INTRODUCTION XXXI
entre une discussion sur un texte latin et des commentaires sur les mœurs gitanes * . Cette façon détachée de dire des choses atroces, et de passer, a une élégance qu'il goûtait, comme Beyle. Dans un autre ton, Chateaubriand, maître de tout romantisme, avait donné l'exemple avec Atala, sorte de « nouvelle exemplaire », elle aussi, enclose en principe dans les sévères chapitres du Génie du Christianisme, à titre d'illustration, sans plus. Au fait, n'y a-t-il pas dans le procédé de Mérimée un souvenir de la façon, à la fois hautaine et timorée, dont Chateaubriand prétend incorporer Atala, puis René, à un exposé doctrinal? L'hypothèse est d'autant moins arbitraire qu'il n'est pas excessif de voir dans Carmen une interprétation — assurément très personnelle — du goût déclaré de l'auteur des Natchez pour la « liberté primitive » et les mœurs sauvages. Seulement, les sauvages ne sont pas ici de bons sauvages, et la sierra de Ronda remplace les forêts du Nouveau Monde. Quoi qu'il en soit des raisons qui ont pu valoir à Carmen un appendice plus singulier encore que l'introduction 2, nous serions certainement des dupes si nous allions douter que le récit même ait été l'essentiel pour Mérimée. Comme à l'origine de ce récit nous pensons avoir reconnu une émotion — appelons-la, pour ne rien surfaire, émotion d'artiste — , il se pourrait finalement que tous ces airs d'érudit n'eussent d'autre but que dp dissimuler cette émotion (attitude très méri-
1. On trouve un autre exemple de ce procédé dans les Ames du Purgatoire.
2. Il est impossible, croyons-nous, de les trouver mieux déduites, avec plus d'intelligente sympathie, que dans l'étude consacrée à Carmen par P. Groussac, à la fin de son ouvrage : Une énigme littéraire, p. 263-303.