‹ [Œuvres complètes] (volume 2)Chapitre 8 sur 79 · A PROPOS DE CARMEN IX · texte numérisé non relu

A PROPOS DE CARMEN IX

muletiers, les danseuses. Il observe de près les célèbres et triomphantes filles qui, dans les bouges des faubourgs, au grincement ventru des guitares, au claquement mortuaire des castagnettes, aux encouragements rauques des voix, au bruit des mains p'appant le rythme vivant, entraînent dans les mouvements de leurs danses et le délire de leurs corps toutes les convoitises.

Voilà donc, dès ce premier voyage, ces regrets d'amour emmêlés à la vision d'une gitane. Chez les gens d^ imagination, les graines d'une œuvre mettent parfois fort longtemps à germer avant de fleurir. En 18 W, Mérimée retourne en Espagne. Il revoit les bohémiens et rencontre peut-être chez eux celle qui servira de modèle à Carmen. Ces visions nouvelles réveillent en lui, avec les premières, l'image du vieil amour douloureux. Et quand il écrira l'œuvre, six ans plus tard, — que les épisodes en soient véridiques ou inventés, — artiste, à mémoire amoureuse, ilincarnera en Carmen toute la séduction dont jadis il souffrit. Il la tuera avec un sombre plaisir. Carmen, c'est bien en définitive son désir mort, son regret, son mépris. C'est un .dernier élan vers le rêve dont la danse est finie, la grâce éteinte, l'illusion morte, la femme décevante et insaisissable. Carmen, c'est un vieux chagrin d'amour déguisé en jeune bohémienne, ainsi que, au seuil de son livre de théâtre, Mérimée luimême sourit, affublé en Clara Gazul.

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