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COMPTE RENDU
- tient d'obligeant et d'honnête pour nous , et nous « vous en faisons nos sincères remercîments.
■< A l'égard de la lenteur dont vous paraissez vous « plaindre, soyez persuadé, monsieur, qu'elle n'est « pas volontaire de notre part. Il s'agit toujours n d'assembler notre conseil ; et la circonstance du « carnaval , jointe au service que nous sommes obli- « gés de faire à la cour et à la ville , a empêché jus- « qu'ici la fréquente réunion des différentes persoun nés qui doivent s'occuper de cette affaire.
« Nous avons l'honneur, etc. »
Je conclus de cette lettre que la Comédie était contente de moi , mais que le carnaval lui paraissait un mauvais temps pour s'occuper d'affaires. Laissant donc danser en paix les comédiens et les avocats , leur conseil , j'attendis patiemment jusqu'à la Gndu carême; mais ou l'on dansait encore, ou l'on faisait pénitence d'avoir dansé, car je n'entendis parler de personne.
Quatre mois s'écoulèrent dans un profond sommeil, où nous serions restés, si je n'eusse été réveillé ( le 1" juin 1777 ) par une visite au sujet du Barbier de Séi'ille , qu'on avait en vain demandé plusieurs fois à la Comédie sans pouvoir l'obtenir. J'avais en effet remarqué que depuis neuf mois , c'est-à-dire , depuis l'époque oij mes demandes d'un compte exact avaient frappé l'oreille des comédiens, on n'avait plus donné ma pièce. Reprenant donc la plume avec un peu de chaleur, je dépêchai ( le 2 juin ) la lettre suivante à la Comédie :
« Si la patience est une vertu , il ne tient qu'à vous, « messieurs, de me trouver le plus vertueux des « hommes. Mais si vous en prenez droit d'oublier « que vous me devez depuis deux ou trois ans un « compte certifié véritable; que je vous l'ai demandé « bien des fois verbalement et par écrit; qu'après n beaucoup d'échappatoires vous avez dîl me l'enn voyer le 20 janvier dernier ; que , sur de nouvelles « représentations de ma part, vous vous êtes excu- « ses , le 14 février dernier, sur les fatigues ou les « plaisirs du carnaval , de ne vous être pas mis en « règle à cet égard; que le carême, le temps de « Pâques , celui de la Pentecôte , se sont écoulés « sans que j'aie eu nouvelle de cet imprésentable « compte, et que nous ne sommes pas plus avancés « en juin 1777 qu'en janvier 1776, vous convieu- « drez , messieurs , que c'est me traiter un peu légè- « rement, et qu'il ne tiendrait qu'à moi d'en être « offensé : car il y a des bornes à la patience même « la plus absurde.
a D'autre part, je sais que toutes les fois qu'on « propose à vos assemblées de jouer quelqu'un de « mes ouvrages , la réponse de vos sages est qu'on ne • peut en jouer aucuu, parce que vous êtes en dist pute avec l'auteur. — En dispute, messieurs! est-ce
« vous disputer quelque chose, que d'user les mois « et les années à vous prier de faire justice ^ et votre « compagnie a-t-elle, entre autres beaux privilèges, « celui de refuser constamment d'ouvrir un compte <• avec ses bénins associés? Je l'ai vainement cher- « ché dans nos règlements.
« Hier encore, M. le président de F***, qui per- « met qu'on le cite , est venu me dire que beaucoup « de dames étrangères l'avaient prié de demander le « Barbier de Séville à la Comédie , en payant les « loges prescrites par les règlements ; mais qu'on « l'avait constamment refusé sous plusieurs prétex- « tes , et que la dernière réponse des comédiens avait « été que cela ne dépendait pas d'eux , mais de l'au- « teur uniquement.
« Vous savez, messieurs , que je ne me suis jao mais opposé qu'on donnât ce léger ouvrage ; qu'on « a même usé de mon consentement acquis dans « des occasions très-dangereuses pour la pièce ; et « que j'ai reçu plus d'une fois de la Comédie les « remercîments de mon excessive complaisance à « ce sujet.
n J'ai donc promis à M. le président de F*** que " j'aurais l'honneur de vous en écrire , et je le fais. .. o le plus poliment que je puis ; car je trouve assez « étrange la 'maxime adoptée de cesser déjouer un n ouvrage aussitôt que l'auteur parle de compter.
« Enfln , messieurs , vous donnerez la pièce ou « ne la donnerez pas ; ce n'est pas de cela qu'il s'a- « git aujourd'hui : ce qui m'importe est de fixer un o terme à tant d'incertitudes. Convenons donc , si « vous l'acceptez , que je recevrai sous huit jours « de votre comptable ( et non de votre conseil, ab- « solument étranger à cet objet ) un compte certifie « que vous me retenez depuis si longtemps ; et que, « ce terme expiré, je pourrai regarder votre silence o comme un refus obstiné de me faire justice. Alors « ne trouvez pas mauvais que , faisant un pieux usage « de mes droits d'auteur, je confie les intérêts des « pauvres à des personnes que leur zèle et leur mi- » nistère obligeront de discuter ces intérêts plus « méthodiquement que moi, qui fais vœu d'être « toujours , avec le plus grand amour pour la paix,
« Votre, etc. »
La comédie , réveillée par ma lettre comme je l'avais été moi-même par la visite du président, se hâta de réparer sa négligence , en me répondant neuf jours après en ces termes obligeants :
«10 juin 1777.
« IMonsieur, il nous est absolument impossible de <i regarder notre conseil comme étranger dans le ■' compte que vous nous demandez. Le sieur de Nesle
était encore notre caissier lors des premières repré- <' sentations du Barbier de Séville; notre conseil
COMPTE RENDU
" ayaut assisté aux comptes que M. de Nesle uous a '< rendus, ce n'est que par ses lumières que nous « pourrons nous guider. Vous nous avez toujours «' proposé d'assister à telle assemblée qu'il lui serait " loisible d'indiquer pour traiter cette affaire : si c'est " encore votre intention , prononcez, et nous le prie- " rons de s'assembler.
« Quant au refus que vous prétendez que nous « faisons de jouer vos pièces, la circonstance présente • vous prouvera le contraire , la dame la Croisette « débutant par Eugénie ■.
« Nous attendons votre réponse avec la confiance » de gens qui ne demandent que la continuation de « la paix que vous invoquez, et qui auront toujours « pour vous les sentiments de la plus parfaite con- « sidération.
« Nous sommes avec toute l'estime et l'attachement n possibles , » etc.
Je jugeai bien à cette lecture que les comédiens n'avaient plus pensé à mon affaire , dès que j'avais cessé de les en presser. Aussi , pour les tenir en haleine , et mettant toute la réflexion possible à ma démarche, je leur écrivis sur-le-champ :
« Proposer quelque chose, messieurs, est au moins M aller en avant ; je vous en reuïercie. Quoique je « comprenne mal pourquoi il faut tant d'appareil « pourunobjet aussi simple qu'un relevé de receltes., « j'accepte avec plaisir la conférence avec vous , as- » sistés de votre conseil. Si vous l'agréez, ce sera « jeudi le matin ou l'après-dînée, à votre choix; « mais envérité l'on pouvait s'épargner cet embarras, « en ordonnant tout simplement à votre comptable « de faire uu état exact de mes droits d'auteur, de le n certifier, et de me l'envoyer. Au reste, connue la « forme ne fait rien , pourvu qu'on s'entende , je « recevrai votre réponse pour l'heure agréée , et j'irai « vous renouveler, où l'on m'indiquera, l'assurance « de la considération et de l'attachement avec lequel « j'ai l'honneur d'être , » etc.
J'avais repris, comme on voit, ma douceur et mes anciens procédés ; et si le rendez- vous que j'attendais fut encore retardé , j'en reçus au moins , le 1 1 juin 1777 , les excuses de la Comédie, en ces termes :
« Monsieur,
« Pour nous conformer à ce que vous souhaitez , n j'ai prévenu M. Jabineau , hier matin , de l'assem- « blée que vous avez fixée à jeudi ; je reçois actuel- " lement sa réponse , par laquelle il me prévient que '<■ MM. les avocats du conseil ayant tous des enga- " gements pour cette semaine , il est impossible de « les rassembler; mais qu'ils prendront jour pour
' iV. B- Qu'Enr/éntP n'appartenait plus à l'auteur, qui en avait fait don à la Comédie dès la première représentation.
« la semaine prochaine , et qu'ils vous le feront sa- « voir. Je ne puis , monsieur, que vous témoigner « combien je suis fâché de ce retard, qui vous déran- « géra peut-être; mais dès qu'ils auront fixé le jour , « je prendrai la liberté de vous en avertir.
« Je suis, monsieur, avec estime, votre, etc. « Signé Desessauïs.
