‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 556 sur 630 · FAIT AUX AUTEURS DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

FAIT AUX AUTEURS DRAMATIQUES

un avantage qu'un motif personnel aux comédiens français avait pu seul vous arracher. Mais , je le dis avec chagrin, j'ai perdu tout espoir d'un arrangement avec eux lorsque, pour unique réponse, ils m'ont répété que leur mot était de prélever neuf cents livres de frais par jour , sans les frais extraordinaires , en n^ accordant que le septième.

Or, voyez tout le faux de ce fatal raisonnement !

Des six cents francs que vous passiez aux neuf cents livres qu'ils demandent , il paraît y avoir pour eux trois cents livres de gain par jour, ou cent cinq mille livres par an , sans les frais extraordinaires , qu'on peut porter à dix mille livres. Mais ce gain de cent quinze mille livres , auquel ils sont si acharnés , n'est qu'une vaine illusion , un faux aspect qui les ^are.

Les soixante mille livres de l'abonnement des pauvres, le loyer qu'ils ne payent point , et la garde extérieure cessant d'être à leur solde , sont des objets d'un gain réel. Le faux gain sur les frais n'est rien.

Ces cent quinze mille livres exigées auraient bien toute leur valeur, si les auteurs , à qui on les demande, devaient les payeren effet ; mais leur part est si misérable dans les recettes d'une année, que, sur un produit présumé de sept cent trente-cinq mille livres, on a vu qu'elle ne va pas même à dix-huit mille livres par an. On en retiendrait mille écus ( et c'est plus qu'on ne peut vouloir leur arracher), que les comédiens , sur leur part , n'en payeraient pas moins , par an , cent douze mille livres dans les cent quinze : objet d'un puéril débat, puisque le tout porte sur eux.

Cette rage de disputer, de mordre sur les gens de lettres, et d'écorner leur misérable part, est donc vide, à peu près, d'intérêt pour les comédiens. Or il faut me prouver que mes calculs sont faux , ou bien convenir qu'on les trompe, avec le funeste projet de les ruiner entièrement , quand ou les fait s'obstiner si longtemps à verser sur les seuls auteurs leur malheureuse économie.

Je dis leur malheureuse; car ce constant refus de la modique différence entre vos offres et leurs demandes leur a déjà coûté plus de cent mille francs de recette depuis six mois, que leur obstination les a privés de vos ouvrages : joignez-y la scission qui s'est faite entre leurs sujets, et qui est la suite fâcheuse de leur division avec vous; voilà le secret de leurs pertes.

Vous m'avez entendu ; je vais me résumer, et vous prononcerez après.

Vous ne pouvez avoir, messieurs , de société partielle intéressée avec les comédiens français que pendant un tiers de l'année. Les deux autres sont consacrés au jeu de l'ancien répertoire; et quand ils ne

^ jouent pas vos pièces , leur théâtre vous est étranger autant que s'il n'existait point.

Le tiers des trois cent cinquante jours qui composeront désormais l'année théâtrale des spectacles donne un peu plus de cent seize jours ; moi , je l'abonne à cent vingt jours.

De ces cent vingt jours-là , un tiers serait rempli par vos pièces en cinq actes , lesquelles , àdeux mille cent livres de recette commune , dont nous sommes tombés d'accord {sept cents livres de frais prélevés, lesquels sont l'objet du débat), laisseraient au partage mille quatre cents livres de recette , dont le septième , pour vous , serait deux cents livres par jour, pendant letiers des cent vingtjours, ou quarantejours de spectacle.

Or, quarante fois deux cents livres font huit mille livres de recette pour lotîtes les pièces en cinq actes.

Puis l'autre tiers des cent vingt jours , ou quarante jours de pièces en trois actes , au dixième de la recette, vous produirait, aussi par an , cinq mille six cents livres de recelte.

Puis quarante jours de pièces en un acte ou en deux, au quatorzième de la recette, ne vous produiraient plus que quarante fois cent livres ou quatre mille livres par an : lesquelles trois sommes

8,000 livres,

ensemble 17,600 livres,

de.

sont, dans l'année, tout ce que la littérature peut espérer tirer des comédiens français sur les sept cent trente-cinq mille livres , produit brut de trois cent cinquante recettes présumées à deux mille cent livres.

