INTRODUCTION VII
sœurs. Mouravit avait pris en amitié l'avidité éblouie de mes seize ans et il essayait, pour ainsi dire, ma vocation littéraire, en s'abandonnant devant moi aux curiosités sans nombre qui l'occupaient. Je lui dois d'avoir appris, bien avant l'âge où on la fait d'ordinaire, — si on la fait jamais, — cette découverte, qu'il n'y a rien de plus curieux que les livres qu'on ne lit plus. C'est en le voyant manier, — avec quel respect pénétré et quel air de gourmandise! — les petits moralistes du xvii*^ siècle, ou une collection d'archaïques c manuels du confesseur », que j'ai commencé à soupçonner la portée véritable et le prodigieux intérêt de notre littérature religieuse.
Comme il arrive aux délicats, Gustave Mouravit n'a presque rien publié, mais il laisse après lui un chefd'œuvre authentique, sa bibliothèque, destinée, si je suis bien informé, à enrichir quelque jour nos collections de l'Institut, à Chantilly. Or, c'est justement parmi ce trésor que se trouvent, pieusement rassemblées, amoureusement collées sur de vastes feuilles de japon, les lettres inédites de Mérimée à Francisque Michel : deux volumes, habillés de soie pourpre et fleurie et qu'illustrent d'autres reliques, notamment une photographie rarissime de l'Inconnue, sans compter, cela va de soi, deux autographes de Francisque'. La fille de mon vieux maître, M"*^ Mouravit, aimable gardienne de tant de merveilles, a bien voulu me permettre d'offrir à la Bei'ue la primeur de cette correspondance, et j'ai demandé à l'auteur d'une thèse récente et fort remarquée sur la Jeunesse de Mérimée, M. P. Trahard, de m'aider soit à déchiffrer ces textes, parfois difficiles, soit à les classer chronologiquement, dans la mesure où cela serait possible, soit à les
1. Cédés par le fils de Francisque Michel, en 1888, je crois, à M. de Barenton, ces autographes onl été acquis par Mouravit à la vente Barenton en 1907. Quelques fragments, en petit nombre, ont été publiés par P. Bonnaud {Liberté des 24 et 25 février 1874) et par G. Montorgueil [Éclair du 5 avril 1907J.
VIII I>THOnUCTI(»N
ariiiolrr, <|uaiul lirsoiii serait, l-c rtiiicil, iiicotiiplfl ci ail- Irurs, sniililf-l-il, s«* «oiuposc d'une eentaiiie de lettres. Nous avons n-teriu seulement eelles (|ui n'exij^enl pas de trop doctes couiinentaires, (piel<pies-uns de nos lecteurs i^'uoraiit peut-être le russe, le chinois et la lan;^ue des Houianicliels. Au denieuranl, M. Traliard [)ubliera intél^raieUM-nt toute cette correspondance, el d'une manière plus criti<pie. dans l'édition des Œuvres com[)l«les de Mérimée'. Il va sans dire (jue, de celles de ces lettres que nous donnons aujourd'hui, nous avons élaj^ué sans remords tous les passaj^es (pie le latin lui-même souffrirait à peine. Ke goût de Mérimée pour la <;aillardise n'est <pie trop connu. C'est chez lui comme une manie, la rançon de cette lamiliarité savoureuse, (jui rend délectable le moindre de ses billets.
Professeur à la Faculté de Bordeaux, et l'un des précurseurs les plus méritants de nos grands médiévistes contemporains, les G. Paris, les Bédier, les Ch.-V. Langlois. Franciscpie Michel a dû se lier avec Mérimée dans le <-ouranl de liSA7. Sa thèse sur V Histoire des races maudites lie la France el de i/ispagnc aura servi de trait d'union, j'imagine. Depuis, ils n ont pas cessé de s'écrire et sur le ton le plus cordial. Correspondance de savants, lamilière, enjouée toujours, mais pleine de technicités. D'ordinaire, c est Francis(pie Michel qui met à contribution la science inéj)uisal)lc de Mérimée. Il ne le trouve jamais à court, ni d érudition, ni, ce qui est encore plus remarcpiable. de bonne grâce. Kn vérité, les illustres de ce temps-là étaient d une obligeance merveilleuse. Saintelîeuve se taisait volontiers le commissionnaire de ses amis de province, d'Llric Guttinguer, par exemple, et de Collombet. Si Guttinguer n'a pas reçu à Honfleur son numéro de la lie\iie. il envoie aussitôt Sainte-Beuve en ambassade auprès de Buloz. Le même Guttinguer, un peu dur, (pioicpie riche, à la dépense, trouve-t-il 1 abonnement