« Ce mercredi matin, Il Juin 1777. »
Je trouvai les comédiens bien bons de croire qu'après avoir attendu plus d'un an leur commodité , j'irais m'offeuser d'un nouveau petit retard de quelques jours ; j'étais trop accoutumé à leur façon de faire, pour perdre patience à si peu de frais. Je résolus donc d'attendre le moment qu'il leur plairaitd'assigner à cette assemblée si fugitive ; et je l'attendais en effet , lorsque je reçus, le LG juin 1777 , de M. le maréchal de Duras , que je n'avais pas encore eu l'honneur de voir une seule fois sur cette affaire , la lettre suivante :
« Ayant appris , monsieur, que vous aviez des dis- « eussions avec les comédiens français , et désirant « vivement les terminer, et empêcher l'éclat que » cette affaire pourrait avoir, je voudrais bien que « vous voulussiez en conférer avec moi. Je crois en- « trer dans vos vues en cherchant les moyens qui « pourront vous être agréables. Je vous prie en con- « séquence de vouloir bien m'indiquer le jour oii « nous pourrions en causer, je vous attendrai ; et « si cela ne vous gêne pas , je préférerais la matinée. « Je vous prie de vouloir bien me mander vos inten- « lions, et d'être persuadé des sentiments avec les- « quels je suis très-parfaitement, monsieur, vo- « Ire, » etc.
« Signé le maréchal duc de Duras. »
Qu'avait-on donc fait entendre à M. le maréchal , puisqu'il désirait empêcher l'éclat que cette affaire pourrait avoir '^ Je n'avais pas dit aux comédiens que je voulusse donner de l'éclat à l'affaire. Nous étions rentrés dans les termes de la conciliation : il ne s'agissait que d'une assemblée pacifique; elle était proposée de leur part, acceptée de la mienne; et j'attendais toujours , en me prêtant à tout ce qui pouvait excuser la lenteur de la Comédie.
Un peu blessé pourtant de ce qu'au lieu de convoquer l'assemblée, les comédiens avaient été se plahidre à M. le maréchal de Duras , en invoquant sa protection contre mes mauvais desseins , je- me hâtai d'adresser à M. le maréchal la réponse suivante, datée du 16 juin 1777 :
« Monsieur le Maréchal , « Il m'est bien doux d'avoir à plaider l'intérêt dos « lettres devant un des ciicfs de la littérature , aussi >^ respectable qu'éclairé Mais ou vous a trompé sur
COMPTE RENDU
« l'état de la question : s'il y a loin de la discussion à « la dispute , l'affaire n'est pas près d'éclater, puLs- « que je n'en suis pas même encore à discuter avec « les comédiens.
« Depuis un an je leur demande un compte, et je « ne puis l'obtenir. Nous sommes associés , leur dis- « je, en une affaire commune, à frais et à bénéflces « communs : la livre , entre nous , est de neuf sous; « vous en prenez huit, et m'en laissez un. C'est vous « qui tenez les livres , et qui par conséquent rendez « les comptes. Certifiez-les s'ils sont exacts, rectifiez- « les s'ils ne le sont pas.
« A des demandes si justes, les comédiens sere- « gardent , usent le temps , tergiversent , assemblent » leur conseil , me font attendre une réponse plus de « six mois , cessent de jouer mes pièces , ne m'en- « voient aucun compte, et finissent par vous impor- « tuner de leur puéril embarras ; mais il n'y a qu'eux « au monde qu'un dilemme aussi simple puisse met- « tre en cervelle.
« Vous vous intéressez trop, monsieur le maré- <> chai , au progrès du plus beau des arts , pour n'être « pas d'avis que si ceux qui jouent les pièces des « auteurs y gagnent vingt mille livres de rentes, il « faut au moins que ceux qui font la fortune des « comédiens en arrachent l'exigu nécessaire.
« Je ne mets, monsieur le maréchal, aucun inté- « rêt personnel à ma demande ; l'amour seul de la « justice et des lettres me détermine. Tel hommeque « l'impulsion d'un beau génie eût porté à renouveler « les chefs-d'œuvre dramatiques de nos maîtres. « certain qu'il ne vivra pas trois mois du fruit des « veilles de trois années , après en avoir perdu cinq à n l'attendre, se fait journaliste , libelliste , ou s'abâ- « tardit dans quelque autre métier aussi lucratif que « dégradant.
« N'est-ce donc pas assez, monsieur le maréchal , « que les ouvrages des gens de lettres dépendent » pour éclore de la fantaisie des comédiens, sans " que leur chétif intérêt soit encore soumis aux cal- « culs arbitraires de ces terribles associés ?
« J'aurai l'honneur de me rendre à vos ordres den main dans la matinée. Le premier avantage de « cette discussion sera pour moi de vous renouveler « l'assurance du très-respectueux dévouement avec « lequel je suis ,
« Monsieur le maréchal, votre, » etc.
En effet, je me rendis, le 17 juin 1777, chez M. le maréchal de Duras; j'eus l'honneur de lui communiquer tout ce qu'on vient de lire : il parut un peu surpris de ma conduite modérée , et des termes où j'en étais avec la Comédie , bien différents de ceux qu'on lui avait présentés. Mais connue la fiction n'est pas un crime dans la bouche des comédiens , je pris le parti de donner ce nom au petit déguisejnent dont
ils avaient usé envers leurs supérieurs ; et, disposé que j'étais à faire tout ce qui pourrait plaire à un si honorable médiateur, je lui demandai ses ordres.
M. le maréchal , persuadé qu'une plus longue obscurité sur les données des comptes présentés par la Comédie aux auteurs pouvait éterniser les querelles mais jugeant, à la conduite des comédiens, combien ils redoutaient d'entrer en éclaircissement à cet égard, voulut bien me proposer d'échanger la discussion de nos droits contre un plan qu'il avait dans la tête. Il ajouta qu'il croyait un nouveau code ou règlement très-nécessaire au théâtre; et que si je voulais entrer dans ses vues, et réunir quelques-uns des auteurs les plus sages , pour former ensemble un projet qui pût tirer les gens de lettres des chagrins d'un débat perpétuel avec les comédiens , et de mille autres entraves qui offusquent le génie , il se livrerait entièrement à cette réforme utile.
L'indiscipline ou l'indocilité des comédiens ne paraissait pas l'arrêter. M. le maréchal était même d'avis que le plus bel usage de l'autorité était de venir au secours de la raison et de la justice; et il se promettait de déployer celle qu'il tenait du roi sur la Comédie , si elle tentait de s'opposer à la réforme. M. le maréchal y portait une chaleur si obligeante pour la littérature dramatique, que j'en fus vivement touché.
J'abandonnai donc mes idées pour me livrer entièrement aux siennes , et c'était bien le moins que je crusse lui devoir. Je me permis seulement de lui représenter que , les auteurs étant indépendants les uns des autres , il était plus décent de prendre l'avis de tous , que de prétendre en soumettre une partie à l'opinion de l'autre. Il m'engagea de les assembler, de m'occuper sérieusement de ce travail avec eux , et de le lui communiquer promptement.
Le 27 juin , j'écrivis à tous les auteurs du Théâtre- Français la lettre circulaire qui suit :
« Une des choses, monsieur, qui me paraît le plus s'opposer au progrès des lettres, est la multitude « des dégoûts dont les auteurs dramatiques sont abreuvés au Théâtre-Français, parmi lesquels celui de voir leurs intérêts toujours compromis dans la rédaction des comptes n'est pas le moins grave à mes yeux.
« Frappé longtemps de cette idée , l'amour de la justice et des lettres m'a fait prendre enfin le parti d'exiger personnellementdes comédiens un compte exact et rigoureux de ce qui me revient pour le Barbier de Séville, la plus légère des productions dramatiques , à la vérité ; mais le moindre titre est bon quand on ne veut qu'avoir justice.
« M. le maréchal de Duras, qui veut sincèrement aussi que cette justice soit rendue aux gens de lettres, a eu la bonté de me faire part d'un plan , et d'entrer avec moi dans des détails très-intcressauls
COMPTE RENDU
« pour le théâtre; il m'a prié de les communiquer « aux gens de lettres qui s'y consacrent, en m'effor- « çant de réunir leurs avis à ce sujet.
« Je m'en suis chargé d'autant plus vol on tiers, que « je mettrais à la tête de mes plus doux succès d'avoir « pu contribuer à dégager le génie d'une seule de ces « entraves.
« En conséquence , monsieur, si vous voulez me « faire l'honneur d'agréer ma soupe jeudi prochain, « j'espère vous convaincre , ainsi que messieurs les « auteurs dramatiques à la suite desquels je m'ho- « nore de marcher, que le moindre des gens de lettres « sera en toute occasion le plus zélé défenseur des « intérêts de ceux qui les cultivent,
« J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute consi- « dération, » etc.
Ces messieurs ( le 3 juillet 1777 ) me firent presque tous l'honneur de se rendre à mon invitation. Après leur avoir rendu compte de tout ce qui avait précédé la lettre de M. le maréchal de Duras, et de ma conversation avec lui , il fut unanimement arrêté que les vues de M. le maréchal , très-avantageuses au Théâtre-Français, méritaient la plus grande reconnaissance des gens de lettres , et la plus sérieuse application à former le nouveau règlement théâtral sur un plan sage et modéré , tel enfin qu'il était désiré par M. le maréchal de Duras et par nous tous.
