‹ [Œuvres complètes] (volume 4)Chapitre 18 sur 31 · M BRIMER · texte numérisé non relu

M BRIMER

[A M. Mérimée, inspecteur général des Monuments historiques.]

Vézelay, 10 mars 1840 <.

Monsieur,

Je finis demain mon travail sur l'église de Vézelay; j'espère que vous en serez satisfait, et je suis sûr qu'il est complet. Je pourrai vous présenter cette malheureuse église sous toutes ses faces et vous faire voir ses plaies les plus cachées. Mais ce monument est un gouffre dans lequel vous pourrez jeter bien des 40,000 francs sans qu'on s'en aperçoive. Cependant je commence à espérer que cette somme pourra suffire pour l'empêcher de tomber d'ici à quelques années. Certes, il ne faut penser actuellement qu'aux travaux de consolidation, car je les regarde comme très urgents. Depuis dix jours que je suis ici, il y a encore eu quelques mouvements dans les voûtes de la nef et les lézardes s'agrandissent singulièrement. J'ai vainement attendu M. Leblanc*. M. le Maire lui a fait part de mon arrivée ici, et, à moins qu'il ne vienne demain, je ne le verrai pas. Mais, du reste,

j'ai trouvé ici toutes les facilités possibles pour achever et compléter mon travail.

Je viens de recevoir votre lettre et je me rendrai à Saulieu comme vous le désirez. J'y serai vendredi, car je m'arrête jeudi à Avallon pour prendre quelques nouveaux renseignements chez Monsieur votre oncle rt M. C.aristie* sur les moyens d'exécution dont on pourra disposer.

Vous êtes bien bon de penser à ma poitrine et aux fluxions dont elle pourrait être affectée, mais, jus(ju'à présent, le froid n'a eu d'action que sur mes doigts qui sont d'un bleu superbe.

Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de ces messieurs qui veulent bien s'intéresser à moi et croire au dévouement sincère de votre serviteur.

ViOLLET-LE-D U G.

Juillet 1844.

Mon cher Ami,

Je suis bien fâché de tant vous canuler, mais ce sera, j'espère, pour la dernière fois. Il s'agit d'un conseil pour l'arrangement d'une chambre et d'une cuisine à faire dans un appartement très commode, d'ailleurs, et que ma mère a retenu, je crois.

C'est rue Jacob, n" 18^. Si vous aviez le temps demain, à l'heure que vous voudrez, ma mère vous mènera sur les lieux et vous expliquera l'affaire.

Tout à vous.

Mérimée.

6 PBOSPER MÉRIMÉE

6 mars 1846».

Mon cher Ami,

J'ai montré votre lettre- à Vitet et à Lenormant aujourd'hui (nous n'avions pas de commission). Elle a produit sur eux l'efTet de la pile électrique. « Pourquoi ne pas prévenir plus tôt? Pourquoi ne pas déposer la façade et ajourner sa réédification à des temps plus heureux? Pourquoi ne pas obtenir des délais des entrepreneurs? et vingt autres pourquoi. » De l'argent, cette année, cela me parait absolument impossible, à moins que le ministre ne consente à demander un crédit extraordinaire. Or, il y aurait de très grands inconvénients à cela. On ne manquerait pas de rapprocher cela de Saint-Denis et l'on en tirerait peut-être une conclusion très funeste aux Monuments historùjues. Enfin, étant donnés un ministre et une chambre tels que nous en avons, il est à peu près impossible que ce crédit extraordinaire soit demandé.

Voici qui est plus possible :

1"* Vous avez 20,000 francs que vous pouvez dépenser; 2° on les augmentera de ce qu'on aura de libre; 3" on vous donnera tout ce qu'on pourra sur 1847 et 1848, et des intérêts, s'il le faut, aux entrepreneurs; 4" Vitet demandera 200,000 francs de plus sur 1847. S'il les obtient, on vous donnera vos 70,000 francs sur cet exercice et tout est dit. Si on les refuse, nous nous ferons marchands de peaux de lapin, le métier d'antiquaire n'étant plus tenable.

J'attends avec impatience les détails que vous m'annoncez. Je désirerais bien les avoir avant vendredi prochain. Aussitôt après la séance je vous écrirai un mot, si toutefois vous n'êtes pas déjà de retour à Paris. Dixi.

Mille amitiés.

9 juillet 1846.

Mon cher Ami,

Veuillez lire cette introduction ' au texte de Vézelay et faites-y les changements que vous jugerez à propos. J'écris sans livres, sans plans et de mémoire.

