INTRODUCTION XXI
aurons à peu près la somme de ce que Mérimée pouvait demander à son expérience personnelle pour composer son récit.
Le plus intéressant n'est peut-être pas de savoir ce qu'il y a fait passer de cette expérience, mais bien ce qu'il en a éliminé, et pourquoi. Rien ne lui était plus facile, semble-t-il, et plus indiqué, que d'incorporer à la nouvelle le pittoresque des lettres. Les romanciers romantiques, on le sait, ne répugnaient nullement à l'abondance documentaire : témoin les romans de Victor Hugo.
des voleurs; on nous dit que le pays en fourmille, mais je n'en ai pas rencontré » [Carnet historique et littéraire, 15 février 1900, p. 103). Comparer ce qu'il écrit à l'Inconnue vers 1841 (la lettre est sans date), c'est-à-dire quelques années avant d'écrire Carmen : « Je pense en ce moment à une jolie petite Grenadine qui, en montant sur son mulet pour passer dans la montagne de Ronda (route classique des voleurs), baisait dévotement son pouce et se frappait la poitrine cinq ou six fois, bien assurée que les voleurs ne se montreraient pas, pourvu que VIngles (c'est-à-dire moi), tout voyageur est Anglais, ne jurât pas trop par la Vierge et les Saints » (I, p. 17). C'est déjà le ton des premières pages de Carmen. Il semble que Mérimée l'a donné aux auteurs de relations de voyages ira los montes. Nous le trouvons dans trois articles de Cuviïlier- Fleury, publiés dans les Débats des 25, 26 et 27 décembre 1846, sous ce titre : De Bayonne à Madrid. On y lit : « Vous avez entendu parler quelquefois de brigands polis et même sensibles. La race en est espagnole. Mais d'ailleurs, polis ou non, le métier de bandit devient de jour en jour plus rare en Espagne, pour une raison excellente : il coûte plus cber qu'il ne rapporte. » Suit une description fastueuse du costume requis. « Aussi les brigands espagnols sont-ils passés à l'état de problème dont les amateurs enragés du pittoresque cherchent vainement la solution. » Il invoque à cet égard le témoignage d'Alexandre Dumas et de Théophile Gautier, et ne souffle mot de Mérimée, auquel il parait pourtant difficile qu'il ne pense pas. Rappelons, sur la réalité du banditisme espagnol, le cas, cité plus haut, d'Estevan Egorena, et son analogie avec celui de José Navarro. Ce qui n'empêchera pas Mérimée d'écrire de Madrid, le 22 octobre 1859, à M"' de la Rochejacquelein : « Il n'y a plus de brigands et presque plus de guitares » [Une correspondance inédite, p. 240).