Chacun offrit de communiquer ses idées par écrit ; mais comme la rédaction de tous ces matériaux et le soin de les faire adopter exigeaient plutôt le travail suivi d'un seul homme ou de peu de personnes , que le concours d'une assemblée nombreuse , il fut arrêté d'en confier le soin à plusieurs d'entre nous , qui en rendraient compte à tous les auteurs dans des assemblées semblables à celle qui venait de réunir nos intérêts et nos vues. Il en fut sur-le-champ dressé une délibération signée de tous , et conçue en CCS termes :
" Aujourd'hui 3 juillet 1777, nous soussignés, « étant assemblés sur l'invitation de M. de Beaumar- « chais, en raison de ce qui suit : Il nous a présenté « une lettre de ]M. le maréchal de Duras , à lui écrite <■ en date du 1.5 juin 1777, annexée à la présente dé- « libération , ainsi que la réponse qu'il y a faite ; et « nous a rendu compte de la conversation qui s'en « est suivie entre M. le maréchal et lui , et des in- « tentions dans lesquelles il a trouvé MiM. les pre- « miers gentilshommes de la chambre , de faire un « nouveau règlement à la Comédie française, relatif « aux gens de lettres qui se sont consacrés à ce théâ- « tre. Après avoir délibéré sur toutes les questions « agitées dans la présente assemblée , nous avons « arrêté ce qui suit, savoir : que
« Nous avons prié et prions M. de Beaumarchais « de nous représenter comme commissaire et repré-
sentant perpétuel nommé par nous pour suivre l'affaire présente, et tous autres événements qu'elle peut embrasser par la suite , tant auprès de MM. les premiers gentilshommes de la chambre , que de toutes autres personnes qui pourraient y influer ; discuter nos intérêts, nous rendre compte de ses travaux , recevoir nos observations , les rédiger ; et enfin porter le voeu général de tous nous autres gens de lettres partout oii nos intérêts l'exigeront : et, pour partager entre plusieurs le fardeau de tous ces soins, nous avons prié et prions MM. Saur in, de Marmontel et Sedaine, de se joindre à lui en mêmes qualités de nos commissaires et représentants perpétuels : et en cas de longue absence de « l'un de nos susdits commissaires et représentants « perpétuels, pour cause d'affaires ou de maladie, « nous avons arrêté que nous nommerons à sa ré- « quisition, dans une assemblée à ce sujet, l'un de « nous pour le suppléer. Quant à ce qui regarde les « auteurs dramatiques avoués par notredite assem- « blée , et qui n'ont pu se trouver et signer à la pré- « sente délibération , nous avons arrêté qu'ils seront « invités d'en prendre lecture , d'y faire leurs obser- « valions, et d'y donner leur adhésion.
« N'entendons, par la dénomination d'auteurs « dramatiques ayant droit d'avis et \oïx délibérative « entre nous, queles auteurs qui ont une ou plusieurs « pièces représentées à la Comédie française ; et nous « convenons de n'admettre à délibérer désormais » avec nous que les auteurs dramatiques qui seront :< dans le même cas expliqué ci-dessus.
« Ont signé, Rochon de Chabannes, Lemierre, « la Place, Chamfort, Brel de Sauvigntj, Blin « de Sainmore, Gudin de la Brenellerie, du « Doyer,Lefèvre, Ducis , Favart , Dorât, Lemon- « nier, Cailhava, Leblanc, Barthe, Rousseau. »
Plus bas est écrit : « Et nous quatre, commis- « saires honorés de la nomination de la présente as- « semblée , avons accepté et signé la présente déli- « bération :
« Saurîn, Marmontel, Sedaine, Car on de « Beaumarchais. »
Voilà donc l'affaire absolument dénaturée : il ne s'agit plus d'un compte que je demandais aux comédiens , et que je n'ai pu obtenir après un an de soins et de patience : aujourd'hui c'est un code ou règlement nouveau proposé, par lequel les auteurs, dégagés du soin décompter, c'est-à-dire, de disputer sans cesse et sans fruit, avec les comédiens, doivent avoir un sort décent , équitable, enfin indépendant.
Le plan de M. le maréchal de Duras est que l'on forme d'abord une somme fixe , équivalente au cinquième de la recette , et qu'elle soit touchée , chaque
COMPTE RENDU
représeutatioD, par l'auteur d'uue pièce nouvelle, sans autre débat que d'aller recevoir cette somme autant de fois que la pièce ne sera pas tombée dans les règles, c'est-à-dire, tant que la recette entière du spectacle ne sera pas tombée deux fois de suite au-dessous de douze cents livres. Le reste était abandonne à la prudence des auteurs.
Les différents travaux furent répartis entre tous les membres de l'assemblée ; les commissaires , chargés de les rédiger et mettre en œuvre , y travaillèrent avec tant de suite et de zèle , qu'on fut en état dès le 23 juillet (c'est-à-dire , au bout de trois semaines) de proposer à jNL le maréchal de Duras la connnunication du plan général que la société des auteurs avait embrassé.
Les comédiens , effrayés de voir les auteurs s'assembler, et travailler sérieusement à un projet de règlement pour le théâtre , se récrièrent hautement contre la forme et le fond d'une chose qu'ils ne connaissaient pas encore : on les livrait , disaient-ils , aux auteurs , qui en abuseraient pour les ruiner et perdre la Comédie.
Ils avaient crié contre la demande du compte , ils criaient contre le voeu d'un règlement ; ils criaient surtout contre l'assemblée des auteurs. Ils avaient eu si bon marché de chacun d'eux séparés, que ce qu'ils craignaient le plus était leur réunion : ils les voulaient bien en baguettes , et les redoutaient en faisceau.
La réponse de M. le maréchal , en date du dimanche 2 août 1777 , fut telle que nous pouvions la désirer, et ne fit qu'encourager nos travaux.
« J'ai reçu, monsieur, les deux lettres que vous « avez pris la peine de m' écrire. Quand vous aurez « totalement fini l'ouvrage dont vous avez bien voulu « vous charger, nous en conférerons ensemble , et « je vous communiquerai les réflexions que je croi- « rai devoir vous offrir. J'espère que nous viendrons « à bout de terminer cette besogne , et je me ferai un <> grand plaisir de concourir à la satisfaction des « gens de lettres , et à la vôtre en particulier; soyez- « en aussi persuadé , je vous prie , que des sentiments « avec lesquels je suis très-parfaitement , monsieur, o votre, etc. »
Pour concourir à des vues si utiles , et pour apaiser les clameurs des comédiens , nous nous hAtàmes de remettre, dès le 12 aoiU 1777, à M. le maréchal de Duras , le projet de règlement , revêtu des motifs qui en avaient fait adopter les articles.
Nous en transcrivons ici le préambule, afin qu'on soit en état de juger dans quel esprit de sagesse et de paix les gens de lettres s'occupaient du spectacle français.
.4ux auteurs assemblés.
Nous , commissaires et représenlaDts perpétuels
nommés par vous , messieurs , pour travailler à la formation et rédaction d'un nouveau règlement dramatique désiré par nous tous , et qui nous a été demandé par MM. les premiers gentilshommes de la chambre ; après avoir réfléchi sur le mécontentement perpétuel qui éloigne les auteurs des comédiens , et sur l'intérêt constant qui les en rapproche , nous avons pensé, messieurs , que tout moyen dur, tout règlement nouveau qui tendrait à subordonner l'un de ces corps à l'autre, irait contre le but qu'on se propose , le progrès de l'art du théâtre , et la bonne intelligence entre ceux qui le cultivent : il en serait comme de ces lois mal digérées , qui , contrariant la nature, finissent par tomber en désuétude, ou n'ont que des effets fâcheux.
En effet , supposons que par un règlement impératif on parvînt à remettre le comédien , dont le talent est de débiter, dans un degré de subordination convenable à l'auteur qui créa l'ouvrage, en un mot , à la seconde place , il ne faut pas se dissimuler que les comédiens reprendraient bientôt la première; et peut-être encore faudrait-il excuser de ne pas se tenir à leur place des gens dont l'unique métier est d'en sortir continuellement : d'ailleurs le désir de faire agréer un ouvrage à la lecture , et de réussir à la représentation, animant tout auteur, le ramènerait naturellement à cette dépendance du comédien , dont on cherche à le tirer ; et la supériorité de droit reconnue dans l'auteur, mais toujours balancée par la dépendance de fait dans laquelle il rentre aux deux moments critiques de la lecture et de la représentation , jetterait l'homme de lettres dans la succession perpétuelle de deux états trèsopposés de prééminence et de dépendance : et comme la supériorité qui n'est que de droit tend toujours à s'affaiblir lorsque la dépendance de fait va toujours en augmentant , il résulterait de ce conflit une nouvelle guerre affligeante pour l'homme de lettres, et sa rechute assurée dans l'état fâcheux qui fait l'objet de îa réforme projetée.