En prélevant sept cents livres de frais par jour, ou deux cent quarante-cinq mille livres, plus les dix-sept mille six cents livres touchées par les auteurs, il resterait aux comédiens français quatre cent soixante-douze mille quatre cents livres, qui, divisées en vingt-trois parts, donneraient à chacun, comme nous l'avons dit, vingt mille cinq cent trente-neuf livres, quand chaque auteur ne toucherait que sept cent soixante-cinq livres par an. Le sort des comédiens à celui des auteurs serait comme vingt-sept à un.

Je dois pourtant vous répéter, messieurs ( car je ne suis point votre avocat , mais le rapporteur de l'affaire ) , que cette différence , qui paraît si énorme en comparant le sort de vingt-trois auteurs dramatiques à celui des vingt-trois comédiens ; que cette différence s'abaisse quand on veut bien se souvenir que, les auteurs n'étant en société avec les Comédiens que pendant un tiers de l'année, le produit des deux derniers tiers du travail de la comédie leur est de tout point étranger. Ils n'ont donc tous à comparer leur sort qu'avec un tiers de celui des acteurs : or, sur une recette de quatre cent soixante-douze mille quatre cents livres par an, ce tiers n'est plus que

CSG

RAPPORT

cent cinquante sept mille quatre cent soixante-six livres treize sous; laquelle somme à son tour, comparée à dix-sept mille six cents livres , est , à peu de chose près , comme fietif sont à un.

La différence du sort des comédiens français à celui des auteurs qui travaillent pour eux est donc toujours au moins comme de neuf à un pour un tiers de l'année , seul temps où le partage entre eux est établi.

Si l'on objectait à ceci qu'il n'est pas bien certain que les deux autres tiers de l'année qui restent consacrés aux ouvrages anciens donnent , ainsi que le tiers consacré aux nouveaux , deux mille cent livres chaque jour, votre réponse est celle-ci , messieurs; si elle est sévère , elle est juste :

Les ouvrages anciens ne peuvent-ils soutenir la prospérité du spectacle? ne disputez donc pas le prix des nouveautés , puisqu'elles seules vous font vivre ! Les trouvez- vous trop chères pour leur produit? jouez-en beaucoup moins, elles vous coûteront peu d'argent ; et tâchez de filer l'année avez des ouvrages anciens, dans le produit desquels personne que vous n'entrera : et ce dilemme sans réplique doit finir toutes les disputes.

Le septième, le dixième , enfin le quatorzième, lesquels , tous réunis, ne font que le neuvième dans le fiers de la recette annuelle , ou le vingt-septième an total, sept cents livres de frais prélevées, sont donc, messieurs , ce que vous demandez aux comédiens français pour leur donner tous vos ouvrages exclusivement pour un an; et mes calculs vous ont prouvé que ce neuvième , dans le tiers d'une recette annuelle présumée de sept cent trente-cinq mille livres, ne leur coûtera jamais dix-huit mille francs par an , et que la proportion des sorts entre les comédiens et vous sera toujours comme vingt-sept à un; et c'est pour amoindrir ce misérable vingt-septième , c'est pour réduire à six cent cinquante-trois livres les sept cent soixante-cinq livres dont ils vous gratifient par an , que Ton débat depuis six mois ! Cela passe ma conception.

Si j'ai rappelé tant de fois ce résultat comparatif, c'est pour mieux inculquer dans l'esprit de tous mes lecteurs que, sur des recettes immenses, vos prétentions , messieurs , ont toutes été si modérées , qu'on doit avoir bien de la peine à croire qu'elles aient été refusées.

