INTRODUCTION XXXVII
Faut-il faire entrer dans la genèse de Carmen d'autres lectures? Citer des romans picaresques? h'Ivan/ioë de Walter Scott, auquel Mérimée faisait allusion dans la troisième Lettre d'Espagne? Notre Gil Blas , où se trouvent aussi de curieux chapitres sur les voleurs ? Manon Lescaut, dont le souvenir s'est imposé à plus d'un critique'? Oui, sans doute, et probablement aussi des œuvres d'art 2, mais à condition de noter que, de cette masse de modèles comme de la masse de ses souvenirs, Mérimée a beaucoup plus éliminé qu'il n'a retenu. Il est de ceux qui, voyant parleurs yeux et par les yeux d'autrui, savent sacrifier l'abondance de leurs documents pour s'en tenir, avec un air de négligence, aux traits qui caractérisent. C'est dans cette sobriété toute classique que son romantisme triomphe. Taine l'ajustement noté : « Plusieurs dissertations sur l'instinct primitif et sauvage, des traités savants, comme celui de Schopenhauer sur la métaphysique de l'amour et de la mort, ne valent pas les cent pages de Carmen. Le cierge à' Arsène Guillot résume beaucoup de volumes sur la religion du peuple et sur les vrais sentiments des courtisanes'. »
1. Voy. Comptes-rendus, ce qu'écrivent de Wailly et Sainte-Beuve.
2. N'oublions pas que Mérimée était fils de peintre, peintre luimême ou dessinateur, et, à l'occasion, critique d'art. Entre 1843 et 1847, les frères Leleux, Adolphe et Armand, exposèrent des tableaux représentant des scènes familières et pittoresques de la vie espagnole, observées surtout en Andalousie. Signalons notamment le Chanteur espagnol à la porte d'une posada, par Adolphe (1843), et les Zingari, d'Armand (1845). Un des succès du Salon de 1844, ce furent les Bohémiens de Diaz. On ne saurait afiBrmer, sans témoignage, l'influence précise de telles peintures sur la composition de Carmen, et la toile de Diaz, notamment, est bien fantaisiste. Mais qu'elles aient contribué à l'ambiance favorable, il est légitime de le croire.