Nous induisons en conséquence , messieurs , qu'il est à propos d'adopter, pour principefondamental de notre travail, d'exclure du nouveau règlement toute clause qui tendrait à classer durement les comédiens , qui les humilierait et les aigrirait, sans remédier aux maux réels des auteurs , dont la division avec les comédiens est la source éternelle.
Si vous nous entendez bien , messieurs , si vous approuvez nos vues , et sentez la nécessité où se voit l'homme de lettres de caresser souvent le comédien pour l'intérêt de la gloire , essayons seulement d'opposer un intérêt aussi fort , qui tienne toujours le comédien dans l'obligation de se rendre agréable aux gens de lettres , en remplissant ses devoirs.
Ne pouvant empêcher que le triomphe et le succès
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dos autours ne dépendont un peu (!e la boiuic volouté des acteurs , faisons en sorte que Tintérét el l'avanceineiitdes comédiens soieuttoujours déterminés par le suffrage et le concours d'opinion du corps des gens de lettres ( avancement soumis, comme de raison, au jugement de MM. les gentilshommes de la cliaml)re du roi, supérieurs-nés des comédiens, et présidant toutes les affaires de la Comédie) , de façon que Taugmentation des parts , le passage d'une classe inférieure à la supérieure , et tout jugement tendant à l'accroissement du bien-être et de l'état de comédien, dépendent en quelque sorte du témoignage que le corps des gens de lettres rendra du talent et de la conduite théâtrale de l'acteur à ses supérieurs.
Ce moyen doux , mais plus fort que tout règlement qui classerait et blesserait les comédiens, balancerait sans cesse une dépendance de fait par une dépendance aussi de fait ; et tous les débats qu'on n'a pu jusqu'ici résoudre ou concilier s'éteindraient bientôt , de cela seul que le corps des auteurs et celui des acteurs auraient le mutuel pouvoir de se contenir et de s'obliger alternativement.
JN'oublions pas surtout qu'entre ces deux corps, si les rangs diffèrent , les intérêts sont les mêmes ; et que si la supériorité appartient de droit aux auteurs, ils ne doivent jamais s'en souvenir, à moins que les comédiens ne l'oublient.
Toutes les idées de détails ou secondaires du nouveau règlement me paraissent devoir découler de ces idées primitives, de ce principe également doux et fort, de toujours balancer une influence par une autre; et d'engager les comédiens , qui sont les premiers à juger du talent des auteurs, à bien servir ceux qui deviendront à leur tour les soutiens de leur fortune et les arbitres de leur avancement.
Si ces vues générales vous semblent propres , messieurs, à fonder solidement le nouvel édifice du théâtre, unissons-nous pour travailler à leur accomplissement; tous les intérêts se réunissent ici.
V L'intérêt de l'État est de faire fleurir un art à qui la langue française a l'obligation d'être devenue celle de toute l'Europe , et qui, mettant notre théâtre au premier rang, attire a Paris le concours d'étrangers que nous y voyons; un art surtout qui, en s'épurant , a rendu la fréquentation du spectacle essentielle à l'éducation , et a fait du Théâtre-Français une espèce de code moral , où la jeunesse apprend à se conduire et à connaître les hommes ;
2" L'intérêt du public est d'entendre et de voir commodément de bonnes pièces bien représentées;
3° L'intérêt des auteurs est de recueillir la gloire et le fruit que leurs travaux méritent ;
4° L'intérêt des comédiens est que leurs efforts et leurs talents soient applaudis et récompensés;
r." Enfin , l'intérêt commun est de diminuer la
dépense et d'augmenter la recette. Mais , pour mettre de justes bornes à ces objets, la satisfaction du public est la boussole qu'il faut toujours consulter.
Nous diviserons donc en autant d'articles séparés tout ce qui se rapporte à chacun de ces divers intérêts; et, conservantcequ'ilyadebon dans les anciens règlements, nous tâcherons seulement d'y ajouter ce qui nous paraît y manquer, et de faire [jorter l'é difice entier du théâtre sur des bases plus solides que par le passé.
Nous déférerons sur la totalité de nos travaux , d'abord à vous, messieurs, en première instance; ensuite à MM. les premiers gentilshommes de la chambre. De Va. ce travail passera sous les yeux du conseil du roi, pour y prendre un caractère auguste émané du législateur même , et viendra ensuite dans le parlement recevoir la sanction publique, qui rend toute loi immuable et nationale.
Tel est notre plan , messieurs; telles sont les vues équitables et modérées que nous avons crues les plus propres à rétablir l'ordre et la paix entre le corps des auteurs et celui des comédiens, dont les talents doivent toujours être réunis pour concourir au bien du Théâtre-Français.
Les articles suivaient ce préambule. Ils furent soumis en cet état, le 8 octobre 1777 , à M. le mare chai de Duras, qui voulut bien ( le 12 novembre suivant) donner sur ce projet ses observations en quatre pages écrites de sa main : nous les avons. Ensuite le travail passa dans les mains de M. le maréchal de Richelieu, qui fit le même honneur à nos articles : nous avons aussi ses remarques; et ce fut sur les observations de ces deux supérieurs des comédiens que nous corrigeâmes les articles à leur satisfaction , ainsi qu'on peut le voir en confrontant les remarques et les corrections.
M. le maréchal de Duras nous envoya depuis, par M. des Entelles , de nouvelles observations , sur lesquelles nous réformâmes encore les articles déjà réformés.
Tout semblait être fini et arrêté, lorsque le 19 novembre M. le maréchal de Duras , qui dans l'origine avait résolu de refondre la Comédie d'autorité, désira que tous les articles du règlement fussent montrés aux comédiens, mais absolument dépouillés des motifs qui les avaient fait adopter.
Quoique ce nouveau plan nous parût aller contre l'objet même du règlement ( les motifs n'y étant joints que pour en démontrer l'esprit de justice ) , il fut arrêté dans l'assemblée des auteurs, le 18 janvier 1778, qu'en reconnaissance de la bonne volonté de M. le maréchal, on déférerait en tout à son avis, et que les articles seuls du règlement lui seraient remis sans préambule, en le suppliant pourtant d'avoir égard à six mois de travaux qui se trouveraient perdus , s'il arrivait que les comédiens eus.sent le
crédit de s'opposer à resécution du règlement. Nous lûmes rassurés par la réponse de M. le maréchal, pleine de force et de justesse; et nous lui laissâmes le règlement , en le priant de vouloir bien accélérer la décision. Il nous le promit.
Mais le 5 avril 1778, cinq mois après cette conférence , et près d'un an après l'adoption des idées de M. le maréchal de Duras, les auteurs, n'entendant plus parler de rien , exigèrent de leurs commissaires ( avec un peu d'humeur de ce qu'ils nommaient notre excès de confiance ) de les rappeler au souvenir de M. le maréchal ; ce que je fis par la lettre suivante, datée du 5 avril 1778 :
« MoNsiEUB LE Maréchal ,
« Vous -aviez eu la bonté de nous promettre de « vous occuper efficacement et promptement de la « réforme de la Comédie et du règlement qui touche « les auteurs. Cependant neuf mois sont écoulés den puis qu'on y travaille, et nous n'avançons pas. « Mes amis se plaignent à moi de toutes ces lenteurs ; <: et peu s'en faut qu'ils ne se plaignent de moi , qui « ne puis pourtant que vous représenter sans cesse, « monsieur le maréchal, que ce règlement ainsi « retardé laisse une foule de prétentions indécises , « et d'intérêts en souffrance.
« Voilà la quinzaine de Pâques ; c'est le temps ou p jamais de terminer cette affaire. Je vous supplie « donc, monsieur le maréchal , de vouloir bien ac- « corder aux quatre connnissaires une conférence « définitive sur cet objet, s'il est possible, avant « mercredi , parce que les gens de lettres nous deman- « dent une assemblée pour jeudi prochain, dans la- « quelle ils exigent que nous leur rendions un compte « exact de notre gestion jusqu'à ce jour. Les quatre « commissaires se rendront à votre hôtel , à Theure « que vous voudrez bien leur indiquer.
« J'ai l'honneur de vous renvoyer les observa- « tions conciliatrices que vous nous avez fait remet- « tre par M. des Entelles : nous y avons répondu , « et nous espérons que vous ne désapprouverez pas « que nous insistions sur plusieurs articles essen- « tiels au bien commun des auteurs et des comédiens ; « car nous savons que c'est dans ce même esprit que « vous avez dicté ces observations.
<i J'attendrai votre réponse pour la communi- « quer à mes collègues, et vous aller assurer de « nouveau du très-profond respect avec lequel je « suis,
« Monsieur le maréchal , votre , etc. »
Le lendemain, je reçus la réponse de M. le maréchal , conçue en ces termes :
'1 Ce 6 avril 1778.
« Ce n'est en vérité pas ma faute , monsieur , si « nous ne sommes pas plus avancés. Je vous ai com-
COMPTE REINDU.
