INTRODUCTION IX
Guiilot, comme celle de Carmen, était encore si mauvaise, que Gustave Planche, dans un article du 15 septembre 1854 à la Revue des Deux Mondes*, croyait bien faire en défendant le droit de l'auteur à se laisser tenter par des sujets aussi périlleux. Il y disait très justement : « Je ne crois pas que l'art doive s'interdire la peinture du vice et de la corruption par cela seul que cette peinture est dangereuse pour les cœurs inexpérimentés. » Dans le cas d'Arsène Guiilot, un parfum un peu équivoque de religion pouvait alarmer les âmes pieuses^. Nous voyons, par l'extrait cité plus haut de la lettre du 22 mars à Requien, que Mérimée ne s'y trompait pas, et qu'il en veut précisément aux « gens dévots », comme Molière pendant l'affaire du Tartuffe. Gomme Molière, qui prétendait égarer les soupçons en donnant un costume de fantaisie à son imposteur, Mérimée atténue ce qu'il pourrait y avoir de trop direct dans sa discrète satire d'une dévote sans fausseté, en reportant son histoire à une vingtaine d'années en arrière. Ge n'est pas, en effet, sous Louis-Philippe, roi
2. Dans Mérimée et ses amis, Augustin Filon n'est pas loin de donner raison à M. de Salvandy et à M. Mole. Il écrit : « N'en déplaise à Mérimée, Arsène Guiilot est immorale. Elle l'est, en effet, bien que « l'aréopage de vieilles femmes » réunies chez M"* de Boignc en eût décidé autrement. Elle est immorale parce qu'elle montre la vertu ennuyeuse, pédante, hypocrite, presque haïssable » (p. 143-144). Plus haut, il avait écrit : « Lisez toute son œuvre de romancier depuis sa Chronique du temps de Char/es IX jusqu'à Carmen, sans oublier la Vénus d'Jlle, Arsène Guiilot et Colomba. Vous ne trouverez pas une seule bonne femme. Elles sont toutes méchantes plus ou moins » (p. 66). Mais il se contredit en ajoutant plus loin : « Il y a aussi une moralité, à faire voir l'agonie d'une pauvre fille, vulgaire d'éducation et de métier, ennoblie par un sentiment très vrai, très fort, que purifie sa violence même... Arsène est sans défauts » (p. 144).