De plus, veuillez m'indiquer par une note l'ordre des travaux et les circonstances remarquables de la restauration, accidents, etc.

Probablement vous y joindrez des croquis des étaiements, etc., qu'on pourra exécuter sur bois et intercaler dans le texte selon qu'il a été convenu.

Je crois encore qu'il serait bon de donner au graveur quelques dessins de chapiteaux et, si vous le pouvez, une ou deux figures de la façade, peut-être encore quelques détails d'ornementation. Cette façade si étrange n'est représentée que très en petit, comme vous savez.

Je pense que tout cela, bois et texte, fera notre affaire, avec une description des planches gravées. Le bas-relief des catéchumènes, seul, tiendra trois ou quatre pages ; encore je crois qu'il faut s'abstenir de toute explication.

8 FKOSPER MÉRIMÉE

Vous avez un grand nombre de croquis : voyez ceux que vous voulez sur bois.

J'ai à déjeuner mercredi (après-demain) M. Willis,

notre ami de Cambridge, que je mène ensuite à

Cluny. Il serait charmé de vous voir : vous seriez

aimable de venir.

Tout à vous.

P. Mérimée.

En 1848, ViolIet-ie-Duc dessine pour l'ouvrage de Mérimée le portrait de Don Pèdre'.

Ex-libris composé par Viollet-le-Duc pour Mérimée à la même époque :

Octobre 1848.

Mon cher Ami,

Je suis fâché de ne m'être pas trouvé chez moi. Je comptais vous rencontrer chez M. Durrieu^qui montrait ses daguerréotypes, vraiment très curieux.

J'ai fort causé vendredi avec le C*" Blanc'^, qui me

paraît plus patriote qu'archéologue. Il vous donne

de très grandes envies d'envoyer tout promener.

Mais vous avez raison, il ne faut pas jeter le manche

après la cognée.

Tout à vous.

MlMRTtRE riE lInTÉRIEUR.

12 janvier 1849.

Mon cher Ami, On écrit au préfet de l'Aude de donner un poil vigoureux au maire deNarbonne'. Nous lui disons que le monument est historique, que l'architecte et son inspecteur sont nos hommes et qu'il ne peut y toucher sans se brouiller avec nous.

Mille amitiés et compliments.

Mai-juin 1850. VioUet-le-Duc est à Londres avec Mérimée'^.

MlMSTÈRE DE l'INTÉRIEUR.

Direction des Beaux-Arts.

7 septembre 1851.

[Note de Mérimée^.]

M. Mallay, architecte à Clermont, possède un christ en bois du xiii^ siècle, haut de six pieds et d'une exécution très remarquable. Cette statue est en bois de noyer.

Sur le torse et les jambes est appliquée une toile peinte, si bien marouflée qu'il n'est pas facile de découvrir les coutures et que le modelé du bois parait parfaitement sous la toile.

Une des mains est endommagée, ainsi que la tête, mais tout est facile à réparer avec de la cire à modeler.

Je ne connais pas de plus beau crucifix, de plus grand, ni de mieux exécuté. L'expression de la tête

est admirable et «n peut le considérer comme une œuvre capitale d'un des meilleurs imagiers du XIII* siècle.

Une pièce de cette importance serait parfaitement placée dans un musée public et particulièrement au musée de Cluny'.

Il est difficile d'apprécier la valeur d'un objet unique en son genre. Celle de ce crucifix, à part la rareté, ne me paraît pas pouvoir être estimée à moins de 3 ou 4,000 francs. Il est probable que dans une vente publique il obtiendrait un prix encore plus élevé.

Paris, 13 septembre [1851].

Mon cher Ami,

Avant-hier, en quittant Clermont', on m'a remis votre lettre comme j'entrais dans la malle. Je vois avec plaisir que votre mémoire a fait effet sur les gens de Carcassonne"*.

J'ai reçu une lettre du pointu'^ qui, avec un gâchis de mots très peu clairs, me dit qu'il a employé son autorité auprès du conseil de fabrique de Narbonne pour les engager à terminera l'amiable le différend. Il a chargé, dit-il, le curé de Saint-Just, M. Laprade, d'interposer sa médiation. D'ailleurs il ne dit pas un mot, selon la diplomatie ratichonne, de la question générale que j'avais traitée tout au long dans ma lettre. A tout prendre, je crois qu'il nous faudrait un procès pour mettre ces messieurs à la raison.