« muniqué les réponses que je crois que les comédiens « feraient à plusieurs articles du projet que vous « m'aviez communiqué. Je serais très-aise d'en confé- « rer avec vous et avec MM. vos acolytes; mais je ne « pourrai vous donner d'autre heure que mardi ou « mercredi à onze heures du matin , ayant un tribu- « nal demain , et une assemblée des pairs mardi « Taprès-dînée.
« Je doute fort que nous puissions concilier tous « les intérêts, et terminer une besogne qui vous in- « téresse.
« Je suis très-parfaitement , monsieur ,
« Votre , etc. »
Je reconnus bien dans cette lettre le même esprit de conciliation, de bienveillance, et la même honnêteté qui avait toujours excité notre reconnaissance ; mais elle semblait annoncer de nouvelles difficultés que nous n'avions pas prévues. En effet, M. le maréchal ne nous cacha point que , sur les vives représentations des comédiens , il lui avait paru nécessaire de conférer du règlement avec les autres premiers gentilshommes de la chambre , ses collègues ; ce qu'il ferait aussitôt qu'il trouverait le moment de les rassembler.
Je pris la liberté de lui demander celle de leur présenter moi-même le projet du règlement soutenu de tous les motifs, parce qu'étant le fruit des réflexions les plus profondes, ces motifs nous paraissaient propres à réunir MM. ses collègues à son avis, dont nous nous honorions tous d'avoir été. M. le maréchal nous invita de lui remettre encore une fois le règlement entier , tel qu'il l'avait lu d'abord , et de lui laisser traiter seul cette affaire avec ses collègues, sauf à nous admettre après à défendre les articles, s'ils se trouvaient obstinément contestés. Ce règlement lui fut remis à l'instant , avec prière de vouloir bien s'en occuper le plus tôt possible. Il nous le promit.
Le jugement d'un procès qui intéressait autant mon honneur que ma fortune m'ayant appelé peu de jours après en Provence , je partis de Paris , et n'y revins que dans le courant d'août. Mon premier soin fut d'aller saluer M. le maréchal de Duras , le 17 août 1778 ; il m'engagea fortement de voir M. le maréchal de Richelieu, avant de convoquer, me ditil, une nouvelle assemblée des quatre gentilshommes de la chambre , où je serais admis à plaider pour l'exécution du nouveau règlement, parce qu'ils avaient paru désapprouver la plupart des décisions auxquelles il s'était arrêté lui-même.
Je fus reçu (le 28 août) de M. le maréchal de Richelieu avec une bonté particulière , et toutes les grâces qui lui sont naturelles : il me montra la meilleure volonté de terminer l'affaire des auteurs. Mois , sur quelques difficultés élevées à la lecture Au
COMPTE RENDU
règlement, qui avait, dit-il, été faite à une assemblée des quatre supérieurs de la Comédie , il me renvoya à IM. le maréchal de Duras , comme étant celui d'entre eux auquel ils avaient tous remis l'administration de la comédie française , et qui connaissait le mieux le fond de l'affaire.
J'eus donc l'honneur de revoir M. le maréchal de Duras le 14 septembre 1778 : il voulut bien me dire alors que l'objet étant très-important , il se proposait d'en parler à M. le comte de IMaurepas , et que sa décision lèverait bien des difficultés; que dans peu de temps il entrait d'année chez le roi , et que son séjour à Versailles le mettrait dans le cas de saisir les moments favorables d'en conférer avec ce premier ministre.
J'attendis, non sans beaucoup réfléchir sur les nouvelles difficultés que tant de délais semblaient annoncer ; mais j'avais résolu de braver tous les dégoûts, et de lasser, à force de constance et de soins, tous ceux qui pouvaient avoir intérêt à nous faire attendre la justice.
Le mois de janvier arriva : M. le maréchal de Duras entra d'année, et moi j'attendis. Trois mois se passèrent sans entendre parler de rien , et j'attendais toujours. Les auteurs, perdant alors toute patience, se plaignirent à moi de moi; et d'autant plus de moi, que les comédiens triomphaient hautement, en publiant que M. de Beaumarchais , et son règlement, était... ce qu'on nomme, au palais, tondu.
En effet, mon règlement et moi, nous en avions tout l'air. Mes confrères (avril 1779) m'assurèrent qu'on allait jusqu'à dire à Paris que je m' entendais avec les supérieurs de la Comédie pour jouer les auteurs. — Eh ! par quel intérêt, messieurs ?... Enfui, fatigué de leurs reproches, je pris la résolution d'aller présenter moi-même le règlement à M. le comte de Maurepas; mais comme on était fort empêtré à la Comédie par les débats des dames Vestris et Sainval, je crus devoir patienter encore jusqu'au moment où les esprits seraient un peu calmés par une bonne décision des supérieurs. La bonne décision des supérieurs arriva : la demoiselle Sainval fut exilée, et les esprits ne furent point calmés.
Croyant m'apercevoir qu'ils ne se calmeraient pas de longtemps , je pris le parti de passer outre : et le 1.5 juillet 1779, c'est-à-dire , après avoir inutilement espéré quelque fin à ces débats pendant une année entière, j'eus l'honneur d'adresser cet interminable règlement à M. le comte de Maurepas ; non sans en avoir prévenu M. le maréchal de Duras , qui parut approuver assez ma démarche.
Ma lettre au ministre était une espèce d'excuse d'oser le distraire un moment des grands objets qui l'occupaient , pour lui en mettre un sous les
yeux propre au plus à délasser son esprit à la' prouîenade.
« 15 juillet 1779.
« Monsieur le Comte ,
« Une petite affaire repose quelquefois des gran-
< des , et je sais que vous ne regardez point la littérature française comme un objet au-dessous
< de vos soins paternels.
« Depuis longtemps je suis à peu près d'accord avec Mi\L les premiers gentilshommes de la
:< chambre sur les articles d'un nouveau règlement à faire à la Comédie française, surtout dans la partie qui touche les auteurs dramatiques. « Ce règlement est dressé de concert avec MM. les premiers gentilshommes; il ne s'agit que de lui donner son exécution. M. le maréchal de Duras, après m'avoir envoyé de sa main ses objections , que j'ai levées, a désiré que j'eusse l'honneur de vous en parler, pour avoir votre attache sur un changement si utile aux auteurs. Je ne sais autre chose que de vous adresser le règlement lui-même , que l'on décharnera de ses motifs lorsqu'ils auront servi à le faire adopter.
« M. le maréchal de Richelieu nous a donné aussi ses observations de sa main : ainsi vous voyez, monsieur le comte, que nous ne sommes point, comme on le dit, des séditieux qui conspirent dans les ténèbres ; nous sommes une compa- « gnie d'auteurs, dont les uns font rire , les autres font pleurer : nous demandons justice aux comédiens et protection aux ministres. Mais , pour arracher la première, il faut commencer par obtenir la seconde : et c'est au nom de tous les gens de lettres que je m'adresse à vous.
« L'ouvrage que j'ai l'honneur de vous adresser n'est point pour votre cabinet ; mais il peut être excellent pocheté pour vos promenades de l'Ermitage : après cela , dites seulement : Je le veux bien, et tout ira le mieux du monde.
« A voir le ton d'importance qui règne dans le préambule des articles, vous rirez peut-être de cet air plénipotentiaire : mais vous changerez d'avis, lorsque vous réfléchirez que rien n'est si chatouilleux quel'amour-propre de tous ceux dont je parle, et qu'auteurs et acteurs nous sommes des ballons gonflés de vanité; et qu'enfin , s'il faut lâcher le mot , une Comédie est beaucoup plus difficile à régler qu'un État à conduire, soit dit sans offenser personne.
« Vous connaissez mon très-respectueux attachement; il est fondé sur la plus vive reconnaissance, etc. »
Quelque temps après, ce ministre, en me rendant le projet, dont il parut content , me dit que M. le maréchal de Duras ne lui avait jamais parlé des
COMPTE RENDU
auteurs; mais que cela n'était pas étonnant, parce que , dans l'embarras où les querelles de deux actrices mettaient encore la Comédie , il paraissait malaisé qu'on pût s'occuper de ce qui touchait les gens de lettres.
Je fis ce récit aux auteurs. Frappés du silence de M. le maréchal de Duras , ils m'assurèrent que les soupçons d'un accord secret entre les supérieurs de la Comédie et moi s'affermiraient infailliblement dans l'esprit de tout le monde , si je ne reprenais sur-le-champ le parti de traduire les comédiens aux tribunaux ordinaires, pour obtenir enfin un compte en règle de la Comédie. Mais, malgré mon mécontentement, il m'en coûtait trop de regarder connue perdues trois années entières employées à concilier l'affaire , pour aller en avant sans en avoir au moins prévenu M. le maréchal de Duras.
Le 2 août 1779, encore échauffé de la conférence des auteurs , j'écrivis à M. le maréchal la lettre suivante, qui se ressent un peu de la situation où leurs soupçons m'avaient jeté. Comme ce n'est pas inie apologie, mais l'exact énoncé de ma conduite, que je trace ici , je ne veux pas plus omettre ce qui peut m'accuser auprès de quelques-uns , que ce qui doit m' excuser dans l'esprit de tous.
