VI A PROPOS DE CARMEN
lade sauvage, — nous le comprenons à demi, — mais le sauvé ne pardonne pas au sauveur. Les rôles se trouvent ici à la fois Uistribués et renversés. Don José, brigand, sauvé précédemment par le voyageur l'avertissant de l'approche des « gendarmes », a payé sa dette. Don José nous devient dès lors assez sympathique pour que nous le jugions avec liberté excessivement ennuyeux et que nous regrettions que le récit passe ensuite par sa bouche lorsque Mérimée va le voir dans sa prison, à la veille de son exécution. Car Don José a tué Carmen. Quoi? Cette belle fille à peine entrevue et que nous venions de laisser épluchant et suçant un fruit avec la candeur d'un singe ravissant auprès du gros tas d'oranges illuminant la chambre nue; quoi, cette petite vivante diabolique, la voilà déjà tuée, éteinte, cendre P Cela, nous ne le pardonnerons pas à Don José. Aussi sommes-nous disposés à Juger que les torts, les crimes, les folies de Carmen ne seront Jamais assez excessifs pour expliquer ce meurtre. Et nous en voulons aussi à Mérimée d'avoir déjà tué son héroïne. Sortie un instant pour nous d'un fleuve presque nocturne, il la replonge sans pitié dans un Styx définitif; à peine l'avons-nous vue ensuite vivre un instant d'une vie violente et dansante comme celle d'une flamme, au bord mystérieux d'un petit enfer tentant, qu'elle est happée par son destin et engouffrée, entraînée au fond de l'antre par quelque amour funèbre. A partir de ce moment-là, celui où. le vrai