'arrivait pas au temps prescrit par le traité. Et toute ma seconde époque est employée à bien prouver (par pièces que les ministres ont dû remettre au dénonciateur) que le ministère d'alors , et Cluvière et Servan , excepté Dumouriez , ont toujours refusé le plus léger concours pour faire lever l'em-

bargo mis par les états de Hollande sur rexlradilion des fusils, me laissant dédaigneusement maître absolu de disposer des armes. Kt ma troisième époipie entière prouve,. ///S7?< a satiété, que, loin que le second traité ait enlevé à la nation les sûretés qui pouvaient répondre que les armes seraient achetées et arriveraient dans ses ports.

Il fut, au contraire , prouvé aux trois comités réunis qu'elles étaient, depuis plus de trois mois, achetées et payées par moi pour la France exclusivement.

Il fut prouvé aux comités quej'aurais eu, comme négociant, un avantage à rompre le traité d'avril , pour vendre ces armes ailleurs; que, loin de le vouloir, eu bon citoyen que je suis, je donnai au contraire tous les moyens de le consolider, sans augmenter le prix des armes, en accroissant les sûretés.

Il fut prouvé aux comitésqu'diU lieu d'un seul dédit de cinquante mille francs, que contenait l'acte du 3 avril, lequel dédit n'était' plus d'aucun poids dans des marchés d'une telle importance, quand même on n'eût eu nul égard aux preuves accumulées que les obstacles n'étaient point de mon iait, lés avantages immenses que je refusais en Holhuuie , et mes offres finales de consolider ces refus en ni'expropriant sur-le-champ (ce sur quoi je fus pris au mot), donnaient à notre gouvernement toutes les sûretés raisonnables que l'honneur, le patriotisme et un grand désintéressement pouvaient offrir à la nation.

Cependant, aujourd'hui, je suis dénoncé, outragé, décrété, discrédité, ruiné, positivement pour LE FAIT qui me valut alors les plus honoraljles éloges de lapartdes trois comités! Non , vous n'avez pas composé ce rapport, citoyen Lecointre^ car vous êtes un honnête homme.

LE DÉCRET (préambule).

Qu'Use manifeste bien clairement par ce traité r intention de ne point procurer d'armes, mais seulement de se servir de ce prétexte pour faire des bénéfices considérables et illicites, avec la certitude que ces armes tie parviendront pas , etc.

l'accusé.

Certes je l'aurais eue , la certitude entière que les fusils ne vous parviendraient pas , si j'avais pu prévoir alors que les ministres d'aujourd'hui , funestes à la chose publique , rentreraient dans leurs places avant le traité consommé ! Mais , dans ce cas , pour un million f/e p/«i-, je n'aurais pas signé le fatal traité de juillet.

Non , ils ne l'ont pas lu , ce traité qu'ils font accuser! Connnent feraient-ils dire que le traité nous manifeste l'iniendoji de ne point procurer d'armes,

MÉMOIRKS.

lorsqu'il csl clair que je m'y exproprie , offrant de livrer à l'instant les fusils achetés et payés; lorsque je n'y demande, pour son net accomplissement, que le cautionnement , déjà donné par Dumourie:^, refusé d'acquitter /?o?//- /a nation française par Hoguer , Grand, nos banquiers d'Amsterdam (tous les genres d'insultes , nous les avons reçus dans ce pays) : lequel fatal cautionnement ^ constamment retenu depuis par tous nos ministres actuels, a été le fourbe moyen dont ils se sont servis pour essayer de me ravir ces armes, par leur Constantini , par mon emprisonnement, par mon inutile voyage, afin (le vous les vendre au prix qu'ils voudraient — ? Si je 71 ai pas prouvé cela, rien n'est prouvé dans mon mémoire.

Et quant aux bénéfices que Lecointre appelle illicites, et qu'il m'accuse d'avoir/aiVs, ma troisième époque n'a que trop bien prouvé : r que je n'en voulus point, étant trop méprisables auprès de ceux que je vous sacrifiais; je ne vendais point mon civisme ! ti" que rien n'empêchait d'annuler même l'intérêt commercial, en me payant comptant, quand je m'expropriais, quand je ne cessais de le dire et (le le demander; au lieu de me remettre à la fin de la guerre, qui aurait pu durer dix ans et ruiner toutes mes affaires ; et quand , pour comble d'ineptie, les rédacteurs du citoyen Lecointre m'attribuent tous ces bénélices dont je n'ai pas touché un sou, que je méprise presque autant que leur inepte méchanceté.

