INTRODUCTION XV
dire; il a montré le délicat humaniste et l'érudit considérable que fut Mérimée en un siècle où les bons esprits savaient beaucoup de choses et les savaient à fond, où l'art ne souffrait point de l'excès du savoir, où la fantaisie bannissait le pédantisrae au moment opportun, où l'on pouvait être à la fois l'auteur de Carmen et l'auteur de dissertations fort érudites devant lesquelles un écrivain, aujourd'hui, croit devoir hausser les épaules; est-ce donc une infériorité que de savoir allier le culte des belles-lettres et le culte des Muses? Ces deux cultes, au contraire, ne se renforcent-ils pas l'un l'autre quand une intelligence supérieure domine la science et reste sensible à l'art.' A côté de l'érudit, M. Bremond a montré discrètement l'Iiomme dont la gaillardise est la rançon de la familiarité. Enfin, — et c'est le troisième caractère que nous révèle la correspondance, — il a insisté sur l'inépuisable complaisance de Mérimée et sur la bonne grâce avec laquelle cet illustre académicien rend service au plus humble confrère. Ce trait fait honneur à son caractère. Mérimée ne croit pas déchoir en mettant son érudition, son talent, ses loisirs, ses relations au service de F. Michel, de Sainte-Beuve, de Guttinguer..., ou de tel autre de ses amis. Littérairement parlant, il a été leur pourvoyeur; j'insiste sur ce point, car on ne l'a pas assez dit. Sainte-Beuve, en particulier, lui doit plusieurs articles ' ; nul doute qu'il ne soit pas seul rede-
1. Sur Stendhal, J.-J. Ampère, Viollet-le-Duc... Je l'ai signalé dans P. Mérimée de 183'^ à 1853 (Paris, Champion, in-8°, 1928. p. 328, note 3), mais on s'en rendra mieux compte quand l'importante correspondance de Mérimée et de Sainte-Beuve, conservée à Chantilly, aura été publiée; j'en donnerai quelques extraits dans La Vieillesse de P. Mérimée.
XVI INTHODUCTION
vablc à Mi-ritiiéc : on n'en saurait avoir de meilleure preuve (jue l'aveu de Francisque Michel lui-même. Dans le fraj,'nient d'une lettre, jointe à la lettre du 23 juin 1851, il écrit : « Je... suis bien persuadé <jue plus d'un ouvra<i;e de vous croîl et «grandit sous le nom d'un autre, à (jui vous vous «garderiez bien de le réclamer. » Rendons donc à César ce qui appartient à César. Préciser est impossible; mais la simple lecture de cette correspondance ne suliira-l-elle pas à prouver que, chez Mérimée, l'érudit et l'ami étaient assez riches, non seulement pour prêter, mais pour donner sans espoir de retour?
Quant à Francisque Michel, c'est une originale et .sympathi(pie figure qui mérite une bienveillante attention, l'n peu plus jeune que Mérimée, Michel était né à Lyon le IS février 1<S09; fils d'un ancien professeur, il se destine lui-n)ème à l'enseignement, après d'excellentes éludes classiques qu'il fait dans sa ville natale. Le journalisme l'attire d'abord, puis la philologie, à laquelle il se voue d(S 1830. De 18.30 à 1833 il édite un grand nombre d'opuscules de la littérature française du Moyen Age, comme la Chronique de Dugiiesclin, les Chansons de Coiicy, Mahomet, le Lai d'Hai'clok le Danois... En 1835, Guizot le charge d'une mission en Angleterre : Michel fait des recherches dans les bibliothèques sur l'histoire et la littérature françaises. En 1839, il est nommé professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Bordeaux. Correspondant de l'Institut, membre du Comité historique des arts et monuments, membre de la Société des Antiquaires et d'autres sociétés savantes, il est comblé de charges et d'honneurs, et il apparaît, dans la correspondance (|ue nous publions, (pie les lauriers