INTRODUCTION XXVII
par ce goût de la curiosité historique et par ce sens de l'universel que nous retrouvons ici à chaque ligne. Que certains jugements de Mérimée nous surprennent, qu'ils soient entachés de partialité et, quelquefois, d'ignorance, qu'ils déconcertent par leur étrangeté, est-ce un mal? Ils nous forcent ainsi à réfléchir, à réviser nos propres jugements.
De plus en plus Mérimée nous apparaît comme un classique tempéré de romantisme, comme un classique élargi. Sainte-Beuve se définissait lui-même ainsi; j'applique, en terminant, le mot à Mérimée, qui a beauoup d'affinités avec son ami Sainte-Beuve. Il en a tant que je comparerais volontiers son Journal aux Poisons de Sainte-Beuve. Mais si, parfois, les jugements de Mérimée sont durs et injustes, ils n'ont jamais la méchanceté froide et concertée de ceux que porte l'auteur des Lundis; chez Sainte-Beuve le critique subit l'influence de l'homme, épouse ses rancunes et ses jalousies perfides ; chez Mérimée il garde une indépendance sereine. En revanche, il faut dire que, malgré ses défauts, Sainte- Beuve reste un critique de génie, le plus grand que nous ayons; à côté de lui, Mérimée, malgré ses qualités, reste un essayiste.
Pierre Traharu.
l.U;:*Lu:»;|lf ^ï Xl^
17 Janvier [1848].
Mon cher Monsieur,
Je cherche vainement quelque bonne excuse à vous donner en répondant si tard à votre aimable lettre. Vous êtes un si grand travailleur que vous ne devez pas comprendre la paresse. C'est chez moi une maladie chronique. La grippe s'v est ajoutée avec l'ennui d'épreuves à corriger pour la. Reçue de.s Deux Momies. Voilà pourquoi je vous écris le 17 janvier en réponse à votre lettre du 18 décembre.
On m'avait parlé d'une Histoire de Don Pèdre publiée à Séville, et l'on m'avait même promis de me l'envover. Malheureusement mon siège est fait. J'avais fait demander s'il y avait quelque chose de bon pour moi dans les archives de Séville. On m'a répondu qu'il n'y avait rien. Mais cela veut peut-être dire que l'archiviste ne savait pas lire, ou qu'il avait autre chose à faire qu'à feuilleter dans ses paperasses.
Je ne connais pas le dictionnaire Calo dont vous me parlez. J'ai celui de E. Frujillo, qui est très mauvais. Je ferai venir celui de Jimenez. On m'a mis en rapport avec un bohémien détenu à la Force qui m'a donné quelques renseignements curieux sur ses compalrloles. 11 m'olTre sa recommandation pour les
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chefs (lo trois liihns (jiii habitonf aux onvirons de l*aiis. i'cu pr(»lit«'rai un de ces jours.
Je iiH' crt'usc la tète poiii- tlécoiiviir (|ui peiil C-[\e t-eth' dona (lerilia dont vous me j)aih'Z.
J'«'sp«M-(* ([ur nous aurons bit'nl(M des nouvtdles de votre dernier vovaj^e en l']spagne. Nous n êtes pas hoiniue à vous v piotuenci' sans en rien rapporter, el. pour eonipU'ter mes étuiles sur la lanj^ue lonKini, j'attends tpie vous nous donniez un troisième volume lie V(»s lidct's niiindilcs.
(^)ue pensez-vous d'un livre cpii vient de paraîti-e à liareidona : Pdh'oi^rafîti vsjxniohi por 1)" Esttdjan l'aluzio V Clantalozella!' Cela me semble dione de W Prudhomme. dépendant il v a force exemples ipji peuvent être utiles.
Adieu, Monsieur; j'apprends avec bien du plaisii- ([ue vous viendrez nous voir à Pà([ucs. Vous trouverez au coin de mon feu des pipes et un fumeur ([ui sera toujours très heureux de causer avec vous de lohus <)/n/ti//i(s cf (jnihusildin a/iis. Veuillez, en atteiulant, agreei' l'expression de tous mes sentiments dévoués.
P"^ Mkki.mkc.
Paris, 20 .Janvier \SVJ.
Monsieur, Je vous envoie le deinier rappoit tic la commission du prix \'olney,([ui vous indiquera les contlitlons et les délais du pi(>i>ramme. \'ous verrez (jue vous a\fz
jusqu'au i"*" août pour rouscailler bigorne. Rien n'est encore arrivé au secrétariat de l'Académie. Il est vrai que MM. les orientalistes sont un peu dominateurs, mais le principal d'entre eux est un homme d'esprit qui comprend et apprécie toutes les études sérieuses, quelle que soit l'étiquette qu'elles portent. Voici les noms des membres de la commission, commission perpétuelle et souveraine en dépit de la sacrosainte République. Pour l'Académie des Inscriptions MM. Burnouf, Hase et Reynaud; pour rx\cadémie des Sciences, M"" Flourens; pour l'Académie française, M'' Jay et votre serviteur. Vous voyez. Monsieur, que vous pouvez compter au moins sur un lecteur très bien disposé et qui brûle de s'instruire.