Si l'on pouvait penser que cette obstination vînt de mauvaise volonté, il faudrait laisser là les comédiens français, comme des hommes très-malhonnétes envers les auteurs dramatiques. IMais je jure, messieurs, et je m'en suis bien convaincu, que de leur part c'est ignorance pure , inquiétude sans objet. Je n'ai pu leur faire comprendre qu'ils jetaient des louis par la fenêtre en disputant sur des deniers; que ce qui enlevait le huitième aux autours, vu le modique

sort qu'ils avaient dans la part commune, n'ôtait qu'un cent quatre-vingt-troisième à chaque comédien français ; que cette lésinerie ( à peine de coït louis ) leur coûterait cent mille écus par an , et qu'elle finirait par ruiner leur théâtre. Ils m'ont dit qu'ils n'en croyaient rien; mais que , quand cela devrait être, beaucoup d'eux aimaient mieux périr que d'en avoir le démenti. Là , j'ai rompu toutes les conférences.

D'après cela , messieurs , décidez maintenant si , connne aux grands théâtres , vous contentant du modeste septième, réduit par le calcul au modeste neuvième pendant quatre mois de l'année, qui n'est qu'un vingt-septième annuel , vous allouerez aux comédiens français sept cents livres de frais par jour, ou cent livres de plus, par des considérations personnelles, ou neuf cents livres qu'ils demandent, plus les frais extraordinaires, terme au-dessous duquel ils ont juré ne vouloir point descendre.

Une décision de vous est le seul but de ce rapport.

Lu dans l'assemblée des auteurs , ce 12 auguste

Caron de Beaumarchais , rapporteur.

DÉLIBÉRATION priss à l'assemblée des auteurs dramatiques , au Louvre , ce 12 août 1791.

M. de Beaumarchais ayant faille rapport du travail de ]M]\L les auteurs nommés , qui , le 7 de ce mois , ont chez lui discuté avec MM. 3Ioié , Desessarts, Dazincourt et Fleury , les intérêts des auteurs et ceux des comédiens ; ayant ensuite communiqué à l'assemblée un travail très-détaillé , très-clair et trèsprécis sur cet objet : la question dûment éclaircie et posée, pour savoir ce que les auteurs peuvent équitablement allouer de frais , tant ordinaires qu'extraordinaires, audit théâtre; plusieurs votants ont été de l'avis que, par des considérations particulières aux comédiens français , il pouvait leur être accordé huit cents livres de frais par jour. Mais la grande majorité a dit que, d'après l'examen exact des dépenses de ce spectacle , il ne devait être accordé aux comédiens français que sept cents livres de frais par jour, et tous les auteurs soussignés se sont rangés à cet avis.

L'impression du rapport et de la délibération a été ordonnée ; et ont signé

WSl. Ducis, de la Harpe, Marmontel, Sedaine, Lemierre, Cailhava, Chamfort, Brousse des Faucherets, Chénier , Palissot , Leblanc, Dubreuil, Lemierre d'Jrgis, Fillette-Loraux , Guillard, de Santerre, la Montagne , de Sade, des Fontaines, Pujoulx, Harni, Faur , Laujon, Dubuisson, André de MurvUle, Gudin de la Brenellerie, Cubières,

FAIT AUX AÎITKIJRS DR AMATIQU KS.

Fenonillot de Falbaire, Mercier, l'aUet, Dumaniant, Raclet , Pat rat , (jrétnj , Daleijrac , l.enioine, Fnrgeot , Caro/i de lU'aii ma reliais.

Chaque tliéâlre ayant la liberté d'embrasser tout genre de spectacle, et ce délibéré ne portant que sur le partage entre le génie qui compose et tous les talents qui débitent, les auteurs de différents genres ont eu un droit égal d'émettre et de signer leur vœu. De même que nos poètes tragiques ont donné des pièces chantées, de grands musiciens ont orné de leur art les chefs -d'oeuvre de la tragédie ; témoin M. Gossec et ses beaux chœurs dans V îthalie de Racine, et témoin plusieurs autres.

Cette note répond à l'objection futile: que IMM. les comédiens français, ayant le droit de nous prendre un à un, ne reconnaissent point d'arrêté général des auteurs. Celui-ci n'engage que nous : permis à eux de n'en faire aucun cas. Il nous suffit à tous d'avoir bien instruit le public.

PÉIITION

A L'ASSEMBLÉE NATIONALE

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