« Monsieur le Maréchal,
« Vous avez eu la bonté de me promettre d'as- « sembler MM. les premiers gentilshommes de la « chambre , vos confrères , et de m'admettre à plai- « der devant eux l'exécution du nouveau règlement « pour leThéâtre-Français. Depuisdeux ansetdemi « cette affaire est remise de mois en mois , quoique « avec toute la politesse et les égards qui soutien- « nent la patience.
« Mais comme à la fin la volonté se montre , même « à travers les procédés qui la dissimulent, je suis « obligé de revenir à l'opinion générale , et de croire « que vous n'avez jamais eu le dessein sérieux de « nous faire faire cette justice que vous nous aviez « tant promise.
« Remettant donc l'affaire au point où elle était « le jour où vous m'avez fait l'honneur de m'en « parler pour la première fois , je vous prie de vou- « loir bien me rendre la parole que je vous donnai, « de ne point inquiéter les comédiens sur le compte « qu'ils ont à me remettre.
« Mon intention est de donner aux pauvres tout n ce qui m'est dû au théâtre, et de faire poser judi- « clairement des bornes au déni de justice que les « comédiens font aux auteurs. Mes droits sévère- « ment liquidés dans les tribunaux , en faveur des « pauvres, servirontde modèle an compte quechaque « homme de lettres a droit de demander aux comé- « diens.
Il Vous voudrez bien, monsieur le maréchal, me
« rendre le témoignage que j'ai fait tout ce que j'ai pu « pour prévenir cet éclat ; et toutes les pièces justi- « ficatives de la conduite des auteurs depuis deux « ans montreront au public que ce n'est qu'après « avoir vainement épuisé toutes les voies concilia- « toires que je me suis déterminé avec chagrin à « prendre celle d'une discussion juridique.
« Je suis avec le plus profond respect , etc. »
Le 4 août , je reçus la réponse suivante :
« J'ai reçu , monsieur , la lettre que vous avez « pris la peine de m'écrire , et je vous avoue que « j'ai été un peu étonné du reproche qu'elle contient, « puisque vous me paraissez douter de la bonne foi « avec laquelle je me suis conduit , et du désir que « j'avais de terminer tous les différends qui s'étaient « élevés entre vous et la Comédie, et même de faire « un arrangement général qui pût éviter toute dis- « cussion par la suite avec messieurs les auteurs. Je « vous ai instruit de ce qui s'était passé entre mes « camarades et moi, quand je leur ai fait part du « projet que vous aviez bien voulu me confier , et je « vous ai prié d'en conférer avec 1\L le maréchal « de Richelieu.
« Des affaires personnelles et plus importantes « vous ont éloigné de Paris ; et mon service auprès « du roi m'a retenu ici depuis le 1" janvier, sans ft avoir été à Paris. Je n'ai reçu de vous ni de per- « sonne, depuis cette époque , aucune lettre ni au- « cune proposition. Je n'ai pas douté que vous n'eus- « siez remis cette affaire , ou que vous ne vous eu « fussiez entretenu avec M. de Richelieu, qui est « plus au fait que moi des difficultés qui se sont pré- « sentées.
« Il me semble même avoir ouï dire que parmi « MM. les auteurs plusieurs s'étaient récriés contre « l'arrangement. Au surplus , monsieur , vous êtes ft à portée de vous en éclaircir auprès de M. de Ri- « chelieu. Mon service ne me permettant pas d'al- « 1er à Paris , je ne serai pas en position de les « suivre.
« Quant à vos demandes particulières avec la Co- « médie , j'en ignore le détail ; il me semble qu'il y « aurait des moyens de vous concilier. Établissez « vos droits; les comédiens vous répondront après « les avoir examinés : si vous êtes content de leurs « réponses, il n'y aura pas matière à procès ; si vous « n'êtes pas satisfait , vous aurez toujours la res- « source que vous proposez aujourd'hui.
« Pourquoi venir d'abord à un éclat qui ne peut « aller qu'au détriment de ce spectacle , qui n'est « déjà que trop en désordre? Vous êtes trop hon- « nête pour saisir un moment où la fermentation est « plus forte quejamais parmi eux. Voilà, monsieur, « ce que je pense.
« Je finis en vous priant de rendre désormais plus
COMPTE RENDU
« (le justice à ma façon de penser, et de me croire « incapable (le cette basse dissimulation qui, dans « tous les points , est indigue de moi. « Je suis très-parfaitement, monsieur, votre, etc.
« Signé le maréchal de Duras. »
J'ai eu depuis plusieurs occasions de juger que !\I. le maréchal de Duras avait réellement conservé sa bonne volonté pour les auteurs ; mais alors je ne vis dans sa réponse qu'un inconcevable oubli du passé, soutenu d'un renvoi à cent ans pour l'avenir.
Rien résolu d'assigner les comédiens , et la tête échauffée de me voir outrageusement soupçonné d'une part, et payé de l'autre par un déni forme! de justice, j'adressai sur-le-champ (7 août 1779) à I\I. le maréchal la réponse suivante, de la chaleur de laquelle je lui ai fait sincèrement mes excuses, lorsque j'ai cru depuis reconnaître qu'il ne nous faisait essuyer que les contradictions qu'il éprouvait lui-même :
« Monsieur le Maréchal,
« La lettre dont vous m'avez honoré est la preuve « la plus complète que l'affaire des auteurs drama- >< tiques est malheureusement sortie de votre mé- « moire ; et je dis de voire mémoire . parce que le « reproche que vous me faites de partager l'inquié- 1 tude de mes confrères sur vos dispositions à les « obliger ne me permet plus d'en douter.
« Lisez donc , je vous prie , monsieur le maré- « chai , avec attention le rapprochement de tout ce <i qui s'est passé sur cette affaire; et vous vous « convaincrez avec étonnement que, revenus au a point d'où nous sommes partis il y a deux ans, tt nous n'avons fait autre chose que tourner dans « un cercle oiseux , et perdre nos travaux , notre « temps et notre espérance.
« Par exemple, vous me mandez qu'il y aurait « moyen de me concilier avec la Comédie; que je dois « établir aujourd'hui ynes droits devant elle , et que « les comédiens me répondront après les avoir exa- « minés. IMais vous oubliez , monsieur le maréchal , « que c'est après avoir vainement posé ces droits <( pendant un an , les avoir établis dans trente lettres « qui ne m'ont valu de leur part que des réponses « vaines, vagues et sans effet, que je fus traduit « par eux devant vous, à l'instant où , perdant pa- « tience , j'allais forcer , le timbre à la main , leur « comptable de me remettre un état en règle de mes << droits contestés.
« Vous oubliez, monsieur le maréchal , que le vif « désir que vous me montrâtes alors de changer » cette discussion personnelle en un arrangement « général entre les comédiens et les auteurs, me dé- « termina sur-le-champ à préférer vos promesses à ft la voie juridique , et à rassembler cliez moi les au-
BEAUMARCHAIS
« teurs mes confrères , pour leur faire part de vos " bonnes intentions.
« Vous oubliez, monsieur le maréchal, qu'alors « vous ne vouliez qu'être bien éclairé sur les de- « mandes des auteurs, pour trancher la question seul «et sans MM. vos confrères, qui, disiez-vous, « avaient abandonné cette partie.
« Vous oubliez encore que , sur un léger doute « de ma part que vos occupations vous permissent '< de donner à cette affaire toute la suite et l'atten- « tion qu'exigeait son succès, votre premier mot " fut que vous casseriez la Comédie, si elle opposait « lemoindre obstacle à des vues aussi judicieuses.
'< Qui n'aurait pas cru comme moi, d'après cela , « monsieur le maréchal , qu'un travail projeté de <• concert avec vous , fait par tous les gens de lettres, « corrigé sur vos observations et terminé sous vos « auspices, allait rendre aux auteurs dramatiques " les droits injustement usurpés qu'ils réclament « sur leurs propres ouvrages? Cependant, après « trois ans de patience, je suis renvoyé, par vous. « à établir de nouveau mes droits d'auteur devant « les comédiens , c'est-à-dire, à recommencer pen- « dant une autre année tout ce qui a été dit et fait « entre eux et moi , pour entamer ensuite un nou- " veau traité conciliatoire avec M. le maréchal de " Duras , que les comédiens ne manqueront pas d'info voquer encore, à l'instant où l'impatience me fera 'i de nouveau recourir aux voies juridiques. C'est-à- « dire, monsieur le maréchal, que, sans vous en « douter, vous m'invitez à parcourir encore une fois « le cercle fatigant de trois ans de travaux perdus '< et de soins inutiles : autant valait-il alors me « laisser aller au parlement , comme je me disposais « à le faire.