LE DÉCRET (art. 1").

Le maîxhé passé le 3 avril dernier à Beaumarchais par Pierre Graves... et la transaction faite le {^juillet sMiyart^e/i/re Beaumarchais, Lnjard et Chambonas, sont annulés, etc.

l'accusé.

Quoi! tous les deux? W résulte pourtant du préambule et de l'article 1"' cette contradiction manifeste, que vous annulez le traité du 18 juillet parce, qu'il ote, dites- vous, toutes les sûretés , contenues dans le premier acte, que les armes seraient achetées et livréesl sûretés apparemment dont vous faisiez grand cas ! Mais le traité du 3 avril , qui vous donnait ces sûretés, pourquoi donc le détruisez-vous? pourquoi vous le fait-on détruire ? Vous n'en savez rien , citoyen ! Je m'en vais vous apprendre , moi, le secret qu'ils vous ont caché. C'est qu'il leur reste un fol espoir de m'amener encore, à force d'embarras , à leur céder ces armes à vil prix ; car, maintenant que je suis décrété (bien pis si je suis égorgé), ils ne donneront plus sept florins huit sous de mes armes. Mais , fussé-je réduit à les jeter dans l'Océan, ils n'en auront pas une seule! Sans doute on va tâcher de vous faire nettoyer cette battologie dans vo-

tre second article, car ou ue comprend rien à celui-ci.

LE DÉCRET (art. 2).

attendu la fraude et connivence criminelle qui régnent , tant dans le marché du 3 a^rilque dans la transaction du IS juillet dernier. .. P. -A. C, dit Beaumarchais , sera mis en état d'accusation.

l'accusé.

Donc, s'il n'y a ni fraude ni connivence, il faut l'apporter le décret! Ici je n'ai qu'un mot à dire. Dans cette connivence entre trois ministres et moi {triste fait qxi'ils ont inventé , ou que l'on vous a fait méchamment présumer ; dont vous n'avez, aucune preuve et ne savez pas un seul mot ), pourquoi oubliez-vous les trois comités réunis, diplomatique, militaire et des douze? Ne vous ai-je pas déclaré , ne vous ai-je pas bien prouvé , par ma troisième époque, qu'ils furent nos complices dans l'acte du 18 juillet; et non-seulement nos complices, mais nos maîtres, et plus criminels que nous tous, si quelqu'un de nous l'a été .' Pourquoi donc les oubliezvous? Avez-vous deux poids, deux mesures?

Pourquoi oubliez-vous, dans votre proscription sur le traité du 3 avril , le comité militaire d'alors? Vous avez eu la preuve qu'il fut complice de Pierre Graves {si même vous n'en étiez pas); et cette preuve, la voici : Lorsque Chabot me dénon(^a, avec autant de justice que de justesse, comme ayant, disait-il, cinquante mille fusils dans mes caves, vous vous rappelez bien que Z-acro/x répondit : Nous savo7is ce que sont ces armes ; on nous en a cornmuniqué le traité dans le temps; il y a trois mois qu'elles sont livrées au gouvernement. Et ce fut ce qui me sauva du pillage et du massacre!

Tout fut donc déféré alors à cecomité miUtaire! Ce comité fut donc aussi complice et de la connivence du ministre Graves et de moi? Et cependant vous l'oubliez en dictant tnon accusation ! cela n'est conséquent, ni exact, ni juste : donc un autre a fait le décret! Vous êtes plus fort que cela dans tout ce que j'ai vu de vous ou vous avez , Lecointre, deux poids, deux mesures.

LE DÉCRET (art. 3).

Pierre- Auguste Lajard et Scipion Chambonas sont e/rfewe?«'e?i/,at'é'c Beaumarchais, SOLIDAIREMENT responsables, et par corps, f/e* dilapidations RÉSULTANTES (Icsdits traités, et ils seront tenus de répondre sur ces articles, etc.

l'accusé.