Je joins à cette lettre les vers écrits au-dessous des peintures du château de Villeneuve, près de Clermont. La Bugorne est une bête fort laide, ayant des cornes et des dents canines malgré Cuvier, outre une queue de serpent, fort grosse d'ailleurs, comme l'indique la légende. La Chicheface, au contraire, est très maigre et ressemble à un loup étique. Le château a été bâti vers la fin du xv^ siècle par nigaud d'Aureille, en son temps maître d'hôtel de Charles VIL Les peintures sont détestables et dignes des vers qui les commentent.
[Que vous dirai-je de notre politique ?Nous sommes à Paris presque aussi réactionnaires que vous autres Bordelais. La République ne plaît guère aux badauds, mais crovez qu'ils ne feront rien pour la jeter par
l'IUtSI'KIt MKItl.MKK
terre. Si elle tombe (relle-mêine, si (iii la pousse, ils ne la relèveront pas, mais ils trouveront fort doux (le se laisser mener par nn gouvernement dont ils se nuMjuent. J'ai vu l'antre soir, chez M''(le Falloiix, notre Président, il m'a paru petit, avec une tète faite pour nn corps beaucoup plus ^rand. l'air très i^putlniiuin, un accent pres(juc étranuci" sans cpi On puisse lui assijriier une orii^im-. Il parle fort |)eu, et ce (ju il dit est convenable, mais il ne fait |)as de frais. Il a les manières d lin léifitime ( old, distant et self-co/iscioiis. La réunion était curieuse. Le fond ordinaire du salon ministériel, c'est-à-dii-e des professeurs et des grands vicaires, faisait ressortir (piantité tle notabilités orléanistes et carlistes, entre antres tout I é([uipage du ("arlo-.Vlberto. .le me suis cru en 1828. Tout l'C monde était souriant, un peu iroiii(|ue, fort ij^ai, et ne paraissant pas croire <jue dans ([ueUjues jours peut-être on pourrait revêtir la tunicjue et prendre le fusil de munition pour ('changer des balles avec (piebpies barbes sinistres (jui se j)romenaient dans les salons comme le vieillard stiipide iVHernani. Voilà (ju'(»n recommence à danser et à dincr. On revoit des voitures et des livrées. Si nous avions du courage, de l'esprit, de la conscience et une demidouzaine de (pialités (jui nous maïKjuent, je trouverais que nous ressemblons à la société du \\i' siècle qui dansait aussi et se gaudissait entre un massacre el une émeute. Mais nous ne valons pas nos ancêtres du \vi® siècle, et nous sommes des fous cjui faisons
du tapage en attendant que les Cosaques viennent nous dire ho/à! Poyir moi j'espère être prêt quand ils viendront et savoir mes trois conjugaisons russes.] Voilà ce qui m'occupe uniquement. C'est vous dire que je m'abrutis fort. Adieu, Monsieur, veuillez agréer l'expression de tous mes sentiments d'estime et d'amitié.
P' Mérimée.
7 Mai [1849].
Mon cher Monsieur,
Pour répondre catégoriquement à votre aimable lettre, il faudrait avoir pu consulter le comité de l'Instruction publique, ou la commission du Ministère de l'Intérieur; or les membres de ces deux illustres compagnies sont très paresseux et ne se réunissent que lorsqu'ils ne peuvent faire autrement. Ce ne sera que dans huit ou dix jours que je pourrai vous dire si Ton accepte la proposition de M*" Durand. Ce n'est pas la bonne volonté qui manquera, mais l'argent est si rare qu'on n'en trouve que lorsqu'il est question de faire des illuminations et des feux d'artifice.
Je vous remercie beaucoup de la docte citation que vous m'envoyez et dont notre dictionnaire s'enrichira. Il aurait bon besoin de vous pour ne pas demeurer un témoignage de notre ignorance aux générations futures. Heureusement de trois choses
s PR»»SJ'KH MKRIMKK
l'une, ou il n'v aura pas flf dictionnaire, on il n'y aura pas de gcn(''rali<ni future, ou enfin la génération qui viendra sera si hèlo (|u"clle ne pourra pas rire de nous.
Si vous voulez aller en Portu<ral, atteijdez-vous à passer dix jours en quarantaine pour vous désinfecter du choléra. M*^ Dantas a inia<riné d'envoyer une montre sous le couvert diplomati(jue à Lisbonne. Le cachet a été respecté, mais on a trouvé la lettre et la montre. .l'espère (|ue ce dernier accident ne vous arrivera pas.
Veuillez nie dire la date du manuscrit ou plutôt de l'auteur dont vous avez tiré le mot artiste. C'est un point capital que vous avez oublié. .le pourrais bien avec votre lettre aller à la Bibliotlicque Rovale. mais j aime bien mieux ([ue vous m'écriviez encore, et crovez (jue le plus nrand papier (|uo vous prendrez sera toujours le mieux reçu.
Adieu, mon chei- Monsieur, j'espère (jue vous n'oubliez pas votre travail pour le prix Volney. .le l'attends avec impatience.
Mille amitiés et compliments.
P"" MÉni.MKC.