« Vous me renvoyez , dans votre lettre , à M. le '< maréchal de Richelieu sur les objections faites « conti'ele règlement, parce qve, dites-vous, votre « service de Versailles vous empêche de vous en oc- « cuper ; mais vous oubliez, monsieur le maréchal, « qu'à la On de l'an passé vous vous félicitiez d'en- '< trer d'année à Versailles , parce que vous espériez << qu'étant à demeure dans le lieu qu'habite M. le « comte de Maurepas, vous trouveriez facilement " le moyen de régler avec lui l'affaire de la Comédie , « dans des moments où celles de l'État lui laisse- " raient un peu de repos.
« Sur cet espoir, j'ai remis à M. le comte de Mau- « repas le nouveau règlement du théâtre, avec vos « corrections. Ce ministre , à qui j'ai depuis pris la « liberté d'en demander son jugement , m'a répondu « qu'il en était content, mais que jamais vous ne « lui aviez dit un mot des auteurs dramatiques , et « qu'il vous croyait trop embarrassé du tracas des « acteurs, pour qu'on pût vous proposer de penser « aux auteurs dans ce moment-ci.
COMPTE RENDU
" A quelle époque donc les auteurs dramatiques '< peuvent-ils espérer qu'on s'occupera de leur af- « faire? Y a-t-il, monsieur le maréchal, une patience « à ré{;reuve d'une pnreille inaction? et si tous ces « faits étaient connus du public, n'aurions-nous pas "■ autant de partisans de nos plaintes qu'il y a de « gens sensés dans le royaume?
« Vous me mandez encore, monsieur le maréchal , « que vous avez ouïdire que , parmi les auteurs, plu- « sieurs se sont récriés contre l'arrangement ; mais « vous oubliez que vous avez su par moi, dans le « temps, que le point de division entre quelques mem- « bres et le corps entier des auteurs ne portait que « sur le vœu général ( de l'assemblée ) pour l'éléva- <- tion d'un second théâtre. Plusieurs voulaient que <i la demande en fût remise au temps où l'on aurait « épuisé tous les moyens d'avoirjustice; et les autres, « que l'on commençât par cette demande au conseil « du roi : certains, disaient-ils, que jamais nous •< n'obtiendrions rien de radministration de la Co- « médie.
« Il est bien fâcheux , monsieur le maréchal , que a l'événement semble justifier aujourd'hui leurs in- « quiétudes. A la vérité, quelques objets de dis- « cipline intérieure entre les auteurs ont pu les o émouvoir dans leurs assemblées; mais avez-vous « jamais douté que tous les vœux ne se réunissent « pour un règlement qui mettait leurs intérêts à cou- >^ vert, et tendait à consolider leurs succès? Il fau- « drait donc supposer que mes confrères et moi ne o sommes ni hommes, ni auteurs dramatiques.
« Vous voulez bien me dire , monsieur le maré- « cbal, que vous me croyez trop honnête pour saisir « un moment oîi la fermentation est plus forte que « jamais parmi les comédiens : mais je ne m'adresse « point aux comédiens ; c'est à leurs supérieurs que « je demande justice : et qu'importe alors que les co- « médiens manquent de sagesse ou d'équité, si leurs « supérieurs en sont suffisamment pourvus? Que a font au règlement des auteurs les tracasseries des « actrices , si l'on veut bien ne pas confondre un oba jet grave avec des minuties, et donner à l'affaire « des gens de lettres quelques-uns des moments trop « prodigués peut-être à régler la préséance entre « ces dames?
« L'usage que je fais de mes honoraires d'auteur « en faveur des pauvres montre assez que ceci n'est • pas une combinaison d'écus, mais un moyen forcé, .. ci défaut de tout autre, de constater enfin les droits « des auteurs , dont les reproches m'affligent et me r fatiguent, autant que leurconfiancem'avaitd'abord « honoré.
<■ D'ailleurs, quand je ne mettrais aucune impor- K tance personnelle à cette décision , est-il possible, « monsieur le maréchal , que vous n'y en mettiez « pas vous-même? et u'ai-je pas du penser qu'en me
présentant à M. le maréchal de Duras , très-grand seigneur , gentilhomme de la chambre du roi, académicien français; déplus, institué supérieur du spectacle national, pour en maintenir la splendeur et redresser les griefs qui tendent à le dégrader : n'ai-je pas dû penser, dis-je, que je lui faisais ma cour de la manière la plus flatteuse, en le priant de vouloir bien être l'arbitre d'une querelle aussi intéressante aux gens de lettres qu'utile à la comédie, qu'il est bon quelquefois de séparer des Comédiens ?
« Quel temps donc, monsieur le maréchal, croyezvous plus propre à régler les droits des auteurs , que celui où les dissensions intérieures du spectacle obligent l'autorité de s'occuper du spectacle ? Espérez-vous qu'il y ait jamais un intervalle sans querelle à la Comédie, tel que les trois ans qu'on a consumés à nous faire espérer une justice que nous n'avons pas obtenue? Car il est bien clair que, soit avec intention, ou malheureusement, ou par hasard , nous sommes arrêtés depuis trois ans sur un objet de règlement qui, franchement accueilli par vous , monsieur le maréchal , n'aurait pas dil vous occuper trois semaines.
« Il est bien clair encore que M. le maréchal de Richelieu va nous renvoyer vers vous, qui nous renvoyez vers lui , lorsqu'il aura fait ses observations. Pour peu qu'il faille après revenir encore à consulter les comédiens, dont on sait déjà que l'avis est de tout garder, puisqu'ils ont tout usurpé; pour peu qu'on flotte encore une autre couple d'années entre nos demandes et leurs objections ; pour peu surtout que le système de démissions , dont les comédiens menacent en toute occasion de faire usage , soit mis par eux en avant contre nos demandes à défaut de bonne réponse, pouvezvous nous dire, monsieur le maréchal, ce que nous devons faire alors, et à qui nous devons nous adresser ?
« Puis donc que l'autorité des supérieurs de la Comédie est sans pouvoir sur les comédiens, ne vaudrait-il pas mieux , monsieur le maréchal, laisser décider la question des droits des auteurs aux tri- ; bunaux chargés de veiller sur les propriétés des ; citoyens ? Car ne pas faire justice, et trouver mau- [ vais qu'on la demande ailleurs , est une idée qui I soulèverait tous les bons esprits.
« Je vous supplie, monsieur le maréchal, au t nom de tous les auteurs dramatiques, au nom du t public, mécontent de l'appauvrissement général du i Théâtre-Français, de vouloir bien peser la force ( de mes représentations. Certainement on ne peut i disconvenir que ce théâtre ne soit aujourd'hui i tombé dans le pire état possible; et que le plus ( médiocre théâtre de province, toute proportion X gardée , avec unchétif directeur , et point d'autre
COMPTE RENDU
« loi que son intérêt , ne marche mieux et ne conn lente plus le public que la Comédie française , le <• s|>ectacle par excellence , ayant à sa tête , pour di- " recteurs, quatre hommes de qualité puissants, » constitués dans les plus hautes dignités , dont deux « sont de l'Académie française : ce qui suppose, oua tre le mérite académique, un grand amour du « théâtre et des belles-lettres.
« Il y a donc un vice , ou dans la constitution ou « dans l'administration de ce spectacle; et quand a nous vous proposons des moyens sûrs de ranimer « l'émulation des auteurs et des acteurs, nous voyons « avec chagriu que les plus faibles considérations , « qu'une crainte frivole, une panique terreur que « les gens de lettres ne tendent sourdement à do- « miner l'autorité des gentilshommes de la chambre « sur le spectacle, est le vrai motif qui les empêche « de prêter la main à nos demandes légitimes.
« Mais puisque c'est à vous , monsieur le maré- « chai, que nous nous adressons, nous sommes donc « bien éloignés de contester votre suprématie au « spectacle. Nous, vouloir tout dominer sur la Comé- « die! Que Dieu préserve tout homme sage d'avoir « une idée aussi contraire à son repos ! Et si tout le « pouvoir et les lumières réunies de quatre des plus « grands seigneurs du royaume, absolument maîtres « en cette partie , ne peuvent Iréprimer la déplora- « ble anarchie qui désole et détruit le Théâtre- Fran- « çais, comment les gens de lettres, qui n'ont seu- « lement pas le crédit d'obtenir justice pour eux- « mêmes , peuvent-ils être soupçonnés d'attenter à « une autorité qu'ils n'ont cessé d'invoquer jusqu'à « ce jour?
« D'après ces observations , j'aurai l'honneur de « voir M. le maréchal de Richelieu, comme vous m'y « invitez : mais si cette tentative ne me réussissait « pas plus que les précédentes , pourriez-vous trou- « ver mauvais que je ûsse assigner les comédiens à « me rendre eu justice un compte exact et rigoureux, « qui mettrait dans le plus grand jour les produits « de la caisse, et les abus qui se conimettent aux dé- « pens des auteurs à la Comédie française.'
« Je suis avec le plus profond respect , etc. » Voici la réponse à cette lettre :
«Versailles, le ii août 1779.
« Je n'entreprendrai pas, monsieur, de répondre « à tous les articles contenus dans votre lettre du 7. « Mon devoir ne me laissant pas le temps qui serait « nécessaire, je me bornerai à quelques réflexions •• qui doivent détruire les soupçons très-mal fondés « que vous persistez à avoir sur ma façon de penser « et sur ma conduite vis-à-vis de vous.