.T'ai déjà répondu pour eux , moi qu'on nomme partout l'avocat des absents! et je souhaite que vos ministres se tirent de la connivence, de la fraude Conslanlckienne , aussi bien que ftlM. de Graves,

MÉMOIRES

Lajard et Chambonas se sont disculpés de la mienne : je l'apprendrai avec plaisir.

Or, sur ce point de dilapidations commises que vous établissez, Lecointre , avec tant de sévérité, et sur lequel vous nous rendez solidairement responsables , ET PAB CORPS , les deux ministres et moi ne demandons point de quartier; mais vous daignerez nous apprendre quelles sont ces dilapidations. Cav^ puisque vous les attestez à la convention nationale , vous devez au moins les connaître, et vous y êtes condamné.

1° Mais je vous ai prouvé que je n'ai jamais rien touché du département de la guerre , que cinq cent mille francs d'assignats , en avril, qui perdaient quarante-deux pour cent, réduits en florins de Hollande, seule monnaie dont je pusse me servir, et qui ne rendirent pas deux cent quatre-vingt-dix mille livres; pour la valeur desquels j'ai déposé, même me suis exproprié de sept cent cjuai'anfecinq mille livres de contrats du gouvernement, et Garantis, par vous, de la nation à la nation, dont vous avez encore à moi les deux cent quarante-cinq MILLE LIVBES EXCEDANT IcS cinq cent mille livres reçues. Jusqu'à présent je ne vois pas que vous soyez dilapidé, ayant plus de dix mille louis à moi, sur lesquels je n'ai rien à vous. Ce n'est donc point sur ce fait-là que vous m'avez fait décréter comme un vil dilapidateur?

T .Te vous ai bien prouvé, par mes trois dernières époques , que de toutes les clauses qui liaient envers moi le département de la guerre dans l'acte du 18 juillet..., AUCUNE n'a été EXÉCUTÉE. Quelle dilapidation pourrait s'en être suivie de la part de qui n'a rien reçu? Ce n'est donc point encore, mon dénonciateur, sur ce fait que vous m'accusez?

3° Dans ce traité , pour m'engager à souffrir qu'on ne me payât qu\à la fin de la guerre (vraie proposition léonine ) des fusils que j'avais bien payés comptant, que j'allais livrer à l'instant à M. de Maulde, qu'on avait choisi pour en faire la réception , l'on s'engage de me payer cent mille florins à compte de la dette. On me tourmente, je résiste, f'auchelle insiste, les ministres me pressent , je me rends; on m'accable de compliments !... On n'a pas payé un florin! Qui de vous ou de moi, je vous prie, est dilapidé dans ce traitement de corsaire? Ce n'est donc pas non plus ce fait-là qui me rend coupable ? Peut-être enfin le trouverons-nous !

4° Pour obtenir de moi que je renonce om dépôt, arrêté par les comités mes complices, de la somme entière des armes , ç«i devait être fait sur leur avis chez, mon notaire , on m'offre dans ce même traité deux cent mille florins comptants, au lieu de cent. On me pres.se , on me trouble , on me prend sur le temps ; on l'exécute malgré moi , en faisant recommencer l'acte!,.. On ne m'a bien payé des deux

cent mille FLORINS. La dilapidation tombe-telle sur vovis ou sur moi, qui perdis mes sûretés sans aucun dédonniiagement ? Qu'en dites-vous, ô citoyen f.ecointre? Ce n'est donc pas encore de ce fait-là que vous parlez dans votre attaque? Cependant je suis décrété ! Avançons dans la caverne où je porte le flambeau.

5° Cet acte assure que l'on va me compter quatre mois échus d'un intérêt commercial que l'on substitue, malgré moi, à mon payement que Je demande'. On me fait un fort grand mérite de vaincre ici mes répugnances. Je me laisse aller, jeconsens. . . . JAMAIS ON n'en A RIEN PAYÉ, quoique VOUS ayez attesté dans votre dénonciation que j'ai reçu soixante-cinq mille livres pour l'objet de ces intérêts! Je cherche en vain la dilapidation dont vous nous rendez responsables par corps, et pour laquelle, dites-vous , je dois être à Vinstant mis en état d'accusation. Je vois au contraire que c'est moi qui suis trompé, berné , dilapidé , n'ayant rien reçu de personne. Peut-être entendez-vous parler d'un autre fait dans le décret? Nous allons les parcourir tous.