LETTRES A VIOLl.ET-LE-DUC 11

J'ai trouvé à Lyon la crypte de Sainte-Blandine, peinte à fresque par le curé d'Auray ' et ornée de mosaïques de la façon de M. Duval, architecte de Lyon. Il est impossible de décrire cela. C'est à soulever le cœur.

Au Puy, j'ai rencontré Denuelle ' dans l'admiration de la peinture découverte l'année dernière. Il était temps qu'il vînt. Les couleurs se sont à moitié elFacées et ont toutes changé de valeur. Denuelle croit que c'est une peinture à l'huile. Je ne crois, ni ne décrois, mais cela me paraît plutôt une détrempe vernie. Denuelle est venu avec nous à Brioude, où la chapelle de Saint-Michel, désencombrée etépoussetée par Mallay '\ présente un ensemble de décoration admirable. Nous avons gratté trois autres chapelles où nous avons reconnu les sujets, lu les inscriptions, mais les peintures sont tellement effacées qu'elles n'offrent plus d'intérêt qu'aux fanatiques. Cependant, nous avons calqué une vingtaine de motifs d'ornementation très curieux dans les trumeaux et autour des archivoltes. Tout cela ressemble fort à Saint-Savin, sauf (jue cela est bien moins bien conservé. 1/église a été réparée par un toc, nommé Bravard, en dépit du sens commun.

A propos de tocs, j'ai trouvé à Lyon le général Caslellane se promenant en grand uniforme, suivi de quarante gamins qui le contemplent comme nous eussions fait croque-mitaine autrefois. La garnison est très bien tenue. Quand un soldat s'est laissé battre au cabaret par les canuts, le général le met

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en prison pour (juinze jours. Quand il a fait usage de ses armes, il est loue à la tête de sa compagnie. L'autre jour, un cuirassier a coupé le nez à un quidam facétieux qui lui demandait l'heure à onze heures du soir. Le général a répondu au plaignant (ju'il y avait des horloges publiques et que sa question était indécente.

Mais je ne saurais vous dire quels affreux préfets j'ai rencontrés. Où les prend-on?

Mallay a découvert un christ en bois du xiii® siècle, grand comme nature, d'un travail magnifique, recouvert de toile et peint à l'huile ou au vernis. Comment a-t-on appliqué cette toile? Je n'y comprends rien. La tête est de toute beauté. 11 n'y manque que le petit bout d'une narine et quelques cheveux, plus une main. J'espère le lui extirper pour le musée de Cluny, si M. L. Foucher est gentil. Mallay demande les peintures des catacombes pour s'en défaire. Je lui donnerais l'auteur par-dessus le marché.

J'ai trouvé dans les montagnes pluie et neige. Je croyais qu'au même moment vous étiez emporté pardessus la porte Narbonnaise, vous et votre instrument. Jouez-en au plus vite et revenez.

Le ministre est allé à Rouen faire de l'archéologie

avec Laborde et M'"* Foucher.

Mille amitiés et compliments.

23 mai 1852.

Mon cher Ami,

La loi des 400,000 francs' a passé comme une lettre à la poste. Le cardinal n'a pas souiïlé mot et j'ai dû rengainer mon improvisation, qui était des plus démosthéniques.

Ce soir, je suis allé à Saint-Cloud, où l'Empereur m'a dit en riant : « Il paraît que Viollet-Ie-Duc et vous, vous allez détruire Notre-Dame. » Je l'ai assuré que nous en laisserions quelque chose. Il m'a paru fort indifférent à tout ce tracas.

L'Impératrice marche comme une personne naturelle.

Tout à vous.

6 juillet 1852.

Mon cher Ami,

Je voudrais bien avoir votre conseil sur la question de l'appartement que vous avez vu-; D'un côté pesez les avantages de proximité, de l'autre mon bail n'expire qu'en avril 1853, ce ([ui me fait 1,200 francs pour les trois termes. La question de la chambre pour Sophie est résolue : on en a trouvé une convenable au même étage (jue moi et qui est comprise dans le prix de l'appartement, 1,000 francs.

Enfin guidez-moi dans cette occurrence.

J'entre aujourd'hui à la Conciergerie 3, où je serai

visible à l'œil nu pour vous, j'espère, si, comme je crois, il suHit de donner votre nom au directeur. Tout à vous.

P. Mérimée.

P.-S. — Méditez bien la chose et résolvez dans votre sagesse.

Mon cher Ami,

Vous croyez apparemment qu'on fait une inscription latine comme une cathédrale. Voici ce dont je suis accouché :

ECGLESIA • B MAGDALENAE • VIRZILIACENSIS SAECULO XI • CONDITA

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