« Je croyais vous avoir dit d'une façon très- « claire que j'avais trouvé, de la part de mes ca-
« marades, une opposition marquée à l'exécutiuu « du projet que yious avions arrêté. Je t'ai discuté <' très-longtemps vis-à-vis d'eux, et je n'ai pu les « vaincre. Je n'ai qu'une voix parmi eux, elle « n'est pas prépondérante. Je vous en ai prévenu « pour que vous pussiez vaincre les obstacles , et je « vous prie d'en conférer avec M. de Richelieu. Ma « façon de penser n'a point changé , mais elle ne « décide pas.
« Je vousai parlé du procès que vous vouliez faire « aux comédiens, parce que j'ai cru qu'il ne pouvait « que produireun mauvais effet vovnEvx ; car, au « surplus , que m'importe à moi une affaire de cette « espèce? Je suis trop ennemi de tous ces détails, « pour qu'on puisse me soupçonner d'y mettre une « grande chaleur. J'ai désiré que ce spectacle pût se « soutenir; je me suis occupé de ce qui pouvait y « contribuer : les cabales, les intrigues y ont « apporté les plus grands obstacles; j'en suis bien « fâché , mais je ne peux m'en affecter à un certain « point.
« Pour votre projet même , ']& puis vous assurer « qu'il y a beaucoup d'auteurs qui se sont donné « beaucoup de mouvement pour en empêcher l'ef- « fet.
o Vous me reprochez de n'avoir point parlé à « M. de Maurepas : ce ministre a apparemment trop « d'affaires pour se souvenir de tout ce qu'on lui « dit ; mais quand vous voudrez, nous lui parlerons « ensemble. Je vous avoue que je suis un peu étonné « que le désir de plaire à MM. les auteurs ne m'at- « tire que des reproches et des soupçons au-dessus « desquels je me crois en droit de me mettre. Si je a ne l'avais pas pensé , je ne l'aurais pas dit ; si « je ne l'ai pas exécuté , c'est que cela ne dépend « pas uniquement de moi. Voilà ma profession de « foi.
« Je suis très-parfaitement votre très-humble. « Signé le maréchal de Duras.
« Quand vous aurez vu M. de Richelieu , si vous « venez à Versailles et que vous désiriez me voir, je « serai à vos ordres. »
Ainsi , M. le maréchal de Duras a trouvé dans ses confrères de l'opposition « l'exécution du projet que nous avions arrêté. Nous avions donc arrêté un projet , M. le maréchal et moi. // l'a discuté très-longtemps devant ses camarades, et n'apu les vaincre. M. le maréchal était donc en tout de mou avis. Sa façon de pensern' a point changé , mais elle ne décidepas. L'opposition de ses collègues mêmes n'a pu l'empêcher de reconnaître que j'avais raison. Il m'a parlé duprocès que je voulais faire aux comédiens, parce qu'il a ci'u qu'il ne pouvait que produire un mauvais effet pour eux. Pour eux! cela est clair,
COMPTE RENDU
M. le maréchal pensait donc que le procès des auteurs était juste ; il ne m'arrêtait que par bonté pour les comédiens.
Tous ces aveux sont bien précieux à retenir, aujourd'hui que Ton paraîtchanger. Pour mon projet , il tappi^ouve ; il en a parlé , dit-il , à M. de Mnurepas. S'il ne l'avait pan pensé , il ne V aurait pas dit; et s'il ne Va pas exécuté , c'est que cela ne dépendpas uniquement de lin. Voil.4 ma profession DE FOI , ajoute M. le maréchal.
Je supplie le lecteur de ne pas oublier toutes ces circonstances; elles trouveront leurs places. Et moi je continue : mais avant de reprendre ma narration , (ju'on me permette une courte réflexion sur la bizarrerie de cette affaire.
M. le maréchal de Duras est do mon avis ; il trouve de l'opposition dans sesconfrères : mais ni jM. le duc d'Aumont ni M. le duc de Fleury ne se mêlent du spectacle français ; reste donc M. le maréchal de Richelieu : mais je l'ai toujours trouvé de mon avis toutes les fois que je lui ai parlé des auteurs. Si on lit son billet attaché aux remarques qu'il a faites sur le projet de règlement que M. le maréchal do Duras approuve, on voit combien IM. le duc de llichelieu montre de grâces et de bienveillance pour nos succès. Dans son aveu de la justice de mes demandes sur l'amélioration du sort des auteurs, voilà ses termes (page 10 du règlement) : Détails très-raisonnables , qui dévoilent la juste nécessité de faire
UNE NOUVELLE APPRÉCIATION /J0/</- CC qui doit
revenir aux auteurs.
J'eus l'honneur de voir M. le maréchal de Richelieu le jour même (12 août) que j'avais reçu la dernière lettre de M. le maréchal de Duras. Le premier me dit que IM. le maréchal de Duras, bien fâché contre moi des reproches dont ma dernière lettre était remplie , lui avait pourtant indiqué un rendezvous chez lui , où je serais le maître de me trouver moi-même , pour essayer encore une fois d'éviter le procès que je paraissais vouloir intenter à la Comédie.
On reconnaîtra dans le billet que M. le niaréchal de Richelieu me fit l'honneur de m'écrire , au sujet de l'assemblée projetée, combien il était éloigné de mettre des entraves aux demandes des auteurs.
n Paris, ce 3 sppto'nibre ll'ii).
« M. le maréchal de Richelieu sera prêta la con- « férence dont M. de Beaumarchsis l'instruit que « M. le maréchal de Duras désire; et pour qu'il ne o l'oublie pas, il va lui écrire. Mais comme il va f tribunal lundi , il présuppose que ce sera lundi « matin ; cependant IM. le maréchal de Richelieu ne « serait point étonné que celte affaire Jùt encore « fort longue ; car depuis bien des années il n'en a « vu finir aucune , de ce genre surtout. »
D'où il résulte que tous ceux qui ont pris connaissance de mes travaux dans cette affaire .sont de mon avis : que les deux seuls premiers gentilshommes de la chambre qui se mêlent du spectacle ont pensé comme moi. Et puis qu'on trouve après , si l'on peut, d'où a pu sortir la diabolique opposition qui a toujours empêché que le bien ne se fît !
Le jour de l'assemblée venu ( 4 septembre 1779 ), M. le maréchal de Duras nous assura positivement que le roi n'approuvait point qu'on s'occupât d'un projet de règlement ; et qu'il fallait s'en tenir à l'objet pécuniaire du droit des auteurs, sur lequel j'étais le maître de revenir , en épuisant les moyens d'écarter un procès qui nuirait beaucoup aux comédiens : et l'on me demanda si je ne voulais pas me prêter à de nouveaux essais.
]\Ia réponse , un peu sèche peut-être pour l'occasion , fut que j'allais en effet recommencer les recherches de mes droits d'auteur , puisque M. le maréchal assurait que le roi s'opposait à ce que ceux qui ont dix fois raison lui demandassent une fois justice. Et pour qu'on ne prît point le change sur ma résignation , j'ajoutai que , quel que fut l'espoir des comédiens d'éluder l'effet de mes recherches , j'assurais bien qu'ils pourraient me fatiguer, mais qu'ils ne me lasseraient point , et que je mettrais tout le temps et les soins convenables à découvrir jusqu'où la Comédie française pouvait porter le crédit d'être impunément injuste envers tous ceux que leur malheur mettait en relation avec elle.
J'allais me retirer, lorsque i\L de la Ferté, intendant des menus, proposa , pour m'apaiser , de me remettre en main un état de recette et dépense de plusieurs années de la Comédie, sous ma promesse de ne le comnmniquer à personne , pas même à mes confrères, avant que j'eusse fait part à la même assemblée , que nous formions en ce moment , du résultat de mes travaux arithmétiques, et de l'évaluation que j'en tirerais du véritable droit des auteurs sur les représentations de leurs ouvrages.
Cette offre eu effet m'arrêta. Je promis de suspendre le procès, et de garder le secret sur les papiers qui me seraient confiés, ne demandant pas mieux que de réduire à des chiffres incontestables une question que trois ans de raisonnements et de débats n'avaient pas encore effleurée.
Je ne sais comment ou s'y prit; mais enfin . malgré les répugnances de la Comédie, je reçus par M. de la Ferté (21 septembre 1779) un état des dépenses de trois années , et un état de recette , tant des petites loges que du casuel de la porte de la Comédie française, pour les trois mêmes années.
Enfin muni de ces états plutôt arrachés qu'obtenus, après quatre ans de soins perdus; muni de tous les arrêts , lettres patentes et règlements passés , c'est de ce moment que je puis dire avoir commencé un
COMPTE RENDU
travail un peu fructueux pour les auteurs mes confrères; et c'est sou résultat qui va faire la matière de ma secoude partie , plus essentielle que ma première.
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SECONDE PARTIE