6° Cet acte me promet le remboursement de mes frais depuis l'instant où la nation se reconnaît propriétaire... Jamais je n'en ai eu un sou ! Sur cet objet, comme sur tous les autres, la dilapidation est mince, et pourtant je suis décrété pour avoir dilapidé! Mais sans doute à la fin quelqu'un nous apprendra sur quelle dilapidation on a fait porter le décret dont ie demande le rapport!

7° Cet acte oblige expressément, sur le vœu positif des trois comités réunis, le département des affaires étrangères à me remettre sur-le-champ un cautionnement nécessaire de cinquante mille florins d'Empire, et sans lequel je déclarais que le

reste était inutile. On en convient, on s'y engage

Jamais on ne l'a effectué, pour vous mieux ravir ces fusils! Quand on aurait des yeux de lynx, je défie que l'on voie ici d'autre dilapidation qu'une in.'ndtante moquerie des ministres à mon égard, que f ai soufferte trop longtemps, et dont ce décret est la fin. Ce n'est donc point encore sur ce fait-là, monsieur, que porte mon accusation?

8" Vous avez vu , ô citoyens , l'acharnement prouvé que le conseil exécutif actuel a mis à retenir constammoit ce cautionnement , pour m'empêcher de rien finir! Vous avez vu que , par cette manœuvre, ils ont espéré me lasser, et que leur homme aurait mes armes. Mes fonds sont là depuis dix mois, mes revenus sont arrêtés, trois gardiens sont dans ma maison , tous les genres d'insultes m'ont été prodigues par l'exécuteur de ces ordres ; mes amis me croient perdu, tout cela fuit mourir de honte, ei seul je suis dilapidé! Heureusement ;oo?/r le décret que tout n'est pas examiné ! Il faudra pourtant à la fin que j'aie dilapidé la nation sur quelque cliose,

M KM 01 ri: S.

puisqu'on me condamne, et parcorps, à rapporter ce que j'ai pris!

9° Cet acte oblige encore M. la Ilogue, mon ami , qui nestjwint maréchal de camp , malgré Pache le minisire et malgré son commis, d'aller pour moi livrer à M. de Maulde, lequel est maréchal de camp, tous les fusils qui, par cet acte, appartiennent à la naWon.qiie j'ai payés pour elle, et qu'elle NE m'a point payés, quoiqu'on fût très-pressé de les avoir alors.

Vous avez vu avec quelle infernale astuce , i)endant ma quatrième époque, ce ministère actuel a empêché la Ilogue de partir /;o«r la Haye, en supposant un ordre de l'assemblée nationale, lequel n'a jamais existé.

Vous avez vu commentée ministère, malgré mes cris et mes menaces, a forcé mon ami de demeurer m France, de son autorité privée^ depuis le 24 juin qu'il est sorti de la lioUande, jusqu'au 12 octobre qu'il y est rentré avec moi {quatre mois de perdus ) , sans argent de la France , et sans cautionnement, forcé de fondre, pour partir, jusqu'à mes dernières ressources!

Vous avez vu connnent ils profltent de mon absence pour me faire décréter d'accusation sur des dilapidations inventées, dont il n'y a pas de vestiges, si ce n'est moi^ qid suis dilapidé; comment ils envoient un courrier pour qu'on m'amène garrotté, pour que je sois tué en route, et ne puisse les accuser ! Ce ne peut être enfin sur tout ce mal que l'on m'a fait , que Lecointre me croit coupable. Disons ce qui est bien prouvé, On Fa trompé indignement : voilà le vrai mot de l'énigme.

