VIII A PROPOS DE CARMEN
rage de se tuer lui-même. Mérimée s'acharne sur ce pantin avec une sévérité tranquille qui semble V expression d'une délivrance vengée. M. Dupouy vous dira là-dessus toute la vérité. Moi, voici ce que j'imagine à propos des événements vrais.
Ce fut après quelque ennui d'amour, — et Je ne pense là à aucun nom de femme connu, — que Mérimée partit pour l'Espagne. Mon Dieu, oui; Prosper, cet insensible, ce glacé, cet impassible, ce sarcastique Prosper avait aimé. Quitté du jour au lendemain par la dame capricieuse, il éprouva un de ces chagrins pj-ofonds et secrets, comme en connaissent les gens raisonnables abandonnés par leur folie. Aussi fuit-il l'infidèle et le pays on elle respire. U Espagne le distrait ; il a vingt-sept ans en 1830 et s' efforce de paraître sérieux'. Malgré son dge, sa vie amusante est inter- ^ rompue par cette passion malheureuse. Il envoie d' Espagne des lettres sur ce pays à la Revue de Paris qui publie ces souvenirs de voyage, pleins de couleur, de tenue et de réflexions. Mais il a bien autre chose en tête et au cœur. Il rêve. Il rêve à ses amours finies, à l'inconstante qu'il n'oublie pas et voudrait oublier. Sa raison, sa précoce expérience, son éducation, sa raideur étudiée cherchent en vain à refroidir la brûlante image. Hors des cendres fêtées sur le souvenir étincelant, la flamme sournoise rampe, s'élève, s'épanouit, danse : c'est déjà Carmen. Il étudie et connaît Vhistoire des bohémiens. Il fréquente les gitanes, les