10" Cet acte me donnait enfin, au nom des trois comités réunis, de grands éloges sur mon civisme et sur mon désintéressement. Deux autres comités , depuis émerveillés de ma patience , m'en ont décerné de plus grands, déclarant, signant tous, que j'ai mérité dans ceci la reconnaissance de la nation; ils ont même exigé du ministre Lebrun, qui a vu leur attestation , qxCil me mit en état de partir sur-le-champ pour faire arriver les fusils. Ce ministre le leur promet, m'abuse... ou ne m'abuse point, par son langage obscur, par ses fausses promesses ; il est six semaines sans m'écrira ; enfin il joint à l'ironie de sa moqueuse lettre en Hollande la lâche atrocité de me faire dénoncer en France; et, pour qu'il ne reste aucune trace des éloges qu'on m'a donnés, il fait transformer ces éloges en injures les plus grossières! Ainsi l'on m'a dilapidé même sur la partie morale de l'affaire : et pourtant je suis décrété, pendant que ce ministre est libre !

J'ai épuisé les incidents et toutes les clauses du traité. Daignez donc maintenant nous instruire, d Lecointre , île quelles dilapidations deux ministres

et moi nous devons répondre par corps .^ pour quelles dilapidations \e suis accusé, décrété? pourquoi les scellés sont chez moi , mes possessions saisies, ma personne en danger, et ma famille au désespoir .=* Et si vous ne pouvez le faire, soyez assez juste {elfy compte) pour solliciter avec moi le rapport de l'affreux décret ! Est-ce trop exiger de vous ? Reconnaissez-vous à ce trait le vieillard que j'ai comparé au bonhonnne la 3Iothe-Houdart? Il pardonna une brutale insulte , et moi j'oublie une funeste erreur. Mais son jeune homme la répara

f ous la réparerez aussi.

Le vrai résultat de ceci , c'est que la station a depuis un an sept cent cinquante mille francs à moi, avec les intérêts qu'ils portent; que je n'ai pas un sou à elle; que je n'ai jamais demandé , exigé ni reçu de personne, cinq cent mille francs d'indemnité, comme on a eu l'audace de vous le faire avancer <^/a«s votre dénonciation, pas plus qu'une autre indonnilé sur la perte des assignats, comme on vous l'a fait dire aussi pour mieux indigner contre moi et la convention et le peuple , sur le nouvel égarement duquel on comptait bien pour me faire périr ! Et cependant , monsieur, pour ces dilapidations que nos ministres ont rêvées, dont aucune n'a existé , si ce n'est celle que je soujfrc , pendant plus de trois mois les scellés ont été chez moi; mon crédit est dilapidé; ma famille est dans les sanglots ; j'ai dû être égorgé cinq fois ; ma fortune est allée au diable , et j'étais prisonnier à Londres, parce (ju'après avoir fait renoncer la convention à mes fusils , et lui avoir fait dire qu'elle ne voulait plus en entendre parler {cq qui a, tristement pour nous , réjoui les ennemis de la France) , les sages et conséquents ministres qui les arrêtaient en Hollande et vous en privaient sciemment, tant que ces armes vous appa7'tinrent , ô citoyens législateurs, les y envoient militairement réclamer, et qui pis est, en votre nom, sitôt qu'elles ne sont plus à vous, à l'instant même oit l'on vous y J'ait renoncer... Dans l'histoire du monde et des fatals ministres, on ne voit nul exemple d'un désordre de cette audace , d'une aussi grande dérision , d'un si moqueur abus de la puissance ministérielle : d'où mes créanciers effrayés m'ont regardé connue perdu , comme sacrifié sans pudeur, et m'ont arrêté pour leur gage!

Je passe sous silence, ô citoyen Lecointre, la façon plus qu'étrange dont on vous a fait m'outrager, vous qu'on dit un homme très-humain, parce que personne n'ignore qu'c/i plaidant, de fortes injures ne sont que de faibles raisons!

Je laisse de côté les dilapidations des acheteurs favoris de nos ministres en Hollande, qui n'ont pas un rapport direct à l'affaire de mes fusils , ainsi que ce qui tient ausfabricateurs d'assignats , (lue

MEMOIRES

ces io(*mes ministres oui laisses échapper des prisons d'.imsterdam, où M. de Maulde les tenait, et pour l'arrestation desquels j'avais prêté des fonds ta cet ambassadeur, qu'on y laissait manquer de tout; les- «piels faussaires si dangereux n'ont pas cessé depuis (iV\ercer contre nous ce genre d'empoisonnement, le plus grand mal qu'on pût faire à la France! faute [)ar ces ministres d'avoir jamais à ce sujet repondu aux dépêches de notre ambassadeur; faute de lui avoir jamais envoyé un courrier, ni sur cette affaire importante, ni sur aucune autre de celles dont sa correspondance est pleine, excepté néanmoins l'important courrier de Lebrun, qui eut ordre de crever tous les chevaux sur la route pour me faire arrêter o la Ilmje, moi qui les avais prévenus que j'allais jiartir pour Paris, et porter enfin la lumière à la barre de lu co?jy(??îfio« sur leur ténébreuse conduite ! Ktje n'en dis pas plus ici, parce qu'il sera temps, quand on m'interrogera, de poser sur ces faits des choses plus avérées que toutes les horreurs dont ils «n'ont accablé.

Je résume ce long mémoire, et vais serrer en peu de mots ma justification, maintenant bien connue. Ma première époque a prouvé que, loin d'acoir acheté des armes pour les vendre à nos ennemis et tâcher d'e^i priver la France, comme j'en étais ACCUSÉ, j'ai soumis au contraire le vendeur aux plus fortes peines, si l'on en détournait une seule pour quelque usage que ce fût;

Que, loin d'avoir voulu donner à ma patrie des armes de mauvaise qualité, j'ai pris toutes les précautions pour qu'elles fussent de bon service , les ayant achetées en bloc et les soumettant au triage ; Que vous n'en avez jamais eu d'aucun pays à si bas prix ; que le traité fut fait par M. de Graves, de concert et il'après Yavis du comité militaire d'alors, ( t que j'ai déposé sept cent cjuarante-cinq mille livres en contrats viagers qui me rapportaient neuf pour cent d'intérêts, que vous avez gardés AUSSI, contre cinq coït mille francs d'assignats qui perdaient quarante-deux pour cent , ne donnaient aucun intérêt, et ne m'ont pas rendu cent initie écus nets en florins.

Ma seconde époque a prouvé que tous nos ennemis, instruits /;or/« perfidie des bureaux, ont fait mettre en Hollande un insultant embargo sur ces armes ; que j'ai fait mille efforts auprès de nos ministres {qui se disaient tous patriotes) pour parvenir à le faire lever ; que mes efforts ont été vains.

Ma troisiime époque a prouvé que, demandant enûn une solution quelconque aux deux ministres et aux trois comités, qui me permît de vendre mes fusils , s'il était vrai que F on n'en voulût jdus , les trois comités réunis ont rejeté l'offre que je faisais de reprendre mes armes ; Uu'ils ont fixé eux-mêmes les clauses du marché

qui les assuraient a la France; (Jm'iIs m'ont su un gré infini du grand sacrifice d'argent que j'ai fait de si bonne grâce pour que ces armes vous parvinssent, me soumettant, contre mes intérêts, atout ce qu'ils ont cru avantageux <à la nation ;

Qu'à l'exécution du traité toutes les clauses en ont été éludéescontre moi ; que j'ai tout soufferlsans me plaindre, parce qu'il s'agissait du service de la nation , à qui je dois le pas sur moi.

Ma quatrième époque n'a que trop bien prouve qu'après avoir perdu cinq mois et usé huit à neiit ministres sans obtenir aucune justice, au grand dommage de mon pays , j'ai vu que le mot de l'énigme était, que les nouveaux ministres voulaient que )nes ar)nes 2^(^issassent okViS les mains de LEURS AFFILIÉS, pouT Ics revendre à la nation a bien plus haut prix que le mien; et que, sur mon refus de les céder à leurs messieurs pour sept llorins huit sous la pièce, on m'a fait mettre à l\4bbaije , où l'on m'a renouvelé ces offres avec promesse de m'en faire sortir, muni d'une belle attestation , si j'entendais à leurs propositions; à l'Abtjaije, où, sur mes refus obstinés, j'eusse été massacré dans la journée du 2 septembre, sans un secours étranger auc: ministres qui m'arracha de cet affreux séjour, et me ravit à leurs projets de mort.

'Ma. cinquième époque a prouvé que Lebrun , C'iaviére et autres avaient fait arrêter en France ]\f. de la Ilogue , mon agent ( chargé par le traité d'aller livrer les fusils à M. de Maulde ) , pour que rien ne put s'achever si je ne cédais pas les armes à leur ami privilégié; qu'irrité de ces viles intrigues, j'en ai porté mes plaintes à l'assemblée nationale, qui a fait ordonner au ministre Lebrun de me mettre eu état de partir sous les vingt-quatre heures avec tout ce que le traité exigeait, pour nous faire arriver les armes ;

Que ce ministre l'a promis, et s'y est engagé ; qu'il m'a fait perdre encore huit jours, m'a fait partir sans me remettre 7ii fonds ni cautionnement , sous des promesses insidieuses qui n'avaient d'autre but que de m'écarter de la France pour amener la catastrophe, si je m'obstinais au refus des offres de leur acheteur qu'ils envoyèrent eu Hollande ; de me les renouveler encore par l'organe de notre ambassadeur, dont j'invoque le témoignage.

Ma sixième époque a prouvé qu'ayant prié M. de Maulde de leur montrer tout le mépris que j'avais pour leurs offres, certains qu'ils ne gagneraient rien ni sur moi ni sur mes fusils, ils m'ont fait accuser, décréter /)ar Lecointre à la convention nationale , ont dépêché le seul courrier qu'ils eussent envoyé en Hollande depuis que M. de Maulde y était, pour m'y faire arrêter ; espérant bien qu'avec les torts qu'ils m'avaient prêtés à Paris, d'être en commerce avec Louis Xfl , je n'arriverais pas vivant, et que

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MÉMOIRES

leur exécrable intrigue n'y serait jamais découverte ; et qu'eufin , après moi, ils obtiendraient pour rien, de tous ceux qui me survivraient, mes fusils, pour les revendre à onze ou douze florins , comme ils ont fait ou voulu faire des détestables fusils de rempart de Hambourg, que M. de Maulcle avait rejetés au prix de cinq florins , et que j'ai rejetés de même. Interrogez M. de Maulde.

Heureusement un Dieu m'a préservé ! j'ai pu me faire précéder par ces défenses , que j'ai suivies. Mes sacrifices ont été faits pour obtenir la liberté de quitter ma prison de Londres , quoique depuis un mois je ne fusse plus au Banc-du-Roi. Je suis parti à l'instant pour Paris , je m'y suis rendu à tous risques ; ma justification étant mon précurseur, j'ai d it : Je ne cours plus celui d'être déshonoré, je suis content. Si je péris par trahison , ce n'est qu'un accident de plus; la lâche intrigue est démasquée : c'est encore un crime perdu.

O CITOYENS LÉGiSLATEUBS, JB ticus ma parole envers vous! Après cet historique lu, jugez-vous que je soisun/?r/î/;'e, im f aux citoijen , un pillard? Prenez mes armes pour néant , je vais vous en passer le don ruineux.

Trouvez-vous , au contraire , que j'aie bien établi la preuve de mes longs travaux pour. vous procurer ces fusils au prix d'un loyal négociant , asecXoMS les efforts d'un très-bon citoyen ? Trouvez-vous que les vrais coupables sont mes lâches accusateurs, comme je vous l'ai attesté ? Faites-moi donc justice , et faites-moi-la prompte; il y a un an que je souffre et mène une vie déplorable !

Je vous demande, citoyens, le rapport du décret que l'on vous a surpris ; une troisième attestation de civisme et de pureté (vos comités m'ont donné les deux autres); mon renvoi dans les tribunaux, pour les donnnages et intérêts qui me sont dus par mes persécuteurs !

Je ne demande rien contre le citoyen Lecointre. Ah! je lai vu assez depuis mon arrivée en France, pour être bien certain que le fond imposteur, la forme virulente de ce rapport, ne furent jamais son ouvrage. En me voyant, il a bientôt senti qu'il ne faut point peindre les hommes avant de les avoir connus ; que l'on s'expose à les défigurer, en se laissant conduire la main. J'ai vu sa profonde douleur sur le désordre affreux qui règne, et sur les dilapidations que nos ministres ont laissées faire dans les fournitures des troupes que l'hiver vient d'accumuler ! J'ai lu le terrible rapport qu'il vient d'écrire et d'imprimer sur ces dévastations, capables de dévorer la république; et je suis beaucoup moins surpris qu'aigrissant son patriotisme et l'abusant par des horreurs qu'il n'a pas pu approfondir, on l'ait facilement porté à se rendre un crédule écho des mensonges ministériels sur l'affaire de ces fusils. C'est

son amour pour la patrie qui égara son jugement. Il a servi sans le savoir la vengeance des scélérats qui n'ont jamais pensé que, sauvé de leur piège, échappant au fer meurtrier, je viendrais courageusement leur arracher le masque à votre barre.

Je fus vexé sous notre ancien régime ; les ministres me tourmentaient : mais les vexations de ceuxlà n'étaient que des espiègleries auprès des horreurs de ceux-ci.

Posons la plume enfin ; j'ai besoin de repos , et le lecteur en a besoin aussi. Je l'ai tourmenté , fatigué. .. ennuyé, c'est le pis de tout. Mais s'il réfiéchit, à part lui, que le malheur d'un citoyen, que ce poignard qui m'assassine est suspendu sur toutes les têtes , et le menace autant que moi, il me saura gré du courage que j'emploie à l'en garantir, lorsque j'en suis percé à jour !

O ma patrie en larmes ! ô malheureux Français ! que vous aura servi d'avoir renversé des bastilles, si des brigands viennent danser dessus , nous égorgent sur leurs débris.' Trais amis de la liberté, sachez que ses premiers bourreaux sont la licence et l'anarchie. Joignez-vous à mes cris, et demandons des LOIS aux députés qui nous les doivent, qui n'ont été nommés par nous nos inandataires qu'à ce prix ! Faisons la paix avec l'Europe ; le plus beau jour de notre gloire ne fut-il pas celui où nous la déclarâmes au monde ? Affermissons notre intérieur. Constituons-nous enfin sans débats, sans orages, et surtout, s'il se peut, sans crimes. Vos maximes s'établiront, elles se propageront, bien mieux que par la guerre, le meurtre et les dévastations, si l'on vous voit- hem^eux par elles. L'êtes- vous? Soyons vrais : n'est-ce pas du sang des Français que notre terre est abreuvée? Parlez! est-il un seul de nous qui n'ait des larmes à verser? La paix, des lois , une constitution ! Sans ces biens-là , point de patrie , et surtout point de liberté !

Français ! si nous ne prenons pas ce parti ferme dans l'instant, j'ai soixante ans passés , quelque expérience des hommes ; en me tenant dans mes foyers, je vous ai bien prouvé que je n'avais plus d'ambition; nul homme, sur ce continent, n'a plus contribué que moi à rendre libre l'Amérique : jugez, si j'adorais la liberté de notre France! y ai laissé parler tout le monde, et me tairai encore après ce peu de mots : mais si vous hésitez à prendre un parti généreux, je vous le dis avec douleur, Français, nous n'avons plus qu'un moment à exister libres ; et le premier peuple du monde, enchaîné, deviendra la honte , le vil opprobre de ce siècle , et l'épouvante des nations!

O mes concitoyens ! en place de ces cris féroces qui rendent nos femmes si hideuses , voici le Salcuvi fac (jentem que j'ai composé pour ma fille , dont la

MKMon\h:s.

voix iloiioî et niéloilit'use calme nos iloiilcurs tous les soirs , en récitant cette courte prière :

Détounie, ô Dieu, les maux exlrèiuos Que sur nous l'enfer a vomis!

Préserve les Français iPeux mêmes, Us ne craindront plus d'ennemis.

Ce citoi/en toujours persécuté ,

CAR0N-BE4UMARCH\1S.

Achevé pour mes juges, à Paris , ce G mars 1793 , l'an second de ta répubtique ' .

' Beaumarchais s'clant juslilié de toutes les incidpalioiis portées contre lui dans le cours de ces six époques , comme il s'élait lavé de toutes les antécédentes sous tous les régimes, on a cru pouvoir supprimer sans ineouvénieut les vin;;t six pièces justilicatives qu'il avait fait imprimer à la suite de cet ouvrage. Elles étaient alors nécessaires; elles seraient fastidieuses aujourd'hui. On sait qu'il fut entièrement disculpé, qu'on le raya de la liste des émigrés, et qu'il tinit ses jours au sein de sa patrie et de sa famille , sous les yeux dessillés de ses accusateurs.

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C(^MPTE RENDU

DE

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